DISCOURS SUR LA TRAGEDIE
petits-maitres et grands seigneurs, refusèrent de représenter l'ouvrage.
Jetais extrêmement jeune ; je crus qu'ils avaient raison; je gâtai ma pièce, pour leur plaire, en affaiblissant par des sentiments de tendresse un sujet qui le comporte si peu. Quand on vit un peu d'amour, on fut moins mécontent de moi; mais on ne voulut point du tout de cette grande scène entre Jocaste et Œdipe : ou se moqua de Sophocle et de son imitateur. Je tins bon; je dis mes raisons, j'employai des amis; enfin ce ne fut qu'à force de protections que j'obtins qu'on jouerait Œdipe.
Il y avait un acteur nommé Quinault (Dufresne)1, qui dit tout haut que, pour me punir de mon opiniâtreté, il fallait jouer la pièce telle qu'elle était, avec ce mauvais quatrième acte tiré du grec. On me regardait d'ailleurs comme un téméraire d'oser traiter un sujet où Pierre Corneille avait si bien réussi. Un trouvait alors l'Œdipe de Corneille, excellent; je le trouvais un fort mauvais ouvrage, et je n'osais le dire ; je ne le dis enfin qu'au bout de dix ans, quand tout le monde est de mon avis.
BRUTUS