MADEMOISELLE CORNEILLE
père et de mère adoptifs. Une lettre à Dumolard nous les montre dans l'exercice de leurs délicates fonctions :
« Elle a été un peu malade. Vous pouvez juger si Mme Denis en a pris soin; elle est très bien servie; on lui a assigné une femme de chambre qui est enchantée d'être auprès d'elle; elle est aimée de tous les domestiques; chacun se dispute l'honneur de faire ses petites volontés, et assurément ses volontés ne sont pas difficiles... Nous allons reprendre nos leçons d'orthographe. Le premier soin doit être de lui faire parler sa langue avec simplicité et avec noblesse. Nous la faisons écrire tous les jours : elfë m'envoie un petit billet et je le corrige ; elle me rend compte de ses lectures : il n'est pas encore temps de lui donner des maîtres ; elle n'en a point d'autres que ma nièce et moi. Nous ne lui laissons passer ni mauvais termes ni prononciations vicieuses; l'usage amène tout. Nous n'oublions pas les petits ouvrages de la main. Il y a des heures pour la lecture, des heures pour les tapisseries de petit point. Je vous rends un compte exact de tout : je ne dois pas omettre que je la conduis moi-même à la messe de paroisse. Nous devons l'exemple et nous le donnons i. »
Là était le point délicat. Mlle Corneille pouvait-elle se faire beaucoup d'illusions sur la sincérité des sentiments religieux de son bienfaiteur? Celui-ci, malgré ses bonnes intentions, était-il bien qualifié pour diriger l'éducation d'une jeune fille ? Une partie du public avait des doutes. Voltaire se montra très irrité des commentaires qui ne manquèrent pas d'aller leur train et en particulier de la forme que Fréron y donna *. 11 réclamait le carcan pour son diffamateur. M. de Malesherbes refusa de se prêter à ces ressentiments. Voltaire se vengea en publiant les Anecdotes sur Fréron, pamphlet des plus violents, dont l'auteur répudia toujours la paternité et où il traitait son ennemi comme le dernier des misérables (1761).
Pour doter Mlle Corneille, Voltaire eut une idée des plus heureuses. Il avait été question plusieurs fois de publier une édition de nos classiques sous les auspices de l'Académie. L'au-
(1) Lettre du 15 janvier 1761.
(2) « Il faut avouer qu'en sortant du couvent, Mlle Corneille va tomber en de bonnes mains » Année littéraire. 10 décembre 1760.
7s;> VOLTAIRE
leur de Zaïre écrivit à Duclos, secrétaire perpétuel, que « Mlle Corneille aurait le droit de le bouder, s'il ne retenait pas le grand Corneille pour sa part » (10 avril 1761).
C'était une grande entreprise. Voltaire organisa une vaste souscription à l'étranger aussi bien qu'en France. La souscription une fois lancée, il se mit à l'ouvrage avec une ardeur extraordinaire.
Il avait -adopté Mlle Corneille en décembre 1760 : elle avait dix-huit ans. Le 12 février 1763, il la mariait avec un jeune gentilhomme, nommé Dupuits, cornette de dragons. Nous citons plus loin, p. 790, deux lettres relatives à cet événement.
Rédaction du Commentaire. — Voltaire avait commencé son travail, vers le mois de juillet 1761, sur le seul volume qu'il trouva dans le pays ' d'une petite édition de 1644. Ce ne fut qu'en septembro 1761, qu'il put se procurer l'édition in-folio de 1664. Au reste, comme il le dit lui-même 2, il valait mieux pour le Cid, se servir de celte dernière édition, parce qu'il devait mettre sous les yeux du public la pièce que l'Académie jugea, quand elle prononça entre Corneille et Scudori.
Rejetant à une autre place les premières pièces de Corneille, il commença son édition par Médée, « la première pièce dans laquelle on trouve quelque goût de l'antiquité 8 » et qui fut suivie du Cid. Il n'eut ainsi à s'occuper d'abord que des chefsd'œuvre et sou ardeur avait de quoi se soutenir; aussi écrivaitil alors : « C'est avec un plaisir extrême que je commente Corneille 4. » Mais quand il en fut à Pertharite, il trouvait que « c'est une terrible entreprise de commenter Irente-deux pièces dont vingt-deux ne sont pas supportables et ne méritent pas d'être lues ». L'humeur du commentateur rejaillit quelquefois sur ses jugements 5.
L'impression du Commentaire fut commencée le 31 janvier 1762, mais interrompue peu après. L'édition du Théathe
DE PlERRE CORNEILLE AVEC DES COMMENTAIRES, etc., parut en
1764 (12 vol. in-8°) ". Une seconde édition fut donnée en 1774 (8 vol. in-4°).
Voltaire en usa fort librement avec son auteur. Admirablement préparé sans doute par sa carrière et par son génie à une œuvré de ce genre, il n'y apporta cependant ni impartialité, ni critique. Fervent admirateur de Racine, il se croyait généreux
(1) Lettre à Duclos, 12 juillet 1761.
(2) Lettre à Duclos, 25 décembre 1761 3) Préface du Commentaire.
(4) Lettre à d'Argental, 8 juillet 1761. (5i Remarque «le Bouchot dans l'Avertissement.
(6) Celle édition produisit cent mille francs de bénéfices, partagés entre le libraire et Mlle Corneille, dont la dot s'éleva à 40000 écus.
commentaire sur corneille 783
envers Corneille, quand il lui pardonnait ses fautes en considération de ce qu'il avait frayé la route. D'autre part, il était si dépourvu d'esprit critique qu'il ne tenait aucun compte des changements de goût et de langue que le temps avait amenés entre Corneille et son successeur. De plus, avec sa liberté habituelle, il ne ménageait aucunement ses termes dans l'expression de ses préventions.
Aussi cette œuvre, qui devait être une œuvre de critique respectueuse, devient souvent entre ses mains une étude étroite, chicanière, impertinente '.
Il s'efforce pour être juste de dégager ce qui, dans Corneille, lui parait sublime. 11 encense alors le poète, après l'avoir malmené un instant auparavant. 11 s'en rend parfaitement compte; c'est ce-qui lui fait dire à un ami :
« Je traite Corneille tantôt comme un dieu, tantôt comme un cheval de carrosse *. »
Il soumettait son travail à l'Académie, mais tout en gardant son indépendance : « Je suis bien aise de recueillir d'abord les sentiments de l'Académie; après quoi je dirai hardiment, mais modestement, la vérité. Je l'ai dite sur Louis XIV, je ne la tairai pas sur Corneille3. »
Cependant l'Académie, par la plume de d'Alembert, faisait quelques objections et demandait plus de réserve dans la critique. On lira plus loin, p. 795, le fragment de d'Alembert.
Analyse du Commentaire. — Il importe de distinguer dans cet ouvrage plusieurs éléments :
1° Des observations grammaticales. C'est la partie la plus faible;
2° Des remarques sur le style, plus justes naturellement, mais condamnant beaucoup de v rs au nom d'un goût trop étroit;
3° Des appréciations sur la composition des scènes. Elle~ sont d'un homme du métier, mais souvent trop méticuleux et trop peu libre;
4° Un commentaire moral, historique, auquel viennent s'ajouter des anecdotes et des souvenirs. C'est, à notre avis, la partie la plus intéressante.
On trouvera plus loin (p. 794 et suiv.) quelques Extraits du Commentaire sur les quatre tragédies les plus classiques de Corneille- Résumons ici les principales critiques de Voltaire sur ces grandes œuvres :
(1) C'est ce qui fait dire à M. Crouslé {Litt. de Petit de Julleville, VI, p. 137): «Voltaire a-t-il écrit ce commentaire pour ou contre Corneille? c'est ce qu'on se demande toujours. »Le même critique compare le Commentaire. " à une chaîne de galérien, que le texte de Corneille traîne a ses pieds, dans les éditions où l'on a eu le malheur de le reproduire. »
(2) Lettre à d'Argental, 3t aug. 1761.
(3) Lettre à S;iurin, oct. 1761.
Sur le Cid:— Voltaire remarque d'abord la vogue du théâtre espagnol au moment où parut cette pièce. Il rappelle qu'elle est imitée de Guilhem de Castro ; mais il se I rompe étrangement en ajoutant qu'avec l'œuvre de Castro, Corneille en imitait une autre, de Diamante {El honrador de su padre, celui qui honore son père), pièce qui ne parut que vingt-d ux ans plus tard. Il s'exprime en termes remarquablement modérés sur l'hostilité de Richelieu vis-à-vis du Cid « et sur les Sentiments de l'Académie2. Il recherche ce que l'Académie voulait dire en déclarant que le sujet de cette tragédie n'était pas bon. Il critique le manque de liaison entre les scènes du début et condamne le rôle de l'Infante. On trouvera plus loin (p. 796), quelques remarques de détail
Il cite quatre vers qui ont disparu de la pièce et que nous ne connaîtrions pas san s lui.
Dans la scène i de l'acte II, le comte dit en effet :
« Désobéir un peu n'est pas un si grand crime, Et, quelque grand qu'il soit, mes services présents. Pour le faire abolir sont plus que suffisants. »
C'est ici, dit Voltaire, qu'il y avait:
« Ces satisfactions n'apaisent point une âme; Qui les reçoit a tort, qui les fait se diffame, Et de pareils accords l'effet le plus commun, Est de déshonorer deux hommes au lieu d'un. »
« Ces vers, ajoute le commentateur, parurent trop dangereux, dans un temps où l'on punissait les duels, qu'on ne pouvait arrêter, et Corneille les supprima. »
Sur les Horaces. — Voltaire relève justement les trails magnifiques du second acte.
« Je ne vous connais plus.
— Je vous connais encore... »
— « Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain, Pour conserver encor quelque chose d'humain. »
et il dit: « Ce sont ces traits qui onl mérité à Corneille le nom de grand, non seulement pour le distinguer de son frère, mais du reste des hommes. ■>
Cependant, après avoir admiré le Qu'il mourût, il cherche querelle à Corneille, sous prétexte que le vieil Horace aurait dû assister au combat de ses fils contre les Curiaces et qu'il est inadmissible qu'il ne soit pas resté près de la lice. On verra plus loin cette chicane (p. 797).
A la fin du IVe acte, quand le vieil Horace a appris la victoire définitive de son fils, Voltaire ne manque pas de remarquer que « c'est une autre pièce qui commence ». Corneille, dans son Examen, a reconnu lui-même ce défaut et en a même exagéré la gravité.
Le plus surprenant, c'est que Vollaire n'apprécie pas le superbe m mologue de Camille, qu'il appelle un morceau de déclamation, sans voir tout ce qu'il contient de vérité psychologique. 11 dit à ce propos : « Tous ces vains efforts sont froids, et pourquoi? C'est
Frontispice dessiné pur Pierre, gravé par Watelet, pour l'édition
du Théâtre de Corneille, avec le commentaire de Voltaire.
(Genève 1774.)
qu'au fond, le sujet manque à l'auteur. Dès qu'il n'y a plus de combats dans le cœur, il n'y a plus rien à dire. » Comment Voltaire peut-il prétendre qu'il n'y a plus de combats dans le cœur de cette malheureuse jeune fille, qui, non seulement vient de perdre son fiancé tué par la main d un frère, mais qui se senl isolée et méconnue dans sa propre maison, qui est irritée et exaspérée par tout ce qu'elle y voit et y entend, qui se révolte enfin et qui, décidée à mourir pour suivre son Curiace, ramasse toutes ses forces et se prépare avec exaltation à braver le vainqueur et à le pousser à un crime? Voltaire écrit à ce sujet : « Ce Dégénérons, mon cœur, cette résolution de se mettre en colère, ce long discours, celte nouvelle sentence mal exprimée, que c'est gloire de passer pour un cœur abattu, enfin tout refroidit, tout glace le lecteur. » Ce jugement paraît empreint d'une grande légèreté.
De même quand Horace rencontre sa sœur, Voltaire demande... « Qui l'amène auprès d'elle? Est-ce à elle qu'il doit présenter les armes de ses beaux-frères ? C'est au roi, c'est au Sénat assemblé qu'il devait montrer ces trophées. Les femmes ne se mêlaient de rien chez les premiers Romains .. » Mais n'est-ce pas dans Tite- Live que Corneille a trouvé cet épisode el n'esl-ce pas précisément ce détail qui lui a révélé loul ce que la légende épique des Horaces pouvait contenir de vraiment tragique?
Sur Cinna. — Voltaire, en commençant, proclame la supériorité de Cinna sur les Horaces, puis, après avoir légitimement émis quelque doute sur la véracité de l'histoire rapportée par Sénèque et par Dion Cassius, mais non par Suétone, il ajoute: « Vraie ou fausse, cette clémence d Auguste est un des plus nobles sujets de tragédie, une des plus belles instructions pour les princes, c'est une grande leçon de mœurs: c'est, ;'• mon avis, le chef-d'œuvre de Corneille, malgré quelques défauts. ..
Le premier reproche d'importance se produit au II' acte, lorsque Cinna se jette aux genoux d'Auguste pour le conjurer de garder l'empire.
« Jci, Cinna semble déshouorer les belles choses qu'il a dites par une perfidie bien lâche, qui l'avilit. Celte basse perfidie mênrfe semble contraire aux remords qu'il aura. ■
En tombant à genoux, Cinna ne fait que souligner les paroles qu'il prodigue pour tromper Auguste et le retenir sur le trône afin d'avoir un prétexte de le renverser. Ce procédé est évidemment odieux, mais il s'explique par bien des raisons que Corneille a indiquées, la haine de Cinna pour Auguste et son amour pour Emilie. Auguste ne s'est pas encore révélé à lui comme un prince magnanime, un homme supérieur. C'est à la fin de cette scène qu il se. montre tel et c'est aussi de ce moment que datent les remords qui vont assaillir Cinna.
Le second reproche est relatif à ces remords de Cinna, que Voltaire Irouve trop tardifs. Il blâme le chef des conjurés de n'avoir pas été désarmé aussitôt par la bonté d'Auguste :
• Pour épouse, Cinna, je vous donne Emilie. »
On verra plus loin (p. 798) cette discussion.
Le reproche suivant concerne Emilie, Voltaire admire le beau vers :
M;iis le eoeor d'Emilie est hors de son pouvoir.
Mais aussitôt il ajoute cette remarque insidieuse qu' « Emilie affectant de penser comme Caton, a cependant reçu pendant quinze ans les bienfaits et l'argent d'Auguste, dont l'épargne lui a été ouverte... •
Après un mot d'admiration pour le vers :
« Je me fais îles vertus dignes dune Romaine. »
tout de suite la porte s'ouvre aux objections et aux critiques que Voltaire affecte d'attribuer à d'autres. « Plusieurs demandent encore pourquoi cette Emilie ne touche point, pourquoi ce personnage ne fait pas an théâtre la grande impression qu'y fait Hermione : elle est l'âme de toute la pièce et cependant elle inspire peu d'intérêt. N'est-ce point parce qu'elle n'est pas malheureuse ? N'est-ce point parce que les sentiments d'un Brutus, d'un Cassius, conviennent peu à une Plie? N'est-ce point parce que sa facilité à recevoir l'argent d'Auguste dément la grandeur d'âme qu'elle affecte ? N'est-ce point parce que ce rôle n'est pas tout à fait dans la nature? Cette fille que Balzac appelle une adorable furie, est-elle si adorable? C'est Emilie que Bacine avait en vue lorsqu'il dit, dans une de ses préfaces, qu'il ne veut pas mettre sur le théâtre de ces femmes qui font des leçons* d'héroïsme aux hommes ' . Malgré tout cela, le rôle d'Emilie est plein de choses sublimes, et quand on compare ce qu'on faisait alors à ce seul rôle d'Emilie, on est étonné, on admire. »
Voltaire conclut": « Cette Furie n'est point du tout adorable ; elle esl réellement parricide. •> Et on se demande s'il ne plaisante pas quand il écrit immédiatement après : « Cependant gardons-nous bien de croire qu'Emilie, malgré son ingratitude, et Cinna, malgré sa perfidie, ne soient pas deux très beaux rôles; tous deux étincellent de traits admirables. »
Enfin, en commentant la scène du Soyons amis, Cinna, Voltaire cite l'anecdote bien connue depuis, du maréchal de La Feuillade.
Sur Polyeucte. — Ici, le commentaire manque tout à fait d'équité. Voltaire n'a pas pu surmonter ses préjugés irréligieux pour juger avec sérénité la tragédie inspirée à Corneille par l'enthousiasme chrétien.
Il ne prend aucun intérêt au personnage de Polyeucte, qu'il trouve dénué de philosophie et ridicule. Néarque est pour lui un fanatique. « un convulsionnaire ».
Il blâme, comme les raffinés de l'Hôlel de Bambouillet, le zèle imprudent de Polyeucte allant briser les idoles. Il aurait voulu que Polyeucle refusât seulement d'assister au sacrifice païen. Il critique aussi le désintéressement du héros chrétien confiant sa femme ;'i son rival.
Il regarde naturellement Sévère comme le héros de la pièce; l'amour de Pauline, amour si combattu et si héroïque, lui plaît, mais il fait à cette femme plus d'une critique.
Il lui reproche d'abord de ne pas faire part à Polyeucte des in-
(1) Dans la première préface de Britannicus, Racine dit en effet qu'il ne veut pas représenter ■• une femme qui donnerait des leçons de fierté à des conquérants » mais il semble par là désigner Cornélie dans la Mort de Pompée, plutôt qu'Emilie.
quiétudes que lui inspirent les « agissements de Néarque. » — « Si elle est réellement si effrayée, si elle craint pour la vie de Polyeucte, c'est de cette crainte qu'elle devrait d'abord parler: elle devrait même la confier à son mari et ne pas attendre son départ pour raconter son rêve à une confidente. » Suit la critique du songe de Pauline; Voltaire prétend qu'il ne sert de rien dans la pièce.
Surtout Voltaire s'obstine à penser que Paulifle n'aime pas son mari ; quitte à la blâmer quand elle lui parle au nom de son amour. « Il est inconvenant, prélend-il, qu'elle parle d'amour à un mari qu'elle n'aime pas. » — Quand elle s'écrie:
« Ne désespère pas une âme qui t'adore »
le commentateur proteste en renvoyant aux vers connus:
» Je donnai par devoir à son affection Tout ce que l'autre avait par inclination. »
Il ferme les yeux à tant de preuves que Pauline donne de sa tendresse pour son mari. Tout le rôle s'expliquerait-il, si vraiment Pauline n'aimait pas son mari ou si elle l'aimait seulement par devoir et par point d'honneur?
Lettres relatives au « Commentaire »
ou à Mademoiselle Corneille.
Lettre de Voltaire au président Hérault i.
25 juin 1761.
Mon cher et respectable confrère, je crois qu'il s'agit de l'honneur de l'Académie et de la France. Il faut fixer la langue, que vingt mille brochures corrompent ; il faut imprimer, avec des notes utiles, les grands auteurs du siècle de Louis XIV et qu'on sache à Pélersbourg et en Ukraine en quoi Corneille est grand et en quoi il est défectueux. Vous encouragerez cette entreprise, qui ne réussira pas si vous ne permettez que je vous consulte souvent. Je pense qu'il sera honorable pour la France de relever le nom de Corneille dans ses descendants. J'étais à Londres quand on apprit qu'il y avait une fille de Milton aveugle, vieille et pauvre; en un quart d'heure elle fut riche. La petite-fille d'un homme très supérieur à Milton n'est, à la vérité, ni vieille ni aveugle, elle a même de très beaux yeux, et ce ne sera pas une raison pour que
(1) V. plus haut, p. 393, n. 4.
les Français l'abandonnent. Il est vrai qu'elle est à présent au-dessus de la pauvreté ; mais à qui mieux qu'elle appartiendrait le produit des œuvres de son aïeul ? Les frères Cramer1 sont assez généreux pour lui céder le profit de cette édition, qui ne sera faite que pour les souscripteurs.
Nous travaillons donc pour Je nom de Corneille, pour l'Académie, pour la France. C'est par là que je veux finir ma carrière. Il en coûtera si peu pour faire réussir cette entreprise! Quarante francs, chaque exemplaire, sont un objet si mince pour les premiers de la nation, qu'on sera probablement empressé à voir son nom dans la liste des protecteurs de Cinna et du sang de Corneille.
Je me flatte que le roi, protecteur de l'Académie, permettra que son nom soit à la tète des souscripteurs *. Je charge votre caractère aussi bienfaisant qu'aimable de nous donner la reine. Qu'elle ne considère pas que c'est un profane qui entreprend ce travail ; qu'elle considère la nation dont elle est reine.
Qui sont les noms de vos amis que je ferai imprimer ? pour combien d'exemplaires souscriront nos académiciens de la -Cour ? Comptez que les Crame»ne tireront que le nombre des exemplaires souscrits, et que ce livre restera un monument de la générosité des souscripteurs, qui ne sera jamais vendu au public. Fera des petites éditions qui voudra, mais notre grande sera unique. Vous pouvez plus que personne; et il sera digne de celui qui a bien fait connaître la France de protéger le grand Corneille, quand il n'y a pas un seul acteur digne déjouer Cinna, et qu'il y a si peu de gens dignes de le lire.
Il me semble que j'ouvre une porte d'or pour sortir du labyrinthe des colifichets où la foule se promène.
\\) Libraires éditeurs, établis à Genève.
(2) Louis XV, qui, comme Louis XIV, portait en effet le titre de protecteur de l'Académie, souscrivit pour deux cents exemplaires. D'autres princes, l'empereur et l'impératrice d'Autriche, Elisabeth de Russie, en firent autant. Mme de Pompadour et Choiseul souscrivirent chacun pour cinquante exemplaires. Voltaire lui-même pour cent
A M, de Chenevièkes l.
Janvier 1763.
Je vous donne avis, mon cher ami, que je marie Mlle Corneille ; je deviens aveugle ; mais ce ne sera pas moi qui jouerai dans cette affaire le rôle de l'Amour ; c'est un jeune gentilhomme de mon voisinage, dont les terres touchent les miennes; il a environ huit mille livres de rente2 ; il est sage et doux, fort aimable, fort amoureux, et fort aimé. Je me flatte qu'ils seront tous deux heureux chez moi ; leur bonheur fera le mien : je finis ma vie en vrai patriarche. Que dites-vous de la destinée de Mlle Corneille ? ne la trouvez-vous pas singulière ? ... Voilà l'occasion de faire de ces jolis vers dont vous me favorisez quelquefois. Pour moi, je peux faire des mariages, mais je ne puis plus faire d'épithalames. Je vous embrasse du meilleur de mon cœur.
La lettre suivante, adressée au secrétaire perpétuel de l'Académie, montre toute la diplomatie de Voltaire mise au service de Mlle Corneille. 11 ne néglige rien pour rehausser son mariage.
• A M. Duclos3.
Au château de Ferney, 12 février 1763.
Je croirais, monsieur, manquer à mon devoir si je ne donnais pari à l'Académie du mariage de l'unique héritière du nom de Corneille avec M. Dupuits, jeune gentilhomme plein de mérite, cornette de dragons dans le régiment de M. le duc de Chevreuse, gouverneur de Paris. Ses terres touchent aux miennes ; rien n'était plus convenable. C'est un établissement avantageux. Mlle Corneille en est en partie redevable à la protection de l'Académie,
(1) M. de Chèhevières (1699-1779), commis au bureau de la guerre, était un ami de la famille de Voltaire.
(2) Voltaire, de son côté, donnait à Mlle Corneille 20.000 livres de dot et 1.40o livres de rente viagère
(3) Duclos (1704-1772), auteur d'une Histoire de Louis XI, avait donné ensuite le-i Considération* sur les invurs. Entré à l'Académie française, il en devint, en 1755, le secrétaire perpétuel. Il eut une grande part à la nouvelle édition du Dictionnaire (1762).
qui a honoré en elle le nom du grand Corneille, el qui a favorisé les souscriptions de l'édition à laquelle je travaille continuellement en faveur de sa nièce.
Je crois qu'il serait honorable pour la littérature que l'Académie daignât m'autorises à signer pour elle au contrat de mariage. Le nom de Corneille peut mériter cette distinction. Vous me donneriez permission, monsieur, de mettre le nom du secrétaire perpétuel, de la part de l'Académie; ou bien vous auriez la bonté de m'envoyer les noms toc Messieurs les Académiciens présents, en m'aulorisant à honorer le contrat de leurs signatures. Ce dernier parti me paraît d'autant plus convenable * que je compte signer pour M. le maréchal de Richelieu, comme doyen de l'Académie. J'attends les ordres de l'Académie, en laissant pour leur exécution une place dans le contrai.
Je vous prie, monsieur, de présenter à nos confrères mon profond respect.
Fragment d'ine lettre de d'Alembert a Voltaire2.
« Nous avons été très contents de vos remarques sur les Horaces, beaucoup moins de celles de Cirina, qui nous ont paru faites a la hâte. Les remarques sur le Cid sont meilleures, mais ont encore besoin d'être revues. Il nous a semblé que vous n'insistiez pas toujours assez sur les beautés de l'auteur, et quelquefois trop sur des fautes qui peuvent n'en pas paraître à tout le monde. Dans les endroits où vous critiquez Corneille, il faut que vous ayez si évidemment raison .que personne ne puisse être d'un avis contraire; dans les autres, il faut, ou ne rien dire, ou ne parler qu'en doutant. Excusez ma franchise; vous me l'avez permise, vous l'avez exigée; et il est de la plus grande importance pour vous, pour Corneille, pour l'Académie, et pour l'honneur de la littérature française, que vos remarques soient à l'abri même des mauvaises critiques. » (8 mai 1761.)
(1^ Ce. fut le premier parti qui pi-evalut . \2) V. plus haut, y. 783.
« Croyez-moi, ajoulait-il plus tard, ne donnez pas de prise sur vous aux sots et aux mal intentionnés, et songez qu'un vivant qui critique un mort en possession de l'estime publique doit avoir raison et demie pour parler, et se taire quand il n'a que raison. » (10 octobre 1761.)
Dédicace du « Commentaire »
à Messieurs de l'Académie française.
|(1764.) Messieurs,
'ai l'honneur de vous dédier cette édition des ouvrages d'un grand génie, à qui la France et notre Compagnie doivent une partie de leur gloire. Les Commentaires qui accompagnent cette édition seraient plus utiles, si j'avais pu recevoir vos in-
Abrégé de l'His- ,. . ,, , .
toire universelle, strucUons de vive voix. Vous avez bien 1753- voulu m'éclairer quelquefois par lettres
sur les difficultés de notre langue; vous m'auriez guidé non moins utilement sur le goût. Cinquante ans d'expérience m'ont instruit, mais ont pu m'égarer; quelquesunes de vos séances m'en auraient plus enseigné qu'un demi-siècle de mes réflexions.
Vous savez, messieurs, comment cette édition fut entreprise, ce que j'ai cru devoir au sang de Corneille était mon premier motif; le second est le désir d'être utile aux jeunes gens qui s'exercent dans la carrière des belles lettres, et aux étrangers qui apprennent notre langue. Ces deux motifs me donnent quelques droits à votre indulgence. Je vous supplie, messieurs, de me continuer vos bontés, et d'agréer mon profond respect. Voltaihe.
Dans l'Avertissement de la deuxième édition, l'auteur répondit aux critiques que le Commentaire lui avait values.
« Dans la première édition de ce Commentaire, je crois avoir remarqué toutes les beautés de Corneille, et même avec enthousiasme : car quiconque ne sent pas vivement
n'est pas digne de parler de ces morceaux, d'autant plus admirables que nous n'en avions aucun modèle, ni dans notre nation, ni dans l'antiquité.
Dans le dessein d'être utile aux jeunes gens, dont le goût peut n'être pas encore formé, je remarquai aussi quelques défauts, et j'eus soin de dire, plus d'une fois, que le temps où vivait Corneille était l'excuse de ces fautes.
Des gens qui dans le fond du cœur étaient choqués autant que moi de ces défauts, et qui en parlent tous les jours avec le mépris et la dérision qui ne leur conviennent pas, osèrent me reprocher d'avoir imprimé pour le progrès de l'art et d'avoir discuté, avec quelque attention, la centième partie des critiques qu'ils débitent eux-mêmes si souvent dans les cafés et dans les réduits qu'ils fréquentent. Pour répondre à leurs reproches, j'examinerai plus sévèrement toutes les pièces de Corneille, tant celles qui auront un succès éternel que celles qui n'ont eu qu'un succès passager; j'oublierai son nom et je n'aurai devant les yeux que la vérité : j'ai eu cette hardiesse nécessaire sur des objets plus importants; je l'aurai sur cette partie de la littérature.
Ceux qui crurent que je voulais exalter Corneille par des louanges se trompèrent; ceux qui imaginèrent que je voulais le déprimer ' par des critiques se trompèrent bien davantage : ,je ne voulus qu'être juste. J'avais assez longtemps réfléchi sur l'art, je l'avais assez exercé pour être en droit de dire mon avis. Je dus le dire, puisque j'étais obligé de faire un commentaire.
Ce fut en partie ce commentaire même qui servit à l'établissement heureux de la descendante de ce grand homme ; mais il fallait aussi servir le public. Ce n'est pas la personne de P. Corneille, mort il y a si longtemps, que je respectai : c'était Cinna, c'était le vieil Horace, c'était Sévère et Pauline, c'était le dernier acte de Rodogune. Ce n'est pas lui que je voulus déprimer, quand je
(1) Déprimer. V. Lex.
développai les raisons de ses inégalités : quand on préfère une maison, un jardin, un tableau, une statue, une musique, le connaisseur ne songe ni à l'architecte, ni au jardinier, ni au peintre, ni au statuaire, ni au musicien; il n'a que l'art en vue, et non l'artiste. Au contraire, les contemporains, toujours jaloux, ne songent qu'à l'artiste et oublient l'art : aucun de ceux qui écrivirent contre Corneille n'avait la moindre connaissance du théâtre; l'abbé d'Aubignac même, qui avait tant lu Aristote, et qui disait tant d'injures à Corneille, n'avait pas la première idée de cette pratique du théâtre qu'il croyait enseigner... »