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LETTRE* IV

Guillaume Peun transporte en Amérique la secte des quakers.

Environ ce temps, parut l'illustre Ciuillauine l'enn1. qui établit la puissance des quakers en Amérique, et qui les

(1) Willia.m Pi;iNN (1044-171S), né à Londres, se convertit à la doc-

aurait rendus respectables en Europe, si les hommes pouvaient respecter la vertu sous des apparences ridicules ; il était fils unique dû chevalier Penn, vice-amiral d'Angleterre, et favori du duc d'York, depuis Jacques 11.

Guillaume Penn, à l'âge de quinze ans. rencontra un quaker à Oxford, où il faisait ses études : ce quaker le persuada, et le jeune homme, qui était vif. naturellement éloquent, et qui avait de la noblesse dans sa physionomie et dans scs manières, gagna bientôt quelques-uns de ses camarades. 11 établit insensiblement une société déjeunes quakers qui s'assemblaient chez lui; de sorte qu'il se trouva cbef de la secte à l'âge de seize ans.

De retour chez le vice-amiral son père, au sortir du collège, au lieu de- se mettre à genoux devant lui, et de lui demander sa bénédiction, selon l'usage des Anglais, il l'aborda le chapeau sur la tête, et lui dit: « Je suis fort aise, l'ami, de te voir en bonne santé. » Le vice-amiral crut que son (ils était devenu fou; il s'aperçut bientôt qu'il était quaker. Il mit en usage tous les moyens que la prudence humaine peut employer pour l'engager à vivre comme un autre : le jeune homme ne répondit à son père qu'en l'exhortant à se faire quaker lui-même!

Enfin le père se relâcha ' à ne lui demander autre chose, sinon qu'il allât voir le roi et ie duc d'York le chapeau sous le bras et qu'il ne le tutoyât point. Guillaume répondit que sa conscience ne le lui permettait pas; et le père indigné cl au désespoir, le chassa de sa maison. Le jeune Penn remercia Dieu de ce qu'il souffrait déjà pour sa cause : il alla prêcher dans la Cité, il y fil beaucoup de prosélytes.

Le patriarche George Fox vint, du fond de l'Angleterre, le voir à Londres sur sa réputation : tous deux résolurent de faire des missions dans les pays étrangers; ils s'embarquèrent pour la Hollande, après avoir laissé des ouvriers en assez bon nombre pour avoir soin de la

trine dos quakers, qu'il porta on Amérique à partir de 16S1 ; il y fonda la florissante colonie de Pensylvanie.

Tl) .S'e relâcher à. V. Lex.

•vigne* de Londres. Leurs travaux eurent un heureux succès à Amsterdam; mais, ce qui leur lit le plus d'honneur, et ce qui mit le plus leur humilité en danger, fut la réception que leur fit la princesse palatine Elisabeth2, tante de George 1er, roi d'Angleterre, femme illustre par son esprit et par son savoir, et à qui Descaries avait dédié son roman3 de philosophie.

Elle était alors retirée à La Haye, où elle vit ces amis, car c'est ainsi qu'on appelait les quakers en Hollande ; elle eut plusieurs conférences avec eux; ils prêchèrent chez elle, et s'ils ne firent pas d'elle une parfaite quakeresse, ils avouèrent au moins qu'elle n'était pas loin du royaume des cieux.

Les amis semèrent aussi en Allemagne, mais ils recueillirent peu. On ne goûta pas la mode de tutoyer, dans un pays où il faut toujours avoir à la bouche les termes d'altesse et d'excellence.

Penn repassa bientôt en Angleterre, sur la nouvelle de la maladie de son père; il vint recueillir ses derniers soupirs.-Le vice-amiral se réconcilia avec lui, et l'embrassa avec tendresse, quoi qu'il fût d'une différente religion; Guillaume l'exhorta en vain à ne point recevoir le sacrement et à mourir quaker ; et le vieux bonhomme recommanda inutilement à Guillaume d'avoir des boutons sur ses manches et des ganses à son chapeau 4.

Guillaume hérita de grands biens, parmi lesquels il se trouvait des dettes de la couronne pour des avances faites par le vice-amiral dans des expéditions maritimes. Rien n'était moins assuré alors que l'argent dû par le roi : Penn fut obligé d'aller tutoyer5 Gharles II et ses ministres

(i) Style évangélique. Les quakers citaient volontiers la Bible. Cf. plus loin : ils semèrent .; pas loin du royaume des cieux.

(2) Elisabeth 1 161S-16S0), petite-tille de Jacques I" par sa mère, qui avait épousé l'Klecteur palatin — George 1er, de la maison de Hanovre, monta sur le trône d Angleterre en 1715 et mourut en 1727.

(3) Manière cavalière de désigner un ouvrage philosophique.

(4; A noter cette transposition d'expression pour désigner un changement de religion.

(5) Môme procédé que plus haut. Rendre visite au roi, c'est, pour un quaker, aller tutoyer le roi.

plus d'une fois pour son paiement. Le gouvernement lui donna, en 1680, au lieu d'argent, la propriété et la souveraineté d'une province d'Amérique, au sud de Maryland : Voilà un quaker devenu souverain. Il partit pour ses nouveaux états avec deux vaisseaux chargés de quakers qui le suivirent. On appela dès lors le pays Pensylvanie, du nom de Penn ; il y fonda la ville de Philadelphie, qui est aujourd'hui très florissante. 11 commença par faire une ligue avec les Américains ses voisins : c'est le seul traité entre ces peuples et les chrétiens qui n'ait point été juré et qui n'ait point été rompu. Le nouveau souverain fut aussi le législateur de la Pensylvanie : il donna des lois très sages * dont aucune n'a été changée depuis lui. La première est de ne maltraiter personne au sujet de la religion, et de regarder comme frères tous ceux qui croient un Dieu 2.

A peine eut-il établi son gouvernement, que plusieurs marchands de l'Amérique vinrent peupler cette colonie. Les naturels du pays, au lieu de fuir dans les forêts, s'accoutumèrent insensiblement avec les pacifiques quakers : autant ils détestaient les autres chrétiens conquérants et destructeurs de l'Amérique, autant ils aimaient ces nouveaux venus. En peu de temps, un grand nombre de ces prétendus sauvages, charmés de ces voisins vinrent en foule demander à Guillaume Penn de les recevoir au nombre de ses vassaux. C'était un spectacle bien nouveau qu'un souverain que tout le monde tutoyait et à qui on parlait le chapeau sur la tète, un gouvernement sans prêtres, un peuple sans armes, des citoyens tous égaux à la magistrature près, et des voisins" sans jalousie.

Guillaume Penn pouvait se vanter d'avoir apporté sur la terre l'âge d'or dont on parle tant et qui n'a vraisemblablement existé qu'en Pensylvanie. Il revint en Angleterre pour les affaires de son nouveau pays après la mort de Charles IL Le roi Jacques, qui avait aimé son père, eut

[) Montesquieu nomme Penn le Lycurgue mofleme. î) Croire un Dieu. V. Notes gramm., p. 988, VIII, 1.

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la même affection pour le fils el ne le considéra plus comme un sectaire obscur, mais comme un très grand homme...

... Je ne puis deviner quel sera le sort de la religion des quakers en Amérique ; mais je vois qu'elle dépérit tous les jours à Londres. Par tout pays, la religion dominante, quand elle ne persécute point, engloutit à la longue toutes les autres.

Les lettres suivantes portent : la V' sur la religion anglicane, la VI* sur les Presbytériens, la Vil* sur les Sociniens, Ariens ou Antitrinitaires.

LETTRE Mil Sur le parlement.

Les membres du parlement d'Angleterre aiment à se comparer aux anciens Romains autant qu'ils le peuvent.

Il n'y a pas longtemps que M. Shipping1, dans la Chambre des communes, commença son discours par ces mois : « La majesté du peuple anglais sérail blessée, etc. » La singularité de L-expression causa un grand éclat de rire ; mais, sans se déconcerter, il répéta les mêmes paroles d'un air terme, el on ne rit plus. J'avoue que je ne vois rien de commun entre la majeslé du peuple anglais et celle du peuple romain, encore moins entre leurs gouvernements; il > a un sénat à Londres donl quelques membres -uni soupçonnés, quoique à tort sans doute, de vendre leurs voix dans l'occasion, comme on faisait à Rome : voilà toute la ressemblance:

Voici une différence plus essentielle entre Rome et L' Angleterre, qui met tout l'avantage du côté de la dernière : c'est que le fruit des guerres -civiles de Rome a été l'esclavage, et celui des troubles d'Angleterre, la liberté.

(1) Plus exactement ïshippeii, un des adversaires <le Walpole; mai- M. Lanson n'a pu retrouver la phrase .pu lui est ici attribuée.

La nation anglaise est la seule de la terre qui soit parvenue à régler le pouvoir des rois -en leur résistant, et qui d'efforts en efforts ait enfin établi ce gouvernement sage où le prince, tout-puissant pour faire du bien, a les mains liées pour faire le mal ; où les seigneurs sont grands sans insolence et sans vassaux, et où le peuple partagé le gouvernement sans confusion.

La Chambre des pairs et celle des communes sont les arbitres de la nation, le roi est le surarbitre. Cette balance ' manquait aux Romains : les grands et le peuple étaient toujours en division à Rome, sans qu'il y eût un pouvoir mitoyen qui pût les accorder. Le sénat de Rome, qui avait l'injuste et punissable orgueil de ne vouloir rien partager avec les plébéiens, ne connaissait d'autre secret, pour les éloigner du gouvernement, que de les occuper toujours dans les guerres étrangères. Ils regardaient le peuple comme une bête féroce qu'il fallait lâcher sur leurs voisins de peur qu'elle ne dévorât ses maîtres ; ainsi le plus grand défaut du gouvernement des Romains en fit des conquérants2; c'est parce qu'ils étaient malheureux chez eux qu'ils devinrent les maîtres du monde, jusqu'à ce qu'enfin leurs divisions les rendirent esclaves3.

Le gouvernement d'Angleterre n'est point fait pour un si grand éclat, ni pour une fin si funeste; son but n'est point la brillante folie de faire des conquêtes, mais d'empêcher que ses voisins n'en fassent ; ce peuple n'est pas seulement jaloux de sa liberté, il l'est encore de celle des autres4. Les Anglais étaient acharnés contre Louis XIV, uniquement parce qu'ils lui croyaient de l'ambition...

Il en a coûté sans doute pour établir la liberté en Angleterre^; c'est dans des mers de sang qu'on a noyé l'idole

(1) Terme du vocabulaire politique des Anglais.

(2) Cette vue sur l'histoire de Rome fait penser à Montesquieu, dont les Considérations sont précisément de 1734. Mais on sait que les Lettres philosophiques étaient écrites avant cette date. Ici encore, Voltaire a devancé Montesquieu.

(3) V. Notes gramm., p. 987, VII, 2.

(4) Les Anglais de tous les partis exaltaient leur pays comme le champion de la liberté. Voltaire adopte le point de vue anglais.

du pouvoir despotique ; mais les Anglais ne croient point avoir acheté trop cher de bonnes lois. Les autres nations n'ont pas eu moins de troubles, n'ont pas versé moins de sang qu'eux ; mais ce sang qu'elles ont répandu pour la cause de leur liberté n'a fait que cimenter leur servitude.

... Les guerres civiles de France ont été plus longues, plus cruelles, plus fécondes en crimes que celles d'Angleterre ; mais de toutes ces guerres civiles aucune n'a eu une liberté sage pour objet.

Dans les temps détestables de Charles IX et de Henri III il s'agissait seulement de savoir si on serait l'esclave des Guises i. Pour la dernière guerre de Paris2, elle ne mérite que des sifflets ; il me semble que je vois des écoliers qui se mutinent contre le préfet d'un collège et qui finissent par être fouettés... Nos guerres civiles sous Charles VI avaient été cruelles, celles de la Ligue furent ''abominables, celle de la Fronde fut ridicule.

Ce qu'on reproche le plus en France aux Anglais, c'est le supplice de Charles Ier, qui fut traité par ses vainqueurs comme il les eût traités s'il eut été heureux3.

Après tout, regardez d'un côté Charles Ier vaincu en bataille rangée, prisonnier, jugé, condamné dans Westminster et décapité et de l'autre l'empereur Henri Vil empoisonné par son chapelain en communiant4, Henri III assassiné par un moine..., trente assassinats médités contre Henri IV, plusieurs exécutés et le dernier privant enfin la France de ce grand roi. Pesez ces attentats, et jugez.

(1) Il s'agissait surtout de savoir si la France serait catholique ou protestante.

(2) La Fronde.

(3) Cette phrase, d'ailleurs si hardie, souleva des critiques indignées et Voltaire l'atténua dans les éditions suivantes. Il ajouta après Charles I", « monarque digne d'un meilleur sort », et avant traités « probablement ». Il écrivit aussi : « Ce qu'on reproche le plus et avec raison en France aux Anglais, etc.» ■

(4) Voltaire a reconnu ailleurs que ce crime n'est pas prouvé. L'empereur Henri VII mourut en 1313.

LES LEXfUES PHILOSOPHIQUES 209

LETTRE IX Sur le gouvernement1.

Ce mélange heureux dans le gouvernement d'Angleterre, ce concert entre les communes, les lords et le roi, n'a pas toujours subsisté. L'Angleterre a été longtemps esclave; elle l'a été des Romains, des Saxons, des Danois, des Français. Guillaume le Conquérant surtout la gouverna avec un sceptre de fer ; il disposait des biens, de la vie de ses nouveaux sujets comme un monarque de l'Orient; il détendit sous peine de mort qu'aucun Anglais osât avoir du feu et de la lumière chez lui passé huit heures du soir, soit qu'il prétendit par là prévenir leurs assemblées nocturnes, soit qu'il voulût essayer, par une défense si bizarre jusqu'où peut aller le pouvoir d'un homme sur d'autres hommes.

11 est vrai qu'avant et après Guillaume le Conquérant les Anglais ont eu des parlements ; ils s'en vantent comme si ces assemblées, appelées alors parlements, composées de tyrans ecclésiastiques et de pillards nommés barons, avaient été les gardiens de la liberté et de la félicité publique.

Les Barbares, qui des bords de la mer Baltique fondirent dans le reste de l'Europe, apportèrent avec eux l'usage des états ou parlements dont on fait tant de bruit et qu'on connaît si peu. Les rois alors n'étaient point despotiques, cela est vrai, mais les peuples n'en gémissaient que plus dans une servitude misérable...

Tandis que les barons, les évèques, les papes, déchiraient ainsi l'Angleterre, où tous voulaient commander, le peuple, la plus nombreuse, la plus vertueuse même et par conséquent la plus respectable" partie des hommes,

(1) Cette lettre sort de tout ce que Voltaire a lu ou entendu de discussions politiques et de réflexions sur les origines de la constitution anglaise. Il prend le contre-pied d'une doctrine très souvent défendue par les historiens et les théoriciens anglais sur l'immémoriale antiquité des institutions nationales. (Note de l'édition critique des Lettres philosophiques par M. Lanson.)

composée de ceux qui étudient les lois et les sciences, des négociants, des artisans, en un mot de tout ce qui n'était point tyrans ; le peuple1, dis-je, était regardé par eux comme des animaux au-dessous de l'homme ; il s'en fallait bien que les communes eussent alors part au gouvernement, c'étaient des vilains : leur travail, leur sang, appartenaient à leurs maîtres, qui s'appelaient nobles. Le plus grand nombre des hommes étaient en Europe ce qu'ils sont encore en plusieurs endroits du monde, serfs d'un seigneur, espèce de bétail qu'on vend et qu'on achète avec la terre. 11 a fallu des siècles pour rendre justice à l'humanité, pour sentir qu'il était horrible que le grand nombre semât et que le petit nombre recueillît; et n'estce pas un bonheur pour le genre humain que l'autorité de ces petits brigands ait été éteinte en France par la puissance légitime des rois, et en Angleterre par la puissance légitime du roi et du peuple?

Heureusement, dans les secousses que les querelles des rois et des grands donnaient aux empires, les fers des nations se sont plus ou inoins relâchés ; la liberté est née en Angleterre des querelles des tyrans; les barons forcèrent Jean sans Terre et Henri III à accorder celle fameuse Charte2, dont le principal but était à la vérité de mettre les rois dans la dépendance des lords, mais dans laquelle le reste de la nation lui un peu favorisé, afin que dans l'occasion elle se rangeât <\\i parti de ses prétendus protecteurs. Cette grande charte, qui esl regardée connue l'origine sacrée des libertés anglaises, fait bien voir ellemême combien peu la liberté était connue. Le titre seul prouve que le roi se croyait absolu de droit, et (pie les barons et le clergé même ne le forçaient à se relâcher de ce droit prétendu que parce qu'ils étaient les plus forts.

... La Chambre des communes devint de jour en jour

(1) Cette phrase de Voltaire, écrite en 172S ou peu après, sent déjà la Révolution.

(2) C'ast la yrandc Charte, signée en 121.') par Jean sans Terre et confirmée, en 1204, par son fils Henri III.

Portrail (!<• Voltaire, point par Quentin de La Tour, en 1736, et gravé par Baléchou.

plus puissanle, les familles des anciens pairs s'éteignirent avec le temps ; et comme il n'y a proprement que les pairs qui soient nobles en Angleterre dans la rigueur de la loi, il n'y aurait plus du tout de noblesse en ce pays-là si les rois n'avaient pas créé de nouveaux barons de temps en temps et conservé l'ordre des pairs qu'ils avaient tant craint autrefois, pour l'opposer à celui des communes devenu trop redoutable.

Tous ces nouveaux pairs, qui composent la Chambre haute, reçoivent du roi leur titre, et rien de plus, presqu'aucun d'eux n'a la terre dont il porte le nom :Tun est duc de Dorset et n'a pas un pouce de terre en Dorsetshirc l ; l'autre est comte d'un village, qui sait à peine où ce village est situé ; ils ont du pouvoir dans le parlement, non ailleurs.

Vous n'entendez point ici parler de haute, moyenne et basse justice, ni du droit de chasser sur les terres d'un citoyen, lequel n'a pas la liberté de tirer un coup de fusil sur son propre champ 2.

Un homme, parce qu'il est noble ou parce qu'il est prêtre, n'est point ici exempt de payer certaines taxes3, tous les impôts sont réglés par la Chambre des communes, qui, n'étant que la seconde par son rang, est la première par son crédit.

Les seigneurs et les évèques peuvent bien rejeter le biJl 4 des communes pour les taxes, mais il ne leur est pas permis d'y rien changer ; il faut ou qu'ils le reçoivent ou qu'ils le rejettent sans restriction. Quand le bill est confirmé par les lords et approuvé par le roi, alors tout le monde paye; chacun donne, non selon sa qualité (ce qui est absurde), mais selon son revenu ; il n'y a point de taille ni de capitation arbitraire, mais une taxe réelle sur les

(1) Pays situé au sud de la Grande-Bretagne, sur la Manche.

(2) On sait que cette liberté était une de celles qui intéressaient le plus les habitants des campagnes dans les revendications de 1789.

(3) Courte remarque, indirterente en apparence, mais de si grande portée !

(4) Bill, mot anglais, passé en français, qui signifie un projet de loi et quelquefois une loi*.

terres ; elles ont toutes été évaluées sous le fameux roi Guillaume III1, et mises au-dessous de leur prix.

La taxe subsiste toujours la même, quoique les revenus des terres aient augmenté ; ainsi personne n'est foulé et personne ne se plaint. Le paysan n'a point les pieds meurtris par des sabots, il mange du pain blanc, il est bien vêtu, il ne craint point d'augmenter le nombre de ses bestiaux ni de couvrir son toit de tuiles, de peur que l'on ne hausse ses impôts Tannée d'après. Il y a ici beaucoup de paysans qui ont environ deux cent mille francs de biens, et qui ne dédaignent pas de continuer à cultiver la terre qui les a enrichis, et dans laquelle ils vivent libres 2.

LETTRE X Sur le commerce.

Le commerce qui a enrichi les citoyens en Angleterre, a contribué à les rendre libres, et cette liberté a étendu le commerce à son tour ; de là s'est formée la grandeur de l'État ; c'est le commerce qui a établi peu à peu les forces navales, par qui les Anglais sont les maîtres des mers. Ils ont à présent près de deux cents vaisseaux de guerre. La postérité apprendra peut-être avec surprise qu'une petite ile, qui n'a de soi-même qu'un peu de plomb, de rétain, de la terre à foulon, et delà laine grossière3, est devenue par son commerce assez puissante pour envoyer en 1723 trois flottes à la fois en trois extrémités du moncje, l'une devant Gibraltar conquise et conservée par ses armes, l'autre à Porto-Bello 4 pour (Mer au roi

(1) Guillaume III (1650-1702), stàthoudcr de Hollande en 1(572, puis, à partir de 1689, roi d'Angleterre jusqu'à sa mort.

(2) Cette sympathie pour les paysans est un des traits qui honorent l'écrivain.

(3) A noter le procédé qui consiste à représenter l'Angleterre comme plus pauvre qu'elle n'est naturellement pour mieux marquer le progrès de sa richesse acquise.

(4) Ville et port de Colombie, près de l'isthme de Panama. C'est de là que partaient les galions chargés d'or et de métaux précieux.

d'Espagne la jouissance des trésors des Indes, et la troisième dans la mer Baltique pour empêcher les puissances du Nord de se battre.

Quand Louis XIV faisait trembler l'Italie et que ses armées, déjà maîtresses de la Savoie et du Piémont, étaient prêtes de1 prendre Turin, il fallut que le prince Eugène marchât du fond de l'Allemagne au secours du duc de Savoie : il n'avait point d'argent, sans quoi on ne prend ni ne défend les villes; il eut recours à des marchands anglais; en une demi-heure de temps, on lui prêta cinquante millions 2 : avec cela il délivra Turin , battit les Français et écrivit à ceux: qui avaient prêté cette somme ce petit billet : ■< Messieurs, j'ai reçu votre argent, el je me flatte de l'avoir bien employé à votre satisfaction. »

Tout cela donne un juste orgueil à un marchand anglais el fait qu'il ose se comparer, non sans quelque raison, h'un citoyen romain. Aussi le cadet d'un pair du royaume ne dédaigne pas le négoce. Milord Tovvnshend, ministre d'État, a un frère qui SB contente d'éire mareband dans la Cité. Dans le temps que milord Oxford3, gouvernail l'Angleterre, son cadel était facteur ' à Alep, d'où il ne voulut pas revenir el où il esl mort".

Qette coutume, qui pourtant commence trop à se passer, parail monstrueuse à des Allemands entêtés de leurs quartiers ; ils ne sauraient concevoir que le lils d'un pair d'Angleterre ne soit qu'un riche et puissant bourgeois, au lieu qu'eu Allemagne loul est prince ; on a vu jusqu'à trente altesses du même nom n'ayant pour loul bien que des armoiries el de l'orgueil.

En France esl marquis qui veul ; el quiconque arrive à Paris du fond d'une province avec de l'argcnl à dépenser, el un nom eu <v ou en Me, peul dire : « Un homme

(1) Prctes de. V. Lex.

(2) Gé n'est pas exact. Voltaire, dans le Siècle de Louis XIV, dit six millions de nos livres, ce qui est conforme ou presque au chiffre historique (6.250.000 francs). De même le billet du prince Eugène est arrangé par Voltaire.

(3) Robert Walpole. comte d Oxford (1676-1745).

(4) Facteur. V. Lex. '»

comme moi, un homme de oia qualité », el mépriser souverainement un négociant. Le négociant entend luimème parler si souvent avec dédain de sa profession qu'il

esl assez sot pouren rougir ;je ne sais pourtant lequel est le plus utile à un État, ou un seigneur bien poudré qui sait précisément à quelle heure le roi se lève, à quelle heure il se couche et qui se donne des airs de grandeur en jouant le rôle d'esclave dans l'antichambre d'un ministre, ou un négociant qui enrichit son pays, donne de son cabinet des ordres à Surate et au Caire, et contribue au bonheur du monde '.

LETTRE XI Sur l'insertion de la petite vérole2.

On dit doucement dans l'Europe chrétienne que les Anglais sont des fous et desenragés : des fous, parce qu'ils donnent la petite vérole à leurs enfants pour les empêcher de l'avoir ; des enragés, parce qu'ils communiquent de gaieté de cœur à ces enfants une maladie certaine el affreuse, dans la vue de prévenir un mal incertain. Les Anglais, de leur côté, disent : k< Les autres Européens sont des lâches e1 des dénaturés : ils sont lâches, en ce qu'ils craignent de faire un peu de mal à leurs enfants; dénaturés, en ce qu'il.- le- exposent à mourir un jour de la petite vérole. » Pour juger qui a raison dan- celle dispute, Voici

(i) Quelle vigueur dans cette leçon donnée aux petits maîtres ! et combien I3 sentiment exprimé ici est moderne !

(2; « Gela fut écrit en 1727 Aussi l'auteur fut le premier en France qui parla de l'insertion de la petite vérole ou variole, comme il fut le premier qui écrivit sur la gravitation. » fNote de Voltaire.) Kn fait, il v avait eu en France, de 1723 à 1725, tout un mouvement en faveur de l'inoculation. Mais cette campagne qui n'avait pas abouti, était oubliée en 1734. Inattention de Voltaire était attirée par tout ce qui était nouveau et hardi. D'ailleurs, il avait eu lui-même la petite vérole, il avait vu son ami Génonville mourir de cette maladie. Plus tard, eu 17*19. Frcron découvrit un mémoire du docteur La Coste sur l'inoculation, datant en- 1723. 1 1 ne manqua pas de reprocher à Voltaire de s'être attribué le mérite d'avoir le premier, en France, traité de ce sujet.

l'histoire de celte fameuse insertion dont on parle hors d'Angleterre avec tant d'effroi.

Les femmes de Gircassie sont, de temps immémorial, dans l'usage de donner la petite vérole à leurs enfants même à l'âge de six mois, en leur faisant une incision au bras, et en insérant dans cette incision une pustule qu'elles ont soigneusement enlevée du corps d'un autre enfant. Cette pustule fait, dans le bras où elle est insinuée, l'effet du levain dans un morceau de pâle ; elle y fermente et répand dans la masse du sang les qualités dont elle est empreinte. Les boutons de l'enfant à qui l'on a donné cette petite vérole artificielle servent à porter la même maladie à d'autres. C'est une circulation presque continuelle eu Circassie;el, quand malheureusement il n'y a point de petite vérole dans le pays, on est aussi embarrassé qu'on l'est ailleurs dans une mauvaise année.

... 11 y a quelques gens qui prétendent que les Gircassiens prirent autrefois cette coutume des Arabes; mais nous laissons ce point d'histoire à éclaircir par quelque savant bénédictin qui ne manquera pas de composer làdessus plusieurs volumes in-folio avec les preuves. Tout ce que j'ai à dire sur cette matière, c'est que dans le commencement du règne de George Ier l, Mme de Wortley- Montague 2, une des femmes d'Angleterre qui ont le plus d'esprit et le plus de force dans l'esprit, étant avec son mari en ambassade à Constanlinople, s'avisa de donner sans scrupule la petite vérole à un enfant dout elle était accouchée en ce pays. Son chapelain eut beau lui dire que cette expérience n'était pas chrétienne, et ne pouvait réussir que chez des infidèles, le fils de Mme Wortley 3s'cn trouva à merveille. Cette dame, de retour à Londres, fit part de sou expérience à la princesse de Galles , qui est

(1) Il régna de 1714 à 1727.

(2) Mme de Wortley-Montague (1690-1762), femme des plus énergiques et des plus originales. Son mari étant ambassadeur à Constanlinople, elle apprit la langue turque et pénétra dans le sérail.

(3) Il y a ici une légère erreur. Voltaire a confondu le fils de Mme Wortley, avec sa fille. C'est en effet une fille qui fut inoculée.

aujourd'hui reine1; il faut avouer que, titres et couronnes à part, cette princesse est née pour encourager tous les arts et pour faire du bien aux hommes; c'est un philosophe aimable sur le trône; elle n'a jamais perdu ni une occasion de slinstruire, ni une occasion d'exercer sa générosité. C'est elle qui, ayant entendu dire qu'une fille de Milton vivait encore, et vivait dans la misère, lui envoya sur-le-champ un présent considérable ; c'est elle qui protège ce pauvre P. Courayer 2 ; c'est elle qui daigna être la médiatrice entre le docteur Clarke3 et M. Leibnitz. Dès qu'elle eut entendu parler de l'inoculation ou insertion de la petite vérole, elle en fit faire l'épreuve sur quatre criminels condamnés à mort, à qui elle sauva doublement la vie ; car non seulement elle les tira de la potence, mais, à la faveur de cette petite vérole artificielle, elle prévint la naturelle, qu'ils auraient probablement eue, et dont ils seraient morts peut-être dans un âge plus avancé.

La princesse, assurée de l'utilité de cette épreuve, fit inoculer ses enfants : l'Angleterre suivit son exemple, et depuis ce temps, dix mille enfants de famille au moins doivent ainsi la vie à la reine et à Mme Wortley-Montague, et autant de filles leur doivent leur beauté.

Sur cent personnes dans le monde, soixante au moins ont la petite vérole ; de ces soixante, dix en meurent dans les années les plus favorables et dix en conservent pour toujours de fâcheux restes. Voilà la cinquième partie des hommes que cette maladie tue ou enlaidit sûrement4. De tous ceux qui sont inoculés en Turquie ou en Angleterre,

(1) Il s'agit de la reine Caroline, femme de George II, celle à qui Voltaire dédia sa Henr.iade. Il paie ici sa dette de reconnaissance.

(2) Le P. Courayer avait fait paraître, en 1723, sur la validité des ordinations anglicanes, une dissertation qui avait fait scandale et qui avait été supprimée par arrêt du Conseil en 1727. Alors le P. Courayer se réfugia en Angleterre.

(3) Samuel Clarke (1675-1729', théologien et philosophe anglais, eut avec Leibnitz. comme avec d'autres penseurs de son temps, des disputes célèbres* sur différents points de philosophie et de religion.

(4) Voltaire s'est ici un peu embrouillé dans ses notes. Il aurait dû dire: de ces soixante, 20 p. 100 meurent ou sont enlaidis, c'est-à-dire douze et non vingt.

aucun ne meurt, s'il n'est infirme et condamné à mort d'ailleurs, personne n'est marqué, aucun n'a la petite vérole une seconde fois, supposé que l'inoculation ail été parfaite. 11 est donc certain que, si quelque ambassadrice française avait rapporté ce secret de Conslanlinople à Paris, elle aurait rendu un service éternel à la nation : le duc de Villequier, père du duc d'Àumont d'aujourd'hui, l'homme de France le mieux constitué et le plus sain, ne serait pas mort à la fleur de son âge ; le prince de Soubise, qui avait la santé la plus brillante, n'aurait pas été emporté à l'âge de vingt-cinq ans ; Monseigneur, grandpère de Louis XV, n'aurait pas été enterré dans sa cinquantième année ; vingt mille personnes mortes à Paris de la petite vérole en 1723, vivraient encore. Quoi donc! est-ce que les Français n'aiment point la vie? est-ce que leurs femmes ne se soucient point de leur beauté .' En vérité, nous sommes d'étranges gens ! Peut-être dans dix ans prendra-l-on cette méthode anglaise, si les médecins le permettent; ou bien les français, dans trois mois se serviront de l'inoculation par fantaisie, si les Anglais s'en dégoûtent par inconstance.

J'apprends que depuis cent ans les Chinois sont dans cet usage ; c'est un grand préjugé1 que l'exemple d'une nation qui passe pour être la plus sage et la mieux policée de l'univers. Il est vrai que les Chinois s'y prennent d'une façon différente ; ils ne font point d'incision, ils font prendre la petite vérole par le nez comme du tabac en poudre ; celte façon est plus agréable, mais elle revient au même, et sert également à confirmer que, si on avait pratiqué l'inoculation en France, on aurait sauvé la vie à des milliers d'hommes.

(1) Préjugé. V. Lcx.

LETTRE XTI Sur le chancelier Bacon l,

[1 n'y a pas longtemps que l'on agitait dans une compagnie célèbre cette question usée et frivole, quel était le plus grand homme de César, d'Alexandre, de Tamerlan, de Gromw'ell, etc.

Quelqu'un répondit que c'était sans contredit Isaac Newton-2! Cet homme avail raison,- car si la vraie grandeur consiste à avoir reçu du ciel un puissant génie et à s en èlre servi pour s'éclairer soi-même et les autres, un homme, comme M. Newton, tel qu'il s'en trouve à peine en dix siècles, est véritablement le grand homme, el ces politiques et ces conquérants dont aucun siècle n'a manqué, ne sont d'.ordinaire que d'illustres inéchauls. C'est à celui qui domine sur les esprits par la force de la vérité, non à ceux qui font des esclaves par la violence, c'est à celui qui connaît l'univers, non à ceux qui le défigurent que nous devons nos respects.

Puis donc que vous exigez que je vous parle des hommes célèbres qu'a portés l'Angleterre, je commencerai par les Bacon, les. Locke, les Newton, etc. Les généraux et les ministres viendront à leur tour3.

Il faut commencer par le fameux comte de Verulam, connu en Europe sous le nom de Bacon, qui était son nom de famille...

Après avoir rappelé son procès et sa condamnation *, Voltaire lui applique le mot de Bolingbroke sur Maiiborough : « C'était un si grand homme que j'ai oublié ses vices. »

(I) François Bacon, né à Londres en 1561, mort en 1626, grand chancelier d'Angleterre sous Jacques I*', a laissé de nombreux ouvrages écrits soit en latin, soit en anglais, en particulier De dignitate et augmentas scientiarum (1605) et Novum Organum. li est regardé comme le père de la philosophie expérimentale.

[2j Isaac Newton (1642-1727) ; illustre mathématicien et physicien, inventeur du calcul infinitésimal et de la loi de la gravitation universelle.

(3) On remarquera le ton hautain du « philosophe ».

(4) Bacon fut accusé de s'être laissé corrompre par de l'argent. Il fut condamné à une forte amende et à la perte de ses dignités.

Je me bornerai donc à vous parler de ce qui a mérité au chancelier Bacon l'estime de l'Europe.

Le plus singulier et le meilleur de ses ouvrages est celui qui est aujourd'hui le moins lu et le plus inutile; je veux; parler de sou Novum scientiarum organum. C'est l'échafaud * avec lequel on a bâti la nouvelle philosophie ; et quand cet édifice a été élevé au moins en partie, l'échafaud n'a plus été d'aucun usagé.

Le chancelier Bacon ne connaissait pas encore la nature ; mais il savait et indiquait tous les chemins qui mènent à elle. Il avait méprisé de bonne heure ce que les Universités appelaient la philosophie et il faisait tout ce qui dépendait de lui, afin que ces compagnies, instituées pour la perfection de la raison humaine, ne continuassent pas de la gâter par Leurs quiddités, leur horreur du vide, leurs formes substantielles, et tous ces mots impertinents2 que non seulement l'ignorance rendait respectables, mais qu'un mélange ridicule avec la religion avait rendus sacrés.

Il est le père de la philosophie expérimentale; il est bien vrai qu'avant lui on avait découvert des secrets étonnants. On avait inventé la boussole, l'imprimerie, la gravure des estampes, la peinture à l'huile, les glaces, l'art de rendre en quelque façon la vue aux vieillards par les lunettes qu'on appelle besicles, la poudre à canon, etc. On avait cherché, troqvé et conquis un nouveau monde. Qui ne croirait que ces sublimes découvertes eussent été faites par les plus grands philosophes, et dans des temps bien plus éclairés que le nôtre ? point du tout : c'est dans le temps de la plus stupide barbarie que ces grands changements ont été faits sur la terre. Le hasard seul a produit presque toutes ces inventions ; et il y a même bien de l'apparence que ce qu'on appelle hasard a eu grande part dans la découverte de l'Amérique ; du moins a-t-on cru que Christophe Colomb n'entreprit son voyage que sur la foi

(1) Kchafaud. V. Lex.

(2) Impertinents. V. Lex.

d'un capitaine de vaisseau qu'une tempête avait jeté jusqu'à la hauteur des îles Caraïbes 1.

Quoi qu'il en soit, les hommes savaient aller au bout du monde, ils savaient détruire les villes avec un tonnerre artificiel plus terrible que If tonnerre véritable ; mais ils ne connaissaient pas la circulation du sang, la pesanteur de l'air, les lois du mouvement, la lumière, le nombre de nos planètes, etc. Et un homme qui soutenait une thèse sur les catégories d'Aristote, sur l'universel a parte rei ou telle autre sottise, était regardé comme un prodige.

Les inventions les plus étonnantes et les plus utiles ne sont pas celles qui font le plus d'honneur à l'esprit humain. C'est à un instinct mécanique, qui est chez la plupart des hommes, que nous devons tous les arts, et nullement à la saine philosophie. La découverte du feu, l'art de faire du pain, de fondre et de préparer les métaux, de bâtir des maisons, l'invention de la navette, sont d'une tout autre nécessité que l'imprimerie et la boussole ; cependant ces arts furent inventés par des hommes encore sauvages...

Personne avant le chancelier Bacon n'avait connu la philosophie expérimentale ; et de toutes les épreuves physiques qu'on a faites depuis lui, il n'y en a presque pas une qui ne soit indiquée dans son livre. 11 en avait lait lui-même plusieurs ; il fit des espèces de machines pneumatiques, par lesquelles il devina l'élasticité de l'air; il a tourné tout autour de la découverte de sa pesanteur, il y touchait ; cette vérité fut saisie par Torricelli 2. Peu de temps après, la physique expérimentale commença tout d'un coup à être cultivée à la fois dans presque toutes les parties de l'Europe. C'était un trésor caché dont Bacon s'était douté, et que tous les philosophes encouragés par sa promesse s'efforcèrent de déterrer.

Mais; ce qui m'a le plus surpris, c'a été de voir dans son

(1) Voltaire rabaisse ici tout ce qui n'est pas sou objet, pour mieux faire ressortir ce qu'il va dire.

(2) Savant italien (1608-1647), inventa le baromètre.

livre, en termes exprès, cette attraction nouvelle dont Newton passe pour l'inventeur.

« Il faut chercher, dit Bacon, s'il n'y aurait point une espèce de force magnétique qui opère entre la terre et les choses pesantes, entre la lune et l'océan, entre les planètes, etc. » *

En un autre endroit il 'dit: « Il faut ou que les corps graves soient portés vers le centre de la terre, ou qu'ils en soient mutuellement attirés et en ce dernier cas, il est évident que plus les corps en tombant s'approcheront de la terre, plus fortement ils s'attireront. Il faut, poursuit-il, expérimenter si la même horloge à poids ira plus vite sur le haut d'une montagne, ou au fond d'une mine ; si la force des poids diminue sur la montagne et augmente dans la mine, il y a apparence quela terre a une vraie attraction.))

Ce précurseur de la philosophie a été aussi un écrivain élégant, un historien, un bel esprit.

LETTRE Mil Sur M. Locke l.

Jamais il ne fut peut-être un esprit plus sage, plus méthodique, un logicien plus exact que M. Locke; cepeor dant il n'était pas grand mathématicien. Il n'avait jamais pu se soumettre à la fatigue des calculs ni à la sécheresse des vérités mathématiques, qui ne présentent d'abord rien de sensible à l'esprit ; et personne n'a mieux prouvé qui' lui qu'on pouvait avoir l'esprit géomètre sans le secours de la géométrie. Avant lui de grands philosophes avaient décidé positivement ce que c'est que l'âme de l'homme ; m, li-, puisqu'ils n'en savaient rien dn tout, il est bien juste qu'ils aient tous été d'avis différents...

Tant de raisonneurs ayant fait le roman de l'âme, vm

(1) Philosophe anglais (1632-1704), auteur de V Essai sur Ventenà*ètmnt humain, où, s'appuyant sur la méthode expérimentale, ,il combat l'idéalisme et le spiritualisme de Descartes. Il est le fondateur de la philoso phie sensualiste.

sage est venu qui en a fait modestement l'histoire. Locke, a développé à l'homme la raison humaine, comme un excellent anatomiste explique les ressorts du corps humain. 11 s'aide partout du flambeau de la physique ; il ose quelquefois parler affirmativement, mais il ose aussi douter. Au lieu de définir tout d'un coup ce que nous ne connaissons pas, il examine par degrés ce que nous voulons connaître. U prend un enfant au moment de sa naissance, il suit pas à pas les progrès de son entendement ; il voit ce qu'il a de commun avec les bêtes, et ce qu'il a au-dessus d'elles : il consulte surtout son propre témoignage1, la conscience de sa pensée.

« Je laisse, dit-il, à discuter à ceux qui en savent plus que moi, si notre âme existe avant ou après l'organisation de notre corps, mais j'avoue qu'il m'est tombé en partage une de ces âmes grossières qui ne pensent pas toujours, et j'ai même le malheur de ne pas concevoir, qu'il soit plus nécessaire à l'âme de penser toujours2, qu'au corps d'être toujours en mouvement. »

... Locke, après avoir ruiné les idées innées, après avoir bien renoncé à la vanité de croire qu'on pense toujours, ayant bien établi que toutes nos idées nous viennent par les sens, ayant examiné nos idées simples, et celles qui sont composées, suit l'esprit de l'homme dans toutes ses opérations, fait voir combien les langues que les hommes parle ni sont imparfaites et quel abus nous faisons des termes à tout moment; il vient enfin à considérer l'étendue, ou plutôt le néant des connaissances humaines. C'est dans ce chapitre qu'il ose avancer modestement ces paroles : Nous ne serons jamais peut-être capables de connaître si un être purement matériel pense ou non.

Ce discours sage parut à plus d'un théologien une défi) Le témoignage que l'enfant rend de lui-même, la conscience qu'il a de sa propre pensée.

(2) Cela dépend du sens qu'on donne au mot « penser». La pensée peut être plus ou moins active, plus ou moins consciente. Il semble qu'il y ait là une querelle de mots, on plutôt un parti pris contre la spiritualité de l'âme.

datation scandaleuse que l'âme est matérielle et mortelle *. Quelques Anglais, dévots à leur manière, sonnèrent l'alarme. Les superstitieux sont dans la société ce que les poltrons sont dans une armée; ils ont et donnent des terreurs paniques...

... Locke disait avec simplicité à ces messieurs: « Confessez du moins que vous êtes aussi ignorants que moi : votre imagination ni la mienne ne peuvent concevoir comment un corps a des idées ; et comprenez-vous mieux comment une substance, telle2 qu'elle soit, a des idées ? Vous ne concevez ni la matière ni l'esprit, comment osezvous assurer quelque chose ?

Le superstitieux vient à son tour, et dit qu'il faut brûler, pour le bien de leurs âmes, ceux qui soupçonnent qu'on peut penser avec la seule aide du corps ; mais que diraientils si c'étaient eux-mêmes qui fussent coupables d'irréligion ? En effet, quel est l'homme qui osera assurer, sans une impiété absurde, qu'il est impossible au Créateur de donner à la matière la pensée et le sentiment3? Voyez, je vous prie, à quel embarras vous êtes réduits, vous qui bornez ainsi la puissance du Créateur. Les bêtes ont les mêmes organes que nous, les mêmes sentiments, les mêmes perceptions; elles ont de la mémoire, elles combinent quelques idées. Si Dieu n'a pas pu animer la matière, et lui donner le sentiment, il faut de deux choses l'une, ou que les bêles soient de pures machines4 ou qu'elles aient une âme spirituelle.

11 me parait presque démontré que les bêtes ne peuvent

(t) Quelle qu'ait été sur ce point l'opinion de Locke, il semble bien (|ue cette théorie soit un acheminement vers le matérialisme. C'est du moins ainsi que l'ont comprise bien des gens, et en particulier ceux qui inclinaient au matérialisme.

(2) Telle quelle soit. V. Lex.

(3) Cette indignation contre 1' « impiété absurde » de ceux qui voudraient « borner la puissance du Créateur » est un argument qui fait sourire de la part de Voltaire.

(4) On se rappelle la théorie de Descartes sur ce point et l'éloquente protestation de La Fontaine en faveur de l'âme des bêtes. Cette épineuse question est une de celles sur lesquelles l'idéalisme outrancier de Descartes prête le plus à la critique.

LES LETTRES PHILOSOPHIQUES 22ô

être de simples machines; voici ma preuve: Dieu leur a l'ait précisément les mêmes organes du sentiment que les nôtres ; donc, s'ils ne sentent point, Dieu a fait un ouvrage inutile ; or Dieu, de votre aveu même, ne fait rien en vain ; donc il n'a point fabriqué tant d'organes de sentiment, pour qu'il n'y eût point de sentiment; donc les bêtes ne sont point de pures machines.

Les bêtes, selon vous, ne peuvent avoir une âme spirituelle; donc malgré vous il ne reste autre chose à dire, sinon que Dieu a donné aux organes des bêles, qui sont matière, la faculté de sentir et d'apercevoir, laquelle vous appelez instinct dans elles.

Et qui peut empêcher Dieu de communiquer à nos organes plus déliés celle faculté de sentir, d'apercevoir, et de penser, que nous appelons raison humaine? De quel côté que vous vous tourniez, vous êtes obligés d'avouer votre ignorance, et la puissance immense du Créateur. Ne vous révoltez donc plus contre la sage et modeste philosophie de Locke : loin d'être contraire à la religion, elle lui servirait dé preuve, si la religion en avait besoin f ; car quelle philosophie plus religieuse, que celle qui, n'affirnianl que ce qu'elle conçoit clairement, et sachant avouer sa faiblesse, vous dit qu'il faut recourir à Dieu, dès qu'on examine les premiers principes2?

LETTRE XI \ Sur Descartes et Newton.

Un Français qui arrive à Londres trouve les choses bien changées en philosophie, comme dans tout le reste3. 11 a

(1) Toujours le raéine zèle édifiant de la part de Voltaire.

(2) Cette treizième lettre, dont nous ne pouvons donner ici qu'une partie, est celle qui contribua le plus à attirer sur l'ouvrage et sur l'auteur les critiques et les condamnations. Voltaire s'en doutait bien à l'avance. 11 avait hésité a la publier et cependant il en avait modifié et atténué considérablement la rédaction.

(3) Lorsque cet article a été écrit (1728), plus de quarante ans après

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