II. Kl. M )l R A l'A It I S
<( Votre vieux voisin, écrivait Tronchiri à un correspondant anonyme, fait ici un tapage affreux et, malgré d'incroyables fatigues, il se porte bien. Il dit qu'après la Quasimodô, il retournera à Ferney, pour arranger ses affaires et celles de la colonie. Il reviendra ensuite à Paris pour s'y fixer. Il a acheté une maison. J'ai vu bien des fous en ma vie, mais je n'en ai jamais vu de plus fous que lui : il compte vivre au moins cent ans. » (d avril.»
Quand Voltaire sortait à pied dans la rue, il était entouré par le peuple, qui l'appelait l'homme aux Calas.
Le 7 avril, il alla rendre à la Lni/e des neuf sœurs, la visite qu'elle lui avait faite. Les maçons en profitèrent pour l'initiera leurs rites. Ils lui ceignirent le tablier d'Helvétius, que la veuve de ce pjxikfsophe avait donné à la Loge.
Voltaire à l'Académie. — Le 27 avril. Voltaire se transporta au Louvre, à l'Académie. Il y entendit DeliUe lire des fragments de son Poème des Jardins, et ensuite la traduction d'une épître de Pope. Connaissant l'original, il loua fort l'imitation du poète, français. A propos de ce genre de traduction, il s'étendit sur le peu de ressources de notre langue et sur la nécessité de l'enrichi;- en accueillant certaines etpressioijs du langage vulgaire. <( Notre langue est une gueuse fière '; il faul lia faire l'aumône malgré elle. » Pourquoi ne pas appeler tragédien un acteur qui joue les rôles tragiques? Le mot existait de vieille date, mais il n'avait pas le sens d'acteur tragique.
Voltaire exhorta l'Académie à réformer le dictionnaire, il le trouvait aussi insuffisant que sec, « sans élévation, sans philosophie, une honte pour les lettres >>. Il parla d'abondance, avec une chaleur juvénile qui fit grande impression. A la séance du 7 mai, il présenta tout un plan pour une nouvelle édition du dictionnaire « qui devait contenir l'étymologie reconnue du mol et quelquefois l'étymologie probable, la conjugaison des verbes irrégulier< qui sont peu en usage, les diverses acceptions de chaque terme avec le- exemples tirés des auteurs les plus approuvés, toutes les expressions pittoresques et énergiques de Montaigne, d'Amyot, de Charron, etc., qu'il est à souhaiter qu'on fasse revivre. En ne s'appesantissant sur aucun de ces objets, mais en les traitant tous, on peutJTaife un ouvrage aussi agréable que nécessaire, ce serait à la fois une grammaire, une rhétorique, une poétique, sans ambition d'y prétendre. »
Chaque académicien peut se charger d'une lettre de l'alphabet ; F Académie examinera le travail de chacun de ses membres el y fera les changements convenables. »
Voltaire insista pour que l'on se partagecàt immédiatement les vingt-quatre lettres de l'alphabet. Il s'attribua à lui-même la
(1) V plus haut, p. 442.
lettre A. Voulant stimuler le zèle de ses confrères, il prépara un discours développé, qui était une sorte de dissertation de linguistique et de grammaire.
Dernière maladie. — Pour combattre l'accablement et le sommeil, il se noyait de café et se procurait, au prix de sa vie, une veille fiévreuse de dix ou douze heures. Mais la machine surmenée se refusa à tout service et le sommeil ainsi chassé disparut pour ne plus revenir. Il fallut renoncer à la séance de l'Académie, qui devait avoir lieu le 11 mai, et prendre le lit. On hésitait à appeler ïronchin, que Mme Denis n'aimait pas. Le duc de Richelieu, étant venu voir Voltaire dans la soirée, lui parla d'un narcotique dont il faisait usage lui-même avec succès dans ses douleurs de goutte et lui proposa de partager en frère avec lui. Le malade accepta et en prit; mais il n'avait pas la même constitution que le maréchal et il se trouva plus mal après avoir usé de ce remède. On prétend même qu'il en voulut à Richelieu de lui avoir donné une si dangereuse drogue et qu'il l'appelait « frère Gain ». Mais il n'est p'as sûr que' ce dernier mot soit de lui el il est même douteux que ce soit le remède du maréchal qui ait fait du mal au vieillard.
Voltaire était atteint d'une strangurie, qu'un régime sévère rendait supportable, mais dont l'intensité s'accrut d'un excès de fatigue et d'une surexcitation extrême.
Enfin il se décida à recourir aux soins de Tronchin. On a conservé ces billets d'une écriture tremblée qui, sous leur forme spirituelle, sont comme les derniers appels du malade à son médecin.
A M. Tronchin.
« Votre vieux malade a la fièvre. Son corps glorieux * a les jambes fort enflées et parsemées de taches rouges. 11 voulait ce matin se transporter au Temple d'Esculape2 ; il ne le peut. »
Au MÊME.
« Le patient de la rue de Beaune a eu toute la nuit et a encore des convulsions d'une toux violente. Il a vomi trois lois du sang. Il demande pardon de donner tant tant de peine pour un cadavre. »
(1) Un corps glorieux: expression empruntée au langage théologique, dans lequel ces mots désignent un corps affranchi des nécessités de la vie animale, le corps des bienheureux dans la vie future. Voltaire veut dire que les fonctions naturelles de son organisme ont cessé.
(2) C'est-à-dire au domicile de Tronchin, qui habitait au Palais Royal,
LE RETQtWR \ PARIS 965
Fac-similé de l'écriture de Voltaire âgé.
(Billet de recommandation pour son secrétaire Wagnière, adressa
à M. de Vaines, 4 mai 1778.)
Grâce aux soins de Tronchin, les effets de l'opium se dissipèrent, mais il restait une inquiétante faiblesse, qui allait croissant, le malade se refusant presque à toute nourriture.
C'est dans cet état que Voltaire apprit que le conseil du roi venait de réviser le procès de Lally. On >ait (1) que le défenseur des Calas s'était donné autrefois la lâche de réhabiliter la mémoire de l'ancien gouverneur des Indes, injustement condamné
(1) V. plus haut, p. 777
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et dont la condamnation et le supplice remontaient à plus de quinze ans. Le malade, qui venait de passer des journées entières sans parole et presque sans aucun signe de sensibilité, se redressa pour dicter les lignes suivantes à l'adresse du fils de Lally x .
« Le mourant ressuscite en apprenant cette grande nouvelle. 11 embrasse bien tendrement M. de Lally, il voit que le roi est le défenseur de la justice : il mourra content. »
Ce billet, daté du 26 mai, est le dernier qu'il ait dicté.
Mort de Voltaire. — Voltaire mourut le 30 mai- sur les 11 heures du soir. L'abbé Mignot, son neveu, alla chercher, pour confesser le moribond l'abbé Gaultier. Celui-ci se rendit rue de Beaune, accompagné du curé de Saint-Sulpice. Les deux prêtres s'approchèrent du malade, mais ils ne purent obtenir • le lui que des paroles incohérentes. C'est du moins ce que porte la relation de l'abbé Gaultier. D'après Grimm, La Harpe et d'Alembert, il aurait répondu aux exhortations des prêtres : « Laissez-moi mourir en paix ! »
L'abbé Gaultier témoigne que Voltaire mourut trois heures après qu'il t'eut quille. Il regrette de n'avoir pas prévu un dénouement si rapide, et de ne pas être resté auprès du malade pour lui prêter jusqu'au bout les secours de son ministère. Comment se passèrent les trois dernières heures de la vie du grand incrédule? Ce point est obscur. Les amis de Voltaire ont représenté sa mort comme une fin paisible el sans secousse. Ses adversaires, au contraire, ont entouré son agonie de détails affreux. Les deux partis avaient un égal intérêt à soutenir leurs thèses contradictoires. Les philosophes ne pouvaient dire ni laisser dire que Voltaire eût par ses paroles ou son attitude démenti ses écrits et sa vie passée. De leur côté, les croyants se refusaient à admettre que l'auteur de tant de libelles impies, ait pu sans appréhensions et sans remords entrer dans l'éternité. Les récits pénibles que l'on a fait courir et dont le premier se trouve dans la Gazette de Cologne du 7 juillet 1778 (cinq semaines après l'événement par conséquent) sont anonymes et ne s'appuient sur aucune autorité précise. Ils ne peuvent donc être reçus avec confiance et paraissent entachés d'esprit de dénigrement.
Le seul témoignage que l'on puisse invoquer est celui de Tronchin qui, dans une lettre célèbre au pasteur Bossart, écrit certaines paroles assez graves '. Il est vrai que Tronchin est mal-
(1) « Si mes principes, mon bon ami, avaient eu besoin que j'en serrasse le nœud, l'homme que j'ai vu dépérir, agoniser et mourir sous mes yeux, en aurait fait un nœud gordien et, en comparant la mort d'un
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disposé pour son malade et pour son entourage et que ses paroles visent moins les dernières heures de l'agonie du moribond, que les angoisses des jours précédents; mais le témoignage de Tionchin ne saurait èlrc négligé et il s'en faut qu'il représente la mort de son client comme tranquille et douce.
La sépulture. — La question de la sépulture, qui avait tant préoccupé Voltaire, se trouva posée. Le clergé refusait l'inhumation en terre sainte. Le curé de Saint-Sulpice ne s'opposait pas d'ailleurs à ce que la dépouille du philosophe fût transportée sans cérémonie à Ferncy. Le corps hâtivement embaumé, mais non mis en bière, fut installé, revêtu d'une robe de chambre-, dans un carrosse à six chevaux, où monta un domestique de confiance. Vn autre carrosse suivait, où se trouvait M. d'Horuoy (1) avec deux cousins.
L'abbé Mignol avait pris les devants et descendait le 31 mai, vers 7 heures du soir, au monastère de Sccllières (2), dont il étail abbé commendataire. 11 expliqua les circonstances au prieur. Il ne pouvait songer à emporter le corps de son oncle jusqu'à Ferney, où il craignait l'intransigeance de l'évèque d'Annecy, et d'ailleurs l'état du corps ne permettait pas un si long voyage. 11 fut donc décidé qu'au moins provisoirement la dépouille de Vol ta ire serait ensevelie à Scellières.
Les honneurs religieux furent rendus avec dignité., Plusieurs messes basses furent célébrées, suivies d'un service plus solennel.- Les cendres de Voltaire reposèrent à Scellières jusqu'au 9 mai 1791.
homme de bien, qui n'est que la fin d'un beau jour, à celle de Voltaire, j'aurais vu bien sensiblement la différence qu'il y a entre un beau jour et une tempêté, entre la sérénité de l'âme d'un sage qui cesse de vivre et le tourment affreux de celui pour qui la mort est le roi des épouvantements... »
Parlant plus loin des drogues que Voltaire avait absorbées pour se soutenir dans son dernier effort de travail en vue de la séance de l'Académie, Tronchin ajoute : « Ii a fait toutes les folies qui ont hâté sa mort et qui l'ont jeté dans l'état de désespoir et de démence le plus affreux. Je ne me te rappelle pas sans horreur. Dès qu'il vit que tout ce qu'il avait fait pour augmenter ses forces, avait produit un effet tout contraire, la mort fut toujours devant ses yeux. Dès ce moment la rage s'est emparée de son âme. Rappelez-vous les fureurs d'Oreste : Furiis agitatus obiit... « Cité par Desnoireterres, VIII, p. 364.
(1 } M. d'Hornoy, petit neveu de Voltaire (V. p. 908, n. 1). — L'abbé Mignof était frère de Mme Denis (V. p. 510, n. 1).
(il Scellières est situé en Champagne, dans le département de l'Aube, à 2 kilomètres de Romilly-sui-Seme.
En-tète tiré de la Henriade, édition de 1730.