‹ Œuvres choisiesChapitre 55 sur 199 · REMARQUES SUR LES CESSEES DE PASCAL · texte numérisé non relu

REMARQUES SUR LES CESSEES DE PASCAL

être ? Notre existence n'est point si malheureuse qu'on veut nous le faire accroire. Regarder l'univers comme un cachot et tous les hommes commodes criminels qu'on va exécuter est l'idée d'un fanatique l. Croire que le monde est un lieu de délices où l'on ne doit avoir que du plaisir, c'est la rêverie d'un sybarite. Penser que la terre, les hommes et les animaux sont ce qu'ils doivent être dans l'ordre de la Providence, est, je crois, d'un homme sage.

XXII. "Que chacun examine sa pensée, il la trouvera toujours occupée aupassé et à l'avenir, nous ne pensons presque point au présent; et si nous y pensons, ce n'est que pour en prendre la lumière pour disposer Vavenir. Le présent n est jamais notre but : le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre objet 2. •>•>

Il faut, bien loin de se plaindre, remercier l'auteur de la nature de ce qu'il nous donne cet instinct qui nous emporte sans cesse vers l'avenir. Le trésor le plus précieux de l'hommeest celte espérance qui nous adoucR nos chagrins, et qui nous peint des plaisirs futurs dans la possession des plaisirs présents. Si les hommes étaient assez malheureux pour ne s'occuper que du présent, on ne sèmerait point, on ne bâtirait point, on ne planterait point, ou ne pourvoirait à rien, on manquerait de tout au milieu de celte fausse jouissance.

in esprit comme M. Pascal pouvait-il donner dans un lieu commun aussi faux que celui-là? La nature a établi que chaque homme jouirait du présent en se nourrissant, en écoutant des sons agréables, en occupant sa faculté de penser et de sentir, et qu'eu sortant de ses états, souvent au milieu de ces états même, il penserait au lendemain, sans quoi il périrait de misère aujourd'hui3.

(1) Le mot est dur. mais traduit bien la pensée de Voltaire. Pour lui, tous ceux qui se passionnent pour la question religieuse sont des fanatiques.

(2) Éd. Havet. III, 5 (p. 44); éd. Brunschvicg, II, 172 (p. 408)..

(3) Dans une édition postérieure, Voltaire ajoutait : « Il n'y a que les entants et les imbéciles qui ne pensent qu'au présent; faudra-t-il leur

XL. « Le sot projet que Montaigne a eu de se peindre ! Et cela, non pas en passant et contre ses maximes, comme il arrive à toirt le monde de faillir ; mais par ses propres maximes, et par un dessein premier et principal: car de dire des sottises par hasard et par faiblesse, c'est un mal ordinaire; mais d'en dire à dessein, c'est ce qui n'est pas supportable, et d'en dire de telles que celles-là1.^

Le charmant projet que Montaigne a eu de se peindre naïvement, comme il a fait ! Car il a peint la nature humaine, et le pauvre projet de Nicole, de Malebranche, de Pascal de décrier Montaigne 2.

LX. « Quand l'univers écraserait l'homme, il serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt: et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien 3. »

Que veut dire ce mot noble *'! Il est bien vrai que ma pensée est. autre chose, par exemple, que le globe du soleil ; mais est-il bien prouvé qu'un animal, parce qu'il a quelques pensées, est plus noble que le soleil qui anime tout ce que nous connaissons delà nature? Est-ce à l'homme à en décider? il est juge et partie. On dit qu'un ouvrage est supérieur à un autre, quand il a coûté plus de peine à l'ouvrier, et qu'il est d'un usage plus utile ; mais en a-t-il moins coûté au Créateur de faire le soleil que de pétrir un petit animal haut d'environ cinq pieds, qui raisonne bien ou mal ? Qui est le plus utile au monde, ou de cet animal ou de l'astre qui éclaire tant de globes ? et

ressembler? » Non, sans doute, mais c'est un fait que le présent ne nous suffit pas et qu'au milieu même de nos joies, noua sommes préoccupés du lendemain.

(1) Éd. Havet, VÏ,33(p. 101); éd. Brunschvicg, II, 62 (p. 343).

(2) Dans les éditions postérieures, Voltaire a écrit : « Si Nicole et Malebranche avaient toujours parlé d'eux-mêmes, ils n'auraient pas réussi. Mais un gentilhomme campagnard du temps de Henri III. qui est savant dans un siècle d'ignorance, philosophe parmi les fanatiques, et qui peiDt sous son nom nos faiblesses et nos folies, est un homme qui sera toujours aimé. »

(3) Kd. Havet, I. 6 (p. 22); éd. Brunschvicg, VI, 347 (p. 488).

(4) Pascal estime que l'esprit est infiniment au-dessus de la matière. C'est une opinion qui lui est commune avec beaucoup de penseurs.

Page 1