A M. D'ALEMBERT
de l'Académie française,
de l'Académie royale des Sciences de Paris,
de celle de Prusse,
de la Société royale de Londres,
de l'Académie royale
des Belles-Lettres de Suède, et de l'Institut de Bologne :
Sur son article Genève
dans le VII' volume de Y Encyclopédie,
Et particulièrement
sur le projet d'établir un
théâtre de comédie en cette ville.
l>i 3 meliora piis, erroretnque hoslibus Muni.
A Amsterdam ; Chez Marc-Michel Rey.
MDCCI.MI1.
Voir [os notes page suivante,
VOLTAIRE Et ROUSSEA1 707
Dans cet ouvrage, qui ne compte pas moins de 261 pages de texte, Rousseau, développant un point de cette condamnation des Lettres et des Arts, qui faisait l'objet de son premier discours, s'efforçait de démontrer que le théâtre, bien loin de corriger les mœurs, était une école de corruption. On sait qu'il s'en prend particulièrement aux comédies de Molière et qu'il s'indigne surtout de voir la vertu tournée en ridicule dans le Misanthrope. H montre que la peinture des faiblesses de l'amour a, comme dans Bérénice, un attrait séduisant et dangereux. Le théâtre, qui flatte les vices, peut être toléré dans les villes déjà perverties, mais les populations qui se sont conservées pures, doivent en être garanties. Une cité comme Genève se doit à elle-même de maintenir l'interdiction des spectacles.
Quelque opinion que l'on ait sur le fond, la lettre de Rousseauéloquente, passionnée, pleine d'observations profondes mêlées aux paradoxes et aux sophismes, est une œuvre de premier ordre. Elle produisit en France et à l'étranger une grande impression. Elle eut cet effet particulier d'exaspérer Voltaire.
Non seulement il y voyait son ami d'Alcmbert contredit et attaqué violemment, au moment même où il chancelait sous les • assauts de ses adversaires, mais il se sentait contrecarré lui-même dans le projet qui lui tenait tant au cœur de jouer la comédie aux portes de Genève et de forcer les pasteurs à fermer les yeux.
A partir de ce moment, là brouille fut consommée entre les deux philosophes. Si Rousseau en voulait à Voltaire de lui avoir pris sa ville natale, celui-ci ne pouvait pardonner au citoyen de Genève d'avoir représenté le théâtre comme une école de mauvaises mœurs et d'avoir prêté à la thèse des pasteurs le concours de son éloquence. Cependant il ne répondit pas directement. A d'Alcmbert, qui préparait une réfutation de la Lettre sur les spectacles, il écriv ait (le 4 mai 1759) : « Quoi ! vous répondez sérieusement à ce fou do Rousseau, à ce bâtard du chien de Diogène '. » Il se contentait de faire l'éloge du théâtre et de son inllucncc sur les mœurs dans l'Epitre dédicatoire de Tancrède. « L'art de la tragédie, écrivait-il, n'est pas celui qui mérite le inoins l'attention publique ; car il faut avouer que c'est celui dans lequel les Français se sont le' plus distingués. C'est d'ailleurs au théâtre seul que la nation se rassemble, c'est là que l'esprit et le goût de la jeunesse se forment ; les étrangers y viennent
(1) Les Sociniens tirent leur nom de l'Italien Sozzini, mort en 1562. Ils rejettent la divinité de Jésus-Christ et professent une doctrine très voisine du pur déisme.
(2) Ce document parut en date du 10 février 1758.
(3) Le texte original porte par erreur DU. — « Dieux, inspivez.aux hommes pieux de meilleures pensées, faites tomber cet égarement sur nos ennemis ».
708 VOtTAIRE
apprendre nôtre langue ; nulle mauvaise maxime n'y est tolérée et nul sentiment estimable n'y est débité sans être applaudi ; c'est une école toujours subsistante de poésie et de vertu '. »
Rousseau, dans sa Lettre sur les spectacles, avait ménagé Voltaire. Il s'en était pris à Molière, à Rognard, à Dancourt, à Racine, à Crébillon. Il n'avait cité les pièces de Voltaire que pour les couvrir de Heurs. Mais son ennemi ne s'y trompait pas. Il comprenait que c'était lui, lui surtout, qui était visé. Une démarche maladroite de Rousseau aggrava la situation déjà si tendue.
Les deux philosophes étaient séparés par un profond désaccord sur des questions de doctrine : une divergence de tactique venait de les mettre en opposition, puisqu'en écrivant contre d'Alembert, Rousseau rompait avec l'Encyclopédie, au moment même où Voltaire se pliait vis-à-vis des philosophes à Hne discipline étroite. A tous ces motifs s'ajoutait une antipathie personnelle, qui allait croissant. Rousseau était jaloux de Voltaire : il avait un peu contre lui la haine du pauvre contre le riche.
Ce sentiment perçait déjà dans un passage de la Lettre sur la Providence :
« Je ne puis m'empêcher, monsieur, écrivait-il, de remarquer une opposition bien singulière entre vous et moi dans le sujet de celle lellre. Rassasié de gloire et désabusé des vaines grandeurs, vous vivez libre au sein de l'abondance. Bien sûr de voire immortalité, vous philosophez paisiblement sur la nature de l'âme, et, si le corps ou le cœur soulTre, vous avez Troncbin, pour médecin et pour ami; vous ne trouvez pourtant que mal sur la terre ; el moi, homme obscur, pauvre, tourmenté d'un mal sans remède, je médite avec plaisir dans ma retraite cl trouve que tout est bien. D'où viennent ces contradictions apparentes ? Vous l'avez vous-même expliqué : vous jouissez, ftïoi j'espère, el l'espérance adoucit tout. »
La jalousie se devine entre ces lignes, mais elle éclate dans une
(1) C'est nous qui soulignons ces mots. La lettre est du 10 octobre 175'.). Dans une lettre au marquis Albergati Gapacelli (23 décembre 1760). Voltaire fait encore une ftmgue apologie du théâtre. « Qu'est-ce, en effet, que la vraie comédie'.' C'est, dit-il, l'art d'enseigner la vertu et les bienséances en action et en dialogues. »
VOIT V.IRE F. I' ROUSSEA ( f09
autre lettre que Rousseau nous dit lui-même1 avoir adressée à Voltaire et qui parvint bien à son adresse, comme l'indique la correspondance de celui-ci. Voici comment se terminait cette étrange lettre :
« Je ne vous aime point, monsieur, vous m'avez fait les
maux qui pouvaient m'être les plus sensibles, à moi votre disciple et voire enthousiaste. Nous avez perdu Genève pour le prix de l'asile que vous y avez reçu. Vous avez aliéné de moi fttCS concitoyens pour le prix des applaudissements i[ue je vous ai prodigués parmi eux2 : c'est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable 3; c'est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants el jeté, poùY tout honneur dans une voirie; tandis que tous les honneurs qu'un homme peut attendre vous accompagnent dans mon pays. .le vous hais enfin puisque vous l'avez voulu; mais je vous hais en homme encore plus digue de vous aimer, si vous l'aviez voulu. De tous les sentiments dont mou cœur était pénétré pour vous, il n'y reste que l'adniiralion qu'on ne peut refuser à votre beau génie et l'amour de vos écrits. SÎ je ne puis honorer en vous que vos talents, ce n'est pas ma faute. Je ne manquerai jamais au respect qui leur est dû, ni aux procédés que le respect exige. Adieu, monsieur4. »
Le premier mouvement de Voltaire parait avoir été de hausser les épaules. « J'ai reçu une grande lettre de Jean-Jacques Rous-
(1/ Confessions (Livre X). Rousseau avait cru devoir écrire à Voltaire après l'impression de la Lettre sur (a lJroridv,tce, pour lui dire que ce n'était pas lui qui avait donné copie de cette lettre.
(2) On se demande quand il fut donné à Rousseau d'applaudir Voltaire « au milieu' de ses concitoyens ». *
(3) Voilà le mot lâché. Rousseau écrivait au pasteur Vernes, qui le pressait de revenir à Genève : •■ Que deviendrais -je au milieu de vous, à présent que vous avez un maitre en plaisanteries qui vous instruit si bien V Vous me trouveriez tort ridicule... (14 juin 1759).
11 écrivait à Moultou : < Vous me parlez de ce Voltaire! Pourquoi
le nom de ce baladin souille-t-il vos lettres ? Le malheureux a perdu
, ma patrie; je le haïrais davantage si je le méprisais moins. Je ne vois
dans ses grands talents qu'un opprobre de plus, qui le deshonore par
l'indigne usage qui! en fait... »
(4) Confessions (livre X).
seau, il est devenu tout à fait fou, c'est dommage '. » Autre allusion encore plus précise l'année suivante : « Jean-Jacques, à force d'être sérieux est devenu fou, il écrivait à Jérôme * dans sa douleur amère : « Monsieur, vous serez enterré pompeusement et je serai jeté à la voirie. » Pamre Jean-Jacques ! Voilà un grand mal d être enterré comme un chien, quand on a vécu dans le tonneau de Diogène *. »
Voltaire ne tarda pas à s'apercevoir que Rousseau ne se contentait pas d'avoir écrit la Lettre sur les spectacles, mais qu'il restait en relations avec les Genevois et que l'inllucnce de son rival y combattait la sienne. Il se plaint en ces termes à d'Alembert qui cherche à l'apaiser.
« Jean-Jacques Rousseau, homme forl sage el fort çp'nséquent, a écrit plusieurs lettres contre ce scandale4 à des
diacres de l'église de Genève, à mou marchand de clous, à mon cordonnier .5. »
« C'est contre voire Jean-Jacques que je suis le plus en colère 6. Cet archifou, qui aurait pu être quelque chose, s'il s'était laissé conduire par vous, s'avise de faire bande à part ; il écrit contre les spectacles, après avoir fait une mauvaise comédie ; il écri! contre la France qui le nourrit ; il trouve qualre ou cinq douves pourries du tonneau de Diogène, il se met dedans pour aboyer: il abandonne ses amis : il m'écrit à moi la plus impertinente lettre que jamais fanatique ail griironuée. Il m'écrit en propres mots : Vous avez corrompu Genève, pour prude l'asile quelle vous a donné, comme si je me souciais d'adoucir les impurs de Genève, coin nie si j'avais besoin d'un asile, comme si j'en avais pris i\n dans cette ville de prédicanls sociniens, comme si j'avais quelque obligation à celte ville ! »
Ici, comme le remarque finement Saint-Marc GLrardin, ia colère d'un poète qui veut qu'on joue et qu'on applaudisse ses
(1) Lettre à Thiériot du 23 juin 1760. Cette date paraît être celle à laquelle Rousseau aurait fait parvenir son étrange missive.
(2) Jérôme Vadé, pseudonyme de Voltaire.
(3) Lettre à Thiériot. 29 août 1761.
(4| Le théâtre de Voltaire aux Délices.
(5) Lettre à d'Alembert, lxxxix, p. 192. Édit. de 1785
(6) 19 mars 1761.
pièces met en mouvement toutes les autres colères de Voltaire : et sa colère de philosophe contre les prédicants, et sa colère de grand seigneur contre les marchands de clous et les cordonniers qui de plus sont diacres, et sa colère de riche contre ceux qui croient qu'il a hesoin de quelqu'un. Voltaire aurait pardonné à Rousseau de ne pas penser comme lui sur la Providence ou même sur le théâtre, mais ce qu'il ne "peut laisser passer, c'est que Rousseau ait usé de son inlluence à Genève pour empêcher Voltaire d'attirer les Genevois à son théâtre.
« S'il ii'étail qu'un inconséquent 1, uu petit bout d'homme pétri de vanité, il n'y aurait pas grand mal. Mais qu'il ail ajouté à l'emportement de sa lettre l'infamie de cabaler du fond de son village avec des prédicants sociniens pour m'empêcher d'avoir un théâtre à Tourney, ou du moins pour empêcher ses concitoyens, qu'il ne connaît pas, de jouer avec moi ; qu'il ait voulu par cette indigne manœuvre, se préparer un retour triomphant dans ses rues basses, c'est l'action d'un coquin, et je ne lui pardonnerai jamais. J'aurais tâché de me venger de Platon, s'il m'avait joué un pareil tour, à plus forte raison du laquais de Diogèue. Je n'aime ni sa personne, ni ses ouvrages, el sou procédé est haïssable. »
Aussi Voltaire le lui rendit-il avec usure.
La Nouvelle Héloïse parait; et, à Paris, tout le monde est sous le charme de ce roman tendre et passionné, traversé de si belles tirades sur la vertu et le devoir, animé d'un sentiment si profond de la nature. Voltaire déclare le livre « sot, bourgeois, impudent, ennuyeux ». — « Je l'ai lu pour mon malheur, écrit-il à Thiériot^; et c'eût été pour le sien, si j'avais le temps de dire ce que je pense de cet impertinent ouvrage. Mais un cultivateur, un maçon et le précepteur de Mlle Corneille... n'a pas le temps de parler de romans. » Ceci est pour la galerie. Le vrai, c'est qu'il griffonnait à l'heure même contre ce livre dont le sruccès l'agaçait, quatre lettres sur la nouvelle Héloïse ou Aloïsia, qu'il mit sous la signature du marquis de Kiménès.
« Tenez, écrivait-il à d'Argental, voilà encore des Lettres sur
(1) D'Alembert, cherchant à calmer Voltaire, lui avait écrit : « Je viens à Jean-Jacques, non pas à Jean-Jacques Le Franc de Pompignan, qui pense être quelque chose, mais à Jean-Jacques Rousseau, qui pense être cynique et qui n'est qu'inconséquent et ridicule », etc. V. p. 754, v. 82.
(2)21 janvier 1761.
le roman de Jean-Jacques: mandez-moi qui les a faites, o mes anges, qui avw le nez fin '. » Et à d'Alcmbert : « Je n'ai point fait de réponse à sa lettre; M. de Ximénès - a répondupour moi, et a écrasé son misérable roman. »
Mais, en 17G2, la publication d'Emile, en amenant un déchaînement des puissances contre son auteur, allait entraîner an changement profond dans la situation de Rousseau et mettre Voltaire en présence de faits tout nouveaux. A Paris, le Parlement décrétait l'arrestation de Rousseau et, le 11 juin, son livre était brûlé par la main du bourreau. A Genève, neuf jours après l'arrêt du Parlement de Paris, les magistrats condamnaient son livre à être « brûlé avec infamie », et un décret de prise de corps ne tardait pas à être lancé contre lui.
Rousseau avait quitté Montmoreuev et la France. Il s'était réfugié d'abord à Yverdun, dans le pays de Vaud. Son cœur, uicéré, accusa le polichinelle Voltaire d'avoir provoqué les sévérités des magistrats genevois. « Il est vrai, écrivait-il à Mme de Boufflers, que le crédit de M; de Voltaire à Genève a beaucoup contribué à celte violence et à celle précipitation. C'est à l'instigation de M. de Voltaire qu'on y a vengé contre moi la cause de Dieu *.»
Un peu plus lard, Rousseau fut chassé d'Yverdun, par une décision du conseil de Berne, dont le pays de Vaud dépendait alors. Toujours persuadé .qu'il était victime des machinations de son ennemi, il transcrivait pour Mme de BoufHers, cet entretien que le seigneur de Ferney aurait eu avec un de ses ouvriers du comté de Neuchâtel.
m. dk voltaire. — Est-il vrai que vou< êtes du canton de Neuchâtel ?
l'ouvrier. — Oui, monsieur.
m. de voltaire. — Ètes-vous de Neuchâtel même?
l'ocvrieu. — Non, monsieur ; je suis du village de Bulle dans la vallée de Travers.
m. de voltaire. — Butte ! Cela est-il loin de Moliers?
l'ouvrier. — A une petite lieue.
m. de voltaire. — Vous avez dans votre pays un certain personnage de celui-ci qui a bien fait des siennes.
(1) 16 février 1761./'
(ïi Le marquis de Ximénès (1726-1817) appartenait à une famille Aragonaise. Il faisait des tragédies médiocres. Voltaire, à qui il avait d'ailleurs volé son manuscrit de la campagne de 1741, mettait sou- son nom de- œuvres qu'il ne voulait [ia> avouer
13) Lettre de Rousseau à la comtesse de Boufflers, Yverdun, 4 juillet
l'ouvrier. — Qui donc, monsieur?
m. de voltaire. — Un certain Jean-Jacques Rousseau. Le connaissez-vous?
l'ouvrier. — Oui, monsieur; je l'ai vu un jour à Butle dans le carrosse de M. de Montmollin, qui se promenait avec lui.
m. de voltaire. — Gomment ! Ce pied plat va en carrosse! Le voilà donc bien fier ?
. l'ouvrier. — Oh ! monsieur, il se promène aussi à pied. ILconit comme un chat maigre et grimpe sur toutes nos montagnes.
m. de voltaire. — Il pourrait bien grimper quelque jour sur une échelle. Il eût été pendu à Paris, s'il ne se fût sauvé; et il le sera ici s'il y vient.
l'ouvrier. — Pendu, monsieur! il a l'air d'un si bon homme; eh ! mon Dieu ! qu'a-t-il donc fait?
m. de voltaire. — Il fait des livres abominables. C'est un impie, un athée.
l'ouvrier. — Vous me surprenez. Il va tous les dimanches à l'église.
m. de voltaire. — Ah ! l'hypocrite ! et que dit-on de lui dans le pays? Y a-t-il quelqu'un qui veuille le voir?
l'ouvrier. — Tout le monde, monsieur; tout le inonde l'aime. Il est recherché partout; et on dit que Milord1 lui fait au$si bien des caresses.
m. de voltaire. — C'est que Milord ne le connaît pas, ni vous non plus. Attendez seulement deux ou trois mois, et vous connaîtrez l'homme. Les gens de Montmorency ont fait des feux de joie quand il s'est sauvé pour n'être pas pendu. C'est un homme sans foi, sans honneur, sans religion.
l'ouvrier. — Sans religion, monsieur ! mais on dit que vous n'en avez pas beaucoup vous-même.
m. de voltaire. — Qui? moi, grand Dieu ! cl qui est-ce qui dit cela ?
(1) Le maréchal Keitli, alors gouverneur de Neuchàtel, pour le roi de Prusse.
l'ouvrier. — Tout le monde, monsieur.
m. de voltaire. — Oh! quelle horrible calomnie! moi qui ai étudié chez les Jésuites, moi qui ai parlé de Dieu mieux que tous les théologiens !
l'ouvrier. — Mais, monsieur, on dit que vous avez fait bien des mauvais livres.
m. de voltaire. — On ment. Qu'on me montre un seul qui porte mon nom comme ceux de ce croquant portent le sien, etc.
Rousseau dit ' écrire ce dialogue « de mémoire », d'après le récit de M. de Montmollin, « qui ne me l'a rapporté lui-même que sur le récit de l'ouvrier, il y a plus de deux mois. » — « Ainsi, ajoute-t-il, le tout peut n'être pas absolument exact, mais les traits principaux sont fidèles, car ils ont frappé M. de Montmollin; il les a retenus, et vous croyez bien que je ne les ai pas oubliés. »
Rousseau était donc persuadé qu'il devait à Voltaire Ihoslilité de sa patrie. C'était une erreur. Il n'aurait dû s'en prendre qu à lui-même. Ses ouvrages avaient bravé l'orthodoxie protestante presque autant que l'orthodoxie catholique. « Us portaient en eux-mènnjs leur propre condamnation »* et il n'était besoin ni de l'influence de la France3, ni de celle de Voltaire pour les mettre au pilori.
Il est bien vrai que Voltaire délestait Rousseau et que même à ce moment sa correspondance n'est pas tendre sur le compte du citoyen de Genève. Il parait même assez satisfait de le voir renié par son pays. Il écrivait à d'Alembert, le 12 juillet 17(>2 :
« Sans doute il faut se réjouir que Jean-Jacques ail <>>c dire ce que tous les honnêtes gens pensent et ce qu'ils devraient dire tous les jours ; niais ce misérable n'eu est que plus coupable d'avoir insulté ses amis, ses bienfaiteurs. Sa conduite fait honte à la philosophie. Ce petit monstre n'écrivit contre vous et contre les spectacles que pour plaire aux prédicants de Genève et voilà ces prédicants qui obtiennent qu'on brûle son livre et qu'on décrète l'auteur de prise de corps. Vous m'avouerez que le magot s'est conduit comme un fou. »
(1) Lettre de Rousseau à la comtesse de Boufflers, le 30 octobre 1762.
(2) Maugras, Querelles de philosophes, p. 228.
(3) On a prétendu que c'était pour complaire au ministère de Choiseul que le Conseil de Oenève avait condamné Rousseau.
Voltaire écrivait encore à un vieil ami, le 21 juillet :
« Jeàn-Jacques, qui a écrit à la fois contre les prêtres el contre les philosophes, a été brûlé à Genève dans la personne de son plat Emile et banni du canton de Berne où il s'était réfugié. 11 est à présent- entre deux rochers dans le pays de Neuchàtel, croyant toujours avoir raison et regardant les hommes en pitié. »
Ce langage n'est pas celui d'un homme très touché de la persécution d'un confrère. D'autre part, on raconte l'anecdote suivante sur ce qui se passa à Ferney, quand on apprit le déchaînement contre Jean-Jacques. « On était à déjeuner; M. de Végohre, assis près de Mme Denis, prenait paisiblement sa tasse de café. Les lettres de Paris, les papiers publics arrivent; M. de Voltaire ouvre et lit; sa physionomie s'altère el devient sombre; on l'interroge; il donne ses lettres à sa nièce et les papiers à M. de Végobre, en lui disant d'en faire tout haut la lecture. On y racontait fort au long l'histoire de la persécution qu'éprouvait alors le célèbre et malheureux auteur de la Profession de foi du Vicaire savoyard, le décret de prise de corps lancé contre lui, sa fuite. M. de Voltaire n'y tint plus, il se mit à fondre en larmes, et de ce ton de voix moitié solennel, moitié sépulcral, qui lui était propre, il s'écria à diverses reprises : « Qu'il vienne ! Je le recevrai à bras ouverts : il « sera ici plus maître que moi; je le « traiterai comme mon propre fils. <>
L'anecdote est rapportée par Charles Pougens ', qui la tenait de M. de Végobre, avec qui il s'était 'lié en 1781, à Genève. Elle est confirmée par un témoignage de Wagnière -. On ne peut la révoquer en doute.
Voltaire lui-même déclare à d'Alemberl qu'il avait offert asile à Rousseau. Le philosophe de Ferney avait à se disculper, car il était très accusé à Paris. D'Alembert lui avait écrit (8 septembre) : <■ Les amis de Rousseau... répandent ici que vous le persécutez, que vous l';ivez fait chasser de Berne et que vous travaillez à le faire chasser de Neuchàtel. Je suis persuadé qu'il n'en est rien... » Voltaire répond (15 septembre) :
« Comment peut-on imaginer que j'ai persécuté Jean- Jacques ? voilà une étrange idée ; cela est absurde. Je me suis moqué de son Emile, qui est assurément un plat personnage ; son livre m'a ennuyé ; mais il y a cinquante
(1) Charles Pougens, Lettres philosophiques à Madame *** (Des-
NOIRETERRES, VI, p. 320).
(2) Le secrétaire de Voltaire à Ferney (V. p. 889, n. 1).
pages que je veux luire relier en maroquin. Eu vérité ai-je le nez tourné à la persécution ? Croit-on que j'aie un grand crédit auprès des prêtres de Berne ? etc. »
Dans la même lettre Voltaire, dit encore :
« Vous voyez que ce pauvre homme est fou : pour peu qu'il eût eu un reste de sens commun, il serait venu au château de Tourney, que je iui offrais1. C'est une terre entièrement libre ; il y eût bravé également et les prêtres ariens et l'imbécile Orner - et tous les fanatiques ; mais son orgueil ne lui a pas permis d'accepter les bienfaits d'un homme qu'il avait outragé. »
Rousseau, en effet, n'était pas homme à accepter les oiTres de Voltaire et celui-ci ne devait guère se faire d'illusion à ce sujet.
Ce qui est certain, c'est tpie Voltaire considérait avec un intérêt plein de sympathie le mouvement de protestation qui se dessinait dans une partie de la population de Genève en laveur de la liberté de pensée en même temps qu'en fa^ eur de Rousseau.
« 11 est bon, mande-!-il à Damilaville, que les frères sachent qu'hier six cents personnes vinrent pour la troisième fois protester en faveur de Jean-Jacques contre le conseil de Genève, qui a osé condamner le Vicaire Savoyard?.» — « Mon cher frère, ne bénissez-vous pas Dieu de voir le peuple de Calvin prendre si hautement le parti de Jean-Jacques? Ne considérez point sa personne, considérons la cause 4. »
La ville de Genève se tromait alors divisée en deux camps, les partisans de Rousseau et ses adversaires, les représentants et les négatifs-'. Le Conseil de Genève éprouva le besoin de se défendre, il le lit par la plume de son procureur général, Robert
(2) Orner Joly de Fleury, avocat général au Parlement, qui avait réquisitionné contre l'Emile.
(3) 21 auguste 1763.
(4) 23 auguste 1763.
(5) Les partisans de Rousseau avaient-4'ait au Conseil des représentations miv ce qu'ils considéraient comme des abus de pouvoir. Les magistrats opposèrent a ces protestations le droit qu'ils avaient de refuser les ingérences illégales. On appelait cela le droit négatif'- D'où les noms de représentants et de négatifs.
Tronchin, dans un écrit plein de modération, de sens et d'habileté qui fit une grande impression. Robert Tronchin, qui avait gardé l'anonyme, a^ait donné à son œuvre le titre de Lettres écrites de la campagne. Rousseau y répondit par les fameuses Lettres écrites île lu montagne, œuvre de discussion passionnée, violente, dans laquelle il touchait à toutes les questions et pour défendre les audaces d'Emile, y ajoutait, notamment sur le chapitre des miracles, des impiétés nouvelles, au désespoir de ceux de ses anus qui étaient restés chrétiens.
Tandis que la bataille se déroulait entre l'auteur d'Emile et ses adversaires, des bruits de réconciliation entre Rousseau et Voltaire commençaient à se répandre : c'était le moment où leur querelle allait s'envenimer plus que jamais.
La faute en fut à Rousseau, qui dans la cinquième des Lettres écrites de la montagne, non content de persifler Voltaire, le dénonça comme l'auteur du Sermon des cinquante, cpic celui-ci avait toujours désavoué. Voici le passage :
« Ces Messieurs voient si souvent M. de Voltaire, comment ne leur a-t-il point inspiré cet esprit de tolérance qu'il prêche sans cesse, et dont il a quelquefois besoin? S'ils l'eussent un peu consulté dans celle affaire, il nie paraît qu'il eût pu leur parler à peu près ainsi :
— Messieurs, ce ne sont point les raisonneurs qui l'ont du mal, ce sont les cafards. La philosophie peut aller son train sans risque, le peuple ne l'entend pas ou la laisse dire, et lui rend toul le dédain qu'elle a pour lui. Raisonner est de toutes les folies des hommes celle qui nuil le moins au genre humain ; et l'on voit même des gens sages entichés parfois de celle folie-là. Je ne raisonne pas, moi, cela est vrai : mais d'autres raisonnent ; quel mal en arrive-l-ii ? Voyez tel, tel et tel ouvrage, n'y a-t-il pas des plaisanteries dans ces livres-là ? Moi-même enfin, -i je ne raisonne pas, je fais mieux, je fais raisonner mes lecteurs. \ oyez mon chapitre" des Juifs, voyez le même chapitre plus développé dans le Sermon des cinquante ; il y a là du raisonnement. Ou l'équivalent, je pense... »
Voltaire ne pouvait pardonner un pareil trait '.
(1 11 n'est point d'excuses pour une action si coupable et si lâche .
Rousseau allait bientôt s'en apercevoir. Le Sentiment des citoyens ne tardait pas à se répandre, réponse indignée aux blasphèmes de l'auteur d'Emile et des Lettres' écrites de la montagne. On y prenait la défense de la religion et des miracles dans un tel style et d'un tel ton qu'il ne pouvait y avoir de doute : l'auteur était évidemment un prêtre, qui combattait pour son Dieu, armé d'une sainte colère. C'était aussi un Genevois qui plaidait pro domo.
Comment, se demandait-on, comment traiter un pareil homme, qui s'attaque à la religion et aux lois ?
« 11 suffit d'avertir que la ville qu'il veut troubler le désavoue avec horreur. S'il a cru que nous tirerions l'épée pour le roman d'Emile, il peut mettre cette idée dans le nombre de ses ridicules et de ses folies. Mais il faul lui apprendre que, si on chàlie légèrement un romancier impie, on punit capitalement un vil séditieux. »
Un vil séditieux, punition capitale. Voilà qui e>t parler. Mais qui parlait ainsi? Rousseau, trompé tout le premier, s'en prit à un de ses anciens amis, le pasteur Vernes. Il était bien loin de soupçonner le véritable auteur de cette diatribe, qui était l'auteur de Candide lui-même.
A la lin de 17(35, des amis de Rousseau s'efforcèrent, mais en vain, d'amener une réconciliation entre les deux grands écrivains.
Cependant Rousseau, trouvant la vie intolérable en Suisse à la suite de ses démêlés avec les pasteurs, avait accepté les offres du philosophe anglais Hume et l'avait sui\i en Angleterre, dès les premiers jours de jatnier 1766. Au mois de mai de la même année, paraissait dans les journaux de Londres un pamphlet anonyme, ayant pour titre Lettre au docteur Pansophe. Ce Pansophe, c'était Rousseau lui-même, qui était criblé des traits les plus piquants. On lui reprochait son orgueil :
« Pourquoi répéter continuellement, avec une arrogance
sans exemple, que vous bravez VOS sots lecteurs el le soi public ? Le public n'esl pas sot : il brave à son tour la démence qui vit et médit à ses dépens. Pourquoi, ô docteur Pansophe, dites-vous bonnement qu'un Élat sensé aurait élevé des statues à l'auteur a" « Emile » ? C'est que
protestait Voltaire auprès de la maréchale de Luxembourg, le 9 janvier 1765. — « Il laut avouer que ce malheureux est un monstre », écrit-il au professeur Tronchin. Lettres inédites. (Desnoireterres, 71, p. 348).
L'auteur d'Emile est somme un enfant, qui après avoir soufflé des boules de savon, ou fait des ronds en crachant dins un puits, se regarde comme un être très important. Pourquoi mon ami Jean-Jacques vantc-l-il à tout propos sa vertu, son mérite el ses talents ? C'est que l'orgueil de l'homme peut devenir aussi fort que la bosse des chameaux de l'Idumée.ouque la peau des onagres du déserl. »
Surtout on le plaisantait au sujet de ses rapports avec les Anglais :
Docteur Pansophe, on m'a dit que vous vouliez aller
en-Angleterre. Ce si le pays des belles femmes el des bons
Voltaire et Rousseau, réconciliés dans l'immortalité,
sont guidés par te (iénic vers le Panthéon. D'après une estampe en couleurs du début du xix' siècle.
philosophes. Ces belles femmes el ces bons philosophes seront peut-être curieux de vous voir el vous vous ferez voir. Les gazetiers tiendront un registre exact de tous vos faits et gestes, evl parleront du grand Jean-Jacques comme de l'éléphant du roi et du zèbre de la reine, cor les Anglais s'amusent des productions rares de toutes espèces, quoiqu'il soil rare qu'ils estiment.. Ou vous montrera au doigt à la Comédie, si vous y allez, el on dira : « Le voilà (( cet éminent génie qui nous reproche de n'avoir pas un
« bon naturel et qui dit que les sujets de Sa Majesté ne « soûl pas libres. C'est là ce prophète du' lac de Genève « qui a prédit au verset 45e de son apocalypse nos malci heurs et notre ruine parce que nous sommes riches. » On vous examinera avec surprise depuis les pieds jusqu'à la tête, en réfléchissant sur la folie humaine.
Rousseau, cette fois, devina d'où le coup partait.
« Voltaire, écrivait-il a d'ivernois (31 mai 1766;, à fait imprimer et traduire ici par ses amis une lettre à moi adressée, où l'arrogance et la brutalité sont portées à leur comble et où il s'applique, avec une noirceur infernale, à m'allirer la haine de la nation... »
Voltaire était bien l'auteur de la Lettre au docteur Pansophc ; mais, suivant son usage, il en renia la paternité et désigna comme auteur- l'abbé Coyer, qui s'en défendit en protestant de. toutes ses forces. Puis il rejeta la responsabilité sur Bordes de Lyon, que était alors en Angleterre, et il le soutint avec tant d'assurance qui Rousseau lui-même finit par s'y tromper.
On sait que l'auteur d'Emile ne tarda pas à se brouiller avec Hume : ce fut une querelle retentissante. Le philosophe anglais, ayant reçu de son ami de la veille une longue et outrageante lettre, dans laquelle celui-ci lui attribuait les machinations les plus noires, tint à se justifier et fit le public juge de sa cause dans une sorte de compte rendu justificatif, l'Exposé succinct de la contestation survenue entre M. Rousseau et M. Hume. Voltaire en profita pour prouver sans réplique que Jean-Jacques était « le plus méchant coquin qui ait jamais déshonoré la littérature ' »■ Sous la forme d'une lettre à Hume *, il rappela les bontés qu'il avait eues lui-même pour Rousseau, en y opposant la noire ingratitude dont il avait été payé.
Les violences du polémiste de Ferney lui attirèrent delà part île Frédéric une leçon sévère, mais juste. Voltaire avait écrit au roi de Prusse pour lui demander ce qu'il pensait de la querelle de Rousseau avec Hume. Le philosophe couronné répondit :
« Vous me demandez ce qu'il me semble de Rousseau de Genève ? Je pense qu'il est malheureux cl à plaindre. Je n'aime ni ses paradoxes, ni son ton cynique. Ceux de Neu-
(1) A Damilaville, 3 novembre 1766.
(2) Voltaire s'adressait au public beaucoup plus qu'à Hume, qui ne connut que plus tard la lettre censée à lui adressée.
châteï on ont mal usé envers lui ; il faut respecter les Infortunés; il n'y a que les âmes perverses qui les accablent i. »
Voltaire, cependant, ne cessait de piétiner son adversaire abattu. En 1767, paraissait la Guerre civile de Genève, ce poème satirique où les troubles qui avaient agite la cité de Calvin, étaient présentés d'une manière burlesque : Rousseau y jouait naturellement un rôle odieux. Voici comment le personnage y est introduit :
ans un vallon fort bien nommé Travers2 S'élève un mont, vrai séjour des hi-
[vers ;
Son front altier se perd dans les nua-
« [ges,
Ses fondements sont au creux des en-
[fers ; Au pied du mont sont des antres saunages, Du dieu du jour ignorés à jamais :
C'est de Rousseau le digne et noir palais. Là se tapit ce sombre énergumèue, Cet ennemi de la nature humaine, Pétri d'orgueil et dévoré de fiel; 11 fuit le monde et craint de voirie ciel : Et cependant sa triste et vilaine âme Du dieu d'amour a ressenti la flamme ; Il a trouvé, pour charmer son ennui, Une beauté digne en effet de lui :
C'était Charon amoureux de Mégère.
Cette infernale el hideuse sorcière Suit en tous lieux le magot ambulant, Comme la chouette est jointe au chat-huant.
• Depuis longtemps, et de plus en plus, surtout depuis les événements de Molier-Travers, Rousseau était en butte à la folie de la persécution. Ses rapports avec Da\id Hume, comme avec les plus fidèles de ses bienfaiteurs et de ses bienfaitrices, en sont
(1) Cité par Mauoras, Querelles de philosophes, p. 527.
(2) Chant III, v. 12.
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la démonstration éclatante. Des attaques comme la lettre au doc teur Pansophe, la lettre à Hume, la Guerre de Genève, ne pouvaient avoir d'autre résultat que d'exaspérer encore son mal.
La vengeance que Rousseau tira de son ennemi fait honneur à son caractère comme à son esprit. Ayant appris en 1770, qu'il s'organisait une souscription pour élever à Voltaire une statue, de son vivant, il s'écria : « Cela honore la France- et le siècle 1 Je voudrais bien être admis au nombre des souscripteurs : comment faut-il s'y prendre? » Ou lui dit qu'il fallait s'adresser à d'Alembert.^11 le fit aussitôt et lui envoya pour la statue de son émule deux louis d'or.
Voltaire aurait bien ^ulu repousser celte offrande, qu'il considérait comme une injure, mais ses amis l'en détournèrent et J.-J. Rousseau resta au nombre des souscripteurs.
Ciil-de-lampc tiré do la Benrtadc, édition de 1770.
En-tèJte tiré de Candide, édition de li