NÉ RESTAIS
Opprobre malheureux du sang dont vous sortez,
Vous demandez la mort, et vous la méritez :
Et si je n'écoutais que ta honte et ma gloire, 835
L'honneur de ma maison, mon père, sa mémoire,
Si la loi de ton Dieu, que tu ne connais pas,
Si ma religion ne retenait mou bras,
J'irais dans ce palais, j'irais, au moment même,
Immoler de ce fer un barbare qui t'aime, 840
De son indigne flanc le plonger dans le tien,
Et ne l'en retirer que pour percer le mien.
Ciel ! tandis que Louis, l'exemple de la terre,
Au Nil épouvanté no va porter la guerre
Que pour venir bientôt, frappant des coups plus sûrs, 845
Délivrer ton Dieu même, et lui rendre ces murs :
Zaïre, cependant, ma sœur, son alliée,
Au tyran d'un sérail par l'hymen est liée!
Et je vais donc apprendre à Lusignan trahi,
Qu'un Tartare est le dieu que sa fille a choisi ! 850
Dans ce moment affreux, hélas ! ton père expire,
En demandant à Dien le salut de Zaïre.
ZAÏRE
Arrête, mon cher frère... arrête, connais-moi; Peut-être que Zaïre est digne encor de toi. Mon frère, épargne-moi cet horrible langage ; 855
Ton courroux, ton reproche est un plus grand outrage',
(1; Cette situation d'une jeune Aile ainsi partagée entre la religio* de sa tamille et les sentiments de son cnsur est d'un intérêt tout nouveau.
Plus sensible pour moi, plus dur que ce trépas
Que je te demandais, et que je n'obtiens pas.
L'état où tu me vois accable ton courage ;
Tu souffres, je le vois; je souffre davantage. 800
Je voudrais que du ciel le barbare secours
De mon sang, dans mon cœur, eût arrêté le cours,
Le jour qu'empoisbnné d'une flamme profane,
Ce pur sang des chrétiens brûla pour Orosmane,
Le jour que de ta sœur Orosmane charmé... 8Go
Pardonnez-moi, chrétiens : qui ne l'aurait aimé?
Il faisait tout pour moi ; son cœur m'avait choisie ;
Je voyais sa fierté pour moi seule adoucie.
C'est lui qui des chrétiens a ranimé l'espoir :
C'est à lui que je dois le bonheur de te voir : 870
Pardonne ; ton courroux, mon père, ma tendresse,
Mes serments, mon devoir, mes remords, ma faiblesse,
Me servent de supplice, et ta sœur en ce jour
Meurt de son repentir, plus que de son amour.
NÉRESTAN
Je te blâme, et te plains; crois-moi, la Providence 875
Ne te laissera point périr sans innocence :
Je te pardonne, hélas! ces combats odieux;
Dieu ne t'a point prêté son bras victorieux 1.
Ce bras, qui rend la force aux plus faibles courages,
Soutiendra ce roseau plié par les orages. 880
Orosmane vient chercher Zaïre pour la conduire à la mosquée, où doivent s'échanger les serments. Zaïre se trouhle, demande que la cérémonie soit différée, et devant l'attitude tour à tour passionnée et violente d'Orosmane, elle s'enfuit. Le sultan ne sait comment s'expliquer ce brusque changement. Il interroge Corasmin, qui a surveillé à dislance l'entretien de Néreslan et de Zaïre. Son cœur s'ouvre à la jalousie. Il regrette de s'être relâché de la rigueur traditionnelle du sérail et il se promet de n'être pas le jouet d'une femme.
Acte IV. — Zaïre et Orosmane s'aiment toujours : Zaïre, malgré sa ferme volonté de vivre et de mourir chrétienne; Orosmane, malgré la résolution qu'il lui annonce de la quitter.
(1) Manière détournée de dire : Dieu ne fa pas envoyé sa grâce.
ZAÏRE 157