‹ Œuvres choisiesChapitre 148 sur 199 · L AFFAIRE SIRVEN · texte numérisé non relu

L AFFAIRE SIRVEN

La chasse aux erreurs judiciaires.

L'affaire Sirveu.

Voltaire avait à peine pris en main la cause des Calas, quand il apprit que, dans la même province, une autre famille protestante se trouvait injustement persécutée d'une manière cruelle.

Sirven était un protestant de Castres. IL exerçait la profession d'arpenteur géomètre et de feudiste \

Il avait trois filles, dont l'aînée était mariée, les deux autres habitaient avec leurs parents. La cadette, nommée Elisabeth, était dispatée à l'influence de sa famille par des catholiques zélés. Elle était d'ailleurs d'allures étranges et de tète peu sûre. Le 17 décembre 1761, le père de famille, qui était retenu hors de chez lui par ses fonctions, apprit que sa fille était sortie pendant la nuit et avait disparu. Le 4 janvier 1762, on retrouvait son corps dans un puits communal, sans qu'on pût savoir si le fait était dû à un crime,, à an suicide ou à un accident.

Sirven et sa femme étaient connus pour la tendresse qu'ils montraient à leur famille. Cependant, une enquête commença sous la direction du juge de Mazamet et, malgré les témoignages des habitants 2 qui lui étaient favorables, Sirven sentit bientôt qu'il était suspect. Un décret de prise de corps fut lancé contre lui, sa femme et ses deux filles. 11 s'y déroba par la fuite, une fuite pleine d'angoisses et de péripéties, au cours de laquelle les membres de la famille durent se séparer pour dépister les soupçons. Après deux mois et demi d'aventures, il parvint à Lausanne dans les premiers jours d'avril 1762. Sa femme et ses filles vinrent l'y retrouver deux mois plus tard. L'instruction comiriencée sur leur compte se continuait en la leur absence. Le 29 mars 1764, une sentence déclarait le père et la mère coupables de parricide et les condamnait à la pendaison, sentence qui fut exécutée par effigie quelques mois après. Du même coup, les biens de ces infortunés furent confisqués.

<1 Le même hasard, écrit Voltaire, le même hasard qui m'amena les enfants de Calas, veut encore que les Sirve» s'adressent à moia ! » *

(i) Le feudiste avait le soin et la garde des registres féodaux contenant le dénombrement et la nature des héritages de la censive d'un seigneur avec le tribut dont ils étaient chargés. Ses fonctions la mettaient en rapport avec les meilleures familles du pays.

(2) Les habitants du village de Saint-Alby. où se trouvait alors la famille Sirven, à deux lieues et demie de Castres.

(3) Lettre à Damilaville, 1" mars l'Jpô. — On peut douter que cette rencontre fût un pur effet du hasard. Le défenseur des Calas habitait

Voilà donc les Sirven devant Voltaire.

« Figurez-vous quatre moulons que des bouchers accusent d'avoir mangé un agneau ; voilà ce que je vis. 11 m'est impossible de vous peindre tant d'innocence et tant de malheurs... Voilà toute une famille honnête, innocente, vertueuse, livrée à l'opprobre et à la mendicité chez les étrangers : ils trouvent de la pitié sans doute ; mais qu'il est dur d'être jusqu'au tombeau un objet de pitié ! » (Même lettre.)

Voltaire écrivit au premier président de Languedoc, M. de Bastard, et lit présenter un placet au vice-chancelier, M. de Maupeou. 11 lui fut répondu qu'on pourrait obtenir des lettres de grâce.

« Je crus d'abord que c'était de leurs juges qu'on me parlait, et que ces lettres étaient pour eux. Vous croyez bien que la famille aimerait mieux mendier son pain de porte en porte et expirer de misère que de demander une grâce qui supposerait un crime trop horrible pour être gràciable ; mais aussi comment obtenir justice ? Comment s'aller remettre en prison dans sa patrie, où la moitié du peuple dit encore que le meurtre de Calas était juste? Ira-t-on une seconde fois demander une évocation au Conseil ? Tentera-t-on d'émouvoir la pitié publique, que l'infortune des Calas a peut-être épuisée et qui se lassera d'avoir dus accusations de parricide à réfuter, des condamnés à réhabiliter et des juges à confondre? » [Même lettre.)

Voltaire craignait, on le voit, que l'affaire Sirven, en ejlemème moins dramatique que celle de Calas, ne trouvât pas auprès du public le même intérêt. Il vgulut donc attendre, pour intervenir directement, que le triomphe de Calas devant le grand Conseil lui parût assuré. Ou sait que cet événement se produisit le 9 mars 1765. Il réussit cependant à intéresser au sort de ces malheureux les souverains du Nord, le roi de Prusse,

aux portes de Genève. Il est naturel que les pasteurs de cette ville, qui accueillaient et au besoin appelaient à eux leurs coreligionnaires persécutés, aient songé à les faire bénéficier, comme les Galas, de l'influence d'un homme si bien disposé.

LAFFAIBB DE r,A BARRE 775

Catherine de Russie, les rois do Pologne et de Danemark, qui donnaient généreusement leur obole pour l'œuvre de réhabilitation.

Pour faire casser le jugement rendu contre lui, il fallait que Sirven renonçât à la sécurité de son exil et allât se constituer prisonnier à Mazamet. C'était, semble-t-il, un jeu dangereux. Voltaire, cependant, après avoir fait sonder les juges, décida Sun protégé à cette courageuse démarche (31 août 1769). Par un arrêt intervenu trois mois après, Sirven obtenait satisfaction : la liberté et ses biens lui étaient rendus; mais son innocence n'était pas explicitement reconnue (16 novembre 1769).

Aussi, porté par l'opinion et poussé par Voltaire, il en appela de ce jugement, demandant à être lavé de l'accusation calomnieuse dtmt il avait été l'objet et vengé par la condamnation de ses adversaires à payer des dommages-intérêts.

11 dut attendre encore deux ans la sentence qui lui rendait pleine justice (25 novembre 1771). « Songez, disait Voltaire, qu'il ne fallut que deux heures pour condamner cette famille au dernier supplice et qu'il a fallu neuf ans pour faire rendre justice à l'innocence. »

L'affaire de La Barre.

L'affaire suivante est plus tragique :

Un crucifix, placé sur un pont à Abbeville, ayant é'é mutilé dans la nuit du 8 au 9 août 1765 par des -mains restées inconnues, on se mit à rechercher les coupables. On se rappela que peu de temps auparavant, le jour de la Fête-Dieu, trois jeunes gens s'étaient signalés par leur attitude peu respectueuse au passage d'une procession. Ils furent décrétés de prise de corps. C'était un jeune gentilhomme, Gaillard d Ltallonde, le chevalier de La Barre et un nommé Moisncl. D'Étallonde, le plus compromis, ayant pris la fuite, les deux autres furent arrêtés.

Moisnel, qui n'avait que dix-sept ans, fltdes aveux complets et bénéficia d'une indulgence relative; le chevalier de La Barre, compromis par son compagnon, montra dans ses interrogatoires de la crânerie, mais aussi une impiété obstinée. Il fut condamné à faire amende honorable et à être décapité, puis brûlé sur un bûcher.

Pour être exécutoire, ce jugement devait être ratifié par le Parlement de Paris. On pouvait croire que les juges se laisseraient émouvoir par l'âge et la qualité du condamné; mais le Parlement effrayé par les progrès de l'incrédulité confirma la sentence. Le roi n'usa pas de son droit de grâce et le malheureux chevalier dut subir son supplice. (Juin 1766.)

Voltaire fut d'autant plus ému de cette terrible affaire que son nom s'y trouvait mêlé. Le chevalier avait fait allusion à

certains ouvrages du philosophe et plusieurs furent trouvés entre ses mains *.

Il écrivit une relation du supplice du chevalier de La Barre pour en faire ressortir l'horreur et en rejeter l'odieux sur l'intolérance des juges. Puis il entreprit la révision du jugement d'iUallonde.

En dehors de ces trois grandes affaires, Calas, Sirven, de La Barre, Voltaire en prit en main bien d'autres. Il en menaitquatre ou cinq à la fois. C'était pour lui comme une sorte de chasse, la chasse aux erreurs judiciaires. Il s'y livrait avec la double passion de sauver des innocents et de confondre des juges abhorrés.

Voici quelques-unes de ces affaires :

L'affaire Martin.

C'était en 1767, cette fois dans le ressort du Parlement de Paris, à Bar. Un homme est assassiné, on recherche l'auteur du crime, on relève une trace de pas conduisant à la maison d'un laboureur nommé Martin. On arrête celui-ci, on le confronte avec un passant, seul témoin du crime. « Ce n'est pas lui, répond le témoin, je ne le reconnais pas. — Dieu soit loué ! s'écrie Martin, en voilà un qui ne m'a pas reconnu. » Le mot était malheureux, mais le sens se comprend aisément. Le laboureur voulait évidemment dire : il n'a pas reconnu en moi le meurtrier qu'il a vu. Le juge s'obstina à voir dans ces paroles un aveu et le pauvre paysan paya de sa tète son mauvais langage.

Condamné à mourir sur la roue, après avoir subi la torture, il fut envoyé à Paris, où le Parlement devait juger en dernier ressort. La Chambre de la Tournelle, surchargée de procès, confirma la sentence. Martin, ramené à Bar, fut rompu a if et expira sur la roue en protestant de son innocence. Quelque temps «près, un criminel condamné à mort, avouait, avant de subir son supplice, qu'il était l'auteur du meurtre pour lequel Martin avait

(1) Voltaire écrivait à ce propos à l'abbé Moiellet : « La dernière scène qui vient de se passer à Paris prouve bien que les frères doivent cacher leurs mystères et les noms de leurs frères. Vous savez que le conseiller Pasquier a dit en plein Parlement que les jeunes gens d'Abbeville qu'on a fait mourir, avaient puisé leur impiété dans l'école et dans les ouvrages des philosophes modernes. Us ont été nommés par leurs noms : c'est une dénonciation dans toutes les formes « (7 juillet 1766).

Atterré, Voltaire ne se trouvait plus en sûreté même à Ferney. Il songea un instant à se réfugier sur les terres du roi de Prusse, à Clèves. Il rêvait d'y fonder une colonie de philosophes avec Diderot, d'Alembert et quelques autres. Il en écrivit à Frédéric, qui y consentit, mais ni Diderot ni les autres ne se soucièrent de s'exiler dans cette Salente philosophique.

L AFFAIRE MONTBAILLI 111

été arrêté, condamné et exécuté. Voltaire, averti, s'entremit pour faire réhabiliter la famille.

L'affaire Muni bailli.

Les époux Montbailli logeaient avec leur mère; la vieille femme occupait une chambre, à laquelle on accédait par une antichambre, dans laquelle couchaient les deux époux. Un matin, une ouvrière se présente à sept heures pour parler à la mère. Le fils hésite à la réveiller, puis il entre dans la chambre. Il aperçoit la vieille femme renversée, la tête penchée à terre, l'œil droit meurtri par l'angle d'un meuble qu'elle avait heurté dans sa chute. 11 s'écrie : Ah ! mon Dieu, ma mère est morte ! et tombe comme foudroyé. On accourt, un chirurgien appelé constate le décès de la mère. Le fils revient à lui, grâce à une saignée. Mais bientôt des rumeurs se forment, on dit que la vieille femme a été assassinée par son fils et sa belle-fille. Ceuxci n'y avaient aucun intérêt, au contraire, puisqu'ils vivaient tous trois d'une manufacture de tabac concédée par les fermiers généraux à leur mère et qui pouvait leur être retirée à son décès. Il est vrai que la vieille femme s'enivrait et que l'eau-devie la rendait querelleuse. Le soir même qui avait précédé sa mort, elle avait eu avec ses enfants une altercation, mais on peut se disputer, sans aller jusqu'à se tuer. Les magistrats de Saint- Omer n'en jugèrent pas ainsi. Montbailli et sa femme furent, malgré leur bonne réputation, arrêtés et emprisonnés.

Le procureur du roi prit l'affaire en main, et le Conseil d'Artois condamnait le mari, après avoir subi antérieurement la question ordinaire et extraordinaire, à avoir le poing coupé et à expirer sur la roue. L'arrêt, prononcé le 9 novembre 1770, était exécuté dix jours plus tard. Jusqu'au dernier moment le malheureux protesta de son innocence.

La femme avait été condamnée à la potence, mais elle bénéficia d'un sursis. Entre temps, le nouveau Conseil d'Arras revit la procédure et, d'une voix unanime, proclama l'innocence des deux époux. La femme Montbailli fut donc sauvée. « Si par hasard le chancelier de France n'avait été averti, l'iniquité aurait été consommée. » Mais qui l'avait averti sinon le défenseur des Calas et des Sirven ?

L'affaire Lally-Tollendal.

Voltaire se consacra encore à la révision du procès de Lally- Tollendal *, lieutenant général et gouverneur des possessions

(1) Le comte de Lally (Thomas-Arthur), baron de Tollendal (1702- 1766), né à Romans (Drôme), d'une famille irlandaise, avait coopéré à la malheureuse équipée du prétendant Jacques III, équipée dont il

??8 VOlfAlKË

françaises dans l'Inde, qui, après un procès scandaleux, avait été condamné et décapité en 17.66. Son fils avait juré de poursuivre la réhabilitation de son père par tous les moyens. Voltaire le premier s'émut de ce jugement dans un factum de 1773 et réussit à faire casser par le Conseil l'arrêt de condamnation '.

Autres affaires.

C'était encore l'affaire Morangiès, où l'on voyait un lieutenant général assailli par des usuriers, auxquels il refusait de payer 350 mille, livres, qu'ils avaient réussi à lui faire signer.

Voltaire avait aussi entrepris de défendre les serfs du Jura contre les exigences de la main* morte, exercée sans pitié par les chanoines de Saint-Claude.

Enfin il luttait encore contre les vexations de la ferme en faveur des misérables populations du pays do Gex. Condorcet, en envoyant à Turgot la requête du pays de Gex, lui écrivait : « Je voudrais qu'elle fût disculée dans le Conseil, que le roi vît (iue le plus grand écrivain de la nation est aussi un des hommes les plus bienfaisants et un des meilleurs citoyens. »

avait été l'âme, selon le mot de Voltaire. En 1756, alors que la Compagnie des Indes était déjà presque ruinée, il entreprit une grande expédition pour rendre à la France son ancienne puissance dans ia péninsule. Après quelques succos, il s'aliéna par son humeur presque tous ses collaborateurs, échoua en 175S devant Madras, fut lui-même assiégé pendant un an dans Pondichéry et dut capituler en 1761.

Prisonnier et malade, il fut transféré à Londres, puis il obtint de venir à Paris pour se justifier. Enfermé à la Bastille pendant dix-neuf mois sans être interrogé, il se vit faire ensuite son procès avec la dernière rigueur. Enfin déclaré coupable de trahison par le Parlement, après deux ans de procédure clandestine et des débats orageux, il fut condamné à mort en 1766.

(1) V. p. 965. Mais le procès fut renvoyé devant les Parlements de Rouen et de Dijon, qui, par esprit de solidarité déclarèrent de nouveau Lally coupable — Son fils (1751-1S30), fut député aux Etats- Généraux de 1789, pair de France en 1815, ministre d'Etat, membre de l'Académie française. Il s'occupa de philanthropie et de littérature.

Candide. 1759.

En- tète tiré de la Henriade, édition de 1770.

Page 1