REMARQUES SUR LES PENSEES DE PASCAL 2.V
en quoi quelques idées remues dans un cerveau sont-elles préférables à l'univers matériel 4?
Envoi des « Remarques sur les Pensées » de Pascal.
A M. DE (ÙDEVILLE.
(1" juillet 1733.)
Je viens, mon cher ami, d'envoyer au très intelligent, mais très fautif Jore*, une, vingt-cinquième Lettre 3, qui contient nue petite dispute que je prends la liberté d'avoir contre Pascal. Le projet est hardi ; mais ce misanthrope chrétien, tout sublime qu'il est, n'est pour moi qu'un homme comme un autre, quand il a tort : et je crois qu'il h tort très souvent. Ce n'est pas contre l'auteur des Provinciales que j'écris, c'est contre l'auteur des Pensées, où il me parait .qu'il attaque l'humanité beaucoup plus cruellement qu'il n'a attaqué les Jésuites. Si tous les hommes unis ressemblaient, mon cher Cideville, M. Pascal n'eût point dit tant de mal de la nature humaine. Vous me la rendez respectable et aimable, autant qu'il veut me la rendre odieuse. Je suis bien fâché contre le dévot, satirique de ce qu'il m'a empêché de retoucher Mademoiselle Du Gueselin * ei d'achever mon opéra5. Je ne sais s'il ne vaut pas mieux faire un bon opéra, bien mis en musique, que d'avoir raison contre Pascal. Je vous enverrai et tragédie et opéra, dès que tout cela sera au net.
(1) Cette remarque, avec quelques autres, n'a été donnée par Voltaire que dans l'édition de Genève de 1742. -
(2) V. p. 107, n. 2. La date de cette lettre répond à ce que nous avons dit au début. Voltaire retint pendant un an l'édition de Jore.
(3) La vingt-cinquième des Lettres philosophiques. Dans l'édition de Kelil. les Remarques sur les Pensées de Pascal ont été séparées des Lettres philosophiques et se trouvent au tome XXXI] (Philosophie générale).
(4) La tragédie d'Adélaïde Du Guesclin. Voir le chapitre suivant.
(5) L'upéra de Samson, 1781.
Eu plein orage, après les « Lettres
philosophiques ».
A. M. LE COMTE d'ÂHGENTAL1.
(avril 1734.) On dit qu'après avoir été mon patron vous aile/ être mon. juge, et qu'on dénonce à votre sénat ces Lettres anglaises, comme un mandement du cardinal de Bissi, ou de l'évêque de Laon. Messieurs tenant la cour du Parlement, de grâce, souvenez-vous de ces vers :
Il est dans ce saint temple un sénat vénérable, Propice à l'innocence, au crime redoutable, Qui, des lois de son prince et l'organe et V appui, Marche d'un pas égal entre son peuple et lui, etc.'2. Je me tlatte qu'en ce cas les présidents Hénault et Roujault, les Berthier3, se joindront à vous, et que vous donnerez un bel arrêt par lequel il sera dit que Kabelais, Montaigne, l'an leur des Lettres persanes, Bayle, Locke et moi chétif, serons réputés gens de bien et serons mis hors de cour et de procès.
Si vous voye* M. Hérault 4, sachez, je vous prie, ce qu'aura dit le libraire, qui est à la Bastille et encouragez ledit M. Hérault à me faire auprès du bon cardinal et de l'opiniâtre Chauvelin5 tout le bien qu'il pourra humainement faire.
(1) D'Argental (i700-178S), conseiller au Parlement de Paris, ami, correspondant et intermédiaire de Voltaire auprès de la Comédie- Française. Comme il lui rendait de continuels services, Voltaire l'appelait son ange-gardien et il étendait le compliment à Mme d'ATgental. Cette lettre est écrite de Lorraine (en dehors du territoire français-), où Voltaire avait dû se réfugier au moment de l'qrage qui suivit la publication des Lettres philosophiques.
(2) Nenriade, ch. iv. v. 399.
(3) Hénault. V. p. 393, n. 4. — Roujault, alors président de la Quatrième Chambre des Enquêtes. — Les frères Berthier étaient l'un président de la Cinquième des Enquêtes, l'autre conseiller en la Quatrième Chambre.
(4) Hérault était déjà lieutenant de police en 1726. quand Voltaire fut mis pour la seconde fois à la Bastille.
(5) Le cardinal de Fleury. premier ministre de 1726 à 1743. — Chauvelin (1685-1762), garde des sceaux et secrétaire d'Etat aux affaires étrangères (17271737). Il était considéré comme le second du cardinal de Fleury.
Portrait de d'Argehtal par J. Defraine, gravé par J.-B. Fosseyeux.
Voi.taihe
Je vais vous parler avec la confiance que je vous dois et qu'on ne peut s'empêcher d'avoir pour un cœur comme le vôtre. Quand je donnai permission, il y a deux ans, à Thiériot d'imprimer ces maudites Lettres, je m'étais arrangé pour sortir de France et aller jouir, dans un pays libre, du plus grand avantage que je connaisse, et du plus beau droit de l'humanité, qui est de ne dépendre que des lois, et non du caprice des hommes. J'étais très déterminé à cette idée ; l'amitié seule m'a fait entièrement changer de résolution, et m'a rendu ce pays-ci plus cher que je ne l'espérais. Vous êtes assurément à la tête [ des personnes que j'aime et ce que vous avez bien voulu faire pour moi, dans cette occasion, m'attache à vous bien davantage, et me fait Souhaiter plus que jamais d'habiter le pays où vous êtes. Vous savez tout ce que je dois à- la généreuse amitié de Mme du Châteïet, qui avait laissé un domestique à Paris, pour m'apporter eu poste les premières nouvelles. Vous eûtes la bonté de m'écrire ce que j'avais à craindre 2 et c'est à vous et à elle que je dois la liberté dont je jouis. Tout ce qui me trouble à présent, c'est que ceux qui peuvent savoir la vivacité des démarches de Mme du Châteïet, et qui n'ont pas un cœur aussi tendre et aussi vertueux que vous, ne rendent pas à l'extrême amitié et aux sentiments respectables dont elle m'honore toute la justice que sa conduite mérite. Cela me désespérerait et ciest en ce cas surtout que j'attends de votre générosité que vous fermerez la bouche à ceux qui pourraient devant vous calomnier une amitié si vraie et si peu commune.
Faites-moi la grâce, je vous en prie, de m'écrire où en sont les choses, si M. deChauvelin s'adoucit et si M. Rouillé :{ peut me servir auprès de lui, si M. l'abbé de Rothelin peut m'être utile. Je crois que je ne dois pas trop me
(1) A la tète. V. Notes gramm., p. 988, VIII, 2.
(2) Il avait à craindre un emprisonnement. En fait, le 3 mai suivant, il apprenait qu'une lettre de cachet était lancée contre lui.
(3) Ant. -Louis Rouillé (1689-1761), conseiller au Parlement de Paris, fut plus tard ministre de la Marine, puis des Affaires étrangères.
LETTRE A D ARGEXTAL 25
remuer dans ces commencements et que je dois attendre du temps l'adoucissement qu'il met à toutes les affaires ; mais aussi il est bon de ne pas m'endormir entièrement sur l'espérance que le temps seul me servira.
Je n'ai point suivi les conseils que vous me donniez de me rendre en diligence î\ Auxonne ! ; tout ce qui était à Mon jeu2 m'a envoyé vite en Lorraine. J'ai de plus une aversion mortelle pour la prison ; je suis malade ; un air enfermé m'aurait tué; on m'aurait peut-être fourré dans un cachot. Ce qui me fant croire que les ordres étaient durs, c'est que la maréchaussée était en campagne.
Ne pourriez-vous point savoir si le Garde des sceaux a toujours la -manie de vouloir faire périr, à Auxonne, un homme qui a la fièvre et la dysenterie, et qui est dans un désert? Qu'il m'y laisse, c'est tout ce que je lui demande, et qu'il ne m'envie pas l'air de la campagne. Adieu, je serai toute ma vie pénétré de la plus tendre reconnaissance. Je vous serai attaché comme vous méritez qu'on vous aime.
(ï) AuxonBe, petite ville de Bourgogne, sur la Saune.
(2) Au château de Monjen, près d'Autun. où le duc de Richelieu venait d'épouser Mlle de Guise. Voltaire assistait à ce mariage, qui était en parti son œuvre.
Œuvres. 1741.
La. Tragédie.
Frise dessinée pur Gravelot et gravée par Bacheley.