CHAPITRE U
Mademoiselle Corneille. — Le Commentaire sur Corneille (1764).
En 1760, Voltaire s'honora en adoptant une jeune tille de la famille de Corneille.
L'auteur du Cid avait un oncle nommé comme lui Pierre Corneille et qui était avocat au Parlement de Normandie. Cet oncle mourut en KÏ75, aux trois quarts ruiné pour s'être imprudemment porté caution en faveur d'un de ses amis. La famille nombreuse qu'il laissait, tomba bien vite dans l'indigence. En 1754, son petitfils Jean-François, sans instruction, végétait dans une situation précaire, quand il apprit qu'il avait à Paris un parent illustre, Fontenelle,) qui pourrait lui venir en aide.
Mais Fontenelle, alors âgé de 97 ans, avait déjà disposé de sa fortune. D'ailleurs il ne connaissait pas Jean-François. Celui-ci s'était annoncé comme un petit-fils de Pierre Corneille, ce qui était exact ; mais le Pierre Corneille dont il descendait n'était pas le grand Corneille. On crut donc avoir affaire à un escroc.
Cependant Jean-François trouva des gens qui s'intéressèrent à lui, entre autres, Fréron et Titon du Tillet '-.
Fréron eut l'heureuse idée de s'adresser aux comédiens et d'obtenir la représentation d'une pièce de Corneille au béné-
(1) Fontenelle [W. p. 180, n. 1), avait pour mère Marthe Corneille, sœur de l'auteur du Cid. Il était pour Jean-François Corneille un cousin issu de germain.
(2) Fréron, V. p. 743, n. 1. — Titon du Tillet (Evrard) (Ifi77-t762), conseiller au Parlement de Paris, a fait élever à l'honneur des écrivains français un petit monument en hronze {Le Parnasse français) qu'on peut voir à la Bibliothèque nationale.
fice de Jean-François. Rodogune, jouée dans ces conditions, rapporta cinq mille livres, qui aidèrent le pauvre homme à payer ses dettes.
Titon du Tillet recueillit chez lui la fille de Jean-François, Mlle Corneille, qu'il confia à ses nièces. A ce s«jet un jeune poète, Le Brun, s'adressa à Voltaire. Dans une ode dédiée à l'auteur de Mérope, il supposait que le grand Corneille apparaissait à sa petite nièce et l'engageait à demander appui et protection à Voltaire.
« Dis-lui que si Mérope eût devancé Chimène, De son chaos obscur dégageant Melpomène, Sans doute il eut brillé de l'éclat dont j'ai lui : S'il eût été Corneille, et si j'étais Voltaire,
Généreux ad vers, ire, Ce qu'il fera pour toi, je l'eusse fait pour lui.
Voltaire répondit à cet appel avec enthousiasme. Sans s'attarder à prendre des renseignements, il demanda tout de suite qu'on lui envoyât la jeune fille. « Il convient assez, disait-il, qu'un vieux soldat du grand Corneille tâche d'être utile à la petite fille de son général. » — « Si cela convient, je suis à vos ordres et j'espère avoir à vous remercier, jusqu'au dernier jour de ma vie, de m'avoir procuré l'honneur de faire ce que devait faire M. de Fontenelle. Une partie de l'éducation de cette demoiselle serait de nous voir jouer quelquefois les pièces de son grand-père et nous lui ferions broder les sujets de Cinna. et du Cid. »
« La petite fille », « le grand-père », Voltaire se méprenait sur la parenté de Mlle Corneille. Peu importe ! Il s'est engagé, il ne se dédira pas. Il demande seulement qui est ce M. Le Brun. « C'est lui, ajoute-t-il, qui m'a encorneillé *. »
Voltaire fut enchanté de sa fille adoptive.
« Nous sommes très contents de Mlle Rodogune; nous la trouvons naturelle, gaie et vraie... » 11 écrit au père de la jeune fille : « Tous ceux qui la voient en sont très satisfaits. Elle est gaie et décente2, douce et laborieuse. On ne peut être mieux née. Je vous félicite, monsieur, de l'avoir pour fille et vous remercie de me l'avoir donnée3. »
Voltaire et sa nièce prirent tout à fait au sérieux leur rôle de
(1) Encorneillé. V. Lex.
(2) Décent. V. Lex.
(3) 25 décembre 1760.