‹ Œuvres choisiesChapitre 22 sur 199 · EXTRAITS ET PLAN DE « LA HENRIADE · texte numérisé non relu

EXTRAITS ET PLAN DE « LA HENRIADE

Début du poème.

e chante ce héros qui régna sur [la France Et par droit de conquête, et par [droit de naissance; Qui par de longs malheurs ap- [prit à gouverner, Calma les factions, sut vaincre, [et pardonner, Confondit et Mayenne, et la [Ligue, et l'Ibère, i> Et fut de ses sujets le vainqueur et le père. Descends du haut des cieux, auguste Vérité; Répands sur mes écrits ta force et ta clarté; Que l'oreille des rois s'accoutume à t'entendre. C'e^t à toi d'annoncer ce qu'ils doivent apprendre : 10 C'est à toi de montrer, aux yeux des nations, Les coupables effets de leurs divisions *. Dis comment la discorde a troublé nos provinces; Dis les malheurs du peuple, et les fautes des princes : Viens, parle; et s'il est vrai que la Fable autrefois 15

Sut à%?s fiers accents mêler sa douce voix; Si sa main délicate orna ta tète altière ; Si son ombre embellit les traits de ta lumière, Avec moi sur tes pas permets-lui de marcher, Pour orner les attraits, et non pour les cacher. 20

Valois régnait encore 2 ; et ses mains incertaines De l'Etat ébranlé laissaient flotter les rênes : Les lois étaient sans force, et les droits confondus ; Ou plutôt en effet Valois ne régnait plus.

(1) Ainsi, dès le début, s'affirme l'intention « philosophique» de l'auteur.

(2) Les trois principaux personnages du poème «'appelant tous trois Henri, l'a.uteur les désigne sous les noms de Valois (Henri III), Bourbon (Henri de Navarre), Guise (Henri de Guise).

Ce n'était plus ce prince environné de gloire, 25

Aux combats, dès l'enfance *, instruit par la victoire,

Dont l'Europe, en tremblant, regardait les. progrès,

Et qui de sa patrie emporta les regrets,

Quand du nord étonné de ses vertus suprêmes

Les peuples à ses pieds 2 mettaient les diadèmes. 30

Tel brille-au second rang qui s'éclipse au premier;

11 devint lâche roi, d'intrépide guerrier :

Endormi sur le trône au sein de la mollesse,

Le poids de sa couronne accablait sa faiblesse.

Quélus et Saint-Mégrin 3, Joyeuse et d'Epernon, 35

Jeunes voluptueux qui régnaient sous son nom,

D'un maître efféminé corrupteurs politiques,

Plongeaient dans les plaisirs ses langueurs léthargiques.

Des Guises cependant le rapide bonheur Sur son abaissement élevait leur grandeur ; 40

Ils formaient dans" Paras celle Ligue fatale, De sa faible puissance orgueilleuse rivale. Les peuples déchaînés, vils esclaves des grands, Persécutaient leur prince, et servaient des tyrans. Ses amis corrompus bientôt l'abandonnèrent; 45

Du Louvre épouvanté ses peuples le chassèrent : Dans Paris révolté l'étranger accourut; Tout périssait enfin, lorsque Bourbon parut. Le vertueux Bourbon, plein d'une ardeur guerrière, A son prince aveuglé vint rendre la lumière ; 50

Il ranima sa force, il conduisit ses pas De la honte à la gloire, et des jeux aux combats. Aux remparts de Paris les deux rois s'avancèrent. Rome s'en alarma, les Espagnols tremblèrent ; L'Europe, intéressée à ces fameux revers, 55

Sur ces murs malheureux avait les yeux ouverts.

On voyait dans Paris la Discorde inhumaine Excitant aux combats et la Ligue et Mayenne,

(1) Allusion aux batailles de Jarnae et de Moncontour.

(2) Après l'extinction des Jagellons, la couronne de Pologne fut déclarée élective et Henri de Valois; en 1573, fut le premier élu.

(3) Les mignons du roi.

Frontispice allégorique .te Gravelot, tiré de l'édition des Œuvres de 1768.

Et le peuple et l'Église, et, du haut de ses tours, Des soldats de l'Espagne appelant les secours. 60

(Gh. I, v. 1-60.)

Henri III et Henri de Navarre assiégeaient ensemble Paris révolté, quand le roi demanda à son allié de se rendre en Angleterre auprès d'Elisabeth, pour solliciter son concours. Henri de Navarre obéit, non saus regretter ces temps

« Où fort de sa vertu, sans secours, sans intrigue, Lui seul avec Condé faisait trembler la Ligue. »

11 s'embarque à Dieppe ' et bientôt une tempête le jette sur l'Ile de Jersey. Là, il rencontre un vieillard vénérable qui vivait dans la solitude, attendant que

* au gré de ses souhaits, « La mort vint à son Dieu le rejoindre à jamais. Ce Dieu qu'il adorait prit soin de sa vieillesse ; 11 lit dans son désert descendre la sagesse; Et, prodigue envers lui de ses trésors divins, Il ouvrit à ses yeux le livre des destins. »

Ce vieillard offre au prince un frugal repas. La conversation s'engage sur les troubles de la France. Le vieillard prédit à Henri %a destinée. Il lui fait entrevoir sa conversion et son accession au trône. (V. la vignette de la page 41.)

La Vérité, dit-il, éclaire rarement un orgueilleux.

« Qui la cherche du cœur un jour peut la connaître. Vous serez éclairé, puisque vous voulez lètre. Ce Dieu vous a choisi; sa main, dans les combats, Au trône des Valois va conduire vos pas. ■>

Henri se rembarque et bientôt il aborde en Angleterre.

(1) Ce voyage d'Henri de Navarre en Angleterre est une pure Action. Voltaire, dans ses notes, rappelle les objections que l'on peut faire à cet épisode et les réfute ensuite. Il oublie d'examiner s'il n'est pas fâcheux pour le prestige de son héros de le représenter sollicitant contre ses compatriotes le secours de l'étranger. 11 aurait pu répondre que la Ligue comptait dans ses rangs assez de soldats espagnols pour qu'Henri de Navarre dût éprouver quelque scrupule à faire venir en France quelques Anglais. Mais si la Ligue avait eu son poète, auraitil été bien inspiré en montrant son héros arrivant à l'Escurial pour demander du secours à Philippe II ? La meilleure raison à donner en faveur du voyage en Angleterre parait être celle ci, que Voltaire indique en deux lignes : « Il faut remarquer qu'Henri IV, le héros du poème, est le seul qui puisse conter dignement l'histoire de la cour de France et qu'il n'y a guère qu'Elisabeth qui puisse l'entendre •>.

Éloge d'Elisabeth et de l'Angleterre.

En voyant l'Angleterre, en secret il admire

Le changement heureux de ce puissant empire,

Où l'éternel abus de tant de sages lois 295

Fit longtemps le malheur et du peuple et des rois.

Sur ce sanglant théâtre où cent héros périrent,

Sur ce trône glissant dont cent rois descendirent,

Une femme, à ses pieds enchaînant les destins,

De l'éclat de son règne étonnait les humains. 300

C'était Elisabeth; elle dont la prudence

De l'Europe à son choix fit pencher la balance,

Et fit aimer son joug à l'Anglais indompté,

Qui ne peut ni servir, ni vivre en liberté.

Ses peuples sous son règne ont oublié leurs pertes; 305

De leurs troupeaux féconds leurs plaines sont couvertes,

Les guérets de leurs blés, les mers de leurs vaisseaux :

Ils sont craints sur Ja terre, ils sont rois sur les eaux;

Leur flotte impérieuse, asservissant Neptune,

Des bouts de l'univers appelle la fortune : 310

Londres, jadis barbare, est le centre des arts,

Le magasin du monde, el le temple de Mars.

Aux murs de Westminster on voit paraître ensemble

Trois pouvoirs étonnés du nœud qui les rassemble,

Les députés du peuple, et les grands, et le roi, 315

Divisés d'intérêt, réunis par la loi;

Tous trois, membres sacrés de ce corps invincible,

Dangereux à lui-même, à ses voisins terrible.

Heureux, lorsque le peuple, instruit de son devoir,

Respecte, autant qu'il doit, le souverain pouvoir! 320

Plus heureux, lorsqu'un roi, doux, juste et politique,

Respecte, autant qu'il doit, la liberté publique !

« Ah ! s'écria Bourbon, quand" pourront les Français

Réunir, comme vous, la gloire avec la paix?

Quel exemple pour nous, monarques delà terre! 325

l ne femme a fermé les portes de la guerre;

Et, renvoyant chez vous la discorde et l'horreur, D'un peuple qui l'adore elle a fait le bonheur. »

(Ch. I, v. 293-328.)

Pour mettre Elisabeth au cour.mt des malheurs de la France, Henri lui fait le récit des guerres de religion sous les règnes de Charles IX et d'Henri III. Ce récit remplit les chants II et III du poème.

La Saiut-Bartiiéleuiy, mort de Coligny.

Le signal est donné sans tumulte et sans bruit : 175

Celait à la faveur des ombres de la nuit.

De ce mois malheureux l'inégale courtière

Semblait cacher d'effroi sa tremblante lumière.

Coligny languissait dans les bras du repos,

Et le sommeil trompeur lui versait ses pavots. 180

Soudain de mille cris le bruit épouvantable

Vient arracher ses sens à ce calme agréable :

11 se lève, il regarde, et voit de tous côtés

Courir des assassins à pas précipités :

Il voit briller partout les flambeaux elles armes, 185

Son palais embrasé, tout un peuple en alarmes,

Ses serviteurs sanglants dans la flamme étouffés.

Les meurtriers en foule au carnage échauffés,

Criant à haute voix : « Qu'on n'épargne personne ;

« C'est Dieu, c'est Médicis l, c'est le roi qui l'ordonne! » 190

Il entend retentir le nom de Coligny.

Il aperçoit de loin le jeune Téligny,

Téligny, dont l'amour a mérité -sa fille'2,

L'espoir de son parti, l'honneur dc.sa famille,

Qui, sanglant, déchiré, traîné par des soldais, 195

Lui demandait vengeance, et lui tendait les bras.

Le héros malheureux, sans armes, sans défense, Voyant qu'il faut périr, et périr sans vengeance, Voulut mourir du moins comme il avait vécu, Avec toute sa gloire et loule sa vertu. 200

(1) Catherine de Mr. lui,.

(2) Il était depuis dix mois le gendre de Coligny.

Déjà des assassins la nombreuse cohorte

Du salon qui l'enferme allait briser la porte ;

Il leur ouvre lui-même et se montre à leurs yeux

Avec cet œil serein, ce front majestueux,

Tel que, dans les combats, maître de son courage, 205

Tranquille, il arrêtait ou pressait le carnage.

A cet air vénérable, à cet auguste aspect, Les meurtriers surpris sont saisis de respect; Une force inconnue a suspendu leur rage. « Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage, 210 Et de mon sang glacé souillez ces cheveux blancs Que le- sort des combats respecta quarante ans; Frappez, ne craignez rien : Coligny vous pardonne; Ma vie est peu de chose, et je vous l'abandonne... J'eusse aimé mieux la perdre en combattant pour vous... » Ces tigres, à ces mots, tombent à ses genoux : [215

L'un, saisi d'épouvante, abandonne ses armes; L'autre embrasse ses pieds, qu'il trempe de ses larmes; Et de ses assassins ce grand homme entouré Semblait un roi puissant par son peuple adoré. 220

Besme ', qui dans la cour attendait sa victime, Monte, accourt, indigné qu'on diffère son crime: Des assassins trop lents il veut hâter les coups : Aux pieds de ce héros il les voit trembler tous. A cet objet touchant lui seul est inflexible; 225

Lui seul, à la pitié toujours inaccessible, Aurait cru faire un crime et trahir Médicis, Si du moindre remords il se sentait surpris. A travers les soldats, il court d'un pas rapide : Coligny l'attendait d'un visage intrépide. 230

Et bientôt dans le flanc ce monstre furieux Lui plonge son épée, en détournant les yeux, De peur que d'un coup d'œil cet auguste visage Ne fît trembler son bras, et glaçât son courage.

(1) Ce personnage, dont le vrai nom était Danowitz, était appelé ainsi parce qu il était originaire de la Bohême. Élevé dans la maison des Guises, il eut la principale part au meurtre de Coligny. dont il jeta le corps par une fenêtre.

Du plus grand des Français tel fut le triste sort. 235 On l'insulte, on l'outrage encore après sa mort. Son corps, percé de coups, privé de sépulture, Des oiseaux dévorants fut l'indigne pâture; Et l'on porta sa tète aux pieds de Médicis, Conquête digne d'elle, et digne de son fils. 240

Médicis la reçut avec indifférence, Sans paraître jouir du frait de sa vengeance, Sans remords, sans plaisir, maîtresse de ses sens, Et comme accoutumée à de pareils présents.

(Ch. II, v. 173-244.)

Arrogance d'Henri de Guise.

Journée des Barricades.

Ce malheureux combat * ne fit qu'approfondir 225

L'abîme dont Valois voulait en vain sortir,

11 fut plus méprisé, quand on vit sa disgrâce ;

Paris fut moins soumis, la Ligue eut plus d'audace ;

Et la gloire de Guise, aigrissant ses douleurs,

Ainsi que ses affronts redoubla ses malheurs. -230

Guise dans Vimory 2, d'une main plus heureuse,

Vengea sur les Germains la perte de Joyeuse ;

Accabla, dans Auneau, mes alliés surpris;

Et couvert de lauriers, se montra dans Paris.

Ce vainqueur y parut comme un dieu tutélaire. 235

Valois vil triompher son superbe adversaire,

Qui, toujours insultant à ce prince abattu,

Semblait l'avoir servi moins que l'avoir vaincu.

La honte irrite enfin le plus faible courage : L'insensible Valois ressentit cet outrage; 240

Il voulut, d'un sujet réprimant la fierté, Essayer dans Paris sa faible autorité.

(1) Henri <lc Navarre vient de raconter à Elisabeth la bataille de Contras, dans laquelle il vainquit Joyeuse. (1587.)

(2) Village situe près de Montargis. où Henri de Guise battit, en 1587, les reîtres venus au secours des protestants français.

Il n'en était plus temps ; la tendresse et la crainte, Pour lui dans tous les cœurs était alors éteinte : Son peuple audacieux, prompt à se mutiner, 245

Le prit pour un tyran, dès qu'il voulut régner. On s'assemble, on conspire, on répand les alarmes; Tout bourgeois est soldat, tout Paris est en armes : Mille 'remparts naissants qu'un instant a formés, Menacent de Valois les gardes enfermés. 250

Guise, tranquille et fier au milieu de l'orage, Précipitait du peuple ou retenait la rage, De la sédition gouvernait les ressorts; El faisait, à son gré, mouvoir ce vaste corps. Tout le peuple au palais courait avec furie : 255

Si Guise eût dit un mot, Valois était sans vie; Mais, lorsque d'un coup d'œil il pouvait l'accabler, Il parut satisfait de l'avoir fait trembler; Et, des mutins lui-même arrêtant la poursuite, Lui laissa, par pitié, le pouvoir de la fuite. 260

Enfin Guise attenta, quel que fût son projet, Trop peu pour un tyran, mais trop pour un sujet. Quiconque a pu forcer son monarque à le craindre, A tout à redoftter, s'il ne veut tout enfreindre.

(Gh. 111, v. 225-264.)

Henri de Navarre obtient d'Elisabeth un petit corps de troupes ' qui vient combattre en France sous les ordres de Sussex. Pendant l'absence d'Henri, îe roi n'osait rien entreprendre. Les ligueurs s'en-' hardissaient et le chevalier d'Aumale était sur le point d'enlever le camp royal Le retour d'Henri est presque un coup de théâtre.

« Il combat, on le suit; il change les deslins. » (Ch. IV.)

Alors la Discorde intervient, sauve le chevalier d'Aumale qui allait périr, encourage Mayenne, qui sent ses partisans fléchir, puis vole à Home, où Sixte Quint est assis sur le trône des Césars. A l'abri du siège pontifical régnait la Politique, regrettant l'époque où elle faisait et défaisait les rois. La Discorde et la Politique, se concertant, sur prennent l'humble Religion, qui vit ignorante du monde dans ses cloîtres; la Politique s insinue dans la Sorbonne, qui se soulève contre le roi et rend un décret contre lui. La Discorde enrégimente

(1) « Mille jeunes Anglais », dit Voltaire dans ses vers. Cinq mille, comme il le dit en nota

les moines, et l'on voit défiler les fameuses processions de la Ligue '.

Les Processions de la Ligue.

Le monstre2, au même instant, donne à tous le signal, 345

Tous sont empoisonnés de son venin fatal ;

Il conduit dans Paris leur marche solennelle ;

L'étendard de la croix flottait au milieu d'elle.

Ils chantent; et leurs cris, dévots et furieux,

Semblent à leur révolte associer les cieux. 350

On les entend mêler, dans leurs vœux fanatiques,

Les imprécations aux prières publiques.

Prêtres audacieux, imbéciles soldats,

Du sabre et de l'épée ils ont chargé leurs bras ;

Une lourde cuirasse a couvert leur cilice. 355

Dans les murs de Paris cette infâme 3 milice

Suit, au milieu des flots d'un peuple impétueux,

Le Dieu, ce Dieu de paix qu'on porte devant eux.

(Gh. IV, v. 345-358.)

La Discorde choisit seize séditieux qui gouvernent despotiquement en son nom :

« Nés dans l'obscurité, nourris dans la bassesse, Leur haine pour les rois leur tient lieu de noblesse. »

Irrités de la ferme attitude du Parlement, ils essaient d'abord de l'intimider, puis ne. pouvant l'ébranler, ils font enfermer à la Bastille les principaux membres de ce corps, quelques-uns même sont exécutés.

Le chant V est consacré à Jacques Clément et à l'assassinat d'Henri III. La Discorde intervient encore et va aux Enfers chercher le Fanatisme, qui, empruntant les traits du duc de Guise, apparaît au jeune moine Clément, l'excite à venger l'Eglise sur le roi et lui donne une épée.

(1) Comme Voltaire le dit en note, elles n'eurent lieu qu'après la mort d'Henri III. »

(2) « Le monstre », c'est la Discorde.

(3) Que Voltaire accuse leur fanatisme, cela se comprend. Mais pourquoi les traiter d'infâme milice?

LA 1IEMUADE 65

Jacques Clément.

Trop aisément trompé, le jeune solitaire Désintérêts des cieux se crut dépositaire. 470

Il baise avec respect ce funeste présent ; 11 implore à genoux le bras du Tout-Puissant; Et, plein du monstre affreux * dont la fureur le guide, D'un air sanctifié s'apprête au parricide.

Combien le cœur de l'homme est soumis à l'erreur ! 175 Clément goûtait alors un paisible bonheur : Il était animé de cette confiance Qui dans le cœur des saints affermit l'innocence : Sa tranquille fureur marche les yeux baissé^ ; Ses sacrilèges vœux 2 au ciel sont adressés ; 180

Son front de la vertu porte l'empreinte austère ; Et son fer parricide est caché sous sa haire. Il marche : ses amis, instruits de son dessein, Et de fleurs sous ses pas parfumant son chemin, Remplis d'un saint respect, aux portes le conduisent, 185 Bénissent son dessein, l'encouragent, l'instruisent, Placent déjà son nom parmi les noms sacrés Dans les fastes de Rome à jamais révérés, Le nomment à grands cris le vengeur de la France Et, l'encens à la main, l'invoquent par avance. 190

C'est avec moins d'ardeur, avec moins de transport, Que les premiers chrétiens, avides de la mort, Intrépides soutiens de la foi de leurs pères, Au martyre autrefois accompagnaient leurs frères, Enviaient les douceurs de leur heureux trépas, 195

Et baisaient, en pleurant, les traces de leurs pas. Le fanatique aveugle, et le chrétien sincère, Ont porté trop souvent le même caractère ;

(1) Le fanatisme, personnifié par le poète et qui est entré dans le cœur de Jacques Clément.

(2) o On ne put douter qu'il n'y eût de la bonne foi dans son crime; c est pourquoi on a pris le parti de le représenter plutôt comme un esprit faible, séduit par sa simplicité, que comme un scélérat déterminé par son mauvais penchant. » (Voltaire.)

Voltaire. 3

Ils ont même courage, ils ont mêmes désirs. Le crime a ses héros, l'erreur a ses martyrs. v. 200

Du vrai zèle et du faux vains juges que nous sommes * ! Souvent des scélérats ressemblent aux grands hommes.

(Ch. V, v. 169-202.)

Mort d'Henri III.

Jacques Clément arrive au camp d'Henri III et calme les soupçons par son attitude. Introduit devant le roi, il prétend lui remettre une lettre du président Harlay, alors enfermé à la Bastille par les Seize pour son dévouement au trône.

Valois reçoit la lettre avec empressement. Il bénissait les cieux d'un si prompt changement': « Quand pourrai-je, dit-il, au gré de ma justice, Récompenser ton zèle, et payer ton service? » En lui disant ces mots il lui lendail les bras : 315

Le monstre au même instant tire son coutelas, L'en frappe, et dans le flanc l'enfonce avec furie. Le sang coule ; on s'étonne, on s'avance, on s'écrie : Mille bras sont levés pour punir l'assassin : Lui, sans baisser les yeux, les voit avec dédain; 320

Fier de son parricide, et quitte envers la France, 11 attend à genoux la mort pour incompensé : De la France et de Rome il croit être l'appui ; Il pense voir les cieux qui s'enlr'ouvrcnl pour lui; Et, demandant à Dieu la palme du martyre, 325

Il bénit, en tombant, les coups dont il expire. Aveuglement terrible, affreuse illusion, Digne à la fois d'horreur et de compassion, Et de la mort du roi moins coupable peut-être Que ces lâches docteurs, ennemis de leur maître; 330

Dont la voix, répandant \m funeste poison, D'un faible solitaire égara la raison !

(VAu Y, v. 311-332.)

(1) Voltaire se montreindulgenl pour Jacques Clément. Il est vrai que son jugement n'en retombe que plus sévèrement sur le « fanatisme » en général, et s'il compare Jacques Clément aux premiers chrétiens, sa « philosophie » n'y gagne-t-elle pas de rabaisser beaucoup ceux-ci?

LA IIENRIADE 67

Après la mort d'Henri III, les Etats généraux, appelés Étals de la Ligue, se réunissent pour choisir un roi *. Un parti puissant porte au trône Mayenne. Potier de Blancmesnil se lève et prononce contre l'usurpateur un vigoureux discours s. Cependant. Henii de Navarre attaque Paris s. A grand renfort de périphrases, Voltaire décrit les effets de l'artillerie et même des mines. Au milieu de tous ces dangers Henri fait éclater sa valeur brillante, avec laquelle contraste le courage froid et stoïque de Duplessis-Mornay.

Duplessis-Mornay.

Incapable à la fois de crainte et de fureur, Sourd au bruit des canons, calme au sein de l'horreur, D'un œil ferme et stoïque il- regarde la guerre Comme un fléau du ciel, affreux, mais nécessaire. Il marche en philosophe où l'honneur le conduit, Condamne les combats, plaint son maître et le suit.

(Ch. VI, v. 221-226.)

La bataille sous les murs de Paris.

L'assaut est donné, un combat corps à corps se livre.

On saisit, on reprend, par un contraire effort, Ce rempart teint de sang, théâtre de la mort. Dans ses fatales mains la victoire incertaine Tient encor., près des lis, l'étendard de Lorraine. Les assiégeante surpris sont partout renversés, Cent fois victorieux, et cent fois terrassés ; Pareils à l'océan, poussé par les orages, Qui couvre, à chaque instant, et qui fuit ses rivages.

(Ch. VI, v. 253-260.)

(1) Voltaire commet ici sciemment un grave anachronisme. Il anticipe de quatre ans sur les événements, en plaçant aussitôt après la rnort d'Henri III les Etats, qui n'eurent lieu qu'en 1593.

(2) L'auteur exprime visiblement son sentiment parla bouche de Potier.

(3) « Selon la vérité de l'histoire, avoue Voltaire, Henri le Grand assiégea Paris quelque temps avant la bataille d'Ivry, en 1590, au mois d'avril. Le duc de Parme lui en fit lever le siège au mois de septembre... On a supprimé l'arrivée du duc de Parme et le prétendu règne de Charles, cardinal de Bourbon..., le duc de Parme, parce qu'il était trop grand, et le cardinal de Bourbon, parce qu'il était trop petit, »

Apparition de saint Louis à Henri IV.

Déjà Henri, maître des faubourgs, allait entrer dans la ville, quand il est arrêté par une apparition.

Alors il entendit ces mots pleins de douceur : « Je suis cet heureux roi que la France révère, 340

Le père des Bourbons, ton protecteur, ton père; Ce Louis qui jadis combattit comme toi. Ce Louis dont ton cœur a négligé la foi, Ce Louis qui te plaint, qui t'admire, et qui t'aime. Dieu sur ton trône un jour te conduira lui-même; 345 Dans Paris, ô mon fils, tu r^treras vainqueur1, Pour prix de ta clémence, et non de ta valeur : C'est Dieu qui t'en instruit, et c'est Dieu qui m'envoie. » Le héros, à ces mots, verse des pleurs de joie. La paix a dans son cœur étouffé son courroux : 350

Il s'écrie, il soupire, il adore à genoux. D'une divine horreur son âme est pénétrée : Trois fois il tend les bras à cette ombre sacrée; Trois fois son père échappe à ses embrassements, Tel qu'un léger nuage écarté par les vents. 355

(Ch. VI, v. 339-355.)

Le chant suivant (chant VII), un des plus intéressants du poème, est une transposition de la descente d'Enée aux Enfers. Saint Louis envoie à Henri de Navarre le Sommeil et l'Espérance, puis il l'emmène en esprit dans le ciel, par-delà les soleils de l'univers visible, jusqu'au pied du trône de Dieu. Là sont rassemblés les hommes de toutes les races et de toutes les religions et Henri se demande un instant avec inquiétude comment Dieu peut traiter ceux qui n'ont pas connu la loi des chrétiens. Mais il se rassure en pensant que Dieu les juge seulement d'après la loi naturelle. L'Eternel, d'ailleurs, fait entendre sa voix. pour défendre à Henri de Navarre de raisonner et de vouloir sonder les mystères.

Le roi emporté dans l'espace, voitlesportesde l'Enfer, auprès desquelles se tiennent tous les Vices, et ceux-ci s'étonnent à l'aspect de Henri : ils ne l'ont jamais vu. Dans l'Enfer, le héros aperçoit Jacques Clément*, puis les mauvais rois, les ministres prévaricateurs. H

(1) Voir p. 69, la gravure où l'artiste a d'ailleurs substitué un ange au roi saint Louis.

(2) Il semble que Voltaire ne soit pas conséquent avec lui-même, en « damnant » un homme qu'il a montré agissant de bonne foi et plus à plaindre que coupable.

Dans Paris, o jnoii Pils (u reud'eras vaiucjuoxu% l'our prix , cle .ta rleinente, d non fie ta valeur.

Figutv (le Eisen pour le 6e cliant de la Henriade (édition de 1770).

verse des larmes sur les supplices des damnés. Saint Louis le console et lui montre le séjour des bons rois et des héros.

Mais la partie la plus curieuse de ce chant est celle ^yii est consacrée à la description du Palais des Destins. Là se trouvent « les portraits des humains qui doivent naître un jour ». C'est grâce à cette fiction que, dans une évocation renouvelée de Y Enéide, défilent devant Henri de Navarre les principaux personnages de l'Histoire de France aux dix-septième et dix-huitième siècles.

C'est, en vers, comme une première idée du Siècle de Louis XIV.

Les grands hommes du XVIIe siècle.

Voici d'abord Louis XIII :

Approchons-nous : le ciel te permet de connaître Les rois et les héros qui de toi doivent naître. Le premier qui parait, c'est ton auguste fils : 11 soutiendra longtemps la gloire de nos lis, Triomphateur heureux du Belge et de l'Ibère; 345

Mais il n'égalera ni son fils ni sou père.

Puis Richelieu et Mazarin :

Henri, dans ce moment, voit sur dos fleurs de lis Deux mortels orgueilleux auprès du trône assis : Us tiennent sous leurs pieds tout un peuple à la chaîne: Tous deux sonl revêtus de la pourpre romaine ; 330

Tous deux sont entourés de gardes, de soldats : Il les prend pour des rois... « Vous ne vous trompez pas; Ils le sont, dit Louis, sans en avoir le titre; Du prince et de l'Etat l'un et l'autre est l'arbitre. Richerieu, Mazarin, minisires immortels, 335

Jusqu'au trône élevés de l'ombre des autels, Enfants de la Fortune et de la Politique, Marcheront à grands pas au pouvoir despotique. Richelieu, grand, sublime, implacable ennemi; Mazarin, souple, adroit, et dangereux ami : 340

L'un fuyant avec art et cédant à l'orage, L'autre aux Ilots irrités opposant son courage : Des princes de mon sang ennemis déclarés; Tous deux haïs du peuple et tous, deux admirés;

Enfin, par leurs efforts, ou par leur industrie, 345

Utiles à leurs rois, cruels à la patrie *. »

Couplet sur Colbert : ,

u 0 toi, moins puissant qu'eux, moins vaste en tes desseins Toi, dans le second rang, le premier -des humains, Colbert, c'est sur tes pas que l'heureuse abondance. Fille de tes travaux, vient enrichir la France. 350

Bienfaiteur de ce peuple ardent à t'outrager, En le rendant heureux, tu sauras t'en venger; Semblable à ce héros, confident de Dieu même, Qui nourrit les Hébreux pour prix de leur blasphème. »

Louis XIV ;

— «Ciel! quel pompeux amas d'esclaves à genoux 355 Est aux pieds de ce roi qui les fait trembler tous! Quels honneurs ! quels respects ! jamais roi dans la France N'accoutuma son peuple à tant d'obéissance. Je le vois, comme vous, par la gloire animé Mieux obéi, plus craint, peut-être moins aimé. 360

Je le vois éprouvant des fortunes diverses, Trop fier dans ses succès, mais ferme en ses traverses ; De vingt peuples ligués bravant seul tout l'effort, Admirable en sa vie et plus grand dans sa mort.

Enthousiasme du poète pour le siècle de Louis XIV :

Siècle heureux de Louis, siècle que la nature 305

De ses plus beaux présents doit combler sans mesure, C'est toi qui dans la France amènes les beaux-arts; Sur toi tout l'avenir va porter ses regards; Les muses à jamais y fixent leur empire; La toile est animée, et le marbre respire. 370

Quels sages, rassemblés dans ces augustes lieux. Mesurent l'univers, et lisent dans les cieux ;

(1) Il est bien difficile d'admettre que Richelieu et Mazarin aient été cruel» à la patrie, si glorieusement servie par eux, et qu'ils se soient montrés ennemis déclarés des rois, leurs maîtres.

Et, dans la nuit obscure apportant la lumière, Sondent les profondeurs de la nature entière ? L'erreur présomptueuse à leur aspect s'enfuit, 375

Et vers la vérité le doute les conduit.

Et toi, fille du ciel, loi, puissante harmonie, Art charmant qui polis la Grèce et l'Italie, J'entends de tous côtés ton langage enchanteur, Et tes sons souverains de l'oreille et du cœur l. 380

Français, vous savez vaincre et chanter vos conquêtes; Il n'est point de lauriers qui ne couvrent vos tètes; Un peuple de héros va naître en ces climats : Je vois tous les Bourbons voler dans les combats. A trave-rs mille feux je vois Condé paraître, 385

Tour à tour la terreur et l'appui de son maître; Turenne, de Condé le généreux rival, Moins brillant, mais plus sage, et du moins son égal. Catinal réunit, par un rare assemblage, Les talents du guerrier et les vertus du sage. 390

Vauban, sur un rempart, un compas à la main, Rit du bruit impuissant de cent foudres d'airain. Malheureux à la cour, invincible à la guerre, Luxembourg fait trembler l'Empire et l'Angleterre.

Regardez, dans Denain, l'audacieux Villars 395

Disputant le tonnerre à l'aigle des Césars, Arbitre de la paix que la victoire amène, Digne appui de son roi, digne rival d'Eugène2. »

Tu Marcellus eris. Le duc de Bourgogne :

Quel est ce jeune prince, en qui la majesté

Sur son 3 visage aimable éclate sans fierté ? 400

D'un œil d'indifférence il regarde le trône...

Ciel ! quelle nuit soudaine à mes yeux l'environne'?

(1) Ces sons souverains. V. Notes grainm , p. 983, III, 2".

(2) V. p. 46. — Quand Voltaire faisait recommander par J.-B. Rousseau son poème à l'attention du prince Eugène, regardé alors comme le plus grand homme de l'Europe, il avait inséré ces quatre vers, où il associe l'éloge du prince à celui de son autre protecteur, le maréchal de Villars.

(3) V. Notes gramm.. p. 085, IV, 4°.

La mort, autour de lui, vole sans s'arrêter;

Il tombe au pied du trône, étant près d'y monter.

« O mon fils! des Français vous voyez le plus juste ; 405

Les cieux le formeront de votre sang auguste.

Grand Dieu, ne faites-vous que montrer aux humains

Cette fleur passagère, ouvrage de vos mains?

Hélas ! que n'eut point fait cette àme vertueuse !

La France sous son règne eût été trop heureuse! 410

Il eût entretenu l'abondance et la paix ;

Mon fils, il eût compté ses jours par ses bienfaits ;

Il eût aimé son peuple. O jour rempli d'alarmes!

O combien les Français vont répandre de larmes,

Quand sous la même tombe ils verront réunis 415

Et l'époux et la femme, et la mère et le fds 1 !

Sur Louis XV, enfant :

« Un faible rejeton sort entre les ruines De cet arbre fécond eoupé dans ses racines. Les enfants de Louis, descendus au tombeau, Ont laissé dans la France un monarque au berceau, 420 De l'Etat ébranlé douce et frêle espérance. O toi, prudent Fleury, veille sur son enfance, Conduis ses premiers pas, cultive sous tes yeux Du plus pur de mon sang le dépôt précieux. Tout souverain qu'il est, instruis-le à se connaître ; 425 Qu'il sache qu'il est homme en voyant qu'il est maître : Qu'aimé de ses sujets, ils soient chers à ses yeux : Apprends-lui qu'il n'est roi, qu'il n'est né que pour eux... »

(Ch. VII, v. 321-428.)

Le chant VIII a pour sujet la bataille d'Ivry. C'est un des moins intéressants du poème. La Discorde intervient encore et envoie contre Henri le jeune Egmont avec des renforts espagnols. Après un certain nombre d'épisodes secondaires, entre autres celui de d'Ailly, qui combat sans le savoir contre son propre fils et le tue, Henri, qui

(1) La duchesse de Bourgogne mourut le 12 février 1712, le due le 18, l'aîné dB leurs fils, âgé de quatre ans, le 8 mars.

a déjà sauvé Biron, se rencontre avec Egmont. Il est blessé, mais tue son adversaire. Au milieu de la victoire, Henri montre sa générosité envers les vaincus. La Renommée va l'aire appel à l'Amour pour retenir Henri.

Chant IX. — En effet, après une description ingénieuse du Palais de l'Amour (l'entrée en est charmante, mais à l'intérieur se tiennent une foule de maux), nous voyons le dieu, cédant aux instances de la Discorde sa sœur, partir pour séduire Henri. Il ménage une rencontre entre le héros et Gabrielle d'Estrées. C'est après un aftreux orage qui survient, comme dans l'Enéide, au milieu d'une partie de chasse. Tout conspire à entraîner le roi, la grâce de la belle Gabrielle et les attraits d'un paysage enchanté. Henri est vaincu, il s'attarde quelque temps aux pieds de Gabrielle. L'armée souffre de son absence.

« Tous ses chefs étonnés ■ Se demandent leur prince et restent consternés. Ils tremblaient pour ses jours : aucun d'eux n'eût pu croire G;u'on eût, dans ce moment, dû craindre pour sa gloire. »

Mais l'égarement du roi dure peu L'austère Duplessis-Mornay rappelle au devoir Henri, qui le reçoit avec bonté et, s'arrachant à l'amour de Gabrielle désespérée, retourne à l'armée.

Chant X. — Le siège reprend de nouveau et, après le combat sin" gulier de d'Aumale et de Turenne, Henri se résout à investir Paris et à l'affamer *. La ville est alors livrée à toutes les horreurs de la famine. Henri, touché de ces souffrances, fait donner des pains aux assiégés. Le peuple est ému, mais les prédicateurs fanatiques s'élèvent contre le prince. Cependant la vertu d'Henri pénètre jusqu'au trône de Dieu. Saint Louis intercède pour son descendant. L'Eternel se laisse fléchir, la Vérité descend et éclaire le cœur du roi. Saint Louis vient lui-même le conduire au rempart, dont les portes s'ouvrent devant lui.

Conversion d'Henri IV.

Le père des Bourbons * à ses yeux3 se présente 445

Et lui parle en ces mots d'une roix gémissante : « Père de l'univers, si tes yeux quelquefois Honorent d'un regard les peuples et les rois,

(1) Ce chant décrit le siège et la famine de Paris comme si c'était un événement qui eût marqué la fin des hostilités. Mais le siège dura quatre ans (1590-1594), et si la conversion d'Henri IV date de 1593, il n'entra dans sa capitale que l'année suivante. Voltaire a donc pris avec la chronologie des libertés, dont il ne s'est d'ailleurs pas caché, alléguant qu'il écrivait un poème et non une histoire.

(2) Saint-Louis.

(3) Aux yeux de l'Éternel.

Tout le peuple changé dans ce jour salutaire, Reconnaît son vrai roi, son vainqueur et son père.

Figure de Gravelot pour le 10- chaint de la Henriade

{Œuvres, 1708).

Vois le peuple fiançais à son prince rebelle; S'il viole tes lois, c'est pour t'ètre fidèle : 450

Aveuglé par son zèle, il te désobéit Et pense te venger, alors qu'il te trabit. Vois ce roi triomphant, ce foudre de la guerre, L'exemple, la terreur, et l'amour de la terre ; Avec tant de vertus, n'as-tu formé son cœur m 455

Que pour l'abandonner aux pièges de l'erreur? Faut-il que de tes mains le plus pariait ouvrage A son Dieu qu'il adore offre un coupable hommage? Ah! si du grand Henri ton culte est ignoré, Par qui le roi des rois veut-il être adoré? 460

Daigne éclairer ce cœur, créé pour te connaître : Donne à l'Eglise un fils, donne à la France un maître. Des ligueurs obstinés confonds les vains projets ; liends les sujets au prince, et le prince aux sujets : Que tous les cœurs unis adorent ta justice, 465

Et t'offrent dans Paris le même sacrifice. » L'Eternel à ses vœux se laissa pénétrer ; Par un mot de sa bouche il daigna l'assurer. A sa divine voix les astres s'ébranlèrent; La terre en tressaillit, les ligueurs en tremblèrent. 470 Le roi, qui dans le ciel avait mis son appui, Sentit que le Très-Haut s'intéressait pour lui *.

Soudain la Vérité, si longtemps attendue, Toujours chère aux humains, mais souvent inconnue, Dans les tentes du roi descend du haut des cieux. 475 D'abord un voile épais la cache à tous les yeux : De môYnent en moment, les ombres qui la couvrent Cèdent à la clarté des feux qui les entrouvrent. Bientôt elle se montre à ses yeux satisfaits, Brillante d'un éclat qui néblouit jamais. 480

Henri, dont le grand cœur était formé pour elle, Voit, connaît, aime enfin sa lumière immortelle. Il avoue, avec foi, que la religion Est au-dessus de l'homme, et confond la raison.

(1) Pour. V. Notes grainm., p. 989, VIII, 7.

LA IIENRIADE 77

11 reconnaît l'Église ici-bas combattue, 485

L'Église toujours une, et partout étendue,

Libre, mais sous un chef, adorant en tout lieu,

Dans le bonheur des saints, la grandeur de son Dieu.

Le Christ, de nos péchés victime renaissante,

De ses élus chéris nourriture vivante, 490

Descend sur les autels à ses yeux éperdus,

Et lui découvre un Dieu sous un pain qui n'est plus.

Son cœur obéissant se soumet, s'abandonne

A ces mystères saints dont son esprit s'étonne.

Louis, dans ce moment qui comble ses souhaits, 495 Louis, tenant en main l'olive i de la paix, Descend du haut des cieux vers le héros qu'il aime ; Aux remparts de Paris il le conduit lui-même. Les remparts ébranlés s'entr'ouvrent à sa voix; Il entre, au nom du Dieu qui fait régner les rois. 500 Les ligueurs éperdus, et mettant bas les armes, Sont aux pieds de Bourbon, les baignent de leurs larmes. Les prêtres sont muets; les Seize, épouvantés, En vain cherchent, pour fuir, des antres écartés. Tout le peuple, changé dans ce jour salutaire, 505

Reconnaît son vrai roi, son vainqueur et son père.

Dès lors on admira ce règne fortuné, Et commencé trop tard, et trop tôt terminé. L'Autrichien trembla. Justement désarmée, Rome adopta Bourbon, Rome s'en vit aimée. 510

La Discorde rentra dans l'éternelle nuit. A reconnaître un roi Mayenne fut réduit ; Et, soumettant enfin son cœur et ses provinces, Fut le meilleur sujet du plus juste des princes.

(Ch. X, v. 445-514.)

(1) Olh-e. V. Lex.

Eu quête d'une approbation.

Au P. Pohéi:1.

A Paris, rue de Vaugirard, près de la porte Saint-Michel.

Si vous vous souvenez encore, mon révérend Père, d'un homme qui se souviendra de vous toute sa vie avec la plus tendre reconnaissance et la plus parfaite estime, recevez cet ouvrage avec quelque indulgence, cl regardez-moi comme un fils qui vient, après plusieurs années, présenter à son père le fruit de ses travaux dans un art qu'il a appris autrefois de lui. Vous verrez par la préface quel a été le sort de cet ouvrage, et j'apprendrai, par voire décision, quel est celui qu'il mérite. Je n'ose encore me flatter d'avoir lavé le reproche que l'on fait à la France de n'avoir jamais pu produire un poème épique; mais si la Henriade vous plaît, si vous y trouvez que j'ai profité de vos leçons, alors sublimi feriam sidéra vertice 2. Surtout, mon révérend Père, je vous supplie instamment de vouloir bien m'instruire si j'ai parlé de la religion comme je dois ; car, s'il y a sur cet article quelques expressions qui vous déplaisent, ne doutez pas que je ne les corrige à la première édition que l'on pourra faire encore de mon poème. J'ambitionne votre estime, non seulement comme auteur, mais comme chrétien.

Je suis, mon révérend Père, et je ferai profession d'être, toute ma vie, avec le zèle le plus vif, votre très humble et très obéissant serviteur.

Signé : Voltaire.

(1) Voltaire désirait vivement se couvrir de l'approbation de ses anciens maîtres pour la nouvelle forme de la Henriade. Le poème, à son apparition, en 1723, avait été accusé au point de vue de l'orthodoxie. Le nonce avait dénoncé l'ouvrage à Rome et le privilège royal avait été refusé à l'auteur.

(2) Horace, Odes, 1, 1. « Je frapperai les astres de mon front orgueilleux. »

En-tête de Michaux, gravé par Lépicié, tiré de l'édition de la Henriade, de 1728.

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