A MONSEIGNEUR. LE DUC D ORLÉANS, REGENT
Monseigneur,
Faudra-t-il que le pauvre Voltaire ne vous ait d'autres obligations que de l'avoir corrigé par une année de Bastille ? Il se flattait que, après l'avoir mis en purgatoire, vous vous souviendriez de lui dans le temps que vous ouvre/ le paradis à tout le monde.
11 prend la liberté de vous demander trois grâces : la première, de souffrir qu'il ait l'honneur de vous dédier la tragédie qu'il vient de composer ; la seconde, de vouloir bien entendre quelque jour des morceaux d'un poème
épique sur celui de vos aïeux auquel vous ressemblez le plus ; et la troisième, de considérer que j'ai l'honneur de vous écrire une lettre où le mot de souscription ne se trouve point.
Je suis avec un profond respect, Monseigneur, de Y.otre Altesse Royale le très humble et très pauvre secrétaire des niaiseries. Voltaire.
De sou côté, le Régent se montra bon prince en accordant au poète une pension de 1.200 francs, que celui-ci touchait encore en 1775. ïl lui fit don en même temps d'une médaille d'or, qui représentait d'un côté le roi, de l'autre le duc d'Orléans.
Le nom de Voltaire. — Dans la lettre que nous venons de citer, on remarque, que non seulement l'auteur y prend le nom nouveau de Voltaire, mais qu'il le prend comme un nom que le prince connaît bien.
Quel est le motif de ce changement de nom et quelle est l'origine du nom lui-même? Les deux questions ne peinent pas être tranchées de manière absolument péremptoire.
Arouet n'aimait pas le nom qu'il tenait de sou père et auquel il rapportait une partie des infortunes qu'il avait essuyées. Ce nom, d'ailleurs, pouvait prêter à des équivoques.
Dans une lettre à J.-B. Rousseau, Voltaire dit qu'il a changé de nom pour n'être pas confondu « avec le malheureux poète Roy ' ». Il faut convenir que Voltaire sonne mieux ([lïArouet. Mais d'où ce nom peut-il provenir ? Condorcet prétend que Voltaire était le nom d'un petit bien de famille appartenant à Mme Arouet. L'explication la plus courante est celle qui voit dans Voltaire l'anagramme d' Arouet le jeune, si l'on écrit Arovet l. i. '-.
Les Lettres sur « Œdipe ». — La tragédie à Œdipe parut dans le cours de 1719, précédée de sept lettres.
La première, « écrite au sujet des calomnies dont on avait chargé fauteur », est une apologie personnelle Voltaire s'y défend d'avoir écrit les pièces satiriques qui lui ont été imputées, entre autres la pièce des J'ai vu. Il fait aussi allusion au reproche d'impiété que lui ont valu certains vers d'Œdipe : « Il -y a des consciences timorées qui prétendent que je n'ai point de religion, parce que Jocaste se défie des oracles d'Apollon . » Il rappelle le présent dont le Régent a daigné 1 honoréfret termine par l'éloge de ce prince.
(1) Charles Roy (1083-1764), a composé des opéras et des satires.
(2) Nous ne citon-, que pour mémoire l'explication qui l'ait dériver Voltaire de la ville de Volterra en Toscane, et celle d'après laquelle Voltaire serait l'abrégé de volontaire;
CEDIPE 39
La seconde lettre, fort courte, annonce seulement les suivantes, consacrées à l'examen des trois pièces composées par Sophocle, par Corneille et par Voltaire lui-même, sur le sujet d'Œdipe.
La troisième lettre contient la critique de VŒdipe de Sophocle Cette critique, rédigée en termes très vifs, est très malveillante et très irrévérencieuse pour le poète grec et pour ses admirateurs, en particulier M. Dacier. Après avoir rappelé le début de la pièce et les paroles d'Œdipe, Voltaire écrit : « Tout cela n'est guère une preuve de cette perfection où on prétendait, il y a quelques années, que Sophocle avait poussé la tragédie. » Plus loin, à propos de certaines paroles échangées entre Œdipe et Créon : « Je ne connais point de terme pour exprimer une pareille absurdité. Ce qui suit me parait également éloigné du sens commun. »
Nous ne discuterons pas ces reproches, nous bornant à renvoyer le lecteur au judicieux livre de Patin sur les Tragiques grecs (Sophocle, pp. 151-2011. Voltaire termine par cette déclaration : « J'avoue que, peut-être, sans Sophocle je ne serais jamais venu à boikt de mon Œdipe; je ne l'aurais même jamais entrepris. Je traduisis d'abord la lr* scène de mon 4e acte; celle du grand prêtre qui accuse le roi est entièrement de lui: la scène des deux vieillards lui appartient encore... »
Dans la lettre IV, contenant la critique de VŒdipede Corneille, Voltaire proleste d'abord de son respect pour son devancier, mais il revendiquele droit de critiquer son œuvre avec liberté : « Je crois avoir une estime plus véritable pour ce fameux poète que ceux qui jugent de VŒdipe par le nom de l'auteur et non par l'ouvrage même et qui eussent méprisé dans tout autre ce qu'ils admirent dans l'auteur de Cinna. »
Il dénonce ensuite l'aridité et la sécheresse des sujets traités par les poètes de l'antiquité, VŒdipe, le Philoctète, VÉleclre, VIphigénie en Tauride. « Ce sont les plus ingrats et les plus impraticables, ce sont des sujets d'une ou de deux scènes tout au plus et non pas d'une tragédie... Il faut joindre à ces événements des passions qui les préparent : si ces passions sont trop fortes, elles étouffent le sujet; si elles sont trop faibles, elles languissent. » Corneille a donc choisi l'épisode de Thésée et de Dircé. La passion de Thésée fait tout le sujet de la tragédie et les malheurs d'Œdipe n'en sont que l'épisode. On ne sait d'ailleurs pourquoi Œdipe, a cru et persiste à croire que les trois voyageurs qu'il reconnaît avoir rencontrés et tués ou dispersés étaient des brigands. Jocasle, à son récit, devrait soupçonner qu'il est peut-être le meurtrier de Laïus. Si Phorbas a déclaré que son maître avait été tué par des voleurs et non par un seul voleur, pour s'excuser de ne pas lavoir mieux défendu, <• cette petite tromperie de Phorbas devait-elle être le nreud de la tragédie d'Œdipe » ? Enfin-Œdipe apprend avec trop de froideur son affreuse situation, et il ne devrait pas rester sur le théâtre à débiter plus de quatre-vingts vers..., tandis que Jocaste ne sait encore rien de son aventure et ne parait même pas sur la scène. « Je ne parle point de la versification : on sait qu'il n'a jamais fait de vers si faibles et si indignes de la tragédie. »
Lettre V, qui contient la critique du nouvel Œdipe. — Voltaire commence par rappeler les invraisemblances qui tiennent à son
sujet. Passant à l'épisode de Philoctète, il reconnaît qu'il existe dans son œuvre deux tragédies, dont l'une roule sur Philoctète et l'autre sur OEdipe. Mais, ajoute-t-il, « le sujet ne me fournissait rien par lui-même pour remplir les trois premiers actes; à peine même avais-je de la matière pour les deux derniers... Eh ! quel rôle insipide aurait joué Jocaste, si elle n'avait eu du moins le souvenir d'un amour légitime et si elle n'avait craiut pour les jours d'un homme qu'elle avait autrefois aimé ! »
Le 3" acte n'est point fini : on ne sait pourquoi les acteurs sortent de la scène.. Il n'y a aucune autre distinction entre le 3' et le 4° acte que le coup d'archet qui les sépare.
.< La 1" scène du 4e acte est celle qui a le plus réussi: mais je ne me reproche pas moins d'avoir fait dire dans cette scène à Jocaste et à OEdipe tout ce qu'ils avaient dû s'apprendre depuis longtemps. L'intrigue n'est fondée que sur une ignorance bien peu vraisemblable ; j'ai été obligé de recourir à un miracle pour couvrir ce défaut du sujet... »
« La scène suivante, d'OEdipe et de Phorbas, me paraît bien moins intéressante chez moi que dans Corneille. OEdipe, dans ma pièce, est déjà instruit de son malheur, avant que Phorbas achève de l'en persuader... »
Voltaire ajoute que les observations qui lui ont été faites au cours des représentations lui ont été fort profitables. « Il faut que j'avoue que Mgr le prince de Conti est celui qui m'a fait les critiques les plus judicieuses et les plus fines. »
Il termine en déclarant qu'il a « volé » deux vers à Corneille et en s'accusant de quelques rimes défectueuses (frein et rien, héros et tombeaux, contagion et poison '). Mais il proteste contre une délicatesse excessive au sujet de la rime.
La lettre VI contient une dissertation, d'ailleurs courte, sur les chœurs.
La lettre VII, « à l'occasion de plusieurs critiques qu'on a faites à l'auteur », est une suite de.réponses sans caractère général. Un point seulement est à retenir. A propos de certains vers qu'on reprochait à l'auteur d'avoir empruntés à des tragédies antérieures, il déclare « avoir été plagiaire sans le savoir », « soit que, dit-il. ayant la tête remplie de vers d'autrui, j'aie cru travailler d'imagination quand je ne travaillais que de mémoire, soit qu'on se rencontre quelquefois dans les mêmes pensées et dans les mêmes tours. »
(1) Voltaire a changé les vers où frein rimait avec rien. Le-; autres rimes sont aux v. 93 et 94, v. 13 et 14. (I. i.)
En-tête de Michaux, gravé par Dupuis, tiré de l'édition de la Henriade, de 1728.