CHAPITRE III
La propagande voltairienne.
Le Dictionnaire philosophique.
Voltaire a toujours été irréligieux. Ses maîtres de Louis-le- Grand ne s'y étaient pas trompés. Sous le brillant écolier, ils avaient deviné -avec effroi l'adversaire futur.
Il était l'héritier de la société du Temple et des libertins de la Régence, mais il a ajouté à cet héritage un large apport personnel. S'il appartenait à une génération incroyante et railleuse, il a dépassé tous ses contemporains en audace. Il a réuni et incarné en lui-même toutes les sortes d'incrédulité et d'irrespect, au point que son nom est devenu lui-même un symbole. Il est plus que personne l'incrédulité et l'irrespect. Dès ses premiers écrits, il avait donné des preuves de son hostilité et dès 1722, VEpître à Uranie contenait presque tout le programme de ce que l'on devait appeler le Voltairianisme.
Cependant son irréligion n'a pas toujours eu le caractère agressif qu'elle prit à partir d'une certaine date. La fameuse formule Écrasons l'infâme, qui devint bientôt le mot d'ordre d'une guerre sans merci au christianisme, n'apparaît qu'à une date relativement tardive.
Le 6 décembre 1757, Voltaire écrivait à d'Alembert : « Je fais comme Càton, je finis toujours ma harangue en disant Deleatur Carthago... 11 ne faut que cinq ou six philosophes qui s'entendent pour renverser le colosse. Il ne s'agit pas d'empêcher nos laquais d'aller à la messe ou au prêche ; il s'agit d'arracher les pères
(1) Desnoireterres, VI, 235.
de famille à la tyrannie des imposteurs, et d'inspirer l'esprit de tolérance. Cette grande mission a déjà d'heureux succès. La vigne de la vérité est bien cultivée par des d'Alembert, des Diderot, des Boliugbroke, des Hume, etc. Si \otre roi de Prusse avait voulu se borner à ce saint (rnvre,il eût vécu heureux et tous les Académiciens de l'Europe l'auraient béni. »
Dans ce court passage se trouvent indiqués, le but de l'œuvre : arracher 1rs pères de famille à la tyrannie des imposteurs, c'està-dire, dans la pensée de Voltaire, soustraire les esprits -qui pensent à l'influence du clergé; la restriction que le nouvel apôtre entend apporter à son œuvre : il renonce à agir sur la foule; le moyen employé : une sorte de mission, prèchée par cinq ou six philosophes; les noms munies des principaux ouvriers de l'entreprise : d'Alembert et Diderot, les deux directeurs de l'Encyclopédie, quelques libres penseurs ou philosophes anglais : Bolingbroke et Hume; Frédéric II et — certainement — si voltaire ne se nomme pas, c'est que c'était inutile.
On remarquera la place qui est faite ici au roi de Prusse et ce n'est que juste. Le séjour de Voltaire auprès de lui et l'influence que le roi prit sur l'homme de lettres français paraissent avoir plus que tout contribué à transformer Voltaire en militant.
Les circonstances extérieures y contribuèrent aussi. Les idées et les mœurs avaient beaucoup évolué depuis cinquante ans; mais les institutions étaient restées identiques. Plus môme les esprits se permettaient de hardiesse, vis-à-vis de la religion ou des pouvoirs, plus la répression apparaissait comme terrible. L'autorité attaquée se défendait, c'était naturel, mais elle le faisait souvent avec maladresse. Quelquefois ceux qui étaient chargés de surveiller, de contrôler et de sévir, fermaient volontairement les yeux et laissaient passer ce qu'ils devaient empêcher, comme faisait Malesherbes. Plus souvent ceux qui exerçaient ce magistère l'exerçaient de manière étroite et vexatoire. Les pénalités étant d'un autre âge, on hésitait à les appliquer. Quand on s'y.décidait, on soulevait l'opinion, comme il arriva lors du jugement d'Abbe\ille. (V. p. 775.)
Voltaire avait déclaré la guerre à ce qu'il appelait Vintolérance, ou la superstition, et qui n'était autre que le christianisme, surtout le catholicisme. Dans son particulier, avec ses amis, il disait V infâme. Une lettre de Frédéric II, datée du 18 mai 1759, montre que le mot était courant et consacré : « Vous caresserez encore l'infâme d'un main et l'égralignerez de l'autre. » A quoi Voltaire répondait : Votre Majesté me reproche... de caresser quelquefois ['infâme, eh! mon Dieu, non; je ne travaille qu'à l'extirper. » *
Désormais, il n'écrivait plus de lettres sans la clore par cette formule mystérieuse Ecrlinf, que les employés de la poste pre-
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liaient naïvement pour une signature. « Ce M. Ecrlinf n'écrit pas mal », disaient ces braves gens ',
A partir de cette époque, Voltaire apparaît comme enrégimenté. Sa correspondance avec d'Alembert est assidue et d'Alembert, c'est l'Encyclopédie. Mais, à côté d'un homme comme celui-là. il avait besoin de "correspondant* subalternes, pour le tenir au courant des nouvelles, lui envoyer des brochures ou en recevoir de lui, pour seconder et stimuler au besoin son zèle pour la caqse- Il parle sans cesse, non sans un sourire, de ses frères, mais parmi tous ses frères il n'en est pas de plus dé"*oué que Damijaville. Pendant huit ans — de 1760 à 17Ç8 — Voltaire ne passa guère un jour sans lui adresser au moins un billet rapide.
Damilaville, après avoir servi comme garde du corps et avoir fait-campagne dans la guerre de la Succession d'Autriche, était entré dans l'administration. Il était premier commis au bureau des Vingtièmes et comme il avait le droit de contresigner avec le cachet du contrôleur général des finances les plis sortant de son bureau, il usait de ce droit pour faire parvenir à ses amis les philosophes toutes les lettres et tous les paquets plus ou moins compromettants qui ne leur seraient jamais parvenus autrement. DamiL-nille, au dire de drimm, s n'avait ni grâce, ni agrément dans l'esprit et il manquait de cet usage du monde qui y supplée. Il était triste et lourd », mais Diderot nous le présente sous un jour plus favorable, et comme capable d 'attentions délirâtes pour scs amis. Il était infatigable. Voltaire usait sans scrupule du dévouement de son cher frère, et rendait hommage à son zèle, « C'est vous, lui écrivait-il, qui tenez l'étendard auquel nous nous rallions, c'est vous qui êtes le lien des philosophes '-. »
Ainsi secondé et talonné, Voltaire, qui, li\ré à lui-même, se serait peut-être laissé distraire de la lutte, allait multiplier les publications anonymes sous les titres les plus divers. Ce fut d'abord {'Extrait des sentiments de Jean Meslier, 1762. Ce Jean Meslier était un personnage authentique, un curé champenois, qui était mort en 1733, laissant eu manuscrit un ouvrage sur l'Ancien Testament, où il exprimait des doutes. L'ouvrage était diffus, incorrect, sans méthode; pour le faire lire, il fallait le refaire. C'est ce dont se chargea le patriarche de Ferney. Il ramassa l'arme et l'aiguisa.
Puis voici le Sermon des Cinquante : a Le Sermon des <'.inqiianie. attribué à La Mettrie, à Dumarsais, à un grand prince est tout à fait édifiant. Il y a vingt exemplaires de ces deux opuscules (le Sermon et Jean Meslier} dans le coin du monde
(1) Desnoireterres, VI. p. 235. Voltaire, éd. Beuchot, LX1V. p. 545.
(2) Damilaville mourut le 13 décembre 176S, à quarante-sept ans.
que j'habite. Ils ont fait beaucoup de fruit... Quatre ou cinq personnes à Versailles ont de ces exemplaires sacrés. J'en ai attrapé deux pour ma part et j'en suis tout à fait édifié l. » Le Sermon des Cinquante est bien l'œuvre de Voltaire, sa première attaque directe et à fond contre la tradition juive et chrétienne.
Sur ces entrefaites paraît l'Emile de Rousseau. Voltaire reconnaît dans le Vicaire savoyard un disciple de Jean Meslier. « Ce vicaire, écrit-il, fait une sortie contre la religion chrétienne avec beaucoup d'éloquence et de sagesse '» et, déplorant la défection de Jean-Jacques, il s'écrie : « Oh ! comme nous aurions chéri ce fou, s'il n'avait pas été faux frère! et qu'il a été grand sot d'injurier les seuls hommes qui pouvaient lui pardonner3 ! »
L'année suivante, l'évèque du Puy, frère de Le Franc de Pompignan, ayant fait paraître une Instruction pastorale dirigée contre les incrédules modernes, Voltaire, qui avait déjà accablé de railleries l'académicien, n'épargna pas davantage le prélat. (Instruction pastorale de l'humble évêque d'Alétopolis, à l'occasion de l'Instruction pastorale de Jean-George, humble évêque du Puy.) 11 débute ainsi : « Mes très chers frères, mon confrère Jean-George du Puy a voulu vous instruire par un gros volume 4. Vous savez que la vérité est au fond du Puy ; mais vous ne 'savez pas encore si Jean-George l'en a tirée, etc. » Puis ce fut la Lettre d'un quaker à Jean-George Le Franc de Pompignan, évêque du Puy-en-Velay , qui se terminait ainsi : « Ami George, je réfléchis avec douleur sur la superbe de certaines gens : voilà l'origine des fausses démarches, des mauvais vers, de la prose ampoulée qu'on donne hardiment au public. On veut passer pour bel esprit dans son village et à Paris, et pour y parvenir il n'y a point de sottises qu'on ne fasse. Quand les sottises sont faites, on veut les .soutenir par des calomnies; on perd la charité comme la raison; on perd son âme en se faisant moquer de soi. Ah ! mon frère, que ne puis-je aider à te convertir, à te rendre modéré et modeste comme tu dois l'être et à te sauver des sifflets de ce monde et de la damnation dans l'autre. »
On ne peut pousser plus loin l'impertinence du persiflage anonyme. L'acharnement de Voltaire était accru par la distinction que l'évèque du Puy avait établie entre ses adversaires. Il avait nommé avec beaucoup de considération Jean-Jacques Rousseau, comme un contradicteur sérieux, qui pense, qui raisonne et avec qui on peut discuter, tandis qu'il avait affecté de ne considérer Voltaire que comme un poète, dont on ne pouvait attendre semblable prolondeur5.
(1) A Damilaville, 10 octobre 1762.
(2) Au marquis d'Argens, 22 avril 1762.
(3) A Damilaville, 31 juillet 1762.
(4) C'était en effet un in-4de 300 pages.
(5) Le plus piquant, c'est que, si Voltaire avaifété exaspéré par cette
Voltaire semblait s'étonner lui-même de son acharnement. -« Plus je vieillis et plus je deviens implacable pour V infâme », écrivait-il à Damilaville (mai 1763). Cette haine se traduisait en ce moment même par un poème de nature à révolter les âmes religieuses (Saiil et David), et que l'auteur s'empressait de désavouer en l'appelant « je ne sais quelle farce, indignement tirée de la sainte Écriture, qu'on dit faite par ces coquins d'Anglais, qui ne respectent pas plus l'Ancien Testament que nos flottes '... » Il j>rit même la peine de déposer une requête entre les mains du conseiller Tronchin contre les calomniateurs.
« J'apprends, mon cher ami, que quelques malins débitent une rapsodie intitulée : Saiil, tragédie tirée de l'Écriture sainte, par M. de Voltaire à Genève..
« Il est clair par l'intitulé que c'est un tour qu'on me joue. On dit qu'il y en a très peu d exemplaires, et qu'ils ont été très sagement supprimés par MM. les scholarques ; mais c'est assez que les ministres du saint Evangile en aient un exemplaire pour qu'ils fatiguent la prudence du Conseil. Il me semble que dans celte occasion ce serait à moi et non à eux à demander justice de l'abus qu'on a fait du nom de Genève et du mien. ... Ainsi donc, je joins ici, à tout événement, une requête que je soumets à votre prudence et que je recommande à votre amitié... Si \ous, et vos amis, pouvez faire en sorte que cette sottise soit étouffée, je vous en aurai, aussi bien que maman (Mme Denis), une véritable obligation. Le Conseil sait combien je lui suis dévoué -. »
Nous ne saurions, naturellement, énumérer ici tous les factums, les pamphlets de toute espèce qui sortaient de l'officine de Ferney. Mais nous devons nous arrêter un instant sur le gros effort que représente le Dictionnaire philosophique.
L'influence des Encyclopédies est toujours considérable. Elle le fut particulièrement dans ce dix-huitième, qui s'écoula pour ainsi dire entre deux dictionnaires, celui de Bayle el l'Encyclopédie. Mais Voltaire sentait bien que les grandes dimensions de ce dernier ouvrage le rendaient d'autant moins actif qu'il était plus volumineux. 11 se méfiait des gros in-folio, toujours encombrants, souvent ennuyeux, quelquefois creux. Il avait déjà expérimenté que c'étaient les petits livres qui avaient le plus de crédit3.
Un soir à Potsdam, au milieu d'un souper du roi de Prusse,
distinction, J.-J. Rousseau.au contraire, s'y montra très sensible : « De tous mes antagonistes, le plus modère, celui qui se respecte le plus, c'est M. l'évèque du Puy, voilà du moins un homme qui parle sincèrement... j'ai été véritablement Aline de sa charité et de sa bonne foi. » Lettre du 30 mai 1764. V. Desnoireterres, VI, 259.
(1, Lettre à M. d'Hornoy, 14 auguste 1763.
(2) Lettre du 19 juillet 1764.
;3) V. page 830.
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l'idée avait été lancée d'un Dictionnaire philosophique, qui serait une sorte de Catéchisme do l'École rationaliste. Le projet paraissait peut-être à d'autres un badinage, une gageure. Voltaire y vit une idée d'avenir et s'y attacha aussitôt avec grand sérieux : il devait en poursuivre la réalisation a^ec une inlassable persévérance. Son secrétaire d'alors, Colini, le représente, à la date du 28 septembre 1752, se mettant au lit tout préoccupé de l'idée nouvelle. Les gens de iettres du roi et le roi lui-même, devaient se partager les articles du dictionnaire, Adam, Abraham, etc. Voltaire, pour son compte, commença son travail dès le lendemain. (Avertissement de BeuChot.)
Puis l'ouvrage resta de longues années sans voir le jour. Il parut en 1764, sous le titre de Dictionnaire philosophique portatif, en un volume in-S". L'auteur aimait à ie désigner sous le seul nom de Portatif. Le sous-titre était : la Baison pur alphabet.
D'avinée en année, les éditions se multiplièrent avec des accroissements successifs, il linit par comporter sept volumes, soit plus de 3.500 pages. Les éditeurs de kehl ont fondu ensemble, avec l'ouvrage progressivement grossi par Voltaire lui-même, des productions diverses du mémo "auteur : les Questions sur l'Encyclopédie ; VOpinion par alphabet; les articles insérés dans l'Encyclopédie, plusieurs articles destinés au Dictionnaire de l'Académie; un grand nombre de morceaux déjà publiés.
« Jusque-là Voltaire n'avait livré au christianisme que de légers combats. Avec le Dictionnaire philosophique, c'est la guarre qui commence. » (L. Moland, avertissement.) C'est une chose vraiment singulière que cette ardeur agressive et cette frénésie de négation chez un vieillard de soixante-dix ans.
Le Portatif, comme les autres libelles de Voltaire à la même date, était répandu partout et notamment à Genève aVec un zèle de prosélytisme étonnant. « On en glissait sous les portes, on en pendait aux cordons de sonnettes, les bancs des promenades en étaient couverts. Dans les lieuv d'instruction religieuse, ils se trouvaient substitués comme par enchantement aux catéchismes; et jusque dans le temple de la Madeleine des Dictionnaires portalifsf habillés comme des psautiers, traînaient sur les banquettes, où ils ne laissaient pas d'être ramassés par quelqu'un. ...On en trou\ait des piles dans les cabinets d'horlogers et les petits messagers avouaient qni'un monsieur leur avait donné six sous pour déposer le paquet sur l'établi du patron. » (Desnoireterres.)
Le Grand Conseil de Genève s'émut naturellement et menaça de brûler le Poi'latif. a Uti magistrat, écrivait Voltaire à d Argetital, vint me demander poliment la permission de brûler un certain Portatif; je lui dis que ses confrères étaient bien les maîtres, pourvu qu'ils ne brûlassent pas ma personne et qae je ne prenais nul intérêt à aucun Portatif » (23 déc. 1761).
Or*?*
Bien loin de défendre l'ouvrage incriminé, il le dénonçait lui-même aux autorités de la République. « Je suis obligé d'avertir le Magnifique Conseil de Genève que parmi les libelles pernicieux dont cette ville est inondée depuis quelque temps, tous imprimés à Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, il arrive lundi prochain chez le nommé Chirol, libraire de Genève, un ballot contenant des Dictionnaires philosophiques, des Evangiles de la raison et autres sottises qu'on a l'insolence de m'imputer, et que je méprise presque autant que les Lettres de la Montagne '. Je crois satisfaire mon devoir en donnant cet avis et je m'en remets entièrement à la sagesse du Conseil, qui saura bien réprimer toutes les infractions à la paix publique et au bon ordre.»
Le Magnifique Conseil fit donc saisir le ballot qui arrivait chez le libraire Chirol, mais en même temps il en arrivait un autre plus considérable chez le libraire Gando, avec lequel Chirol s'était entendu, et le Dictionnaire philosophique ne s'en répandit pas moins dahs le pays de Genève.
A Paris, le Parlement, par arrêt du 19 mars 1765, condamnait au feu le Dictionnaire philosophique. A Rome, la Congrégation de l'Index le proscrivait le 8 juillet. Ces condamnations ne faisaient qu'ajouter au succès.
Le Portatif fut trouvé parmi les livres du chevalier de La Barre avec d'autres ouvrages d'un caractère licencieux. Le tribunal d'Abbe ville condamna le Portatif à être brûlé avec les autres livres sur le bûcher qui consuma le corps de La Barre-.
Voltaire, si calme devant les autres anathèmes, se montra très ému de cette affaire. « Mon cher frère, écrit-il à Dumilaville, mon cœur est flétri ; je suis atterré. Je me doutais qu'on attribuerait la plus sotte et la plus effrénée démence à ceux qui ne prêchent que la sagesse et la pureté des mojurs. Je suis tenté d'aller mourir dans une terre où les hommes sont moins injustes. Je me tais, j'ai trop à dire » (7 juillet 1761).
« Je suis incapable de prendre aucun plaisir après la funeste catastrophe dont on veut me rendre eu quelque façon responsable. Vous savez que je n'ai aucune part au livre que ces pauvres insensés adoraient à genoux» (12 juillet).
D'ailleurs (dans la préface de 1765) il s'était défendu d'avoir travaillé pour d'autres que pour une élite : « Ce . n'est même que par des personnes éclairées que ce livre peut être lu; le vulgaire n'est pas fait pour de telles connaissances : la philosophie ne sera jamais son partage. Ceux qui disent qu'il y a des vérités qui doivent être cachées au peuple ne peuvent prendre aucune alarme; le peuple ne lit point; il travaille six jours de la semaine, et va le septième au cabaret. En un mot les ouvrages
(1) De J.-J. Rousseau. V. plus haut, p. 717.
(2) V. plus haut, p. 775.
de philosophie ne sont faits que pour les philosophes et tout honnête homme doit chercher à être philosophe, sans se piquer .de l'être. »
Il expliquait d'ailleurs — quoique en termes discrets — l'esprit de l'ouvrage et la manière dont il devait être lu.
« ... Nous avons rejeté unanimement ' tout ce qui a semblé favoriser l'épicuréisme. Le dogme de la Providence est si sacré, si nécessaire au bonheur du genre humain que nul honnête homme ne doit exposer ses lecteurs à douter d'une \érité qui ne peut faire de mal en aucun cas, et qui peut toujours opérer beaucoup de bien -. Nous ne regardons point ce dogme de la Providence universelle comme un système, mais comme une chose démontrée à tous les esprits raisonnables; au contraire, les divers systèmes sur la nature de l'âme, sur la grâce, sur des opinions métaphysiques qui divisent toutes les communions peuvent être soumis à l'examen, car puisqu'ils sont en contestalion depuis dix-sept cents années, il est évident qu'ils ne portent point avec eux le caractère de certitude; ce sont des énigmes que chacun peut deviner selon la portée de son esprit... »
<( Nous avons tâché de joindre l'agréable à l'utile, n'ayant d'autre mérite et d'autre part à cet ouvrage que le choix. Les personnes de tout état trouveront de quoi s'instruire en s'ainusant. Ce livre n'exige pas une lecture suivie; mais, à quelque endroit qu'on l'ouvre, on trouve de quoi réfléchir. Les livres les plus utiles sont ceux dont les lecteurs font eux-mêmes la moitié...»
Laissons de côté certains articles impertinents sur la Bible. Abraham, Ada.a, Apocalypse, etc ; des articles purement philoso- * phiques, comme Ame, Dieu, etc., sont par eux-mêmes assez caractéristiques.
Dans l'article Ame, en douze sections et 39 pages, l'auteur s'appuyant sur Locke s'attache à ébranler la croyance à la spiritualité de l'âme. 11 réagit contre la distinction si nette établie par Descartes entre l'esprit et la matière.
« Nous osons mettre en question si l'âme intelligente est esprit ou « matière; si elle est créée avant nous; si elle sort du néant dans « notre naissance; si après nous avoir animés un jour sur la terre, « elle vit après nous dans l'éternité. Ces questions paraissent su- « blimes ; que sont-elles ? des questions d'aveugles qui disent à <• d'autres aveugles : Qu'est-ce que la lumière? »
Dans l'article Dieu, l'auteur insiste sur l'incertitude de nos idées en pareille matière. Il déclare que la raison prouve un être qui a
(i) Voltaire prétendait que les articles de son ouvrage étaient l'œuvre d'un grand nombre d'auteurs auxquels il tirait sa révérence, non sans s'excuser auprès des personnes de considération dont il n'avait pu employer les articles comme il l'aurait voulu, faute de les avoir reçus à temps.
(i) Cette déclaration édifiante est surtout une précaution oratoire.
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arrangé la matière de ce monde, mais il ajoute aussitôt qu'il n'y a pas de raison pour que la matière ne soit pas éternelle comme Dieu lui-même. Plus loin il soutient que l'antiquité reconnaissait un Dieu suprême. Les chrétiens ont donc calomnié les païens en les accusant de polythéisme.
L'article Destin est une profession de foi fataliste.
<■ Quand on y regarde de près, dit l'auteur, on voit, que la doctrine « contraire à celle du destin est absurde... Vous me demanderez ce « que deviendra la liberté. Je ne sais ce que c'est que cette liberté « dont vous parlez... »
Il ne rentre pas dans le plan de ce livre de discuter avec Voltaire et d'entreprendre une réfutation de sa philosophie. Noils avons cru seulement devoir signaler la tendance très accusée du Dictionnaire.
Les extraits que l'on trouvera plus loin, et qui sont donnés à titre documentaire, permettront de se faire une idée — d'ailleurs incomplète — du ton qui règne dans les meilleures pages de cet ouvrage.
Nous les avons fait précéder de quelques extraits de la correspondance destinés, comme la lettre à Palissot, à faire revivre certains épisodes de l'histoire des idées ou à montrer les rapports de Voltaire avec ses amis les philosophes.
Dans lu polémique de Voltaire, deux traits sont particulièrement frappants.
Le premier, c'est le parti pris de plaisanter toujours et de tourner en ridicule l'idée de l'adversaire, plus souvent ses expressions, souvent sa personne.
Le second trait qui caractérise la polémique de notre auteur, c'est le cynisme avec lequel il renie ses écrits. C'est chez lui une tactique, il fait profession de semblables démentis, qui ne lui coûtent pas *.
« Vous savez que j'ai toujours trouvé ridicule qu'on mit mon nom à la tète d'un ouvrage ; cela n'est bon que pour un mandement d'évèque. » (Lettre à d'Argental.)
« Il ne faut jamais rien donner sous son nom. Je n'ai pas même fait la Pucelle. M0 Joly de Eleury aura beau faire un réquisitoire, je lui dirai qu'il est un calomniateur, que c'est lui qui a fait la Pucelle, qu'il veut méchamment mettre sur mou compte. » (Lettre à Helvétius 13 auguste 17(>2.)
« Dès qu'il y aura le moindre danger, je vous demande en grâce de m'avertir, afin que je désavoue l'ouvrage dans les papiers publics avec ma candeur et mon innocence ordinaires. » (Lettre à d'Alembert 2.)
En re qui concerne le Dictionnaire philosophique, au moment
(1) Il ne cache pas ses motifs : « Je veux bien être confesseur, mais je ne veux pas être martyr. » (Lettre à Damilaville, 21 juillet 1763.)
(2) Ces trois textes sont cités par M. Maugras. Querelles de philosophes, p. 393.
de son apparition, le résident de France à Genève M. de Montpêroux écrivit à Choiseul que Voltaire passait pour ëh être l'auteur.
Lé roi en fût averti et prononça cette phrase : « Est-ce (paon ne peut faite taire cet homme * »
Les amis de Voltaire étaient très inquiets. Mais le philosophe rassufSÏI ainsi d'Argental :
« Le roi est trop juste et trop bon pour me condamner sur des calomnies aussi frivoles, qui . renaissent tous les jours, et pour vouloir accabler sdr une accusation aussi vague et aussi fausse un vieillard chargé d'infirmités. » (20 octobre 1764.)
Il poussa le zèle jusqu'à écrire a M. de Sartlnes, pour lui dénoncer le Portatif comme un livre des plus pernicieux.
Il réquisitionnait ses artiis pour nier à l'envi qu'il en fût
I auteur.
« Ce recueil est de plusieurs mains, comme vous vous ert serez aisément aperçu, écrivait-il à d'Alembert. Je ne sais par quelle fureur on s'obstine à m'en croire l'aUteUr. Lé plus grand service que VôUS puissiez me rendre est de bien assurer SUf vôtre part du paradis, que je n'ai nulle part â cette œuvre d'enfer. » (19 septembre 1784.)
« V-ous me demandez pourquoi je m'inquiète tant silrurt livre auquel je if ai nulle part: c'est qu'on iiié l'attribue; c'est que, par ordre du roi, le procureur général prépare actuellement Un réquisitoire; c'est qu'à l'Age de soixante et onze ans, malade et presque aveugle, je suis prêt à essuyer la persécution là plus violente; c'est qu'enfin je ne veux pas. mourir martyr d'un livre que je n'ai pas fait. » 19 octobre 1764.)
Pour se mettre à couvert contré les accusations d'impiété, à moins que ce ne fût par Une fantaisie de dérision sacrilège, Voltaire n'hésitait pas, quand il le jugeait utile, à faire acte de catholique pratiquant et à Rapprocher des sacrements. On le vit, notamment à la tête de Pâques de l'année 1768, entrer dans son église de Ferney, assister à la messe et recevoir la communion.
II se permit même de prendre la parole pendant la messe et de faire sur le vol et sur l'ivrognerie une homélie à ses vassaux.
Cette conduite n'eut d'ailleurs pour résultat que de choquer et de scandaliser tout le monde, croyants et incroyants.
L'évêque d'Annecy, dont Ferney dépendait, écrivit à ce sujet plusieurs lettres à sou suspect diocésain. Sans aucune violertee de langage et tout en déclarant qu'il croit à sa sincérité, il lui laisse entendre cependant qu'il n'est pas dupe:
« Monsieur, on dit que vous avez fait vos pàques ; bien dés personnes n'en sont rien moins qu'édifiées, parce qu'elles s'imaginent que c'est une nouvelle scène que vous avez voulu donner au public, en vous jouant encore de ce que la religion a de
plus sacré. Pour moi, monsieur, qui^pense plus charitablement, je ne saurais me persuader que M. de Voltaire, ce grand homme de notre siècle, qui s'est toujours annoncé comme élevé par les efforts d'une raison épurée et sur les principes d'une philosophie sublime, au-dessus des respects humains, des préjugés et des faiblesses de l'humanité, eût été capable de trahir et de dissimuler ses sentiments par un acte d'hypocrisie qui suffirait seul pour ternir sa gloire et pour l'avilir aux yeux de toutes les personnes qui pensent. J'ai dû croire que la sincérité avait toujours fait le caractère de vos démarches. Vous vous êtes confessé, vous avez même communié; vous l'avez donc fait de bonne foi, vous^ l'avez donc fait en vrai chrétien... Les incrédules ne pourront donc plus se glorifier de vous voir marcher à leur tète portant l'étendard de l'incrédulité: le public ne sera plus autorisé à vous regarder comme le plus grand ennemi de la religion chrétienne, de l'Eglise catholique et de ses ministres. »
Puis comme Voltaire, continuant sa comédie, se louait de la lettre de son évêque, celui-ci devient plus catégorique.
« Je n'ai pu qu'être très surpris qu'affectant de ne pas entendre ce qui était fort intelligible dans ma lettre, vous ayez supposé que je vous savais bon gré d'une communion de politique, dont les protestants même n'ont pas été moins scandalisés que les catholiques. J'en ai gémi plus que tout autre, et si vous étiez moins éclairé et moins instruit, je croirais devoir vous apprendre, en qualité d'é\êque et de pasteur, qu'en supposant le scandale donné au public, soit par les écrits qu'il vous attribue, soit par la cessation de presque tout acte de religion depuis plusieurs années, une communion faite suivant les vrais principes de la morale chrétienne exigeait préalablement de votre part des réparations éclatantes et capables d'effacer les impressions prises sur votre compte ; et que jusque-là aucun ministre instruit de son devoir n'a pu et ne pourra vous absoudre, ni vous permettre de vous présenter à la table sainte. »
L'année suivante, au moment de Pâques, Voltaire se fit passer pour moribond et réclama les sacrements. Le curé de Ferney lui refusant son ministère, le vieillard l'envoya chercher d'urgence à une heure du matin et le contraignit de venir, en le menaçant de le déférer au Parlement pour refus de sacrement.
Les protestants n'étaient pas moins indignés de cette impiété que les catholiques. « C'est une chose horrible, écrivait le pasteur Moultou en parlant du Sermon des Cinquante. Jamais on n'attaqua le christianisme plus ouvertement, avec plus de mauvaise fui, d'une manière plus dégoûtante. » (Lettre à J.-J. Rousseau, 21 août 1762.)
Le pasteur Bonnet écrit à son tour : « J'ai parcouru de l'œil
LA PROPAGANDE VOLTATR1EISNE 817
ce Dictionnaire philosophique, le plus détestable de tous les livres du pestilentiel auteur. Il n'a lu Y Ecriture que pour la mêler à son arsenic. Il s'efforce de la déguiser ou de la détruire, il redouble ses efforts à mesure qu'il vieillit... » (Cité p. Maugras, p. 388.) Le pasteur Jacob Vernet était un écrivain distingué, un savant, qui entretenait de bons rapports avec les littérateurs français et les pliilosopbes. 11 avait été l'éditeur de Montesquieu, il avait même échangé des lettres avec Voltaire. Voici en quels termes cet esprit si modéré s'exprimait sur le philosophe: « S'il était vrai qu'il fût l'auteur d'un poème aussi profane, aussi satirique, aussi obscène que celui de la Pucelle d'Orléans, je le tiendrais pour un homme déshonoré, mais on ne doit pas lui imputer ce qu'il désavoue. Personne ne vante plus que lui- la raison, l'humanité, le support, la douceur : personne ne déplore plus souvent les indécentes tracasseries des gens de lettres; mai» personne n'oublie plus aisément que lui ces belles leçons... Il a composé un agréable chapitre des mensonges imprimés; et personne n'en a plus imprimé que lui. C'est une sorte de tic chez lui que de lâcher toujours quelque trait direct ou indirect contre l'Ecriture sainte, qu'il a très peu étudiée. On dirait qu'il ne connaît le christianisme que par ses abus... »
«Ce sera donc, je pense, lui rendre justice, que de le regarder comme un grand poète, comme un écrivain né pour plaire; mais c'est se moquer du monde que de l'ériger, comme le fait son parti, en savant ou en sage, né pour instruire. Plus il a d'esprit, plus l'abus qu'il en fait le rend dangereux *. »
Dans sa propagande, Voltaire a trouvé en face de lui plusieurs contradicteurs, qu'il a d'ailleurs terriblement malmenés. Nous avons déjà parlé de Fréron'-. Ajoutons quelques mots sur deux autres champions entrés plus tard dans la lice.
Clément (Vlnclément, disait Voltaire) avait dans sa jeunesse adressé des lettres d'admiration au grand écrivain, qui l'avait encouragé et s'était intéressé à lui. Mais il ne devait pas tarder à se retourner contre son protecteur et contre les philosophes. Clément connaissait bien ses classiques, il avait du goût, c'était un adversaire qui n'était pas à mépriser.
Saint-Lambert avait dit à propos de Voltaire:
« Vainqueur des deux rivaux qui régnent sur la scène. »
(1) Lettres critiques d'un voyageur anglais. V. Desnoireterres (Voltaire et Genève.) — Voltaire, furieux de ce jugement, s'emporta contre Vernet aux imputations les plus odieuses, l'accusant même de soustractions et de suppositions d'écrits. Vernet se justifia devant le Magnifique Conseil et le Consistoire, en faisant examiner sur pièces ses relations avec Voltaire. Celui-ci déchira son nouvel ennemi dans l'Eloge de l'hypocrisie (1766). Il lui prêta un rôle odieux dans son Poème de la guerre de Genève.
(2) V. p. 743. ni.
Clément1, dans Ses Observations 6t itiques, S'êièva itvec raison Contre cette exagération et se donna le plaisir de battre Saint-Lambôft sur le dos de Voltaire. Saint-Lambert réassit à faire enfermer son adversaire au Fort l'EvêqUe. J.-J. Rousseau protesta avec horreur contré Une mesure aussi odieuse et trois jours après, Clémertt était remis en liberté.
Voltaire, à son toUf, railla le jeune écrivain dans la satire des Cabales. Clément répondit (Epitfe de Boiteau à Voltaire). On trouvera plus loin la riposte du maître (Èpître à Horace, àèhni.v.'.H'.ï).
Clément continua la lutte dans les Lettres à M. de Voltaire. Il lui reprochait entré autres ses moyens de parvenir a la fortune et ses manèges pour accroître sa renommée, pour écraser ses rivaux et se recruter des amis nécessiteux, que leur indigence condamnait à servir de marchepied au grand homme. Vèllaire affectait l'indifférence.
Il est bien vrai que l'on m'annonce
Les lettres de maître Clément ;
11 a beau m'écrire souvent,
11 [l'obtiendra point de réponse.
Je ne serai pas assei sot
Pour m'embarqiier dans oes querelles :
Si c'eut été Clément M mot,
Il aurait eu de mes nouvelles.
(Beuchot, XL VIII, p. 394.)
Cependant Voltaire sortit de son apathie, quand (dans la 4e lettre) Clément prétendit que l'abbé Mignot, neveu du philosophe, était un descendant du fameux traiteur Mignot, que Boilëâii avait qualifié d'empoisonneur. 11 attribuait à cette raison l'Hostilité du poète philosophe coiitre le satirique. Voltaire, furi< u\, s'adressa au chancelier MaiipeoU pour obtenir vengeance de cet oulrage, qui atteignait un conseiller de la grande chambre (l'abbé Mignot). Il réclamait aussi la suppression du libelle. Le ubaiicelier se contenta de mander le délinquant et de lui imposer une rétractation.
Clément n'eh continua pas moins la publication de Ses Lettres, dont la neuvième et dernière est datée de 1770.
Le plus récent des adversaires de Voltaire et le plus capable peut-être en même temps qu£ le plus modéré, fui l'abbé Guénée, auteur des Lettres de quelques Juifs à M. de Voltaire (1769).
« Dites-moi aussi, je vous prie, demandait Voltaire à d'Alenibert, q*Uel est le chrétien qui a fait trois volurtlcs de Lettres à moi adressées sous le nom de trois Juifs ; tâchez de vous en in-
(1) Né le 25 dêc. 1742, J. Mario Bernard Clément était le fils d'un pirôcùfêtir de Dijon II avait commencé par être professeur de philosophie au collège de Godran, puis il rompit avec ses supérieurs, vint a" Paris et se jeta dans la littérature. Il mourut à Paiis, en 1*12.
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former; Je viendrai à lui quand j'aurai achevé d'élriller Shakespeare. Je suis comme Beaumarchais: A vous, monsieur Marin ! A vous, monsieur Baculard! »
D'Alemhcrt répondait bientôt : « Le secrétaire de ces Juifs est un pauvre chrétien, nommé l'abbé Guénée, ci-devant professeur du Plessis et aujourd'hui balayeur ou sacristain de" la chapelle de Versailles. »
Mais ce «sacristain», ce «balayeur », écrivait comme aucun de ses pareils n'avait fuit jusqu'alors. En fait Antoine Guénée, né en 1717, agrégea 1'Dnive.rsité de Paris, avait enseigné pendant vingt ans au Collège du Plessis. Déclaré éinérite et pourvu d'une modique pension, il avait voyagé en Italie, en Allemagne et en Angleterre avec des jeunes gens dont l'éducation lui était confiée, et il n'avait rien négligé pour accroître ses connaissances.
Il était parfaitement armé pour la lutte : Voltaire ne s'était jamais trouvé en face d'un pareil jouteur, il s'en aperçut bientôt. A l'érudition, à la compétence Guénée joignait le don de manier l'ironie avec légèreté et délicatesse, sans se départir jamais d'une courtoisie parfaite.
Aux Lettres de quelques Juifs portugais Voltaire opposa Un chrétien contre six Juifs. Là, comme dans ses ouvrages de même genre, l'auteur prodigue la verve, le persitlage, les allégations téméraires d'une forme pétillante sous laquelle ikdissimule l'insuffisance de sou érudition. Mais ces armes, qui avaient si souv'jut réussi, ne pouvaient tenir longtemps contre les coups d'un adversaire sûr, calme, maître de lui, qui, suivant le mot de M. Dcsnoireterres, atUque et se défend chez lui, sur un terrain dont il connaît les moindres accidents'.
EXTRAITS
Après la Comédie « des Philosophes ».
V M. Pamssot 2.
Aux Délices*, 1 juin 1760.
Je vous remercie, monsieur, de voire lettre et de votre
(1; L'abbé Guénée mourut en 1803.
(2) Gh. Palissot de Mo.ntenoy (1730-1814), d'abord encouragé par Voltaire, venait de commencer, sinon contre lui, du moins contre son parti, 'une lutte acharnée. La Comédie des Philosophes, jouée le 2 niai de cette année, était dirigée contre les Encyclopédistes et Palissot
■nvoyé — < > 1 1 oeuvre à Voltaire.
(3) Voltaire avait acquis le domaine de Ferney en 1758, mais il résidait encore souvent aux Délices.
ouvrage ; ayez la bonté de vous préparer à une réponse longue ; les vieillards aiment un peu à babiller.
Je commence par vous dire que je tiens votre pièce pour bien écrite; je conçois même que Crispin philosophe, marchant à quatre pattes, a dû faire beaucoup rire, et je crois que mon ami Jean-Jacques en rira tout le premier1. Cela est gai, cela n'est point méchant, et d'ailleurs le citoyen de Genève étant coupable de lèse-comédie, il est tout naturel que la comédie le lui rende. Il n'en est pas de même des citoyens de Paris que vous avez mis sur le théâtre ; il n'y a pas là certainement de quoi rire. Je conçois très bien qu'on donne des ridicules à ceux qui veulent bien nous en donner ; je veux qu'on se défende et je sens par moi-même que, si je n'étais pas si vieux, MM. Fréron2 et de Pompignan 3 auraient affaire à moi : le premier, pour m'avoir vilipendé cinq ou six ans de suite à ce que m'ont assuré des gens qui lisent les brochures; l'autre, pour m'avoir désigné en pleine Académie comme un radoteur qui a farci l'histoire de fausses anecdotes. J'ai été très tenté de le mortifier par une bonne justification, et de faire voir que l'anecdote de l'Homme au masque de fer, celle du testament du roi d'Espagne Charles II et autres semblables, sont très vraies et que, quand je me mêle d'être sérieux, je laisse là les fictions poétiques.
J'ai encore la vanité de croire avoir été désigné dans la foule de ces pauvres philosophes qui ne cessent de conjurer contre l'État et qui certainement sont cause de tous les malheurs qui nous arrivent, caf enfin j'ai été le premier qui ait écrit en forme en faveur de l'attraction et contre les grands tourbillons de Descartes et contre les petits tourbillons de Malebranche; et je défie les plus ignorants et jusqu'à Fréron lui-même, de prouver que j'ai falsifié en rien la philosophie newtonienne. La société
(1) Il prit en effet la plaisanterie de bonne grâce, n'étant pas fâché de voir attaquer les philosophes.
(2) V. plus haut, p. 743 et suivantes
(3) V. plus haut. p. 744, notice ; p. 752 et suivantes.
Palissot, d'après le portrait peint par Ch. Monnet en 1775, gravé par Cholïard (1777).
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de Londres à approuvé mon petil catéchisme d'attraction. Je me tiens donc comme très coupable de philosophie.
Si j'avais de la vanité, je me ccoirais encore plus criminel sur le rapport d'un gros livre intitulé l'Oracle des nouveaux philosophes *, lequel est parvenu jusque dans ma retraite. Cet oracle, ne vous déplaise, c'est moi. Il y aurait là de quoi crever de vaine gloire ; mais malheureusement ma vanité a été bien rabattue quand j'ai vu que l'auteur de V Oracle prétend avoir plusieurs fois dîné chez moi, près de Lausanne, dans un château que je n'ai jamais eu. Il dit que je l'ai très bien reçu et pour récompense de cette bonne réception, il apprend au public tous les aveux secrets qu'il prétend que je lui ai faits...
J'ai trempé de plus dans la cabale infernale de l'Encyclopédie; il y a au moins une douzaine d'articles de moi imprimés dans les trois derniers volumes. J'en avais préparé pour les suivants une douzaine d'autres qui auraient corrompu la nation et qui auraient bouleversé tous les ordres de l'Etat 2.
Je suis encore des premiers qui aient employé fréquemment ce vilain mot d'humanité, contre lequel vous avez fait une si brave sortie dans votre comédie. Si, après cela, on ne veut pas m'accorder le nom de philosophe, c'est l'injustice du monde la plus criante.
Voilà, monsieur, pour ce qui me regarde. Quant aux personnes que vous attaquez dans votre ouvrage, si elles vous ont offensé, vous faites très bien de le leur rendre, il a toujours été permis par les lois de la société de tourner en ridicule les gens qui nous ont rendu ce petil service. Autrefois, quand j'étais du monde, je n'ai guère vu de souper dans lequel un rieur n'exerçât sa raillerie sur quelque convive, qui, à son tour, faisait tous ses efforts pour égayer la compagnie aux dépens du rieur. Les avo- 'cats en usent ainsi au barreau. Tous les écrivains de ma
(1) Livre dirigé contre Voltaire par l'abbé Guyon
(2) Notez, sons l'ironie Je la forme, le ton innocent de Voltaire, quand il parle de ses ouvrages à un profane et comparez le ton différent de ses lettres à d'Alembert, à Dainilaville. etc.
connaissance se sont donné mutuellement tous les ridicules possibles. Boileau en donna à Fontenelle, Fontenelle à Boileau. L'autre Rousseau, qui n'est pas Jean- Jacques, se moqua beaucoup de Zaïre et d'Ahire; et moi qui vous parle, je crois que je me moquai aussi de ses dernières épîtles, en avouant pourtant que l'Ode sur les conquérants est. admirable et que la plupart de ses épigrammes sont très jolies, car il faul être juste, c'est le point principal.
C'est à vous à faire votre examen de conscience, et à voir si vous étés juste, en représentant MM. d'Alembert, Duclos, Diderot, Helvétius, le chevalier de Jaucourt1 et tutti quanti, comme des marauds qui enseignent à voler dans la poche.
Encore une fois s'ils ont voulu rire à vos dépens dans leurs livres, je trouve très bon que vous riiez aux leurs2 ; mais, pardieu, la raillerie est trop forte. S'ils étaient tels que vous les représentez, il faudrait les envoyer aux galères, ce qui n'entre point du tout dans le genre comique. Je vous parle net; ceux que vous voulez déshonorer passent pour les plus honnêtes gens du monde ; et je ne sais même si leur probité n'est pas supérieure à leur philosophie... Je ne connais point du tout M. Diderot ; je ne l'ai jamais vu3; je sais seulement qu'il a été malheureux et persécuté ; cette seule raison devait vous faire tomber la plume des mains. Je regarde d'ailleurs l'entreprise de VEiuyrlupédie comme le plus beau monument qu'on pût élever à l'honneur des sciences ; il y a des articles admirables, non seulement de M. d'Alembert, de M. Diderot, de M. le chevalier de Jaucourt, mais de plusieurs autres personnes qui, sans aucun motif de gloire ou d'intérêt, se font un plaisir de travailler à cet ouvrage.
(1) Jaucourt (Louis, chevalier de), 170'i-1779, rédigea pour l'SneyéM" prdie de nombreux articles de médecine, de physique, de philosophie.
(g) On peut contester cette assertion, d'après laquelle il est permis de se déchirer dans dés disputBB personnelles, tandis que, dans une controverse désintéressée, la raillerie et la critique ne s.eraient pas admises.
(3) Tl ne l'avait jamais vu, mais il était en correspondance avec lui.
11 y a des articles pitoyables sans doute et les miens pourraient bien être du nombre ; mais le bon l'emporte si prodigieusement sur le mauvais, que toute l'Europe désire la continuation de l'Encyclopédie l. On a traduit déjà les premiers volumes en plusieurs/langues; pourquoi donc jouer sur le théâtre un ouvrage devenu nécessaire à l'instruction des hommes et à la gloire de la nation ?
... Sans avoir jamais vu M. Diderot, sans trouver le Père de Famille plaisant, j'ai toujours respecté ses profondes connaissances; et à la tête2 de ce Père de Famille, il y a une épître à Mme la princesse de Nassau qui m'a paru le chef-d'œuvre de l'éloquence et le triomphe de l'humanité ; passez-moi le mot. Vingt personnes m'ont assuré qu'il a une très belle âme. Je serais affligé d'être trompé, mais je souhaite d'être éclairé.
La faiblesse humaine est d'apprendre Ce qu'on ne voudrait pas savoir 3.
Je vous ai parlé, monsieur, avec franchise. Si vous trouvez dans le fond du cœur que j'aie raison, voyez ce que vous avez à faire. Si j'ai tort, dites-le-moi, faites-lemoi sentir, redressez-moi. Je vous jure que je n'ai aucune liaison avec aucun encyclopédiste, excepté peut-être avec M. d'Alembert, qui m'écrit, une fois en trois mois, des lettres de Lacédémonien. Je fais de lui un cas infini...
J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec une estime très véritable de vos talents et un extrême désir de la paix que MM. Fréron, de Pompignan, et quelques autres m'ont voulu ôter, votre, etc.
(1) La publication de l'Encyclopédie était interdite depuis 1759; mais Diderot écrivait cette année même (1760) à Voltaire : « Est-ce que je finirai cette causerie sans vous dire un mot de la grande Entreprise. Incessamment le manuscrit sera complet, les planches gravées et nous jetterons tout a la fois onze volumes in-folio sur nos ennemis. » En 1766, parurent en bloc les derniers volumes de texte.
(2) A la tète de. V. Notes gramm., p. 988, VIII, 2.
(3) Molière, Amphitryon, II, 3.
La candidature de Diderot à l'Académie.
A M. Duclos1.
11 août (1760).
Je sais depuis longtemps, monsieur, que vous avez autant de noblesse dans le cœur que de justesse dans l'esprit : vous m'en donnez aujourd'hui de nouvelles preuves. Je ne doute pas que vous ne veniez à bout d'introduire M. Diderot dans l'Académie française, si vous entreprenez cette affaire délicate ; je vois que vous la croyez nécessaire aux lettres et à la philosophie dans les circonstances présentes. Pour peu que M. Diderot vous seconde par quelques démarches sages et mesurées auprès de ceux qui pourraient lui nuire, vous réussirez auprès des personnes qui peuvent le servir. Vous êtes à portée, je crois, d'en parler à Mme de Pompadour ; et, quand une fois elle aura fait agréer au roi l'admission de M. Diderot, j'ose croire que personne ne sera assez hardi pour s'y opposer. Nous ne sommes plus au temps des théatins évèques de Mirepoix2; il vous sera d'ailleurs aisé de voir sur combien de voix vous pouvez compter à l'Académie. Vous aurez l'honneur d'avoir fait cesser la persécution3, d'avoir vengé la littérature, et d'avoir assuré le repos d'un des plus estimables hommes du monde, qui sans doute est votre ami. M. d'Alembert me paraît disposé à faire tout ce que vous jugerez à propos pour le succès de celte entreprise. Je prends la liberté de vous exhorter tous deux à vous aimer de tout votre cœur4 ; le temps est venu où tous les philosophes doivent être frères, sans quoi les fanatiques et les fripons les mangeront tous les uns après les autres...
(2) Allusion à Boyer, évêque de Mirepoix et précepteur du Dauphin, qui avait fait à Voltaire, lors de sa candidature à l'Académie, une opposition que le philosophe de Ferney n'avait pas oubliée. Boyer avait été thèatin. Il mourut en 1755. V. p. 389. n. 1.
(3) Diderot avait vu supprimer Y Encyclopédie en 1759. Il lui avait été interdit de se présenter à aucune académie.
(4) Duclos voyait d'un mauvais œil que d'Alembert reçut pension de Frédéric, qui était alors en guerre avec la France.
... Il me vient dans la tète que le 'travail de votre Dictionnaire i devient la raison la plus plausible et la plus forte pour recevoir M. Diderot. Ne pourriez-vous pas représenter ou faire représenter combien un tel homme vous devient nécessaire pour la perfection d'un ouvrage nécessaire? ne pourriez-vous pas après avoir établi sourdement celte batterie, vous assembler sept ou huit élus et faire une députation ou roi pour lui demander M. Diderot, comme le plus capable de concourir à votre entreprise ? M. le duc de Nivernais8 ne vous seconderait-il pas dans ce projet ? ne pourrait-il pas même se charger de porter avec vous la parole?...
Sur la Dunciade3.
 M. Damilaville.
14 mars (1764).
Mon cher frère, je reconnais votre cœur au zèle et à la douleur que l'intérêt d'un ami vous inspire. Vous avez l'un et l'autre une belle âme. Mais rassurez-vous ; votre ami n'a certainement rien à craindre de la rapsodie dont \ous me parlez. Quand même cette satire aurait cours pendant huit jours (ce qui peut bien arriver, grâce à la malignité humaine), la foule de ceux qui sont attaqués dans cette rapsodie ferait cause commune avec M. Diderot, et cette satire ne lui ferait que des amis. Mais, encore une fois, ne craignez rien ; on m'écrit que cet ouvrage a révolté tout le monde. L'auteur n'est pas adroit. Quand on veut nuire dans un ouvrage, il faut qu'il soit bon par lui-même, et que le poison soit couvert de fleurs ; c'est ici tout le contraire.
11 est vrai que l'auteur a des protecteurs ; mais les pro-
(i) Duclos préparait une nouvelle édition du Dictionnaire, qui parut en 1762. — Voltaire était chargé de rédiger la lettre T.
(2) Le due de Nivernais (1716-1798) avait de la sympathie pour les philosophes.
(3) La Dunciade, poème satirique de Palusot. contre Diderot et les Encyclopédistes.
tectcurs veulent être amusés et ils ne le seront pas. L'ouvrage sera oublié dans quinze jours et le grand monument qu'érige M. Diderot doit faire à jamais l'honneur de la nation. J'attends l'Encyclopédie avec l'impatience d'un homme qui n'a pas longtemps à vivre, et qui veut jouir avant sa mort. Plût à Dieu qu'on eût imprimé cet ouvrage en pays étranger ! Quand Saumaise * voulut écrire librement, il se retira en Hollande ; quand Descartes voulut philosopher, il quitta la France : mais puisque M. Diderot a voulu rester à Paris, il n'a d'autre parti à prendre que celui de s'envelopper dans sa gloire et dans sa vertu.
11 est bien étrange, je vous l'avoue, que la police souffre une telle satire, et qu'on craigne de publier la Tolérante2. Mais rien ne m'étonne ; il faut savoir souffrir et attendre des temps plus heureux.
... Mon cher frère, les hommes sont bien injustes ; mais de toutes les horreurs que je vois, la plus cruelle, à mon gré, et la plus humiliante, c'est que des gens qui pensent de la môme façon sur la philosophie déchirent leurs maîtres ou leurs amis. On est indigné quand on voit Palissot insulter continuellement M. Diderot qu'il ne connaît pas ; mais je suis bien affligé quand je vois ce malheureux Rousseau outrager la philosophie dans le même temps qu'il arme contre lui la religion. Quelle démence et quelle fureur de vouloir décrier les seuls hommes sur la terre qui pouvaient l'excuser auprès du public et adoucir l'amertume du triste sort qu'il mérite !
Mon cher frère, que je plains les gens de lettres ! Je serais mort de chagrin, si je n'avais pas fui la France ; je n'ai goûté de bonheur que dans ma retraite. Je vous prie de dire à votre ami combien je l'estime et combien je l'honore. Je lui souhaite des jours tranquilles ; il les aura puisqu'il ne se compromet point avec les insectes du Parnasse, qui ne savent que bourdonner et piquer. Mon am-
(1) Célèbre érudit (1588-165S). 11 se retira en Hollande, parce qu'il avait embrassé le protestantisme.
12) Le traité sur la Tolérance, par Voltaire.
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bition est qu'il soit de l'Académie ; il faut absolument qu'on le propose pour la première place vacante. Tous les gens de lettres seront pour lui, et il sera très aisé de lui concilier les personnes de la cour, qui obtiendront pour lui l'approbation du roi. Je n'ai pas grand crédit assurément, mais j'ai encore quelques amis qui pourront le servir. Notre cher ange, M. d'Argental, ne s'épargnera pas... Je vous embrasse de tout mon cœur...
Apologie des philosophes.
A M. Damii.aville.
Au château de Ferney, l"mars 1765.
J'ai dévoré, mon cher ami, le nouveau mémoire de M. de Beaumont sur l'innocence des Galas; je l'ai admiré, j'ai répandu des larmes, mais il ne m'a rien appris; il y a longtemps que j'étais convaincu et j'avais eu le bonheur de fournir les premières preuves 1...
...Vos passions sont l'amour dé la vérité, l'humanité, la haine de la calomnie. La conformité de nos caractères a produit notre amitié. J'ai passé ma vie à chercher, à publier cette vérité que j'aime. Quel autre des historiens modernes a défendu la mémoire d'un grand prince contre les impostures atroces de je ne sais quel écrivain2 qu'on peut appeler le calomniateur des rois, des ministres et des grands capitaines et qui cependant aujourd'hui ne peut trouver un lecteur ?
Je n'ai donc fait, dans les horribles désastres des Calas et des Sirven, que ce que font tous les hommes ; j'ai suivi mon penchant. Celui d'un philosophe n'est pas de plaindre les malheureux, c'est de les servir.
Je sais avec quelle fuieur le fanatisme s'élève contre la philosophie. Elle a deux filles qu'il voudrait faire périr
(1) Voltaire expose ensuite comment il a été amené à s'occuper des Calas. Voir le chapitre sur l'affaire Calas, p. 755 . Il parle ensuite de la famille Sirven. V. plus haut, p. 773.
(2) Il s'agit de La Beaumelle et de ses notes surfe Siècle de Louis XI. V. p. 499.
comme Calas, ce sont la Vérité et la Tolérance, tandis que la philosophie ne veut que désarmer les enfants du fanatisme, le Mensonge et la Persécution.
Des gens qui ne raisonnent pas ont voulu décréditer ceux qui raisonnent: ils ont confondu le philosophe avec le sophiste ; ils se sont bien trompés. Le vrai philosophe peut quelquefois s'irriter contre la calomnie, qui le poursuit lui-même ; il peut couvrir d'un éternel mépris le vil mercenaire qui outrage deux fois par mois * la raison, le bon goût et la vertu ; il peut même livrer, en passant, au ridicule ceux qui insultent à la littérature dans le sanctuaire2 où ils auraient dû l'honorer : mais il ne connaît ni les cabales, ni les sourdes pratiques, ni la vengeance. Il sait, comme le sage de Montbard3, comme celui de Voré 4, rendre la terre plus fertile, et ses habitants plus heureux. Le vrai philosophe défriche les champs incultes, augmente le nombre des charrues, et par conséquent des habitants ; occupe le "pauvre et l'enrichit ; encourage les mariages, établit l'orphelin, ne murmure point contre des impôts nécessaires et met le cultivateur en état de les payer avec allégresse. Il n'attend rien des hommes, et il leur fait tout le bien dont il est capable. Il a l'hypocrite en horreur, mais il plaint le superstitieux ; enfin il sait être ami.
Je m'aperçois que je fais votre portrait 5 et qu'il n'y manquerait rien si vous étiez assez heureux pour habiter la campagne.
(1) L'Année littéraire de Fréron. paraissait deux fois par mois.
(2) Le Franc de Pompignan et son discours à l'Académie française.
(3) Buffon. Il résidait à Montbard, sa ville natale, en Bourgogne.
(4) Helvétius (V. p. 301, n . 1 et p. 362) avait publié, en 1758, son livre de l'Esprit, ouvrage matérialiste, qui avait été brûlé par la main •du bourreau. Helvétius avait à Vor», dans le Perche, un,e terre où il passait huit mois de l'année.
(5) On voit bien»que Voltaire, ici, fait surtout son propre portrait.
Annonce d'une grande révolution dans les esprits. — L'Encyclopédie.
A M. d'Alembert.
5 avril 1705.
Il y a peu d'êtres pensants. Mon ancien disciple couronné me mande qu'il n'y en a guère qu'un sur mille ; c'est à peu près le nombre de la bonne compagnie ; et s'il y a actuellement un millième d'hommes de raisonnable, cela décuplera dans dix ans. Le monde se déniaise furieusement. Une grande révolution * dans les esprits s'annonce de tous côtés. Vous ne sauriez croire quel progrès la raison a faits dans une partie de l'Allemagne. Je ne parle pas des impies qui embrassent ouvertement le système de Spinosa; je'parle des honnêtes gens, qui n'ont point de principes fixes sur la nature des choses, qui ne savent point ce qui est, mais qui savent très bien -ce qui n'est pas : voilà mes vrais philosophes. Je peux vous assurer que de tous ceux qui sont venus me voir, je n'en ai trouvé que deux- qui fussent des sots. 11 me parait qu'on n'a jamais tant craint les gensdespril à Paris qu'aujourd'hui.
L'inquisition sur les livres est sévère : on me mande que les souscripteurs n'ont point encore le Dictionnaire encyclopédique. Ce n'est pas seulement être sévère, c'est être 1res injuste. Si on arrête le débit dece livre, on vole les souscripteurs et on ruine les libraires. Je voudrais bien savoir quel mal peut faire un livre qui coule cent écus. Jamais vingt volumes in-folio ne feront de révolution; ce sont les petits livres portatifs à trente sous qui
sont à craindre. Si l'Evangile avait coulé douze cents
(1) Voltaire avait écrit déjà au marquis de Cliauvelin en date du 2 avril 1764 ;
« Tout ce que je vois jette les semences d"une révolution qui arrivera immanquablement, et dont je n'aurai pas le plaisir d'être témoin. Les Français arrivent tard à tout, mais enfin ils arrivent. La lumière s'est tellement répandue de proche en proche, qu'on éclatera à la première occasion ; et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens sont bien heureux, ils verront de belLes choses.»
LÀ PROPAGANDE VOL'I AUUENNË S$l
sesterces, jamais la religion chrétienne ne.se serait établie, Pour moi, j'ai mon exemplaire de l'Encyclopédie, en qualité d'étranger et de Suisse. On veut bien que les Suisses se damnent ; mais on veille de près, à ce que je vois, sur le salut des Parisiens. Si vous pouviez m'envoyer ([inique chose pour achever ma damnation, vous me feriez un plaisir diabolique, dont je vous serais très obligé. Je ne peux plus travailler, mais j'aime à me donner du bon temps, et je veux quelque chose qui pique.
Adieu, mon très cher philosophe : sera-t-il dit que je mourrai sans vous revoir ?
Méditations philosophiques.
.Y Madame i,a Maiujiise nu Deffand.
19 février 1766.
11 y a un mois, madame, que j'ai envie de vous écrire tous les jours ; mais je me suis plongé dans la métaphysique la plus triste et la plus épineuse cl j'ai vu que je n'étais pas digne de vous écrire.
Vous me mandates, par votre dernière lettre, que nous élions assez d'accord tous deux sur ce qui n'est pas ; je me suis mis à rechercher ce qui est. C'est une terrible besogne;' mais la curiosité est la maladie de l'esprit humain. J'ai du moins la consolation de voir que tous les fabricateurs de systèmes n'en savaient pas plus que moi, mais ils l'ont tous les importants et je ne veux pas l'être : j'avoue franchement mon ignorance1.
Je trouve d'ailleurs dans cette recherche, quelque vainc qu'elle puisse être, un assez grand avantage. L'étude des choses qui sont si fort au-dessus de nous rend les intérêts de-ce monde bien pelits à nos yeux; et, quand on a le plaisir de se peidre dans l'immensité, on ne se soucie guère de ce qui se passe dans les rues de Paris.
L'étude a cela de bon qu'elle nous fait vivre tout dou-
(1) V. plus loin. p. 834.
cernent avec nous-mêmes, qu'elle nous délivre du fardeau de notre oisiveté, et qu'elle nous empêche de courir hors de chez nous pour aller dire et écouter des riens d'un bout de la ville à l'autre. Aussi, au milieu de quatrevingts lieues de montagnes de neige, assiégé par un très rude hiver, et mes yeux me refusant le service, j'ai passé tout mon temps à méditer.
Ne méditez-vous pas aussi, madame ? ne vous vient-il pas aussi quelquefois cent idées sur l'éternité du monde, sur la matière, sur la pensée, sur l'espace, sur l'infini ? Je suis tenté de croire qu'on pense à tout cela quand on n'a plus de passions, et que tout le monde est comme Mathieu Garo i, qui recherche pourquoi les citrouilles ne viennent pas au haut des chênes.
Si vous ne passez pas votre temps à méditer quand vous êtes seule, je vous envoie un petit imprimé 2 sur quelques sottises de ce monde, lequel m'est tombé entre les mains.
L'auteur est un goguenard de Neufchàtel, et les plaisants de Neufchàtel pourront fort bien vous paraître insipides ; d'ailleurs on ne rit point du ridicule des gens qu'on ne connaît point. Voilà pourquoi M. de Mazarin disait qu'il ne se moquait jamais que de ses parents et de ses amis. Heureusement, ce que je vous envoie n'est pas long ; et, s'il vous ennuie, vous pourrez le jeter au feu.
Je vous souhaite, madame, une vie longue, un bon estomac, et toutes les consolations qui peuvent rendre votre état supportable ; j'en suis toujours pénétré. Je vous prie de dire à M. le président Hénault que je ne cesserai jamais de l'estimer de tout mon esprit et de l'aimer de tout mon cœur. Permettez-moi les mêmes sentiments pour vous, qui ne finiront qu'avec ma vie.
(l)La Fontaine, livre IX, fable 4
(2) C'était un libelle anonyme de lui, les Questions sur les Miracles.
LE DICTIOHRAIRE PHILOSOPHIQUE 833
Extraits du «DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE»).
Bibliothèques.
I Jue grande bibliothèque a cela -de bon qu'elle effraye celui qui la regarde. Deux cenl mille volumes découragent un homme tente d'imprimer ; mais malheufeuse.ment il se dit bientôt à lui-même : « On ne lit point tous ces livres-là, et on pourra me lire, o II se compare à la goutte d'eau qui se plaignait d'être confondue et ignorée dans l'océan ; un génie eut pitié d'elle; il la lit avaler par une huître ; elle devint la plus belle perle de l'Orient, et fut le principal ornement du trône du Grand-Mogol. Ceux qui ne sont que compilateurs, imitateurs, commentateurs, éplucheurs de phrases, critiques à la petite semaine, enfin ceux dont un génie n'a point eu pitié, resteront toujours gouttes d'eau.
Notre homme travaille donc au fond de son galetas avec espérance de devenir perle.
Il est vrai que dans cette immense collection de livres, il yen a" environ cent quatre-vingt-dix-neuf mille qu'on ne lira jamais, du moins de suite; mais on- peut avoir besoin d'en consulter quelques-uns une fois en sa vie. C'est un grand avantage pour quiconque veut s'instruire de trouver sous sa main dans le palais des rois le volume et la page qu'il cherche, sans qu'on le fasse attendre un moment. C'est une des plus nobles institutions. Il n'y a point eu de dépense plus magnifique et plus utile.
La bibliothèque publique du roi de France est la plus belle du monde entier, moins encore par le nombre et la rareté des volumes que par la facilité et la politesse avec laquelle les bibliothécaires les prêtent à tous les savants. Celte bibliothèque est sans contredit le monument le plus précieux qui soit en France.
Celte multitude étonnante de livres ne doit point épouvanter. On a déjà remarqué que Paris contient environ sepl cenl mille hommes, qu'on ne peut vivre avec tous, et
Voltaire- 27
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qu'on choisit trois ou quatre amis. Ainsi il ne faut jjas plus se plaindre de la multitude des livres que de celle des citoyens
Ignorance.
J'ignore comment j'ai été formé et comment je suis né. J ai ignoré absolument pondant le quart de ma vie les raisons de tout ce que j'ai vu, entendu et senti ; et je n'ai été qu'un perroquet sifflé par d'autres perroquets.
Quand j'ai regardé autour de moi et da*ns moi, j'ai conçu que quelque chose existe de toute éternité ; puisr qu'il y a des êtres qui sont actuellement, j'ai conclu qu'il y a un être nécessaire et nécessairement éternel. Ainsi le premier pas que j'ai fait pour sortir de mon ignorance a franchi les bornes de tous les siècles.
Mais quand j'ai voulu marcher dans cette carrière infinie ouverte devant moi, je n'ai pu ni trouver un seul sentier, ni découvrir pleinement un seul objet ; et du saut que. j'ai fait pour contempler l'éternité, je suis retombé dans l'abîme de mon ignorance.
.l'ai vu ce qu'on appelle de la matière depuis l'étoile Sinus et depuis celles de la \>uie lactée, aussi éloignées de Sinus que cet astre l'est de nous, jusqq'au dernier atome qu'on peut apercevoir avec le microscope, et j'ignpre ce que c'est que la matière.
La lumière qui m'a fait voir tons ces êtres m'est inconnue ; je peux, avec le secours du prisme, anatomiser 1 cette lumière, et la diviser en sept faisceaux de rayons : mais je ne peux diviser ces faisceaux; j'ignore de quoi ils sont composés, ha lumière lient de la matière, puisqu'elle a un mouvement et qu'elle frappe les objets ; mais elle ne tend point vers un centre comme tous les autres corps : au contraire elle s'échappe" invinciblement du centre, tandis que toute matière pèse vers son centre, ha lumière paraît pénétrable, et la matière est impénétrable. Cette lumière est-elle matière? ne l'est-elle pas? qu'est-elle ?
(1) A natowidsei'. Y. Lex.
LE DTCTK>N\ \ IRF. PWÏtOSOPHfQUB 836
de quelles innombrables propriétés peut-elle être revêtue ? Je l'ignore.
Cette substance si brillante, si rapide et si inconnue, et ces autres substances qui nagent dans l'immensité de l'espace, sont-elles éternelles comme elles sont infinies ? je n'en sais rien. Un être nécessaire, souverainement intelligent les a-t-il créée-- de rien, ou les a-t-il arrangées ? a-t-il produit cet ordre dans le temps ou avant le temps"? Hélas ! qu'est-ce que c'est que %e temps même dont je parle "? je ne puis le détinir. () Dieu ! il faut que tu m'instruises, car je ne suis éclairé ni par les ténèbres des Autres hommes, ni par les miennes
Pourquoi sommes-nous? Pourquoi y a-t-il des êtres ?
Qu'est-ce que lé sentiment ? Comment l'ai-je reçu ? Quel rapport y a-t-il entre Pair qui frappe mon oreille et le sentiment du son? entre ce corps et le sentiment des couleurs? Je l'ignore profondément et je l'ignorerai toujours.
Qu'est-ce que la pensée ? où réside-t-elle ? Comment se forme-t-elle? Qui me donne des pensées pendant mon sommeil ? Est-ce eu vertu de ma volonté que je pense ? Mais toujours pendant le sommeil, et souvent pendant la veille, j'ai des idées malgré moi. Ces idées, longtemps oubliées, longtemps reléguées dans l'arrière-magasin de mon cerveau, en sortent sans que je m'en mêle, et se présentent d'elles-mêmes à ma mémoire qui faisait de vains efforts pour les rappeler.
Les objets extérieurs n'ont pas la puissàhce de former en moi des idées, car oh ne donne point ce qu'on n'a pas ; je sens trop que ce n'est pas moi qui me les donïïe, car elles naissent sans mes ordres. Qui les produit en moi ? D'où viennent-elles ? Où vont-elles ? Fantômes fugitifs, quelle main invisible Vous produit et vous fait disparaître?
Comment la raison est-elle un don si précieux que \[ow< ne voudrions le perdre pour rien au monde ?etcomin-Mil celte raison n'a-t-elle servi qu'à nous rendre presque toujours les plus malheureux de tous les êtres ?
D'où vient qu'aimant passionnément la vérité, nous
nous sommes toujours livrés aux plus grossières impostures ?
D'où vient le mal et pourquoi le mal existe-l-il ?
0 atonies d'un jour ! ô mes compagnons dans l'infinie petitesse, nés comme moi pour tout souffrir et pour tout ignorer, y en a-t-il parmi vous d'assez fous pour croire savoir tout cela? Non, il n'y en a point; non, dans le fond de votre cœur vous sentez votre néant comme je rends justice au mien. Mais vous êtes assez orgueilleux pour vouloir qu'on embrasse vos vains systèmes ; ne pouvant être les tyrans de nos corps, vous prétendez être les tyrans de nos âmes.
De la nécessité de croire un Être suprême.
Le grand objet, le grand intérêt, ce me semble, d'est pas d'argumenter en métaphysique, mais de peser s'il faut, pour le bien commun de nous autres, animaux misérables et pensants, admettre un Dieu rémunérateur et ' vengeur, qui nous serve à la fois de frein et de consolation, ou rejeter cette idée en nous abandonnant à nos calamités sans espérances, et à nos crimes sans remords.
Hobbes dit que, si dans une république où l'on ne reconnaîtrait point de Dieu, quelque citoyen en proposait un, il le ferait pendre.
Il entendait apparemment, par cette étrange exagération, un citoyen qui voudrait dominer au nom de Dieu, un charlatan qui voudrait se faire un tyran. Nous entendons des citoyens qui, sentant la faiblesse humaine, sa perversité et sa misère, cherchent un point fixe pour assurer leur morale et un appui qui Jes soutienne dans les langueurs et dans les horreurs de cette vie.
Depuis Job jusqu'à nous, un très grand nombre d'hommes a maudit son existence ; nous avons donc un besoin perpétuel de consolation et d'espoir. Votre philosophie nous en prive. La fable de Pandore valait mieux, elle nous laissait l'espérance ; et vous nous la ravissez !
La philosophie, selon vous, ne fournit aucune preuve