‹ Œuvres choisiesChapitre 137 sur 199 · VM)IDE · texte numérisé non relu

VM)IDE

Un jeune métaphysicien fort ignorant des choses de ce monde, et il lui accorda sa grâce avec une clémence qui sera louée dans tous les journaux et dans tous les siècles. Un brave chirurgien guérit Candide en trois semaines, avec les émollients enseignés par Dioscoride *. 11 avait déjà un peu de peau, et pouvait marcher, quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des Abares2.

Candide au milieu des horreurs de la guerre.

Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées : les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf ta dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. ï.e tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put pendant cette boucherie héroïque.

Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp, il prit le parti daller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d'abord un village voisin ; il était en cendres : c'était un village abare que les Bulgares avaient brûlé selon les lois du droit public : des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes... ; d'autres à demi brûlés criaient qu'on achevât de leur donner la mort : des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.

(i) Médecin grec du premier siècle de notre ère.

(2) Les Avares ou Abares étaient un peuple tartare, qui envahit l'Kurope au sixième siècle. Charlemagne détruisit leur empire, dont une partie est occupée aujourd'hui par les Hongrois

Candide s'enfuit au plus vite dans un autre village : il appartenait à des Bulgares, et les héros abares l'avaient traité de même. Candide, marchant toujours sur des membres palpitants, ou à travers des ruines, arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites provisions dans son bissac, et n'oubliant jamais Mlle Cunégonde.

V. — Arrivée de Candide et de ses compagnons devant Lisbonne. — Tempête et tremblement de terre.

Tandis qu'il raisonnait, l'air s'obscurcit, les vents soufflèrent des quatre coins du monde, et le vaisseau fut assailli par la plus horrible tempête à la vue du port de Lisbonne.

La moitié des passagers affaiblis, expirant de ces angoisses inconcevables que le roulis d'un vaisseau porte dans les nerfs et dans toutes les humeurs du corps, agitées en sens contraires, n'avait pas même la force de s'inquiéter du danger : l'autre moitié jetait des cris et faisait des prières; les voiles étaient déchirées, les mais brisés, le vaisseau entr'ouvert ; travaillait qui pouvait : personne ne s'entendait, personne ne commandait. L'anabaptiste1 aidait un peu ta la manœuvre : il était sur le tillac; un matelot furieux le frappe rudement, et l'étend sur les planches ; mais du coup qu'il lui donna il eut lui-même une si violente secousse, qu'il tomba hors du vaisseau la tête la première : il restait suspendu et accroché à une partie du mât rompu. Le bon Jacques court à son secours, l'aide à remonter, et dé l'effort qu'il fit il est précipité dans la mer à la vue du matelot, qui le laissa périr sans daigner seulement le regarder. Candide approche, voit son bienfaiteur qui reparait un moment, et qui est englouti pour jamais : il veut se jeter après lui dans la mer; le pbilosophe Pangloss2 l'en empêche, en lui prouvant que

(1) Un Hollandais anabaptiste, nommé Jacques, qui avait traite Candide avec charité et qui s'était lié avec lui.

(2) Le philosophe ridicule Pangloss, que Candide avait connu dans

la rade de Lisbonne avait été formée exprès pour que cet anabaptiste s'y noyât. Tandis qu'il le prouvait a priori, le vaisseau s'entr'ouvre, tout périt, à la réserve de Pangloss, de Candide, et de ce brutal matelot quj avait noyé le vertueux anabaptiste; le coquin nagea heureusement jusqu'au rivage, où Pangloss et Candide furent portés sur une planche.

Quand ils furent revenus an peu à eux, ils marchèrent vers Lisbonne : il leur restait quelque argent, avec lequel ils espéraient se sauver de la faim, après avoir échappé à la tempête.

A peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de leur bienfaiteur, qu'ils sentent la terre trembler sous leurs pas; la mer s'élève eu bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux quî sont à l'ancre; des tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et les places publiques; les maisons s'écroulent, les loits sont renversés sur les fondements, et les fondements se dispersent : trente mille habitants de tout âge et de tout sexe sont écrasés sous des ruines. Le "matelot disait en sifflant et en jurant : « 11 y aura quelque chose à gagner ici. — Quelle peut être la raison suffisante de ce phénomène ? disait Pangloss. — Voici le dernier jour du monde, s'écriait Candide. »

Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide; il était étendu dans la rue et couvert de débris : il disait à Pangloss : « Hélas ! procure-moi un peu de vin et d'huile; je me meurs. — Ce tremblement de terre n'est pas une chose nouvelle, répondit Pangloss; la ville de Lima éprouva les mêmes secousses eu Amérique l'année passée; mêmes causes, mêmes effets; il y a certainement une traînée de soufre sous terre depuis Lima jusqu'à Lisbonne. — Rien n'est plus probable, dit Candide ; mais, pour Dieu, un peu d'huile et de vin. — Comment, probable ! ré-

le château de Westphalie et qu'il avait retrouvé ensuite. Il accompagne Candide dans presque toutes ses aventures.

pliqua le philosophe; je soutiens que la chose est démontrée. »

— Candide perdit connaissance; et Pangloss lui apporta un peu d'eau d'une fontaine voisine.

XVIE. — Arrivée de Candide et de son valet Cacambo dans l'Eldorado l.

Ils voguèrent quelques lieues entre des bords tantôt fleuris, tantôt arides, tantôt unis, lantôt escarpés : la rivière s'élargissait toujours; enfin elle se perdait sous une voùle de rochers épouvantables, qui s'élevaient jusqu'au ciel. Les deux voyageurs eurent la hardiesse de s'abandonner aux flots sous celte voûte; le fleuve, resserré en cet endroit, les porta afvec une rapidité et un bruit horribles : au bout de vingt-quatre heures, ils revirent le jour; mais leur canot se fracassa contre les écueils : il fallut se traîner de rocher en rocher pendant une lieue entière; enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé de montagnes inaccessibles : le pays était cultivé pour le plaisir comme pour le besoin; partout l'utile était agréable : les chemins étaient couverts ou plutôt ornés de voilures d'une forme et d'une matière brillantes, portant des hommes et des femmes d'une beauté singulière, traînés rapidement par de gros moutons rouges qui surpassaient en vitesse les plus beaux chevaux d'Andalousie, de Tétuan et de Méquinez.

« Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Westphalie. Il mit pied à terre avec Cacambo auprès du premier village qu'il rencontra. Quelques enfants du village, couverts de brocart d'or tout déchiré, jouaient aux palets à l'entrée du bourg; nos deux hommes de l'autre monde s'amusèrent a les regarder : leurs palets étaient d'assez larges pièces rondes, jaunes, rouges, vertes, qui jetaient un éclat, singulier : il prit envie aux voyageurs d'en ramasser quelques-uns; c'était de l'or, c'étaient

(1) Pays imaginaire (le pays doré), qu'un des lieutenants de Piznrre prétendait avoir découvert entre l'Amazone et l'Orénoque.

dos émeraudes, dos rubis, dont le moindre aurait été le plus grand ornement du trône du Mogol. « Sans doute, dit Cacambo, ces enfants sont les fds du roi du pays qui jouent au petit palet. » Le magister du village parut dans ce moment pouf les faire entrer à l'école : « Voilà, dit Candide, le précepteur de la famille royale. »

Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à terre leurs palets el tout ce qui avait servi à leurs divertissements. Candide les ramasse, court au précepteur el les lui présente humblement, lui faisant entendre par signes que Leurs Altesses Royales avaient oublié leur or et leurs pierreries : le magister du village en souriant les jeta par terre, regarda un moment la figure de Candide avec beaucoup de surprise et continua sou chemin.

Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l'or, les rubis et les émeraudes. « Où sommes-nous? s'écria Candide ; il faut que les enfants des rois de ce pays soient bien élevés, puisqu'on leur apprend à mépriser l'or et les pierreries. » Cacambo était aussi surpris que Candide.

XIX. — En approchant de Surinam \ Candide et son valet rencontrent un nègre.

En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n'ayant plus que la moitié de son habit, c'est-à-dire d'un caleçon de toile bleue; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. « Eh, mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l'état horrible où je te vois? — J'attends mon maître, M. Vanderdentur, le fameux négociant, répondit le nègre. — Est-ce M. Vanderdentur, dit Candide, qui t'a traité ainsi ? — Oui, monsieur, dit le nègre; c'est l'usage : on nous donne un caleçon de toile pour tout vêlement deux fois l'année : quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le bras, on nous

(1) La viile de Surinam où de Paramaribo, chef-lieu' de la Guyane hollandaise, située dans l'Amérique du Sud, entre la Guyane anglaise et la Guyane française.

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