‹ Œuvres choisiesChapitre 142 sur 199 · LA VANITE · texte numérisé non relu

LA VANITE

Contre mes ennemis déposeront pour moi. »

— « L'univers, mon ami, ne pense point à toi, L'avenir encor moins : conduis bien ton ménage, Divertis-toi, bois, dors, sois tranquille, sois sage. 10 De quel nuage épais ton crâne est offusqué ! 1 »

— « Ah ! j'ai fait un discours et l'on s'en est moqué ! Des plaisants de Paris j'ai senti la malice;

Je vais me plaindre au roi, qui me rendra justice;

Sans doute il punira ces ris audacieux. » 15

— « Va, le roi n'a point lu ton discours ennuyeux. Il a trop peu de temps et trop de soins à prendre : Son peuple à soulager, ses amis à défendre,

La guerre à soutenir; en un mol les bourgeois

Doivent très rarement importuner les rois. 20

La cour te croira fou : reste chez toi, bon homme. »

— « Non, je n'y puis tenir; de brocards2 on m'assomme. Les quand, les qui, les quoi3 pleuvent de tous côtés, Sifflent à mon oreille en cent lieux répétés...

L'intérêt du public se joint à ma vengeance; Je prétends des plaisants réprimer ht licence. 31)

Pour trouver bons mes vers il faut faire une loi Et de ce même pas je vais parler au roi* » Ainsi, nouveau venu sur les rives de Seine, Tout rempli de lui-même, un pauvre énergumène De son plaisant délire amusait les passants. 35

Souvent notre amour-propre éteint notre bon sens ;- Souvent nous ressemblons aux grenouilles d'Homère, Implorant à grands cris le fier dieu de la guerre, Et les dieux des enfers, et Bellone, et Pallas, E1 Les foudres des cieux, pour se venger des rats... 40 ...Je suis loin de blâmer le soin très légitime . De plaire à ses égaux et d'être en leur estime. Un conseiller du roi, sur la terre inconnu, Doit dans son cercle étroit, chez les siens bien venu, 60* Être approuvé du moins de ses graves confrères;

;l i Offusqué. V. Lex.

(2) Brocard. V. Lex.

(3) Pamphlets de Voltaire dirigés contre Le Franc de Pompignan.

Mais ou ne peut souffrir ces bruyants téméraires l

Sur la scène du inonde ardents à s'étaler.

\ eux-lu te faire acteur ? on voudra te siffler.

Gardons-nous d'imiter ce fou de Diogène, 65

Qui, pouvant chez les siens, en bon bourgeois d'Athène,

A létude, au plaisir doucement se livrer,

Vécut dans un tonneau pour se faire admirer.

Malheur à tout mortel, et surtout dans notre âge,

Qui se fait singulier pour être un personnage ! 70

Piron 2 seul eut raison, quand, dans un goût nouveau

il fit ce vers heureux, digne de son tombeau,:

Ci-git qui ne fat rien 3. — Quoi que l'orgueil en dise,

Humains, faibles humains, voilà votre dense.

Combien de rois, grands dieux ! jadis si révérés, 75

Dans l'éternel oubli sont en foule enterrés !

La terre a vu passer leur empire et leur trône.

On ne sait en quel lieu florissait Babylone.

Le tombeau d'Alexandre, aujourd'hui renversé,

Avec sa ville altière a péri dispersé. 80

César n'a point d'asile où son ombre repose :

Et l'ami Pompignan pense être quelque chose ! !

(1) Bruyants téméraires. V. Notes grain m . p. 983,111, 1, a.

(2) Piron, auteur de lu. Métromanie, né à Dijon en 1689, mort en 1773, esprit des plus sarcastitiuos. Son élection à l'Académie, en 1753, ne fut pas ratifiée.

(3) « Ci-gît... Qui? quoi '? Ma foi, personne, rien- » (4} V. page 711. n. 1.

Cul-de-lampo tiré île la Henriadc, édition de 1770.

En-tète tiré du la Henriade, édition de 1730.

Page 1