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CHAPITRE V

Les Lettres philosophiques (1734).

Voltaire avait été trop frappé de tout ce qu'il avait vu et entendu en Angleterre pour ne pas songer à en faire part au public français; mais il comptait bien profiter du contraste piquant que les mœurs et les institutions de la grande île formaient avec celles de France pour en dégager à sa manière la leçon à l'adresse de son pays. C'est ce qu'il fit dans les Lettres philosophiques .

Sur les vingt-quatre lettres que contenait l'ouvrage sous sa forme primitive, les sept premières roulaient sur la religion, les trois suivantes sur le régime politique de l'Angleterre. La lettre XI traitait de l'inoculation ou de l'insertion de la petite vérole. Puis venaient six lettres (XII-XVI1) sur la philosophie anglaise. Les sept dernières (XVIII-XXIV) avaient pour objet la littérature et la condition sociale des gens de lettres.

Voltaire abordait tous ces sujets d'une main très légère, avec un' ' parti pris d'ironie presque perpétuelle, tantôt aiguisée et malicieuse, tantôt dissimulée sous une apparence d'inoffensive naïveté. Il passait en revue les différents aspects des sectes protestantes : quakers, presbytériens, anglicans, antitrinitaires. Tout était pour lui matière à plaisanter; mais, tout en riant de ce qui pouvait étonner un Français dans les manifestations de la pensée religieuse à l'étranger, il ne manquait pas de faire à chaque instant des comparaisons avec le clergé français ou avec le catholicisme lui-même et l'on peut dire que c'était surtout eux qui étaient visés et atteints, par les traits en apparence dirigés contre les différentes sectes anglaises. Ainsi, par exemple, il se moque du chapeau des quakers et de leur parti pris de tutoyer tout le inonde, mais il vante leur vertu austère, leurs

mœurs évangéliques, leur tolérance et tous ces éloges se tournent en pointes acérées contre les voisins.

Sur les matières politiques, Voltaire ne se montrait pas moins hardi. Le sujet était d'ailleurs moins délicat. Il ne prenait pas de détours pour exalter les institutions anglaises, le parlementarisme, les libertés publiques, la manière plus égale dont les impôts étaient répartis, Ta richesse publique, le commerce en honneur. Bien avant l'Esprit des Loin, il faisait le procès de l'absolutisme français, et bien avant Rousseau l'éloge, sinon de l'égalité politique, du moins de l'égalité devant l'impôt. <• Un homme, parce qu'il est noble ou parce qu'il est prêtre, n'est point ici exempt de payer certaines taxes... Tout le monde paie; chacun donne, non selon sa qualité (ce qui est absurde), mais selon son revenu. » Avec force, il dressait contre l'aristocratie de la naissance, celle de la richesse et du travail. Evidemment toute une révolution, la Révolution elle-même, pour une certaine part, était en germe dans ces petites phrases.

Les lettres sur les philosophes anglais, non moins tendancieuses, contenaient un éloge enthousiaste de la méthode expérimentale et de son application, non seulement à la physique, mais à la métaphysique. C'était Descartes et son système qui payaient les frais de la guerre, mais ce n'était pas seulement la victoire d'une école sur une autre, c'était surtout une orientation nouvelle donnée à la pensée, le discrédit jeté sur la métaphysique, comme sur la théologie, l'attention détournée de la spéculation idéaliste et reportée vers les objets positifs des sciences ou vers une psychologie et une morale toutes sensualistes.

Beaucoup moins hardi en littérature que dans les autres matières, parce qu'il était toujours le prisonnier de son éducation classique, Voltaire ne se gênait pas pour critiquer le manque de goût et l'irrégularité des écrivains et surtout du théâtre anglais. Il reconnaissait cependant l'empreinte vigoureuse de l'indépendance de leurs pensées sur leurs œuvres. Surtout, au point de vue social, il admirait la considération et la liberté dont jouissaient en Angleterre les hommes de lettres.

Voltaire se doutait bien que les Lettres philosophiques ne pouvaient paraître sans provoquer une tempête. Il avait d'abord espéré obtenir un privilège et usant d'un stratagème, employé par Montesquieu pour les Letlies persanes, il avait fait rire le vieux cardinal de Fleury en lui présentant quelques passages, bien choisis, des Lettres sur les Quakers; mais il s'aperçut vite qu'il fallait renoncer à toute autorisation et même à une tolérance tacite '. Il n'y avait donc pas d'autre parti à prendre que de paraître à ses risques et périls, quitte à désavouer l'ouvrage et à se dérober par la fuite. L'auteur avait confié une copie de son ouvrage à son ami Thiériot, qui devait le faire paraître à Londres en anglais et en français. Une autre copie était entre les mains du libraire Jore*.

L'édition d'Angleterre parut naturellement la première (août 1733). Vollaire retint encore pendant près d'un an celle de Joie ; mais, une

(1) La Lettre à >< h Premier Commis (juin 1733) exprime les sentiments de dépit et d'indignation que Voltaire éprouva à ce moment.

(2) Jore, libraire-éditeur de Rouen, qui s'était chargé d'imprimer sans autorisation officielle les Lettres philosophiques.

contrefaçon ayant commencé à se répandre, des exemplaires furent saisis. L'auteur, apprenant qu'une lettre de cachet était lancée contre lui (3 mai 1734), passa aussitôt en Lorraine1. Le Parlement rendit un arrêt (le 10 juin), aux termes duquel le livre fut brûlé. Cette mesure de rigueur n'empêcha pas le public de lire les Lettres philosophiques, bien au contraire. La seule année 1734 vit s'en succéder cinq éditions, suivies bientôt après de cinq autres.

D'autre part, les amis de Voltaire intervinrent et le philosophe put rentrer en Champagne. Au mois de mars 1735, Paris même lui fut ouvert, mais à la condition de se tenir tranquille et sous la menace de voir se dresser contre lui l'arrêt du Parlement.

Si Voltaire eut à braver tant de colères pour cet ouvrage, il put s'en indigner, mais non s'en étonner, ayant conscience de ce qu'il y avait mis. Les Lettres philosophiques sont bien, comme l'a écrit M. Lanson, « la première bombe lancée contre l'ancien régime ». Tout ce qu'il y avait de révolutionnaire dans ce livre, M. Lanson le souligne dans cette phrase '-' :

«. Otez ce qu'il critique : l'unité religieuse oppressive, la richesse du clergé, sa puissance politique; le despotisme royal; les privilèges de la noblesse. Supposez ce qu'il désire : l'égalité du marchand et du noble, la proportionnalité de l'impôt, la séparation de la foi et de la raison, la souveraineté de la méthode expérimentale, la liberté de la science et de la littérature. Que reste-t-il de la France de Louis XV ? o

LETTRE I Une visite à un quaker.

'ai cru que la doctrine et l'histoire d'un

peuple si extraordinaire, méritaient la curiosité d'un homme raisonnable. Pour m'en instruire, j'allai trouver4 un des plus célèbres Œ quakers d'Angleterre, qui, après avoir été

1741. trente ans dans le commerce, avait su mettre

des bornes à sa fortune et à ses désirs, et s'était retiré dans une campagne auprès de Londres. Je

(1) Xa Lorraine, alors, n'était paç encore réunie à la France.

(2) Voltaire (Hachette), p. 52.

('.'> Nous avons revu le texte de ces extraits sur celui de l'édition critique des Lettres philosophiques, donnée par M. Lanson en 1909. C'e>-t le texte de l'édition Jore en 1734.

\A) II est facile de reconnaître ici un souvenir des Provinciales.

fus le chercher d;ms sa retraite : c'était une maison petite, mais bien bâtie, pleine de propreté * sans ornement. Le quaker 2 était un vieillard frais qui n'avait jamais connu les passions ni l'intempérance ; je n'ai point vu eu ma vie d'air plus noble ni plus engageant que le sien. Il était vêtu, comme tons ceux de sa religion, d'un habit sans plis dans les côtés, et sans boutons sur les poches ni sur les manches, et portait un grand chapeau à bords rabattus comme nos ecclésiastiques. 11 me reçut avec son chapeau sur la tète, et s'avança vers moi sans faire la moindre inclination de corps; mais il y avait plus de politesse dans l'air ouvert et humain de son visage qu'il n'y eu a dans l'usage de tirer une jambe derrière l'autre, et de porter à la main ce qui est fait pour couvrir la tète. « Ami, me dit-il, je sais que tu es étranger; si je puis t'ètre de quelque utilité, tu n'as qu'à parler. ; — Monsieur, lui dis-je, en me courbant le corps et en glissant un pied vers lui, selon notre coutume, je me flatte que ma juste curiosité ne vous déplaira pas, et que vous voudrez bien me faire l'honneur de m'inslruire de votre religion. — Les gens de ton pays, me répondit-il, font trop de compliments cl de révérences; mais je n'en ai encore vn aucun qui ait eu la même curiosité que toi. Entre, et dînons d'abord ensemble. » Je fis encore quelques mauvais compliments, parce qu'on ne se défait pas de ses habitudes tout d'un coup ; et après un repas sain et frugal, qui commença et finit par une prière à Dieu, je me mis à interroger mon homme.

Une discussion s'engage sur le baptême, puis sur la communion, que les quakers repoussent également. Le vieillard s'explique sur certaines singularités de la secte, comme l'usage de tutoyer, la simplicité des habits, le refus de prêter serment en justice et de prendre part à la guerre.

(1) propreté. V. Lex.

(2) Il s'appelait André Pitt, et tout cela est exactement vrai, à quelques circonstances près. André Pitt écrivit depuis à l'auteur pour se plaindre de ce qu'on avait ajouté un peu à la vérité, et l'assura que Dieu était offensé de ce qu'on avait plaisanté les quakers. (Note de Voltaire.)

La seconde lettre continue le même sujet. Le quaker explique au Français pourquoi les gens de sa secte ne veulent pas reconnailre de prêtres.

La troisième et la quatrième lettres exposent comment s'est établie la secte des quakers en Angleterre, puis en Amérique.

LETTRE III1 Comment s'est établie la secte des quakers.

Ce fut dans le "temps que trois ou quatre sectes déchiraient la Grande-Bretagne par des guerres civiles entreprises au nom de Dieu, qu'un nommé George Fox2, du comté de Lcicesler, (ils d'un ouvrier en soie, s'avisa de prêcher en vrai apôtre, à ce qu'il prétendait, c'est-à-dire sans savoir ni lire ni écrire ; c'était un jeune homme de vingt-cinq ans, de mœurs irréprochables et saintement fou. 11 était vêtu de cuir depuis les pieds jusqu'à la tête ; il* allait de village en village criant contre la guerre et contre le clergé. S'il n'avait prêché que contre les gens de guerre, il n'avait rien à craindre, mais il attaquait les gens d'église : il l'ut bientôt mis en prison. On le mena à Darby 3 devant le juge de paix. Fox se présenta au juge avec sou bonnet de cuir sur la tête. Un sergent lui donna un grand soufflet, en lui disant : « Gueux, ne sais-tu pas qu'il faut paraître nu-tête devant M. le juge ? » Fox tendit l'autre joue, et pria le sergent de vouloir bien lui donner un autre soufflet pour l'amour de Dieu. Le juge de Darby voulut lui faire prêter serment avant de l'interroger. « Mon ami, sache, dit-il au juge, que je ne prends jamais le nom de Dieu eu vain. » Le juge voyant que cet homme le tutoyait, l'envoya aux Petites-Maisons de Darby pour y

(1) Ce fragment et le suivant sont un échantillon de la manière badine dont Voltaire traite les questions religieuses.

(2) George Fox (162i-1690), fondateur de la secte des Quakers, parcourut en prêchant l'Angleterre, ]'Kcosse, la Hollande, l'Amérique et répandit sa doctrine à travers des persécutions qu'il supporta, comme le montre Voltaire, avec une admirable résignation.

(3) Plus exactement Derby, a 45 lieues au nord-ouest de Londres.

être fouetté. George Fox alla,* en louant Dieu, à l'hôpital des fous, où l'on ne manqua pas d'exécuter à la rigueur la sentence du juge. Ceux qui infligèrent la pénitence du fouet furent bien surpris quand il les pria de lui appliquer encore quelques coups de verges, pour le bien de son âme. Ces messieurs ne se firent pas prier; Fox eut sa double dose, dont il les remercia très cordialement. 11 se mit à les prêcher. D'abord ou rit, ensuite on i'écoufa ; et comme l'enthousiasme est une maladie qui se gagne, plusieurs furent persuadés, et ceux qui l'avaient fouetté devinrent ses premiers disciples.

Délivré de la prison, il courut les champs avec une douzaine de prosélytes, prêchant toujours contre le clergé, et fouetté de temps en temps. Un jour, étant mis au pilori, il harangua tout le peuple avec tant de force qu'il convertit une cinquantaine d'auditeurs, et mit le reste tellement dans ses intérêts, qu'on le tira en tumulte du trou où il était; on alla chercher le curé anglican dont le crédit avait fait condamner Fox à ce supplice, et ou lepiloria i à sa place.

Il osa bien convertir quelques soldats de Cromwell,qui quittèrent le métier des armes et refusèrent de prêter le serinent. Cromwell ne voulait pas d'une secte où l'on ne se battait point. Il se servit de son pouvoir pour persécuter ces nouveaux venus. On en remplissait les prisons; mais les persécutions ne servent presque jamais qu'à faire des prosélytes. Ils sortaient des prisons affermis dans leur créance, et suivis de leur geôliers, qu'ils avaient convertis. Mais voici ce qui contribua le plus à étendre la secte. Fox se croyait inspiré. Il crut par conséquent devoir parler d'une manière dilïercnte des autres hommes. Il se mil à trembler, à faire des contorsions et des grimaces, à retenir son haleine, à la pousser avec violence; la prêtresse de Delphes n'eût pas mieux fait. En peu de temps il acquit une grande habitude d'inspiration, et bientôt après il ne fui plus guère en son pouvoir de parler autre»

(1) Piloria. V. Lex.

nient. Ce fut le premier don qu'il communiqua à ses disciples. Ils tirent, de bonne loi toutes les grimaces de leur maître. Ils tremblaient de tontes leurs forces au moment de l'inspiration. De là ils eurent le nom de quakers, qui signifie trembleurs. Le petit peuple s'amusait à les contrefaire. On tremblait, on parlait du nez, on avait des convulsions, et on croyait avoir le Saint-Esprit. Il leur fallait quelques miracles, ils en firent.

Le patriarche Fox dit publiquement à wn juge de paix, en présence d'une grande assemblée : «Ami, prends garde à toi, Dieu te punira bientôt de persécuter les sainls. » Ce juge était un ivrogne qui buvait tous les jours trop de mauvaise bière et d'eau-de-vie ; il mourut d'apoplexie deux jours après, précisément comme il venait de signer un ordre pour envoyer quelques quakers en prison. Cette mort soudaine ne fut point attribuée à l'intempérance du juge ; tout le monde la regarda comme un effet desprédictions du saint homme.

Cette mort lit plus de quakers que mille sermons et autant de convulsions n'en auraient pu faire. Cromwell, voyant cpie leur nombre augmentai! tous les jours, voulut les attirer à son parti; il leur til offrir de l'argent, mais ils furent incorruptibles; et il dit im jour que cette religion était la seule contre laquelle il n'avait pu prévaloir avec des guinées.

Voltaire expose ensuite que la persécution contre les quakers cessa ;sous Jacques II, à la suite d'une Apoloyie présentée au roi par l'Ecossais Robert Barclay, en 1675.

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