TRAGÉDIE EN CINQ ACTES
(11 décembre 1730) Discours 2 sur la Tragédie.
A MlLORD BOLINGBBOKK3
Si je dédie à un Anglais un ouvrage représenté à Paris, ce n'est pas, Milord, qu'il n'y ait aussi dans ma patrie des
(1) Abraham Quinault, dit Quinault- Dufresne (mort en 1767), acteur fort estimé, mais très infatué île lui-même. Sa famille tout entière, sa femme, s« sœur, son frère aîné Maurice, s'étaient comme lui consacrés au théâtre.
(2) Discours désigne ici une suite de considérations sans caractère oratoire. Cf. le « Discours » sur l'Histoire universelle.
(3) Henri Saint-Jean, vicomte de Bolingbuokl: (1678-1750), homme politique anglais, qui avait, comme ministre des Affaires étrangères, contribué aux traités d'Utrecht. Après un séjour de neuf ans en France,
juges très éclairés, et d'excellents esprits auxquels j'eusse pu rendre cet hommage; mais vous savez que la tragédie de Brutus est née en Angleterre. Vous vous souvenez que, lorsque j'étais retiré à Wandsworth 1, chez mon ami M. Falkener, ce digne et vertueux citoyen, je m'occupai chez lui à écrire en prose anglaise le premier acte de cette pièce à peu près tel qu'il est aujourd'hui en vers lïançais. Je vous en parlais quelquefois et nous nous étonnions qu'aucun Anglais2 n'eût traité ce sujet, qui de tous, est peut-être le plus convenable à votre théâtre. Vous m'encouragiez à continuer un ouvrage susceptible de si grands sentiments. Souffrez donc que je vous présente Brutus, quoique écrit dans une autre langue, docte sermones utriusque lingaœ3, à vous qui me donneriez des leçons de français aussi bien que d'anglais, à vous qui m'apprendriez du moins à rendre à ma langue cette force et cette énergie qu'inspire la noble liberté de penser ; car les sentiments vigoureux de l'àme passent toujours dans le langage; et qui pense fortement, parle de même.
Je vous avoue, Milord, qu'à mon retour d'Angleterre, où j'avais passé près de deux années4 dans une étude continuelle de votre langue, je me trouvai embarrassé, lorsque je voulus composer une tragédie française. Je m'étais presque accoutumé à penser en anglais; je sentais que les termes de ma langue ne venaient plus se présenter à mon imagination avec la même abondance qu'auparavant ; c'était comme un ruisseau dont la source avait été détournée ; il me fallut du temps et de la peine pour le faire couler dans son premier lit. Je compris bien alors que,
il retourna en Angleterre, où il combattit le ministère AValpoIe. Philosophe et libre-penseur, Bolingbroke avait fait à Voltaire exilé le meilleur accueil.
(1) V. p. 53, note 3.
(2) Il y a un Brutus d'un auteur nommé Lêe, mais c'est un ouvrage ignoré, qu'on ne représente jamais à Londres (note de Voltaire).
(3) « Savant dans la littérature des deux langues ». Horace (Odes 111,8) s'adressant à Mécène veut parler du latin et du grec. Ici naturellement, il s'agit du français et de l'anglais.
(4) V. plus haut, p. 79; a de mai en mai ou à peu près ■■ 1726-1728, dit Michelet, Histoire de France, XVIII, chap. v.
Portrait de lord Bo^incbroke, d'après Richardson, gravé par Fussard.
pour réussir dans un art, il le faut cultiver toute sa vie.
(Voltaire passe ensuite en revue un certain nombre de questions. Nous nous bornons à transcrire les titres et à résumer d'un mot le développement en citant les phrases les plus frappr.ntes.)
De la rime et de la difficulté de la versification française . — « Le Français est un esclave de la rime, obligé de faire quelquefois quatre vers pour exprimer une pensée qu'un Anglais peut rendre en une seule ligne1. » Cependant la rime est nécessaire. « Tant de grands maîtres qui ont fait des vers rimes, tels que les Corneille, les Racine, les Despréaux, ont tellement accoutumé nos oreilles à cette harmonie, que npus n'en pourrions pas supporter d'autres ».
Tragédies en prose. — Elles ne peuvent réussir en France. « Qui a le plus, ne saurait se contenter du moins. »
Exemple de la difficulté des vers français. — L'abbé Régnier-Desmarais traduisit Anacréon en italien avec succès, et ses vers français sont, à l'exception de deux ou trois quatrains, au rang des plus médiocres.
La rime plaît aux Français même dans les comédies. — « Nous avons des comédies en prose du célèbre Moiière, que l'on a été obligé de mettre en vers après sa mort, et qui ne sont plus jouées que de cette manière nouvelle2. »
Caractère du théâtre anglais. — Les pièces françaises l'emportent par la pureté, la conduite régulière, etc., mais les pièces irrégulières, « monstrueuses » des Anglais ont un grand mérite, celui de l'action.
Défaut du théâtre français. — « Nous avons en France des tragédies esfimées, qui sont plutôt des conversations qu'elles ne sont la représentation d'un événement. » Nous craignons de hasarder sur la scène des spectacles nouveaux devant une nation accoutumée à tourner en ridicule tout ce qui n'est pas d'usage... Les bancs qui sont sur le théâtre, destinés aux spectateurs, rétrécissent la
(1) Cette pensée est exprimée aussi par Fénelon, dans la Lettre à l'Académie. V. Projet de poétique: « Souvent la rime qu'un poète va chercher bien loin, le réduit à allonger et a faire languir son discours ; il lui faut deux ou trois vers postiches pour en amener un dont il a besoin. »
(2) Curieuse indication sur le goût de l'époque.