‹ Œuvres choisiesChapitre 19 sur 199 · M. D C C. XIX · texte numérisé non relu

M. D C C. XIX

uivee jî^robaiion , & Piw'dege dti Rvy.

Titre de la première édition d'Œdipe.

OEDIl'K

Un seul homme?

JOCASTE

Ce roi, plus grand que sa forlune, 915 Dédaignait comme vous une pompe importune ; On ne voyait jamais marcher devant son char D'un bataillon nombreux le fastueux rempart; Au milieu des sujets soumis à sa puissance, Comme il était sans crainte, il marchait sans défense ; 920 Par l'amour de son peuple il se croyait gardé l.

ŒDIPE

O héros ! par le ciel aux mortels acv»rdé, Des véritables rois exemple auguste et rare ! Œdipe a-t-il sur toi porté sa main barbare? Dépeignez-moi du moins ce prince malheureux. 925

JOCASTE

Puisque vous rappelez un souvenir fâcheux,

Malgré le froid des ans, dans sa mâle vieillesse,

Ses yeux brillaient encor du feu de la jeunesse ;

Son front cicatrisé sous ses cheveux blanchis

Imprimait le respect aux mortels interdits; 930

Et si j'ose, seigneur, dire ce que j'en pense,

Laïus eut avec vous assez de ressemblance ;

Et je m'applaudissais de retrouver en vous,

Ainsi que les verdis, les traits de mon époux2.

Seigneur, qu'a ce discours qui doive vous surprendre? 935

ŒDIPE

J'entrevois des malheurs'que je ne puis comprendre : Te crains que par les dieux le pontife inspiré Sur mes destins affreux ne soit trop éclairé.

JOCASTH

Ce! organe des dieux est-il donc infaillible? 940,

Moi, j'aurais massacré!... Dieux! serait-il possible?

(1) V. plus loin, pp. 35-36, ce que nous disons des vers philosophiques d'Œdipe.

(2) L'auteur insiste beaucoup sur un mot que Sophocle avait jeté comme en passant « ses traits n'étaient pas très différents des tiens. »

OËDiPË 81

Un ministère saint les attache aux autels ;

Ils approchent des dieux, mais ils sont des mortels.

Pensez-vous qu'en effet au gré de leur demande

Du vol de leurs oiseaux la vérité dépende?

Que sous un fer sacré des taureaux gémissants 945

Dévoilent l'avenir à leurs regards perçants.

Et que de leurs festons ces victimes ornées

Des humains dans leurs flancs portent les destinées ?

Non, non : chercher ainsi l'obscure "Vérité,

C'est usurper les droits de la divinité. 950

Nos prêtres ne sont point ce qu'un vain peuple pense,

Noire crédulité fait toute leur science *.

OED1PE

Ah dieux! s'il était vrai, quel serait mon bonheur!

JOCASTF.

Seigneur, il est trop vrai; croyez-en ma douleur.

Gomme vous autrefois pour2 eux préoccupée, 955

Hélas ! pour mon malheur je suis bien détrompée.

Et le ciel me punit d'avoir trop écouté

D'un oracle imposteur la fausse obscurité.

Il m'en coûta mon fils. Oracles que j'abhorre !

Sans vos ordres, sans vous, mon fils vivrait encore. 960

ŒDIPE

Votre fils! par quel coup l'avez-vous donc perdu? Quel oracle sur vous les dieux ont-ils rendu?

JOCASTE

Apprenez, apprenez, dans ce péril extrême,

Ce que j'aurais voulu me cacher à moi-même ;

Et d'un oracle faux ne vous alarmez plus. 965

Seigneur, vous le savez, j'eus un fils de Laïus.

Sur le sort de mon fils ma tendresse inquiète,

Consulta de nos dieux la fameuse interprète.

Quelle fureur, hélas! de vouloir arracher

(i) Dans Sophocle, Jooaste se contente <ie dire : « Sache qu'il n'est point de mortel qui possède l'art de la divination. » V. pp. S6 et 37. (2) V. Notes gramm., p. 989, VII.

Des secrets que le sort a voulu nous cacher ! 970

Mais enfin j'étais mère, et pleine de faiblesse;

Je me jetai craintive aux pieds de la prêtresse :

Voici ses propres mots, j'ai dû les retenir :

Pardonnez si je tremble à ce seul souvenir.

« Ton fils tuera son père, et ce fils sacrilège, 975

Inceste et parricide... ! » 0 dieux! achèverai-je • ?

ŒDIPE

Eh bien ! madame?

JOCASTE

Enfin, seigneur, on me prédit Que mon fils, que ce monstre entrerait dans mon lit; Que je le recevrais, moi, seigneur, moi sa mère, Dégouttant dans mes bras du meurtre de son père ; 980 Et que, tous deux unis par ces liens qffreux, Je donnerais des fils à mon fils malheureux. Vous vous troublez, seigneur, à ce récit funeste; Vous craignez de mentendre et d'écouter le reste.

OEDIPE

Ah ! madame, achevez : dites, que fîtes-vous 985

De cet enfant, l'objet du céleste courroux?

JOCASTE

Je crus les dieux, seigneur; et, saintement cruelle,

J'étouffai pour mon fils mon amour 2 maternelle.

En vain de cette amour l'impérieuse voix

S'opposait à nos dieux, et condamnait leurs lois ; 990

Il fallut dérober cette tendre victime

Au fatal ascendant qui l'entraînait au crime,

Et, pensant triompher des horreurs de son sort,

J'ordonnai par pitié qu'on lui donnât la mort.

0 pitié criminelle autant que malheureuse ! 995

O d'un oracle faux obscurité trompeuse !

Quel fruit me revient-il de mes barbares soins?

Mon malheureux époux n'en expira pas moins;

(1) Voltaire dramatise cette partie du récit, un peu sèche dans le grec. D'ailleurs, chez Sophocle, c'est Œdipe qui raconte qu'un oracle lui a prédit qu'il épouserait sa mère.

(2> Amour. V. Notes trramm.. p. 982, II, t.

D^ns le cours triomphant de ses destins prospères

Il fut assassiné par des mains étrangères : 1000

Ce ne fut point son fils qui lui porta ces coups ;

Et j'ai perdu mon fils sans sauver mon époux!

Que cet exemple affreux puisse au moins vous instruire.

Bannissez cet effroi qu'un prêtre vous inspire ;

Profitez de ma faute, et calmez vos esprits. 1005

OEDIPE

Après le grand secret que vous m'avez appris, Il est juste à mon tour que ma reconnaissance Fasse de mes destins l'horrible confidence. Lorsque vous aurez su, par ce triste entretien, Le rapport effrayant de votre sort au mien, 1010

Peut-être, ainsi que moi, frémirez-vous de crainte. Le destin m'a fait naître au trône de Gorinthe : Cependant, de Gorinthe et du trône éloigné, Je vois avec horreur les lieux où je suis né. Un jour (ce jour affreux, présent à ma pensée, 1015

Jette encor la terreur dans mon âme glacée), Pour la première fois, par un "don solennel, Mes mains jeunes encore enrichissaient l'autel : Du temple tout à coup les combles s'entr'ouvrirent; 1020 De traits affreux de sang les marbres se couvrirent; De l'autel ébranlé par de longs tremblements Une invisible main repoussait mes présents ; Et les vents, au milieu de la foudre éclatante, Portèrent jusqu'à moi cette voix effrayante * : « Ne viens plus des lieux saints souiller la pureté; 1025 Du nombre des vivants les dieux t'ont rejeté; Ils ne reçoivent point tes offrandes impies; Va. porter tes présents. aux autels des Furies ; Conjure leurs serpents prêts à te déchirer; Va, ce sont là les dieux que tu dois implorer. » 1030

Tandis qu'à la frayeur j'abandonnais mon âme, Cette voix m'annonça, le croiriez-vous, madame?

(1) Ici encore, Voltaire, pour suivre le goût de son temps, s écarte beaucoup de la simplicité du récit grec.

Voltaire. 2

Tout l'assemblage affreux des forfaits inouïs

Dont le ciel autrefois menaça votre fils,

Me dit que je serais l'assassin de mon père. 1035

JOCASTE

Ah dieux !

OEDIPE

Que je serais le mari de ma mère.

JOCASTE

Où suis-je? Quel démon, eu unissant nos cœurs,

Cher prince, a pu dans1 nous rassembler tant d'horreurs?

(JEDIPE

11 n'est pas cncor temps de répandre dos larmes;

Vous apprendrez bientôt d'autres sujets d'alarmes. 1040

Écoutez-moi, madame, et vous allez trembler.

Du sein de ma patrie il fallut m'exiler. Je craignis que ma main, malgré moi criminelle, Aux destins ennemis ne fût un jour fidèle ; Et, suspect à moi-même, à moi-même odieux, -1045

Ma vertu n'osa point lutter contre les dieux. Je m'arrachai des bras d'une mère éploréc ; Je partis, je courus de contrée en contrée ; Je déguisai partout ma naissance et mon nom : Un ami, de mes pas fut le seul compagnon. 1050

Dans plus d'une aventure, en ce fatal voyage, Le dieu qui me guidait seconda mon courage : Heureux si j'avais pu, dans l'un de ces combats, Prévenir mon destin par un noble trépas! Mais je suis réservé sans doute au parricide. iOno

Enfin je me souviens qu'aux clinmps de la Phocide (Et je ne conçois pas par quel encbantement J'oubliais jusqu'ici ce grand événement ; La main des dieux sur moi si longtemps suspendue Semble ùter le bandeau qu'ils mettaient sur ma vue), 1000 Dans un chemin étroit je trouvai deux guerriers Sur un char éclatant que traînaient deux coursiers;

(I) V. Notes gramm., p. 9«S, VIII, 4°.

ŒDIPE " K5

11 fallut disputer, dans cet étroit passage,

Des vains honneurs du pas le frivole avantage *.

J'étais jeune et superbe, et nourri dans un rang 1065

Où l'on puisa toujours l'orgueil avec le sang.

Inconnu, dans le sein d'une terre étrangère,

Je me croyais encore au trône de mon père,

£t tous ceux qu'à mes yeux le sort venait offrir

Me semblaient mes sujets, et faits pour m'obéir : 1070

Je marche donc vers eux, et ma main furieuse

Arrête des coursiers la fougue impétueuse;

Loin du char à l'instant ces guerriers élancés

Avec fureur sur moi fondent à coups pressés.

La victoire entre nous ne fut point incertaine : 1075

Dieux puissants, je ne sais si c'est faveur ou haine,

Mais sans doute pour moi contre eux vous combattiez ;

Et l'un et l'autre enfin tombèrent à mes pieds.

L'un d'eux, il m'en souvient, déjà glacé par l'âge,

Coucbé sur la poussière, observait mon visage ; 1080

11 me tendit les bras, il voulut me parler ;

De ses yeux expirants, je vis des pleurs couler 2 :

Moi-même en le perçant, je sentis dans mon âme,

Tout vainqueur que j'étais... Vous frémissez, madame.

JOCASTE

Seigneur, voici Phorbas, on le conduit ici. 1085

ŒDIPE

Hélas! mon doute affreux va donc être éclairci!

Les vers philosophiques d' >< Œdipe ». — Un des principaux caractères de cette pièce est l'abondance des traits dits « philosophiques », où se marque un esprit frondeur soit contre la royauté, soit contre les prêtres. Philoctète, rappelant ce qu'il doit à Hercule, prononce le vers fanieux :

« L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux » (I, i.)

^l) Dans Sophocle, Œdipe n'est pas si philosophe. Il raconte comme une- rhose toute naturelle la colère dont il s'est senti animé contre le vieillard et ses serviteurs, qui voulaient le forcer à s'écarter du char. Bien entendu, Sophocle n'avait rien dit de tel.

36 \OLTAIRE

et il ajoute :

« Qu'eussé-je été sans lui ? Rien que le fils d'un roi, Rien qu'un prince vulgaire.. » (I, i.)

Corneille avait écrit, en 1659 :

« Un peuple est trop heureux quand il meurt pour son roi. »

Voltaire répond, en affirmant que c'est au roi de mourir pour son peuple :

" Mourir pour son pays est le devoir d'un roi. » (II, iv.)

Il estime qu'un roi n'a que faire de s'entourer d'une garde nom breuse. Jocaste loue la simplicité de Laïus, qui sortait sans escorte :

« Comme il était s.ans crainte, il sortait sans défense; Par l'amour de son peuple il se croyait gardé. » (IV, 1.)

Œdipe plaint le sort des rois, obligés de punir, quelquefois en aveugles :

« Nécessité cruelle attachée à l'empire ! Dans le cœur des humains les rois ne peuvent lire; Souvent sur l'innocence ils font tomber leurs coups, Et nous sommes, Araspe, injustes malgré nous. » (II, v.)

Enfin, les rois les plus justes sont exposés aux pires ingratitudes de la part de leurs sujets :

« Tant qu'ils sont sur la terre, on respecte leurs lois: On porte jusqu'aux cieux leur justice suprême; Adorés de leur peuple, ils sont des dieux eux-même ', Mais après leur trépas, que sont-ils à vos yeux? Vous éteignez l'encens que vous brûliez pour eux. » (1, m)

Cette allusion à la réaction qui se produisit à la mort de Louis XIV. saisit les contemporains. Mais on remarque surtout les vers lancés contre les prêtres. C'est Araspe disant à la fin du second acte : « Ces dieux dont le pontife a promis le secours, Dans leurs temples, seigneur, n'habitent pas toujours. On ne voit point leur bras si prodigue en miracles : Ces antres, ces trépieds, qui rendent leurs oracles, Ces organes d'airain que nos mains ont formés, Toujours d'un souffle pur ne sont pas animés. Ne nous endormons point sur la foi de leurs prêtres; ■ Au pied du sanctuaire il est souvent des traîtres... Ne nous fions qu'à nous; voyons tout par nos yeux: Ce sont là nos trépieds, nos oracles, nos dieux. » (II, v.)

C'est encore le mot impertinent de Philoctète :

« Entre un pontife et vous je ne balance pas.

Un prêtre, quel qu'il soit, quelque dieu qui l'inspire.

Doit prier pour ses rois, et non point les maudire. » (III, iv.)

Philoctète, en pareille matière, fait la leçon à Œdipe :

« Si vous n'aviez, seigneur, à craindre que des rois, Philoctète avec vous combattrait sous vos lois;

(1) V. Notes gramm , p. 984, III, 8"

ŒDIPE

Mais un prêtre est ici d'autant plus redoutable Qu'il vous perce à nos yeux par un Irait respectable.

On reconnaît « le fer sacré » de Tartuffe:

« Fortement appuyé sur des oracles vains, Un pontife est souvent terrible aux souverains. Et dans son zèle aveugle, un peuple opiniâtre, De ses liens sacrés imbécile idolâtre, Foulant par piété les plus saintes des lois. Croit honorer les dieux en trahissant ses rois.

(III, v.)

On a surtout retenu les deux vers de Jocasle

« Nos prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense, Notre crédulité fait toute leur science. » (IV, i.)

Deux anecdotes sur •< Œdipe ». — On dit que le père de Voltaire assistait, caché dans un coin de la salle, à une des premières représentations d'Œdipe et que. partagé entre sa joie et ses anciennes rancunes, il ne cessait de murmurer : « Ah ! le coquin ! Ah : le coquin ! >■ Ce trait a été rapporté par Bernardin de Saint-Pierre, qui l'avait souvent entendu conter à J.-J. Rousseau.

Voltaire a raconté' lui même l'espièglerie qu'il se permit vis à-vis de son œuvre. Quand le grand prêtre entra solennellement sur la scène, on vit un jeune hom ne qui portait la queue du pontife en prenant un air fort comique. La maréchale de Villars, apercevant de sa loge ce manège, crut à une cabale et demanda quel était ce jeune homme. Quand on lui répondit que c'était l'auteur, le contraste entre tant d'étourderie et un talent si remarquable stupélia la maréchale. Elle voulut le connaître et lui fit le plus charmant accueil.

La dédicace d' « Œdipe ». — La pièce fut dédiée à la duchesse d'Orléans, mère du Régent. Sans paraître trop en vouloir à celui-ci, qui l'avait tenu un an à la Bastille, Arouet lui avait d jà fait hommage de son Œdipe, en lui adressant la lettre suivante :

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