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CHAPITRE VIII Après la mort de Voltaire

Pour prévenir les conflits entre les deux partis qui menaçaient de se déchaîner l'un contre l'autre, le gouvernement im-

posa le silence sur le nom de Voltaire. Défense à la presse de parler de lui en bien ou en mal, défense aux comédiens de jouer ses pièces, défense aux régents des collèges de faire apprendre doses vers aux écoliers.

L'Académie française, dont l'usage constant était de faire célébrer un service solennel pour chacun de ses membres décèdes, s'adressa aux Cordeliers, qui répondirent qu'ils avaient reçu défense. L'Académie décida qu'aucun service n'aurait lieu avant que celui de Voltaire n'eût été célébré. On s'obstina de part et d'autre et ce fut la (in de cet usage.

Pour donner une leçon au clergé de Paris, Frédéric 11, à l'instigation de d'Alembert, lit chanter une messe solennelle dans l'église catholique de Berlin.

Cependant l'Académie française proposait l'éloge de Voltaire comme sujet du prix de poésie. Ce fut une sorte de petit complot. L'idée fut lancée par d'Alembert, un jour où il n'y avait que douze académiciens présents, tous du parti philosophique (3 août). Ils gardèrent le secret jusqu'à la séance publique du 25 août. Le prix, dont La valeur ordinaire avait été plus que doublée par la générosité de d'Alembert, fut remporté par Murville, mais la première place revint à un dithyrambe anonyme. L'auteur en était La Harpe, qui n'avait pas le droit de concourir, étant connue académicien un des juges du concours, mais qui avait tenu à rendre cet hommage à son maître.

Frédéric II faisait lire, dès le 26 novembre 1778, dans son aca-

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demie de Berlin un éloge de Voltaire, qu'il avait composé luimême, moitié dans les camps, moitié dans les quartiers d'hiver. En l'adressant à l'Académie française, il s'ercUsai't de sou langage. « Le moyen de parler velche en Bohème?... J'ai l'ait ce que j'ai pu; l'ouvragé n'est pas digne de celui qu'il doit célébrer ; toutefois j'ai profité de la liberté de la plume pour faire déclamer en public à Berlin, ce qu'à Paris on esc à peine se dire à l'oreille ; voilà en quoi consiste tout le mérite de cet ouvrage. » Cette déclaration indique assez la tendance de l'éloge.

Le fauteuil de Voltaire à l'Académie échut à Ducis, auteur d'Humlet et d'Ulysse chez Admète, qui tut élu le 28 décembre 1778. On attendait avec impatience l'éloge du prédécesseur. Quand Ducis lut sou discours, on soupçonna son ami, l'académicien Thomas, d'y avoir mis la main. Grimai prétend que ses voisins; répétaient tout bas : Optime, Thomas, optime !

L'abbé de Radonvilliers, étant directeur, se trouvait investi du rôle dii'licile de louer Voltaire, sans blesser les uns par ses réticences, les autres par ses coucessionsL. Sun discours, lu d'une voix, faible, fut couvert par le bruit des conversations et des murmures. A la lecture, il frappe plutôt par sa modération, sa lu mue grâce. Sauf une restriction, certes justifiée, au point de vue moral, c'est un éloge constant de cet écrivain, qui « tenait dans le siècle de Louis XV la place des beaux génies qui ont illustré le siècle de Louis XIV ».

Testament de Voltaire. — Par sou testament, daté du 30 septembre 1776, Voltaire avait institué Mme Denis son héritière universelle J. Celle-ci se bâta de se débarrasser du domaine de Fernéy, qui lui était insupportable et qu'elle vendit au marquis de Villette '-. Elle congédia du même. coup Wagnière, qui lui était antipathique.

Llle avait bien déclaré à Mme du Dcffand qu'elle était résolue à ne point se défaire des livres de son oncle ; mais elle dut céder aux. instances de l'impératrice Catherine II, qui négocia avec elle par l'intermédiaire de Grimm.

La bibliothèque de Voltaire consista il eu 6.210 volumes.

Voltaire n'était pas bibliophile. Ses livres n'étaient pas pour lui un luxe, mais des instruments de travail, qu'il maniait et remaniait avec un sans gène impitoyable. Il aimait à détacher d'un livre une dizaine de pages-, celles qui lui paraissaient valoir

(1) Il léguait à son neveu l'abbé Mignut ut à son petit neveu d'Horlioy cent mille francs. A son secrétaire Wagnière, il laissait huit mille

j Mme Wagnière ses pelisses, ses habits -de velours et ses vestes de brocart ; a chaque domestique une année de ses gages, aux pauvres de la paroisse trois cents livres, « s'il y a des pauvres », ajoutait-il eu homme qui sait ce qu'il a l'ait pour qu'il n'y en eût plus.

(2) Pour deux cent trente mille livres.

la peine d'être lues, il les séparait du reste, les faisait cartonner ensemble et laissait avec mépris le fatras1.

Les livres de la bibliothèque de Voltaire sont couverts d'annotations, fort courtes, mais décisives, autant que vives, souvent une exclamation, un gros mot à l'adresse de l'auteur malencontreux. A.ux livres s'ajoutent beaucoup de manuscrits, dont un sottisier, entièrement de la main de Voltaire, d'une, verve qui défie toute publication.

Catherine 11 écrivit de sa propre main la lettre suivante :

« Pour Mme Denis, nièce d'un grand homme qui m'aimait beaucoup.

« Je viens d'apprendre, madame, que vous consentez à remettre entre mes mains le dépôt précieux que M. votre oncle a laissé, cette bibliothèque que les âmes sensibles ne verront jamais sans se souvenir que ce grand homme sut inspirer aux humains cette bienveillance universelle que tous ses écrits, même ceux de pur agrément, respirent, parce que son âme en était profondément pénétrée. Personne avant lui n'écrivait comme lui ; à la race future il servira d'exemple et d'éeuoil. il faudra unir le génie et la philosophie aux connaissances et à l'agrément, en \\n mot être M. de Voltaire, pour l'égaler. Si j'ai partagé avecMoute l'Europe vos regrets, madame, sur la perte de cet homme incomparable, vous vous êtes mise en droit de participer à la reconnaissance que je dois à ses écrits. Je suis sans doute très sensible à l'estime et à la confiance que vous me marquez ; il m'est bien flatteur de voir qu'elles sont héréditaires dans votre famille. La noblesse de vos procédés vous est caution de mes sentiments à votre égard. J'ai chargé M. de Grimm de vous en remettre quelques faibles témoignages, dont je vous prie de faire usage. »

Catherine.

Le montant de l'achat fut fixé au chiffre de 135.000 livres par l'impératrice elle-même, qui joignit à celte somme l'envoi de sou portrait dans une boite d'or entourée de diamants, et des pelleteries d'un grand prix.

Catherine 11 fit venir Wagnière à Saint-Pétersbourg, pour ranger la bibliothèque de son maître dans l'ordre où elle était à Ferney. Lorsque l'installation fut terminée, l'impératrice

(i) Il appliquait ainsi- pour lui-même ce qu'il avait dit des Muses dans le Temple du Goût : « On nous fit voir ensuite la bibliothèque de ce palais enchanté : elle n'était pas ample... Presque tous les livres sont corrigés et retranchés de la main des Muses. On y voit, entre autres, l'ouvrage de Rabelais réduit à un demi-quart. Marot... n'a plus que huit ou dix feuillets. Voiture et Sarrazin n'ont pas à eux deux plus de soixante pages. » (V. p. 184.)

Statue de Voltaire par Houdon, conservée au foyer de la Comédie-Française.

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voulut voir comment toute chose était ordonnée. F.lle s'inclina profondément- devant l'image de Voltaire. « Monsieur, dit-elle à Wagnière, voilà l'homme à qui je dois tout ce que je sais cl tout ce que je suis. »

Peu de temps après la mort de sou oncle, Mme Denis épousail M. Duvivier, qui avait été commissaire des guerres et qui avait l'ail assez bien sa fortune. Il portail trente ans de moins i|ue Mme Denis. Ce mariage disproportionné provoqua non seulement bien des lazzis dans le public, mais la colère et l'indigrwlion île l'Académie, qui voulut y voir comme un outrage aux mânes du grand homme.

La conséquence de ce déchaînement fut que Mme Denis ne se soucia pas d'otïrir à l'Académie la belle statue de Voltaire par Houdon et qu'elle en fil bénélicier la Comédie-Française. Peutêtre, comme le fait remarquer Grimm, Houdon eût-il conçu un peu différemment son œuvre, s'il l'avait destinée à un théâtre el non à une compagnie grave comme l'Académie.

Lé marquis de Villette, qui avait acquis le domaine de Ferney, y installa eu quelque manière le culte de Voltaire. Il donna ordre que la chambre du patriarche lut conservée telle qu'elle était de son vivant. Il y fit mettre en place d'honneur le vase qui contenait le cœur du philosophe ». Lue inscription s" lisait sur la porte :

« Son esprit est partout et son cœur est ici. »

Plus lard, ce sera Villette qui prendra l'initiative 'de proposer le transfert des restes de Voltaire à l'église Sainte-Geneviève et ce sera lui aussi qui, le premier, donnera le nom de Voltaire au quai des Théatins, sur lequel se trouvait son hôtel, où le patriarche de Ferney rendit le dernier soupir.

Publication des Œuvres de Voltaire. — La publication des oeuvres de Voltaire fut entreprise par le libraire Panckouckè, qui était allé voir l'auteur à Ferney avec sa su'ur, Mme Suard. Dès la (in de septembre 1778, Mme Denis faisait remet Ire à l'éditeur deux caisses de papiers cl de manuscrits. La question se posait de savoir si les éditeurs devaient publier avec ou sans choix les œuvres du philosophe.

Pour la correspondance, des difficultés surgirent tout de suite. Beaucoup de détenteurs des lettres de Voltaire hésitaient à s'en dessaisir par crainte de se compromettre.

Il) Dans la nuit du 30 au 31 mai, quand on procéda à l'embaumement du corps de Voltaire, on retira le cœur, que le marquis de Villette prît en sa possession el qu'il garda maigre une démarche postérieure de la l'amille tendant à le réclamer. Le chirurgien qui lit l'opération, ouvrit le crâne et, plein d'étonnement et d'admiration devant l'énorme développement du cerveau, il demanda et obtint la permission de garder le cervelet, pour conserver quelques restes d'un si grand homme

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