‹ Œuvres choisiesChapitre 138 sur 199 · VOIT VI RU · texte numérisé non relu

VOIT VI RU

coupe la main; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans ces deux cas : c'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me disait : « Mon cher enfant, bénis nos « fétiches, adore-les toujours ; ils le feront vivre heureux, tu « as l'honneur d'être esclave de nos seigneurs les blancs, et « tu fais par là la fortune de ton père et de ta mère. » Hélas ! je ne sais pas si j'ai fait leur fortune, mais ils n'ont pas fait la mienne; les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous : les fétiches l hollandais, qui m'ont converti, me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d'Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germain : or, vous m'avouerez qu'on ne peut pas en user avec ses parents d'une manière- plus horrible. — O Pangloss ! s'écria Candide, tu n'avais pas deviné cette abomination ! c'en est fait, il faudra qu'à la fin je renonce à ton optimisme. — Qu'est-ce qu'optimisme ? disait Cacambo. — Hélas ! dit Candide, c'est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal. Et il versait des larmes en regardant son nègre, et en pleurant il entra dans Surinam.

XXVI. — D'un souper que Candide et Martin2 firent avec six étrangers, et qui ils étaient.

Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table avec les étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie, un homme à visage couleur de suie l'aborde par derrière; et, le prenant par le bras, lui dit : « Soyez prêt à partir avec nous; n'y manquez pas. » Il se retourne, et voit Cacambo :

a — Nous partirons après souper, reprit Cacambo : je ne peux vous en dire davantage, je suis esclave: mon

(1) Le mot désigne ici les prêtres.

(2) Savant pauvre et malheureux avec lequel Candide était revenu de Surinam en Europe'.

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maître m'attend; il faut que j'aille le servir à table : ae dites mot; soupez, et tenez-vous prêt. »

Candide, le cœur agité; l'esprit bouleversé, se mit à table avec Martin, qui voyait de sang-froid toutes ces aventures, et avec six étrangers qui étaient venus passer le carnaval à \ enise.

Cacambo, qui versait à boire à l'un de ces étrangers, s'approcha de l'oreille de son maître sur la tin du repas, et lui dit : « .Sire, Votre Majesté partira quand elle voudra; le vaisseau est prêt. » Ayant dit ces mois, il sortit. Les convives étonnés se regardaient sans proférer une seule parole, lorsqu'un autre domestique, s'approchant de sou maître, lui dit : « Sire#la chaise de Votre Majesté est à Padoue, et la barque est prête. » Le maître fil un signe et le domestique partit. Tous les convives se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un troisième valet, s'approchant aussi d'un troisième étranger, lui dit : « Sire, croyez-moi, Votre Majesté ne doit pas rester ici plus longtemps, je vais tout préparer. » El aussi lot il disparut.

Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne lût une mascarade du carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître : « Votre Majesté partira quand elle voudra » et sortit comme les autres. Le cinquième valet en dit autant au cinquième maître: mais le sixième valet parla différemment au sixième étranger, qui était auprès de Candide; il lui dit : « Ma foi, sire, on ne veut plus faire crédit à Votre Majesté, ni à moi non plus: et nous pourrions bien être coffrés celte nuit, vous el moi : je vais pourvoir à mes affaires: adieu. »

Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide et Martin, demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le rompit : « Messieurs, dit-il, voilà une singulière plaisanterie ! pourquoi ètes-vous tous rois? pour moi, je vous avoue que ni moi, ni Martin, nous ne le sommes. »

Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en italien : « Je ne suis point plaisant, je m'appelle

Achmet 111 * ; j'ai été grand sultan plusieurs années; je détrônai mon frère: mon neveu m'a détrôné; on a coupé le cou à mes vizirs, j'achève ma vie dans le vieux sérail; mon neveu, le grand sultan Mahamoud, me permet de voyager quelquefois pour ma santé; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Un jeune homme qui était auprès d'Achmet, parla après lui et dit : « Je m'appelle Yvan 2 : j'ai été empereur de toutes les Russies; j'ai été détrôné au berceau; mon père et ma mère ont été enfermés, on m'a élevé en prison; j'ai quelquefois la permission de voyager, accompagné de ceux qui me gardent; et je suis venu passer le carnaval à Venise.»

Le troisième dit : « Je suris Charles-Edouard3, roi d'Angleterre; mon père m'a cédé ses droits au royaume; j'ai combattu pour les soutenir; on a arraché le cœur à huit cents de mes partisans, et op leur en a battu les joues; j'ai été mis en prison; je vais à Rome faire une visite au roi mon père, détrôné ainsi que moi et mon grand-père; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Le quatrième prit alors la parole, et dit :

«Je suis roi des Polaques4, le sort de la guerre m'a privé de mes États héréditaires; mon père a éprouve les mêmes revers : je me résigne à la Providence, comme le sultan Achmet, l'empereur Ivan, et le roi Charles-Edouard, à qui Dieu donne une longue vie ! et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

(1) Achmet III (1662-1736) succéda en 1703 à son frère Mustapha II. Il donna asile à Charles XII et battit Pierre le Grand, maie vaincu luimême par les Impériaux, il fut déposé par les janissaires en 1730.

(2) Y ran 1 1740-1762) fut proclamé, à l'Age de trois mois, empereur de toutes les Russies ; mais, un an plus tard, il fut écarté du trône à l'avènement d'Elisabeth. Elevé en prison, comme il le dit ici lui-même, il fut massacré sous le règne de Catherine II.

(3) Charles-Edouard (1720-17S8), petit- fils de Jacques II, s'efforça de reconquérir son royaume, débarqua en Ecosse en 1745. Vainqueur à Preston-Pans et à Falkffk, il fut vaincu à Culloden et n'échappa à ses ennemis qu'au prix d'aventures extraordinaires. Il vécut ensuite en Italie, sous le nom de comte d'Albany.

(4) Auguste II (1696-1763), électeur de Saxe, élu roi de Pologne en 1733, s'allia avec l'Autriche contre Frédéric, qui lui enleva deux fois la Saxe, en 1746 et en 1756.

Le cinquième dit : « Je suis aussi roi des Polaques l; j'ai perdu mon royaume deux t'ois; mais la Providence m'a donné un autre État, dans lequel j'ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble n'en ont jamais pu faire sur les bords de la Vistule. Je me résigne aussi à la Providence: et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Il restait au sixième monarque à parler : « Messieurs, dit-il, je ne suis pas si grand seigneur que vous; mais enfin j'ai été roi tout comme un autre : je suis Théodore2, on m'a élu roi en Corse; on m'a appelé Voire Majesté, et à présent à peine m'appelle-t-on monsieur; j'ai fait frapper de la monnaie, et je ne possède pas un denier; j'ai eu deux secrétaires d'État, et j'ai à peine un valet, je me suis vu sur un trône, et j'ai été longtemps à Londres en prison sur la paille; j'ai bien peur d'être traité de même ici, quoique je sois venu comme Vos Majestés passer le carnaval à Venise. »

Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion : chacun d'eux donna vingt sequins 3 au roi Théodore pour avoir des habits et des chemises; Candide lui fit présent d'un diamant de deux mille sequins. « Quel est donc, disaient les cinq rois, ce simple particulier qui est en état de donner cent fois autant que chacun de nous, et qui le donne ? »

Dans l'instant qu'on sortait de table, il arriva dans la même hôtellerie quatre Altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs États par le sort de la guerre, et qui venaient passer le reste du carnaval à Venise; mais Candide ne prit pas seulement ^arde à ces nouveaux venus4.

(1) .Stanislas Lecsinski (1682-1766), placé sur le trône de Pologne par Charles XII, en 1704, perdit son trône après les malheurs de ce prince et se réfugia en France. Louis XV épousa sa fille en 1725. La Lorraine lui l'ut donnée en 1738 par le traité de Vienne.

(2) Théodore, baron de Neuhof (169CM75G), aventurier" né à Metz. chercha fortune en France, en Suède, en Angleterre, en Italie, en Corse. 11 encouragea les habitants de cette île dans leur révolte contre Gênes et il fut, en effet, proclamé roi de Corse en 1736. Mais au bout de huit mois, il était en fuite, quitte à renouveler ses tentatives. Réfugié à Londres, il l'ut enfermé pour dettes.

(3) Seqain. V. Lex.

(4j Le rapprochement de tous ces rois détrônés est aussi piquant que

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