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APRÈS LA MORT DE VOLTAIRE

Le duc de Nivernais, qui avait cuire ses mains les lettres à Thiériot, refusait de les produire, sous prétexte que la plupart n'étaient pas intéressantes et il ajoutait : « Quelques-unes sont importantes, mais elles contiennent des choses de telle nature qu'il vaut mieux les jeter au feu que de les publier. » Le duc de Choiseul repoussait toute communication de cette nature. Il en fui de même de Mme Necker et des Tronchin.

Devant tant de difficultés, Panckoucke se désista et passa la main à Beaumarchais, l'homme de toutes les audaces. Celui-ci ne recula devant aucune dépense. 11 acquit dans les Vosges trois papeteries, qui devaient, fournir la matière à quinze presses expédiées de Paris et de Londres. Il se procura à grands frais des caractères et choisit un prote très intelligent et très compétent, Dccroix. 11 chercha on dehors de France un abri sur, où ses presses pussent fonctionner en liberté; ce fut à quelque distance de Strasbourg, le fort de Kehl, que le margrave de Bade mit à sa disposition avec une complaisance qui n'était pas sans habileté, car le grand nombre des ouvriers, attirés par l'entreprise, enrichissait le pays. La plus grosse difticulté devait être de faire repasser le Rhin aux exemplaires une fois tirés.

Le prospectus parut en janvier 1781; il eut pour résultat de donner l'alerte au clergé et d'attirer tout un déchaînement contre l'ouvrage.

Mais le clergé, chose piquante, ne fut pas le seul à s'alarmer. Frédéric II, qui, encore en 1780, appelait de ses vœux une publication si salutaire, finit par être informé que certaines pages de Voltaire n'étaient pas de nature à tlatter son amour-propre royal. Il s'agit des Mémoires pour servir à la vie de Voltaire, écrits en 1759 sous l'impression de la rupture du philosophe avec son hôte île Berlin. Après la mort de Voltaire, deux copies se retrouvèrent dans ses papiers. Mme Denis, qui n'avait pas oublié les avanies dé Francfort, s'empressa de communiquer l'une de ces copies a Beaumarchais et celui-ci ne manquait pas d'allécher La ouriosité par l'annonce de révélations indiscrètes. Il en faisait des lectures, jusque chez le duc de Choiseul.

Le ministre des affaires étrangères, M. de Vergennes, craignant quelque incident diplomatique, s'opposa à la publication. Beaumarchais semble d'abord avoir tenu compte de l'interdiction. Sa fusion des Mémoires avec les Commentaires historiques dans l'édition de Kehl en fait foi ; mais il y a des papiers qui reviennent toujours sur l'eau. Ce fut le cas pour les Mémoires qui, en 1784, circulaient clandestinement à Paris.

Le ministre de Prusse, baron de Gollz, s'efforça de racheter bus les exemplaires; mais il en resta dans la circulation et dans le dernier volume de l'édition in-8'\ les éditeurs de Kehl se décidèrent à faire paraître les Mémoires à la. suite de la Vie de I rjljaire par Condorcet.

L'impératrice de Russie ne fut pas non plus sans inquiétude. Toute fervente admiratrice qu'elle fût de Voltaire, elle exigea un exemplaire interfolié, où elle pût, de sa main même, indiquer les parties de la correspondance qu'elle neToulait pas laisser passer. D'autre part, le clergé fil campagne contre l'édition, qu'un arrêt du Conseil supprimait en 1785.

Les exemplaires étaient en sûreté à Kehl, mais il n'était pas aisé de faire passer clandestinement en France des milliers de volumes, d'autant que défense avait été intimée aux journalistes d'annoncer l'édition et même d'y faire allusion.

L'affaire fut donc très épineuse, et au point de \ ue commercial, assez onéreuse pour l'éditeur. Il avait fait tirer à quinze mille exemplaires. Les souscriptions s'élevèrent tout au plus à deuv mille. Tout compte fait, Beaumarchais perdit là plus d'un million.

L'édition de Kehl, après avoir été discréditée avec injustice, est considérée comme l'édition des bibliophiles. L'édition Beuchot est celle des érudils.

Pendant la Révolution. —Onze ans après la mort de Voltaire, la Révolution éclatait. Bien qu'un tel événement dépassé de beaucoup les proportions d'un seul homme, il n'est pas douteux que Voltaire n'ait puissamment contribué à créer l'état d'esprit dont est sortie la Révolution. Les hommes de l'Assemblée nationale ne s'y trompèrent pas. Ils décrétèrent des honneurs publics pour Voltaire comme pour J.-J. Rousseau.

D'ailleurs, certaines parties de ses œuvres avaient le don de faire tressaillir le public : c'étaient ses tragédies républicaines, Brutus, la Mort de César.

La représentation de Brutus qui eut lieu à Paris, le 17 novembre 171)0, fut un véritable événement. Le publip, très excité, découvrait à chaque instant des allusions, qu'il soulignait de ses applaudissements.

Lorsque Brutus s'écrie :

« Dieux, donnez-moi la mort plutôt que l'esclavage, »

toute la salle retentit de bravos, tous les chapeaux furent en l'air. Un autre vers se terminait par ces mots :

« ... Libre encore et sans roi. »

Des applaudissements éclatèrent, auxquels répondit le cri de Vive le roi! Puis, sur l'observation que ce cri était inconstitutionnel, on lui substitua le triple cri : Vive la nation,*la loi et le roi ! et Vive la liberté ! « 11 faut que Brutus soit représenté dans les provinces, s'écriaient les patriotes, que ce spectacle soit regardé comme un.' des fêtes de la liberté, jusqu'à ce que lyons it.s pièces vraiment nationales... Comme une pareille représentation ferait passer dans toutes 1rs âme- le saint amour de la liberté ! »

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