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CHAPITRE VIÏ

Le retour à Paris i1778j.

Mort de Voltaire 30 mai 1778.

Vol taire avait quatre-vingt-trois ans. Depuis vingt-huit ans il était éloigné de Paris et toujours hanté par la pensée d'y revenir.

Tant qu'avait vécu Louis XV, son inflexible antipathie à l'égard du poète philosophe, ne permettait pas de songer à la réalisation de ce projet; mais depuis l'avènement de Louis X\ I, la situation avait changé. Sans dmite les sentiments de piété du jeune roi n'étaient pas de nature à lui faire désirer la présencé d'un homme si connu pour son hostilité à la religion, niais on comptait bien qu'un prince, dont on célébrait tant les \crlus, ne saurait traiter avec rigueu r un \ieillard qui n'avait plus (|ue quelques semaines à vivre.

Au désir qu'éprouvait Voltaire de revoir Paris, s'ajoutait l'impatience de Mme Denis, revenue auprès de son. oncle et qui ne pouvait plus supporter la vie de la campagne. D'ailleurs, tous les amis du vieillard complotaient' pour le rappeler,

il venait, malgré son âge, de composer une nouvelle tragédie, Irène. La pièce fut acceptée à l'unanimité par la Comédie française. Voltaire, qui depuis longtemps cherchait un prétexte, compta sur les préparatifs de cette représentation pour expliquer et autoriser son voyage.

Le 4 février 1778, il quitta Kerney, promettant d'ailleurs de revenir dans six semaines '. Le 10 au soir, il était à Paris. Il descendit rue de Beaune, à l'hôtel du marquis de Villette*.

Sa piemière visite fut pour son vieil ami d'Argental, dont il

(1) Il était sans doute sincère, car il laissait ses manuscrits et ses papiers sans les avoir mis en ordre.

(2) Charles, marquis de Villettc (1736-1793) avait pris part à la guerre de Sept ans; puis, après la paix de 1763, avait passé quelques mois à

était séparé depuis longtemps. D'Argental lui apprit la mort.de Lekain, survenue l'avant-vêille, perte sensible pour le théâtre et pour Voltaire en particulier, dont la dernière pièce devait être interprétée par le célèbre acteur.

Empressement de la société parisienne. — Bientôt tout Paris allait défiler dans l'hôtel de la rue de Beaune. La marquise et Mme Denis se tenaient au salon. Un valet de chambre allait avertir M. de Voltaire, qui, dans une chambre voisine, travaillait avec son secrétaire et dictait ses dernières corrections d'Irène, Villette et d'Argental faisaient les présentations nécessaires.

Toute la journée qui suivit son retour il demeura dans sa robe de chambre et en bonnet de nuit. C'est ainsi qu'il reçut ses nombreux visiteurs. La Harpe, qui ne l'avait pas revu depuis dix ans, déclare qu'il n'a pas bougé. « Lui-même nous a lu le 5° acte de sa tragédie ; il est encore tout plein de vie, son esprit, sa mémoire n'ont rien perdu ».

Tronchin lui-même était émerveillé. Il écrivait à un Genevois, en date du 15 février. « Votre vieux voisin fait ici une très grande sensation. S'il y résiste, il faut que son corps soit d'acier... »

Les ennemis du philosophe, irrités de sa présence, firent rechercher dans les registres de la police, dans ceux des Affaires étrangères et du département de Paris, s'il n'existait peint un ordre écrit interdisant à Voltaire le séjour dans la capitale. Il n'y avait eu que des insinuations verbales. Cependant les gens hostiles se remuaient. Le vieillard se recommanda à une amie de la reine, Mme de Polignac, qui vint elle-même le rassurer ' ainsi que sa famille.

L'Académie envoya à Voltaire une députation pour le féliciter de son retour. Le 14, il recevait une délégation de la Comédie française. L'acteur Bellecuur lui adressa une harangue déclamatoire, à laquelle le vieillard répondit sur le même ton. L'effet produit sur les assistants fut grand, mais comme quelqu'un remarquait que la harangue était un peu forcée, Voltaire répondit en riant : « Oui, nous avons fort bien joué la comédie l'un et l'autre. »>

Les visites se succédaient sans cesse. La curiosité dont le grand homme était l'objet allait jusqu'à la férocité. Il faisait face à tout le monde avec un entrain merveilleux.

Cependant, bien qu'il eût promis aux comédiens d'assister à

Ferney auprès de Voltaire, qui l'aimait comme un père et avec beaucoup de complaisance voulait voir en lui un Tibulle français. Il épousa Mlle de Varicourt. jeune fille en partie élevée par Mme Denis et que Voltaire se plaisait à appeler Belle et Bonne.

(1) Tronchin disait dans la lettre du 15 février : « Je l'ai trouvé toujours le même, toujours ayant peur de son ombre, ne se croyant pas en sûreté. » On comprend que Voltaire eût besoin d'être rassuré sur les suites de son coup d'audace.

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Croquis de Joseph Vernet (1714-178!) d'après Voltaire, le 7 mai 1778.

95t) Vol. IAIIU.

lent représentation du lundi, il en fut empêché p;ir Tronchin, (jui lui défendit toute sortie et prescrivit le repos le plus absolu. Son absence fut une grosse déception pour ceux qui, en très grand nombre, n'étaient Tenus que pour le voir.

L'illustre Franklin se présenta avec son pelit-tils. Voltaire répondit d'abord eu anglais aux compliments du grand Américain, el rumine Mme Denis faisait observera son oncle que les assistants seraient heureux do l'entendre s'exprimer en français, Voltaire répondit: «Je vous demande pardon, j'ai cédé un moment à la vanité de parler la même langue que M. Franklin. » Les deux vieillards s'embrassèrent. L'enfant s'agenouilla pour recevoir la bénédiction de Voltaire, qui étendit les mains sur la jeune tète en disant : God and liberty'.

Troncliin effrayé du surmenage auquel était soumis son client et désespérant sans doute de se faire obéir de l'entourage du vieillard, prit un grand parti pour dégager sa responsabilité et avertir le public. Il communiqua au Journal de Paris le billet suivant, qui parut dans le n* du 20 février.

« Jouirais fort dé.-iré de dire de bouche à M. le marquis de Villette que M. de Voltaire vit, depuis qu'il est à Paris, sur le capital de ses force.-, el que Ions ses vrais amis doivent souhaiter qu'il n'y vive que de sa renie. Au train dont les choses vont, les forces, dans peu, seront épuisées : et nous serons témoins, s»nous ne sommes pas complices, de la mort de M. de Voltaire. »

Cependant l'extraordinaire malade s'était remis presque aussitôt et ne songeait plus qu'a la représentation prochaine de sa tragédie. Le maréchal de Richelieu vint le voir à ce sujet.

Le rôle de Zoé serait-il confié à Mme Mole ou à Mlle Sainval '.' grave problème! Voltaire eût préféré Mlle Sainval: mais le duc de Richelieu plaidait la cause de Mme Mole. F.nfin, à force de diplomatie, on obtint de Mme Mole qu'elle renonçât au rôle de Zoé, contre la promesse d'un rôle plus important dans une autre pièce.

Voltaire avait écrit à Mme du Deffand : <( J'arrive mort; et je ne veux ressusciter que pour me jeter aux genoux de Mme la marquise du Déffànd. » La marquise voulait elle-même aller rue deBeaune; mais elle craignait la cohue. File écrivait à Wàlpole, en date du \2 fé\rier : « Il vit Lier plus de trois cents personnes. Je me garderais bien de me jeter dans cette foule. Tout le Parnasse s'y trouve, depuis le bourbier jusqu'au sommet, il ne résistera pas à celte fatigue, il se pourrait bien qu'il mourût a^ant que je l'aie vu. »

Elle fit une première \i>ile le 11 et fut ravie. Elle fut moins satisfaite de sa seconde v isi te. Elle eut quelque peine à voir Voltaire lui-même, toujours enfermé dans sa chambre avec son

(!)■ Dieu et Liberté.

LE lu'.rin h \ PARIS 95?

secrétaire. Au bout d'un quart d'heure, il arriva disant qu'il était mort, qu'il ne pouvait pas ouvrir la bouche. Mais il retint Mme du Deffand, qui voulait le quitter. Il lui parla de sa comédie, lui propesa d'en entendre la répétition. « Il n'a que cet Objet dans la tète. »

L'abbé Gaultier. — Voltaire sentait bien qu'en venant à Paris, il s'était mis dans une situation délicate, surtout vis-à-vis du clergé. Quelle attitude lui convenait-il 'le prendre, en particulier s'il tombait malade, s'il venait en danger de mort? Il craignait dé se trouver en butte à des ihtran»igoances, à des excès de zèle. Cette question le préoccupait beaucoup.

Sur ces entrefaites.il reçut d'un prêtre peu en vue une lettre très courtoise, où sans dissimuler ses intentions d'apostolat, on lui demandait la faveur d'un entretien. Cet ecclésiastique s'appelait l'abbé Gaultier. Il a\ait été dix-sept ans jésuite, et depuis la dissolution de l'ordre, curé de Saint Mard, dans le diocèse de "Rouen, pendant vingt ans. Actuellement il exerçait son ministère aux Incurables où il «lisait sa messe. Voltaire répondit en termes honnêtes qu'il était prêt, à le recevoir. L'abbé t lai il — lier se présenta le jour même 121 février . Le salon était plein, le vieillard congédia sou monde et ne retint que le prêtre, qu'il emmena dans sa chambre. Il lui demanda les raisons de sa démarche, car il voulait savoir S'il agissait par ordre de l'archevêque ou du curé de Saint-Sulpice L lïn apprenant que l'abbé Gaultier était venu spontanément et sans mandat, il parut rassuré et satisfait. Le prêtre' put avoir avec Voltaire Un entretien assez long, bien que plusieurs personnes île la maison se soient efforcées d'en abréger la durée, Il demanda la permission de revenir de^emps en temps. Voltaire y consentit. Il entrevoyait dans le zèle apostolique' du bon abbé Gaultier un moyen de sortir de difficultés à venir, « d'éviter le scandale ou le ridicule- ».

Quelques jours après (23 février), Voltaire fut pris d'un fort crachement de sang. Il lit venir auprès de lui l'abbé Gaultier et de sa propre main écrivit la rétractation suivante :

«-Je soussigné déclare qu'étant attaqué depuis quatre mois d'un vomissement de sang, à l'Age de quatre-vingtquatre ans i'i n'ayant pu me. traîner à l'église, M. le Curé

(1) La rue de Beaune appartenait à la paroisse do Saint-Sulpiee. • D'AÏ ambert, dans une lettre au roi de Prusse, raconte que Voltaire, quelques jours avant sa maladie, lui avait demandé conseil sur la conduite à tenir, si, pendant son séjour à Paris, il venait à tomber malade. D'Alembert lui avait conseillé de « se conformer à l'usage », comme avaientfait Fontenelle et Montesquieu. Voltaire avait beaucoup approuvé ce conseil. « Je pense de môme, avait-il dit, car il ne faut pas être jeté à la voirie, comme j'ai vu jeter la pauvre Lecouvreur. « •

de Saint-Sulpice ayant bien voulu ajouter à ses bannes œuvres celle de m'envoyer M. l'abbé Gaultier, prêtre, je me suis confessé à lui, et que si Dieu dispose de moi, je meurs dans la religion catholique où je suis né, espérant de la miséricorde divine qu'elle daignera pardonner toutes mes fautes et que si j'avais jamais scandalisé l'Eglise, j'en demande pardon à Dieu et à elle. »

Signé : Voltaire, le 2 mars 1778, dans la maison de M. le marquis de Villette.

Cette « rétractation » était contresignée de l'abbé Mignot, neveu de Voltaire, et de M. de Vleillevifle.

Quelques jours auparavant, Voltaire avait signé entre les mains de son secrétaire YVagnière une déclaration bien différente :

« Je meurs en adorant Dieu, en aimant mes amis, en ne haïssant pas mes ennemis cl en détestant |;, superstition. »

Signé: Voltaire, 28 février 1778.

La rétractation du 2 mars fut jugée insuffisante par le clergé. Il y eut même un conllit entre l'abbé Gaultier et le curé de Saint-Sulpice, mécontent qu'un prêtre sans mandat se fût substitué à lui dans le ministère à remplir auprès d'un malade de cette notoriété.

Nouvelles réceptions. — Cependant le vieillard se remit de ses crachements de sang et, malgré les recommandations de Tronchin, reprit sa vie trop active. Il s'occupait de sa tragédie, dictait des lettres et recevait tout Paris. Aux compliments de chacun il répondait toujours avec infiniment de bonne grâce et de malice. Quelquefois le madrigal dégénérait en épigramme. Faffiau de Saint Ange, traducteur des Métamorphoses, lui disait : <( Aujourd'hui, monsieur, je ne suis >enu voir qu'Homère, je viendrai voir un autre jour Euripide et Sophocle, et puis Tacite, et puis Lucien. — Monsieur, répliqua Voltaire, je suis bien, vieux : si vous pouviez faire toutes ces visites en une fois ' ! »

Mercier, le dramaturge, lui parlait de son âge. « Vous avez, lui disait-il, si fort surpassé vos confrères en tout genre, vous surpasserez encore Fontenelle dans l'art de vivre longtemps. — Ah ! Monsieur, Fontenelle était un normand : il a trompé la nature 2. »

Il eût été bien désireux de se rendre à Versailles pour pré-

(1) Correspondance secrète, t. VI, p. 143. '2) Griram, Correspondance littéraire, X. p. !

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senter ses devoirs au roi et à la reine ; mais il n'y fut pas autorisé. Tout Paris se posait la question: Voltaire sera-t-il reçà parle roi, ou ne le sera-t-il pas? Marie-Antoinette était personnellement pleine de bienveillance pour l'auteur de Zaïre, mais le roi restait obstinément prévenu contre iui. On raconte que la reine aurait désiré que Voltaire eût au Théâtre-Français une loge tapissée comme la sienne et à côté de la sienne, afin de pouvoir causer avec lui chaque jour. Mais le roi entendant parler de Voltaire aurait dit: « Ah! ah ! M. de Voltaire ! Il est à Paris; cela est vrai, mais c'est sans ma permission. — Mais, sire, il n'a jamais été exilé. — Gela se peut, mais je sais ce que je veux dire. »

Représentation d' « Irène ». — Les comédiens venaient répéter^ la pièce d'Irène dans le salon de Mme de Villette. Voltaire, souvent empêché par Tronchin d'assister à ces répétitions, était mécontent des comédiens, qu'il trouvait froids, sans intelligence et aussi peu dociles que s'ils n'eussent pas eu besoin de conseils.

— La première représentation d'Irène eut lieu le 16 mars. Ce fut une très grande solennité, qui se déroula au milieu du plus vif empressement. Il ne s'agissait pas de savoir si la tragédie d'Irène vaudrait Zaïre, mais il s'agissait d'honorer l'auteur de Zaïre et de tant d'autres chefs-d'œuvre. Marie-Antoinette y vint avec toute la cour, sauf le roi.

Voltaire, retenu à la chambre, ne pouvait assister à la représentation. Dès le IL acte, un messager lui était dépêché pour lui apprendre que tout allait au mieux. Nouveau député après le IV acte. Enfin après le Ve, M. Dupuils se précipita et courut le premier annoncer le succès. Ses amis vinrent le féliciter. « Ce que vous me dites là me console, répondit-il, mais ne me guérit pas. »

Le lendemain, V> >1 taire n'était pas bien. Il ne put recevoir M. Necker qui se présenta pour le voir. A la deuxième représentation le parterre demanda de ses nouvelles.

Le Journal de Paris faisait paraître un bulletin de santé. Bientôt le malade ressuscitait pour la deuxième fois et ouvrait sa porte à tout le monde. Il reçut entre autres une députation de l'Académie, qui venait le féliciter du succès d'Irène. Il dédia sa pièce à la Compagnie.

Le lendemain, Voltaire montait en voiture. Il voulut voir cette place Louis XV, qu'il ne connaissait pas. Comme les chevaux allaient au pas, il fut reconnu, entouré, reconduit jusqu'à son hôtel. Au retour, il reçut une députation de la Loge des

[i) Correspondance secrète, politique et littéraire, t. VII, p. 49. Ce passage est reproduit dans la correspondance secrète inédite sur Louis XVI, Marie-Antoinette, la cour et la ville, t. I, p. 144.

neuf sains, en grande partie composée do gens de lettres ot d'artistes. Il eut an mot aimable pour chacun.

Entre la troisième et la quatrième représentation, l'autour d'Irène redemanda son manuscrit pour y faire quelques retouches. 11 s'aperçut alors que son oeuvre avait subi à Bon insu un assez grand nombre de corrections. Ce fut une colère terrible. Son secrétaire affirme que, pendant plus de vingt-quatre ans, il ne l'avait jamais vu dans un état si violent. Mme Dénie essaya de l'apaiser, il la repoussa si violemment qu'elle alla tomber dans un fauteuil. 11 en voulait surtout à ses amis d'Argental et Thibouvllle, principaux auteurs des corrections.

Nouveaux honneurs. — Voltaire, continuant ses visites, alla voir Turgot, qu'il appelait Sully (23 mars). Il so précipita vers le ministre et lui prenant la main eu pleurant, il s'écria : « Laissezmoi baiser cc-tto main qui a signé le salut du public ! »

Le lundi 30 mars, il monta vers les quatre heures en carrosse pour se rendre à l'Académie. La voiture eut toutes les peines du monde à se frayer un passage à travers la foule. A son arrivée dans la cour du Louvre, il fut accueilli par plus de deux mille personnes,- qui criaient en battant des mains : « Vive M. do Voltaire ! » L'Académie se porta à sa rencontre, c< honneur qu'elle n'avait jamais fait à aucun de ses membres, pas même aux princes étrangers qui ont daigné assister à ses assetnbii Voltaire dut s'asseoir à la place du directeur, dont le titre et les fonctions lui furent décernés d'une \oiv unanime, contrairement à l'usage qui veut que cette charge soit désignée par le sort. D'Alemberl lut un Eloge de Dcspréaax, qui se terminait par mie comparaison Batteuse cuire le style do Boileau, celui de Racine et celui de Voltaire. « Je nomme ce dernier, quoique vivant, car pourquoi se refuser au plaisir de voir d'avance un grand homme à La place que La postérité Lui. destine? »

De l'Académie, Voltaire se rendit à la Comédie an milieu d'une foule énorme, car la multitude qui l'avait accompagné d'abord, s'était accrue d'une manière inquiétante. Il fallut pré» server le vieillard ('outre l'empressement de ses admirateurs. Certains allèrent jusqu'à arracher du poil à sa fourrure, une fourrure de martre zibeline que lui avait donnée Catherine 11.

Voltaire avait sorti sa toilette des grands jours, toilette d'un autre âge, qui aurait fait sourire, si L'enthousiasme général 1 avait permis.

11 alla prendre place dans la loge qui lui avait été réservée, derrière Mme Denis et Mme de Villctte. Le parterre exigea qu'il s'assit sur le devant entre ces deux dames. Alors le comédien Brizard entra, tenant une couronne de lauriers qu'il posa sur la tète du poète, aux applaudissements de toute la salle. « Ah Dieu! vous voulez donc me faire mourir à force de gloire ! » murmurait le vieillard d'une voix étranglée, et, retirant

VOLI AIRE.

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la couronne, il la passait à la jeune marquise. Le public criait à celle-ci de remettre la couronne sur le front de Voltaire qui la repoussait. Le duc de Beauvau * intervint etdc sa main couronna le vieillard. Au témoignage de Grimm, ce fut un tumulte incroyable. « Toute la salle était obscurcie par la poussière qu'excitaient le flux et le reflux de la multitude agitée. Ce transport, cette espèce de délire universel a duré plus de vingt minutes. »

Tout d'un coup le rideau se leva... on aperçut le buste de Voltaire sur un piédestal et tous les acteurs et les actrices en demi-cercle autour du buste, des palmes et des guirlandes à la main. Toute la -Comédie défila devant le buste, chacun apportant sa couronne. Voltaire s'était réfugié au fond de sa loge, M. de Villette le prit par la main et l'attira sur le devant. Alors Mine Vestris (Irène) s'avançant vers lui, lut les vers suivants :

Aux yeux de Paris enchanté

Reçois en ce jour un hommage

Que confirmera d âge en âge

La sévère postérité.

Non, tu n'as pas besoin d'atteindre au noir rivage Pour jouir de l'honneur de l'immortalité,

Voltaire, reçois la couronne ■

Que l'on vient de te présenter :

Il est beau de la mériter,

Quand c'est la France qui la donne !

Une actrice, Mlle Fanier, baisa le buste avec transport et, l'exemple donné, tous ses camarades en firent autant *. Un étranger, jeté au milieu <1<\ cette frénésie, se fût cru, dit Grimm, dans une maison de fous.

Ces émotions étaient un terrible danger pour un homme de l'âge de Voltaire, que ses adorateurs menaçaient d'étouffer sous les roses. Aussi des avis autorisés poussaient-ils le vieillard à s'arraeher le plus tôt possible à cette vie accablante et à s'en retourner à Ferncy ; c'était l'avis de Tronchin, de WaghièreJ de M. Dupuits. Au contraire, Mme Denis se révoltait à l'idée du départ. Parisienne incorrigible, elle regardait comme un supplice la vie qu'elle avait dû mener de longues années à Ferney. De bons amis, comme d'Argental et Thibouville, se plaçant an point de vue des intérêts de la gloire littéraire du poète, le retenaient aussi à Paris.

Voltaire était tiraillé. Éprouvait-il quelque rechute, il parlait de repartir, mais bientôt les séductions de Paris, les flatteries donl il était l'objet, l'engageaient doucement à retarder son voyage, voire même à acheter une maison à Paris.

(1) Charles-Just de Beauvau (1720-1793) s'était distingué au siège de Prague. Il reçut, en 1783, le bâton de maréchal. Il faisait partie de l'Académie française.

(2) Cette scène est reproduite dans une estampe de Gaucher (1782).

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