VOLTA1KK
et qui, me lisant en secret, affecteront en public de garder le silence sur ce qu'ils estiment malgré eux. Peut-être
... exstinctus amabitar idem1.
Vous êtes trop au-dessus de ces lâches cabales formées par les esprits médiocres, vous encouragez trop les arts par vos excellents préceptes, pour ne pas chérir un homme qui a été formé par eux. Je ne sais pourquoi vous m'appelez pauvre ermite; si vous aviez vu mon ermitage, vous seriez bien loin de me plaindre. Gardez-vous de confondre le tonneau de Diogène avec le palais d'Aristippc 2. Notre première philosophie est ici de jouir de tous les agréments qu'on peut se procurer. Nous saurions très bien nous en passer, mais nous savons aussi en faire usage : et peutêtre, si vous veniez à Cirey, préféreriez-vous la douceur de ce séjour à toutes les infâmes cabales des gens de lettrés, au brigandage des journaux, aux jalousies, aux querelles, aux calomnies qui infestent la littérature. 11 y a des tètes couronnées, mou cher abbé, qui ont envoyé dans cet ermitage de Mme du (Jhàtelet leurs favoris3 pour venir l'admirer, et qui voudraient y venir eux-mêmes; et, si vous y veniez, nous en serions tout aussi flattés. La visite du sage vaut celle des princes.
Adieu, je ne vous écris point de ma main, je suis malade, je vous embrasse tendrement. Adieu, mon ami et mon maître.
vie de misère et de persécutions. Il est l'auteur des Lusiades, épopée en l'honneur des marins de Vasco de Gaina.
(1) >< Le même homme sera adoré après sa mort,» Horace; Epitre I" du livre II, v. 14.
(2) Diogène (413-324 av. J.-C), philosophe cynique, qui affectait de se passer de tout et vivait dans un tonneau. — Aristippe (né vers 435 av. J.-C). enseignait, un siècle avant Epicure, que la recherche du plaisir est le but unique de la vie. Lui-même passait ses jours à la cour de Denvs le Tyran, dans le luxe et dans les fêles.
(3) Allusion à !a visite du baron de Kaiserling à Cirey, en 1737. Il avait apporté à Voltaire un portrait de Frédéric et avait cherché à préparer lie philosophe à l'idée d'un séjour à Berlin.
Première forme du « Siècle de Louis XIV ».
A M. l'abbé Dubos l.
A Cirer, le 30 octobre 1738.
Il y a déjà longtemps, monsieur, que je vous suis attaché par la plus forte estime; je vais l'être par la reconnaissance. Je ne vous répéterai poinl ici que vos livres doivent être le bréviaire des gens de lettres, que vous êtes l'écrivain le plus utile et le plus judicieux que je connaisse; je suis si charmé de voir que vous êtes le plus obligeant, que je suis tout occupé de celle dernière idée.
II y a longtemps que j'ai assemblé quelques matériaux pour faire l'histoire du siècle de Louis XIV: Ce n'est point .seulement la vie de ce prince que j'écris, ce ne sont point les annales de sou règne, c'est plutôt l'histoire de l'esprit humain, puisée dans le siècle le plus glorieux à l'esprit humain.
Cet ouvrage est divisé en chapitres; il y eu a vingt environ destinés à l'histoire générale - : ce sont vingt tableaux des grands événements du temps. Les principaux personnages sont sur le devant de la toile: la foule est dans renfoncement. Malheur aux détails ! la postérité les néglige lous ; c'est une vermine qui tue les grands ouvrages. Ce qui caractérise le siècle, ce qui sera important dans cenl années, c'est là ce que je veux écrire aujourd'hui.
Il y a un chapitre pour la vie privée de Louis \IV ; deux pour le< grands changements faits dans la police du royaume, dans le commerce, dans les finances; deux pour le gouvernement ecclésiastique, dans lequel la révocation do ledit de Nantes et l'affaire de la Iiégalc sont com-
(1) L'abbé Dubo^ ( 1670-1742) avait débuté avec succès daus la diplomatie, qu'il abandonna pour les lettres et l'histoire. Il a donné, entre autres: Histoire de la Ligue de Cambrai (1709). Réflexions critiques sur If poésie et la peinture (1719). Histoire critique de l'établissement de la monarchie française dans les Gaules (1734). Il était secrétaire perpétuel de l'Académie française. V. la notice p. 306.
i] V. plus loin, p. 338, la lettre à Milord Hervey et le chapitre sur le .Siècle de Louis X/V, p. 511.
prises; cinq ou six pour l'histoire des arts, à commencer par Descartes et à finir par Rameau.
Je n'ai d'autres mémoires, pour l'histoire générale, qu'environ deux cents volumes de mémoires imprimés
L'Abbé Dubos, portrait par Gaucher*
que tout le monde connaît; il ne s'agit que déformer un corps bien proportionné de tous ces membres épars, et de peindre avec des couleurs vraies, mais d'un trait, ce que Larrcy *, Limiers, Lamberli, Roussel, etc., etc., falsifient et délaient dans des volumes.
(1) Larrey (1(538-1719), historien français calviniste, qui vécut en Hollande et ;i Berlin, a laissé entre autres une Histoire Je Franre sons
J'ai, pour la vie privée de Louis XIV, les Mémoires du marquis de Dangeau i, en quarante volumes, dont j'ai extrait quarante pages ; j'ai ce que j'ai entendu dire à de vieux courtisans, valets, grands seigneurs et aufrës, et je rapporte les faits dans lesquels ils s'accordent. J'abandonne le reste aux faiseurs de conversations et d'anecdotes. J'ai un extrait de la fameuse lettre du roi au sujet de M. de Barbézieuv -, dont il marque tous les défauts auxquels il pardonne en faveur des services du père : ce qui caractérise Louis XIV bien mieux que les flatteries dt Pellisson.
Je suis assez instruit de l'aventure de l'homme au masque dejer*, mort à la Bastille, j'ai parlé à des gens qui l'ont servi . - Il y a une espèce de mémorial4, écrit de la main de Louis XIV, qui doit être dans le cabinet de Louis \\ . M. Hardion"' le connaît sans doute; mais je n'ose en demander communication.
Sur les affaires de l'Eglise, j'ai tout le fatras des injures de parti, et je tâcherai d'extraire une once de miel de l'absinthe des Jurieu, des Quesnel, des Doucin6, etc.
Louis XIV. — Limiers (Henri-Philippe), mort en 1725 à Utreclit, historien hollandais d'origine française, a laissé une histoire du règne de Louis XIV (1717). — Lamberti ? probablement Guillaume de Lamberty, diplomate suisse, né vers 1660, mort en 1742, auteur de Mémoires, rédigea pendant quelques mois l'Esprit des cours de l'Europe, journal publié à La Hâve. — Roussel ? probablement Rousset de Missy(1686- 1762), publiciste et écrivain, avait entrepris en 1723 la rédaction du Mercure historique et politique, qui obtint une grande vogue.
(1) Le marquis de Dangeau 1638-1720), célèbre courtisan, auquel Boileau dédia sa satire Sur la noblesse, avait laissé en manuscrit un volumineux Journal de la cour de Louis XIV.
(2) Letellier, marquis de Barbézieux, fils de Louvois (166S-1701).
(3) Voir.le chapitre xxvdu Siècle de Louis XIV (p. 533). Voltaire, plus tard, laissera entendre que la victime inconnue cachée sous ce nom ne serait autre qu'un rtls illégitime d'Anne d'Autriche. Mais on n'a pour se prononcer sur ce mystère de l'histoire que de simples conjectures.
(4) Sans doute ce que les éditeurs des Œucres de Louis XIV (1806, 6 vol. n-8°) ont appelé Mémoires historiques. (Beuchot.)
(5) Hardion (Jacques) (1686-1766), conservateur adjoint au cabinet du roi. Il avait été secrétaire aux départements de la Marine e't des Affaires étrangères. Il fut plus tard précepteur des filles de Louis XV. Il était membre do l'Académie des Inscriptions et de l'Académie française.
(6) Pierre Ji:rieu (1637-1713), célèbre théologien et controversiste pru-
Pour le dedans du royaume, j'examine les mémoires des intendants, et les bons livres qu'on a sur cette matière. M. l'abbé de Saint-Pierre1' a fait un journal politique de Louis XlV que je voudrais bien qu'il me conliàt. Je ne sais s'il fera cet acte de bienfaisance pour gagner le Paradis.
A l'égard des arts et des sciences, il n'est question, je ci'ois, que de tracer la marche de l'esprit humain en philosophie, eu éloquence, en poésie, en critique; de marquer 'les progrès de la peinture, de la sculpture, de la musique, de l'orfèvrerie, des manufactures de tapisserie, de glaces, d'étoffes d'or, de l'horlogerie. Je. ne veux que peindre, chemin faisant, les génies qui ont excellé dans ces parties. Dieu me préserve d'employer trois cents pages* à l'histoire de Gassendi2! La vie est trop courte, Je temps trop précieux pour dire des choses inutiles.
En un mot, monsieur, vous voyez mon plan mieux que je ne pourrais vous le dessiner. Je ne me presse point d'élever mon bâtiment :
« Pendent opéra interrupta, mimequc
a Murorum ingénies....3 »
Si vous daignez me conduire, je pourrai dire alors :
« Ëquataque machina ca^lo 4. »
Voyez ce que vous pouvez faire pour moi, pour la vérité, pour un siècle qui vous compte parmi ses ornements.
A qui daignerez-vous communiquer vos lumières, si ce n'est à un homme qui aime sa patrie et la vérité, et qui ne cherche à écrire l'histoire ni en flatteur, ni en panégyriste.
testant. — Le P. Qun:sNEi.( 1634-1719), oratorien janséniste. —Le P. Doucin (1652-1726), jésuite, auxiliaire des PP. Le Tellier et Daniel dans leurs luttes contre les jansénistes.
(1) L'abbé de Saint-Pierre, v. plus haut, p. 304
(2) Gassendi (1592-1655), philosophe, adversaire de Descartes, étudia et chercha à réhabiliter la doctrine d'Épieure. Molière suivit ses levons
(3) Virgile (-£,'»., IV, SS). « On voit pendre au-dessus de sa tête ces travaux interrompus, ces murs énormes qui menacent ruine. »
(4) i. La machine monte jusqu'au ciel. » (Ibid.).
ni en gazetïer, mais en philosophe? Celui qui a si bien débrouillé le chaos de l'origine des Français m'aidera sans cloute à répandre la lumière sur les plus beaux jours de la France. Songez, monsieur, que vous rendrez service à votre disciple et à votre admirateur.
Je serai toute ma vie, avec autant de reconnaissance que d'estime, etc.
Humble déclaration d'orthodoxie.
Au R. P. TOCRNEMINE *.
Décembre 1738.
Mon très cher et très révérend père, est-il vrai que ma Mérope vous ait plu? Y avez-vous reconnu quelques-uns de ces sentiments généreux que vous m'avez inspirés dans mon enfance? si place t, tuam est2; ce que je dis toujours en parlant de vous et. du P. Porée. Je vous souhaite la bonne année et une vie aussi longue que vous la méritez. Aimez-moi toujours un peu malgré mon goût pour Locke et pour Newton. Ce goût n'est point un enthousiasme qui s'opiniàtre contre des vérités :
« Nullius addictus jurare in verba magistri". »
J'avoue que Locke m'avait bien séduit par celte idée que Dieu peut joindre, quand il voudra, le don le plus sublime de penser à la matière en apparence la plus informe. Il me semblait qu'on ne pouvait trop étendre la toute-puissance du Créateur. « Qui sommes-nous, disais-je, pour la borner? » Ce qui me confirmait dans ce sentiment, c'est qu'il semblait s'accorder à merveille avec l'immortalité de
(1) Savant jésuite (16G1-1739), dirigea le Journal de Trévoux de 1762 à 1736. — Voltaire, qui songeait à l'Académie, s'efforce, dans cette lettre, de rassurer sur ses sentiments ses anciens maîtres, dont il veut s'as surer l'appui.
(2) « Si mon ouvrage plaît, c'est à vous qu'il le doit. »(IIokace, Odes. IV, 3).
(3) « Résolu à ne jurer sur la foi d'aucun maitre. » (Horace. V.p \. i. v. 14)
nos àmcs. Car, la matière ne périssant pas, qui pourrait empêcher la toute-puissance divine de conserver le don éternel de la pensée à une portion de matière qu'il ferait subsister éternellement ? -Je n'apercevais pas l'incompatibilité, et c'est en cela probablement que je me trompais.
Les lectures assidues que j'ai faites de Platon, de Descaries, de Malebranche, de Leibnilz, de Wolff et du modeste Locke, n'ont servi toutes qu'à me faire voir combien la nature de mon âme "m'était incompréhensible, combien nous devons admirer la sagesse de cet Etre suprême qui nous a fait tant de présents dont nous jouissons sans les connaître et. qui a daigné y ajouter encore la faculté d'oser parler de lui. Je me suis toujours tenu dans les bornes où Locke se renferme, n'assurant rien sur notre âme, mais croySnt que Dieu peut tout. Si pourtant ce sentiment a des suites dangereuses, je l'abandonne à jamais de tout mon cœur.
Vous savez si le poème de la Henriade, dont j'espère vous présenter bientôt une édition très corrigée, respire autre chose que l'amour des lois et l'obéissance au souverain. Ce poème enfin est la conversion d'un roi protestant à la religion catholique. Si dans quelques autres ouvrages qui sont échappés à ma jeunesse (ce temps de fautes), qui n'étaient pas faits pour être publics, que l'on a tronqués, que l'on a falsifiés, que je n'ai jamais approuvés, il se trouve des propositions dont on puisse se plaindre, ma réponse sera bien courte : c'est que je suis prêt d'effacer sans miséricorde tout ce qui peut scandaliser, quelque innocent qu'il soit dans le fond. Il ne m'en coûte point de me corriger. Je réforme encore ma Henriade; je relouche toutes mes tragédies; je refonds l' Histoire de Charles XII. Pourquoi, en prenant tant de peines pour corriger des mots, n'en prendrais-jc pas pour corriger des choses essentielles, quand il suffit d'un Irait de plume?
Ce que je n'aurai jamais à corriger, ce sont les seniiments de mon cœur pour vous et pour ceux qui m'ont élevé ; les mêmes amis que j'avais dans votre collège, je
les ai conservés tous l. Ma respectueuse tendresse pour mes maîtres est la même. Adieu, mon révérend père ; je suis pour toute ma vie, etc.
Envoi d'une écritoire.
A Frédéric, prince royal de Prusse.
Décembre 1738.
.Monseigneur, il nous arrive dans ce moment une écritoire que Mme du Chàtelet et moi, indigne, comptions avoir l'honneur de présenter à Votre Altesse Royale pour vos étrennes. Le ministre qui, selon votre très bonne plaisanterie, est prêt à vous prendre souvent pour un bastion ou pour une contrescarpe, vous offrirait une coulevrine ou un mortier ; mais nous autres pensants, nous présentons en toute humilité à notre chef l'instrument avec lequel on communique ses pensées. Je l'ai adressée à Anvers; elle part aujourd'hui, et d'Anvers elle doit aller à Vesel à l'adresse de M. le baron de Borck, ou, à son défaut, au commandant de la place, pour être remise à Votre Altesse Royale. Ce qui m'encourage à prendre cette liberté, c'est que ce petit hommage de votre sujet, ayant été fait à Paris, imite et surpasse la laque de la Chine. C'est un art tout nouveau en Europe, et tous les arts vous doivent des tributs. Pardonnez-moi donc, monseigneur, cet excès de témérité.
Je suis avec la plus tendre reconnaissance, l'estime et rattachement le plus inviolable, et le plus profond respect, monseigneur, de Votre Altesse Royale, etc.
(I) En effet, Voltaire est resté fidèle à ses camarades et amis de collège, d'Argental, Cideville, les frères d'Argenson, Fyot de la Marche, été,
Commissions et affaires.
A M. l'abbé Moussinot.
A Circy, le 2 janvier 1739.
Une compote de marrons glacés, de cachou, de pastilles et de louis d'or est arrivée avec tant de mélange, de bruit et de sassemenls l continuels, que la boite a crevé. Tout ce qui n'est pas or est en canelle, et cinq louis se sont échappés dans les batailles; ils ont fui si loin qu'on ne sait où ils sont. Bon voyage à ces messieurs ! Quand vous m'enverrez les cinquante suivants, mon cher ami, mettez-les à part bien cachetés, à l'abri des culbutes.
Je vous recommande toujours les Lézeau2, lesd'Auneuil, Villars, d'Essaing, Clément, Arouel, et autres; il est bon de les accoutumer à un paiement exact, et ne pas leur laisser contracter de mauvaises habitudes. — Je vous demande pardon, mon cher ami, mais ma délégation3 est un droit, et ce serait l'infirmer que de la soumettre au prince de Guise. Point de politesses dangereuses, même envers les Altesses.
Au chevalier de Mouhi, encore cent francs et mille excuses; encore deux cents et deux mille excuses à Prault fds. Un louis d'or à d'Arnaud sur-le-champ.
J'ai pardonné à Demoulin, je pardonne encore à Jore ; le premier est repentant, le second a donné son désistement ; il a avoué ce que j'avais deviné. Il est pauvre, je ferai quelque chose pour lui. Je suis un peu malade, mais je vous aime comme si je me portais bien.
(1) Sassement. V. Lex.
(2) V. plus haut, p. 319.
(3) Délégation . V. Lex
Lettre de réprimande pour un mauvais procédé.
A. M. TélÉRTOT.
Après la Voltairomanie de Desfontaines *..
19 janvier 1731».
Je suis malade, je ne peux vous écrire moi-même. .Te n'avais pas le temps hier de vous dire loul; mais je ne dois vous laisser rien ignorer et un ami a bien des droits. Croyez-moi,' mon cher Thiériot, eroye/.-nioi, je vous aime et je ne vous trompe point. .Mme du Chàlelel ne peut qu'être irritée tant que vous ne réparerez point, par des choses qui parlent du cœur, Ja politique, l'inutile, l'outrageante lettre que je vous ai renvoyée par son ordre. Tout ce que vous m'avez écrit du 14 pour mal justifier celte lettre ostensible2 el ce long et injurieux silence qui l'avait suivie, l'a indignée bien davantage; on.n'écrit qu'à ses ennemis de ces lettres ostensibles où l'on craint de s'expliquer, où l'on parle à demi, où l'on élude, où l'on est froid.
Examinez vous-même la chose, je vous en conjure, et voyez combien il est indécent que vous paraissiez faire le politique avec Mme du Chàlelel, quand elle vous écrit simplement et avec amitié. Vous me mêliez en presse3 ; vous me réduisez à la nécessité de combattre ici pour vous contre ses ressentiments. Elle croit que vous me trahissez ; il faut que je lui jure le contraire. Elle se fâche, ses amis prennent son parti ; tout cela me rend malade, et un mot de vous eût prévenu tous ces combats.
Est-il possible, encore une fois, que quand nous avons ici dix lettres anciennes de vous qui expliquent, qui détaillent tout le fait, toute l'horreur connue de l'abbé Des-
(1) La Voltàiroifianie venait <lo paraître, libelle anonyme attribué à l'abbé Dest'ontaines, qui faisait usage contre Voltaire d'allégations de Thiériot. Celui-ci, qui était en relations avec les deux rivaux, avait hésité à se déclarer pour Voltaire et à rompre avec son adversaire.
(2) Ostensible. V. Lex.
(3) Presse. V Lex
fontaines, vous affectiez aujourd'hui du mystère? Où
diable avez-vous pris d'écrire une lettre ostensible k^liiie du Chàtelet ? une lettre publique ? La compromettre à ce point ! Montrer, dites-vous, votre lettre à deux cents personnes ! à des gens de cour ! Vous faire dire qu'il y a de la dignité dans cettre lettre ! Vous, de la dignité ! à Mme du Chàtelet ! Sentez-vous bien la force de ce terme ? Je vous parle vrai, parce que je suis votre ami. Votre lettre ostensible, dont on ne voulait point, votre long silence, vos excuses sont autant d'outrages à la bienséance, à l'amitié et à Mme du Chàtelet. Est-il possible que dans cette occasion vous ayez pu consulter autre chose que votre cœur ? Voyez que de malentendus votre silence a causés ! Enfin tout ceci était bien simple. Vous avez été cité ' avec raison, et, comme j'en ai droit, dans une lettre publique ; vous vous trouvez entre votre ami et un monstre qui vous a mordu. Voudrez-vous fuir à la fois votre ami et ce monstre, de peur d'être mordu encore? Je suis un homme de lettres et vous un amateur; j'ai de la réputation palmes travaux et vous par votre goût; l'abbé Desfontaines nous a souvent attaqués l'un et l'autre ; il est clair qu'il y aurait la plus extraordinaire lâcheté à l'un de nous deux d'abandonner l'autre, de tergiverser, de craindre un scélérat qui offense un ami; il est clair qu'un silence de seiz,e jours, en pareille occasion, est un outrage plus grand de la part d'un ami, qu'un libelle n'est offensant de la part d'un coquin méprisé.
Voilà le point essentiel, voilà toute l'affaire, voilà ce qui a pensé faire prendre des résolutions extrêmes; et enfin, quand au bout de seize jours vous m'écrivez, que voulez-vous qu'on pense, sinon que vous avez attendu que l'exécration publique contre Desfontaines vous forçât enfin de revenir à l'amitié ? C'est ce que je ne peux ôter de la tète de tout ce qui est ici, et il y a beaucoup de monde ; mais c'est ce que je ne pense point. Je vous l'ai dit, je
(1) Voltaire, dans sa polémique avec Desfontaines, avait invoqué le témoignage de Thiériot; mais celui-ci venait de démentir ce que son ami lui faisait dire.
vous l'ai redit, je vous aime et je compte sur vous ; et c'est parce que je vous aime tendrement que je vous gronde très sévèrement, et que je vous prie d'écrire comme par le passé, de rendre compte des petites commissions, de parler avec naïveté à Mme du Châtelet qui peut vous servir infiniment auprès du prince i. L'affaire des souscriptions, si elle dure encore, est essentielle2; et votre honneur, votre devoir, je dis hTdevoir le plus sacré, est de les payer de mon argent, s'il s'en trouve. Cela a paru si essentiel à M. et Mme du Châtelet, que vous les outrageriez en faisant sur cela la moindre représentation. 11 ne faut rougir ni de faire son devoir, ni de promettre de le faire, surtout quand ce devoir est si aisé.
A l'égard de la lettre que M. du Châtelet exige de vous, il sera très piqué si vous ne l'écrivez pas; il la faut écrire ; pour moi, je la trouve inutile. Je vous la renverrai et n'en ferai point usage; mais il faut contenter M. et Mme du Châtelet .
Tout le monde est indigné ici de l'exemple de dom Prévost3, que vous citez toujours. Quand quelque dom Prévost aura refusé dix mille livres de pension d'un prince souverain, quand il aura donné quelquefois et partagé souvent le profit de ses ouvrages, quand il aura donné des pensions à plusieurs gens de lettres, quand il aura fait des ingrats et la Henriade, alors vous pourrez me citer dom Prévost. N'en parlons plus. Une lettre d'attachement à Mme du Châtelet, de la vigueur et des lettres fréquentes à voire intime ami Voltaire et tout est effacé, tout est oublié. Mais plus de politique ; elle n'est faite ni pour vous ni pour moi, et je ne connais et n'aime que la franchise. Voilà tout ce que je veux et comptez que mon
(1) Le prince royal de Prusse, Frédéric.
(2) Il s'agit des souscripteurs de la Henriade. Dest'ontaines prétendait, d'après Thiériot, que Voltaire les avait volés.
(3) L'abbé Prévost (1697-1763), écrivain fécond, auteur de plusieurs ro. mans, dont le plus célèbre est Manon Lescaut, avait pris quelque temps l'habit de bénédictin. C'est pourquoi Voltaire l'appelle ici dom Prévost. Il a fait paraître, pendant quinze ans, un journal, le Pour et Contre (1725-1740).
cœur est à vous pour jamais. Il est vrai, il est tendre, vous le connaissez; adieu.
P. -S. J'ai dicté tout cela bien à la hâte; j'ajoute qu'on nous écrit, dans ce moment, que votre malheureuse lettre à Mme du Ghàtelet va être publique dans le Pour et Contre.- Ah ! mon ami, serait-il vrai? Ce serait le plus cruel outrage à Mme du Ghàtelet et à toute sa famille. De quoi vous ètes-vous avisé? Quelle malheureuse lettre! Qui vous la demandait? Pourquoi l'écrire? Pourquoi la montrer?
S'il en est temps, volez chez le Pour et Contre, brûlez la feuille, payez les frais; mais je ne crois pas que cela soit vrai. Voilà ce que c'est de garder le silence dans de telles occasions. Il fallait écrire toutes les postes. Je vous embrasse.
Lettre de recommandation.
A M. le Marquis d'Argenson.
A Cirey, le 7 mars 1739.
Que direz-vous de moi, monsieur ? Vous me faites sentir vos bontés de la manière la plus bienfaisante, vous ne scmblez me laisser de sentiments que ceux de la reconnaissance, et il faut, avec cela, que je vous importuné encore. Non, ne me croyez pas assez hardi ; mais voici le fait. Un grand garçon bien fait, aimant les vers, ayant de l'esprit, ne sachant que faire, s'avise de se faire présenter, je ne sais comment, à Cirey. Il m'entend parler de vous comme de mon ange gardien. « Oh, oh ! dit-il, s'il vous fait du bien, il m'en fera donc ; écrivez-lui en ma faveur. — Mais, monsieur, considérez que j'abuserais... — Eh- bien ! abusez, dit-il ; je voudrais être à lui, s'il va en ambassade ; je ne demande rien, je le servirai à tout ce qu'il voudra: je suis diligent, je suis bon garçon, je suis de fatigue;
(1) René-Louis, marquis d'Argenson (1694-1757), conseiller d'Etat, intendant du Hainaut et du Cambrésis, plus tard (1744-1747) ministre des Afflues étrangères, avait été (ainsi que son frère le comte d'Argenson), condisciple de Voltaire au collège.
enfin donnez-moi une lettre pour lui. » Moi qui suis bon homme, je lui donne la lettre. Dès qu'il la tient, il se croit irop heureux:, m Je verrai M. d'Argenson ! » Et voilà mon grand garçon qui vole à Paris.
J'ai donc, monsieur, l'honneur de vous en avertir. Il se présentera à vous avec une belle mine et une chétive recommandation. Pardonnez-moi, je vous en. conjure, cette importunité ; ce n'est pas ma faute. Je n'ai pu résister au plaisir de me vanter de vos bontés, et un passant a dit : « J'en retiens part ».
S'il arrivait, en effet, que ce jeune homme fût sage, serviahle, instruit, et qu'allant en ambassade, vous eussiez par hasard besoin de lui, informez-vous en au noviciat des jésuites. 11 a été deux ans novice, malgré lui. Sou père, congréganiste de la congrégation des Messieurs (vous connaissez cela), voulait en faire un saint de la compagnie de Jésus; mais il vaut mieux vivre à votre suite que dans cette compagnie.
Pour moi, je vivrai pour vous être à jamais attaché avec la plus respectueuse et la plus tendre reconnaissance.
Après communication des premiers chapitres du « Siècle de Louis XIV ». Vues sur l'histoire.
A M. le Marquis d'Akkenson.
A Bruxelles, le 20 janvier 1740.
Les infamies de tant de gens de lettres ne m'empêchent point du tout d'aimer la littérature. Je suis comme les vrais dévots, qui aiment toujours la religion, malgré les crimes des hypocrites. Je vous avoue que, si je suivais entièrement mon goût, je me livrerais tout entier à V Histoire du siècle de Louis XIV, puisque le commencement ne vous en a pas déplu ; mais je n'y travaillerai point tant que je serai a Bruxelles; il faut être à la source pour puiser ce dont j'ai besoin ; il faut vous consulter souvent, •le n'ai point assez de matériaux pour bâtir mon édifice hors de France. Je vais donc m'enfoncer dans la métaphy-
sique et dans les épines de la géométrie, tant que durera le malheureux procès de Mme du Chàtelet1.
J'ai fait ce que j'ai pu pour mettre Mahomet dans son cadre avant de quitter la poésie ; mais j'ai peur que dans cettepiècc l'attention à ne pas dire tout ce qu'on pourrait dire n'ait un peu éteint mon feu. La circonspection est une belle chose, mais en vers elle est bien triste. Etre raisonnable et froid, c'est presque lout un ; cela n'est pas à l'honneur de la raison. Si j'avais de la santé et si je pouvais me flatter de vivre je voudrais écrire une histoire rie France à ma mode. J'ai une drôle d'idée dans ma tète : c'est qu'il n'y a que des gens qui ont fait des tragédies qui puissent jeter quelque intérêt dans notre histoire sèche et barbare. Mézeray et Daniel* m'ennuient; c'est qu'ils ne savent ni peindre ni remuer les passions. Il faut dans une histoire, comme dans une pièce de théâtre, exposition, nœud et dénouement.
Encore une autre idée. On n'a fait que l'histoire des rois, mais on n'a point fait celle de la nation. Il semble que pendant quatorze cents ans, il n'y ait eu dans les Gaules que des rois, des ministres et des généraux ; mais nos mœurs, nos lois, nos coutumes, notre esprit, ne sontils- donc rien ?
Adieu, monsieur; respect et reconnaissance.
Justification du titre de « Siècle de Louis XIV » donné au XVIIe siècle.
A Milokd IIkkvkï^, gakdi. des sceaux d'Angi.ktkukk.
Ne jugez point, je vous prie, de mon Essai sur le siècle
(1) Mme «Gff'Châtelet plaidait à Bruxelles, au sujet de terres qui ve liaient de lui être cédées 3n Allemagne, entre Trêves et Juliers, par un parent.
[8) Mézeray (1610-1683), auteur d'une Histoire de France en trois volumes in f°, qui s'étend jusqu'à Louis XIII et publiée de 1643 à 1651. — Le P. Daniel (1649-1728) donna lui aussi une Histoire de France qui, plus encore que celle de Mézeray, mérite le reproche fait ici par Voltaire.
(,3) Hervey (1696-1743) était un des hommes politiques que Voltaire avait connus ci. Angleterre.
de Louis XIV par les deux chapitres imprimés en Hollande avec tant de fautes qui rendent mon ouvrage inintelligible. Surtout, soyez un peu moins fâché contre moi de ce que j'appelle le siècle dernier le siècle de Louis XlV. Je sais bien que Louis XIV n'a pas eu l'honneur d'être le maître ni le bienfaiteur d'un Bayle, d'un Newton, d'un Halley l, d'un Addison, d'un Drydeir; mais dans le siècle qu'on nomme de Léon X, ce pape Léon X 2 avait-il tout fait ? N'y avait-il pas d'autres princes qui contribuèrent à polir et à éclairer le genre humain ? Cependant le nom de Léon X a prévalu, parce qu'il encouragea les arts plus qu'aucun autre. Eh ! quel roi a donc en cela rendu plus de services à l'humanité que Louis XlV? Quel roi a répandu plus de bienfaits, a marqué plus de goût, s'est signalé par de plus beaux établissements? Il n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire, sans doute, parce qu'il était homme ; mais il a fait plus qu'aucun autre, parce qu'il était un grand homme : ma plus forte raison pour l'estimer beaucoup, c'est qu'avec des fautes connues il a plus de réputation qu'aucun de ses contemporains ; c'est que, malgré un million d'hommes 3 dont il a privé la France, et qui tous ont été intéressés à le décrier, toute l'Europe l'estime et e met au rang des plus grands et des meilleurs monarques.
Nommez-moi donc, milord, un souverain qui ait attiré chez lui plus d'étrangers habiles, et qui ait plus encouragé le mérite dans ses sujets. Soixante savants de l'Europe reçurent à la fois des récompenses de lui, étonnés d'en être connus.
« Quoique le roi ne soit pas votre souverain, leur écrivait M. Golbert, il veut être votre bienfaiteur; il m'a
(1; Halley (1656-1742), astronome anglais. — Bayle, p. 192, n.4. — Newton, p. 219, n. 2. — Addison, p. 235, n. 1. — Dryden, p. 242, n. 4. 2i Léon X, Jean de Médieis, né en 1475, pape de 1513 à 1521, encouragea Michel-Ange, Raphaël, les artistes, les lettrés, les savants, et prit la plus grande part à la Renaissance en Italie.
(3) Allusion aux Protestants, que la révocation de l'Édit de Nantes fit passer à l'étranger, par centaines de nulle; mais le chiffre d'un million est exagéré.
commandé de vous envoyer la lettre de change ci-jointe, comme un gage de son estime. » Un Bohémien, un Danois1, recevaient de ces lettres datées de Versailles . Guglielmini2 bâtit une maison à Florence des bienfaits de Louis XI V ; il mit le nom de ce roi sur le frontispice; et vous ne voulez pas qu'il soit à la tète du siècle dont je parle !
Ce qu'il à fait dans son royaume doit servir à jamais d'exemple. Il chargea de l'éducation de son fils et de son petit-fils les plus éloquents et les plus savants hommes de l'Europe. 11 eut l'attention de placer trois enfants de Pierre Corneille, deux dans les troupes, et l'autre dans l'Eglise3; il excita le mérite naissant de Racine par un présent considérable pour un jeune homme inconnu et sans bien ; et, quand ce génie se fut perfectionné, ces talents qui souvent sont l'exclusion de la fortune, firent la sienne. Il eut plus que la fortune, il eut la faveur, et quelquefois la familiarité d'un maître dont un regard était un bienfait ; il était, en 1688 et 1689, de ces voyages de Marly tant brigués par les courtisans; il couchait dans la chambre du roi pendant ses maladies, et lui lisait ces chefs-d'œuvre d'éloquence et de poésie qui décoraient ce beau règne. • '
Cette faveur, accordée avec discernement, est ce qui produit de l'émulation et qui échauffe les grands génies : c'est beaucoup de faire des fondations, c'est quelque chose de les soutenir ; mais s'en tenir à ces établissements, c'est souvent préparer les mêmes asiles pour l'homme inutile et pour le grand homme, c'est recevoir dans la même ruche l'abeille et le frelon.
'(1) Rœmer(1644-1710), astronome danois, amené en France par Picard en 1672 et chargé d'enseigner au Dauphin les mathématiques ; membre, de l'Académie des sciences en 1674, auteur d'utiles découvertes.
(2)Guglielmini (1655-1710), mathématicien et savant italien. V. plus haut, p. 164, n. 1. Comme Voltaire ledit dans le Siècle de Louis XIV, c'est Viviani, et non Guglielmini, qui bâtit une maison dans ces conditions .
(3) De ces trois fils de Corneille, l'un, Pierre, fut capitaine de cavalerie, un autre, Charles, fut tué au siège de Grave en Hollande (1672), le roisième, Thomas, tut abbé d'Aiguë vives..
Louis XIV songeait à tout ; il protégeait les Académies, et distinguait ceux qui se signalaient. 11 ne prodiguait point ses faveurs à un genre de mérite, à l'exclusion des autres, comme tant de princes qui favorisent, non ce qui est bon, mais ce qui leur plaît ; la physique et l'étude de l'antiquité attirèrent son attention. Elle ne se ralentit pas même dans les guerres qu'il soutenait contre l'Europe ; car, en bâtissant trois cents citadelles, en faisant marcher quatre cent mille soldats, il faisait élever l'Observatoire, et tracer une méridienne d'un bout du royaume .à l'autre, ouvrage unique dans le monde. Il faisait imprimer dans son palais les traductions des auteurs grecs et latins ; il envoyait des géomètres et des physiciens au fond de l'Afrique et de l'Amérique chercher de nouvelles connaissances. Songez, milord, que, sans le voyage et les expériences de ceux qu'il envoya à Cayenne, en 1672, et sans les mesures de M. Picard, jamais Newton n'eût fait ses découvertes sur l'attraction. Regardez, je vous prie, un Cassini et un Huygens l, qui renoncent tous deux à leur patrie qu'ils honorent, pour venir en France jouir de l'estime et des bienfaits de Louis XIV. Et pensez-vous que les Anglais mêmes ne lui aient pas d'obligation? Dites-moi, je vous prie, dans quelle cour Charles II puisa tant de politesse et tant de goût. Les bons auteurs de Louis Xl\ n'ont-ils pas été vos modèles? N'est-ce pas d'eux que votre sage Addison, l'homme de votre nation qui avait le goût le plus sûr, a tiré souvent ses excellentes critiques? L'évèque Burnet 2 avoue que ce goût, acquis en France pattes courtisans de Charles II, réforma chez vous jusqu'à la chaire, malgré la différence de nos religions; tant la saine raison a partout d'empire ! Dites-moi si les bons livres de ce temps n'ont pas servi à l'éducation de tous les princes
[l)Cassini, Y. p. 164, note i. —Huygens (1629-1095), savant hollandais, appelé en France en 1665, y resta vingt ans, jusqu'à la révocation de l'Édit de Nantes, et se signala par des découvertes astronomiques.
(2) Gilbert Burnet (1643-1715), disgracié sous Charles II et Jacques II, élevé par Guillaume III à l'évéché de Salisbury ; auteur d'une Histoire de la Ré formation en Angleterre.
de l'empire. Dans quelles cours de l'Allemagne n'a-t-on pas vu des théâtres français ? Quel prince ne tâchait pas d'imiter Louis XIV? Quelle nation ne suivait pas alors les modes de la France ?
Vous m'apportez, milord, l'exemple du czar Pierre le Grandj qui a fa,it naître les arts dans son pays, et qui est le créateur d'une nation nouvelle ; vous me dites cependant que son siècle ne sera pas appelé dans l'Europe le siècle du czar Pierre , vous en concluez que je ne dois pas appeler le siècle passé le siècle de Louis XIV. Il me semble que la différence est bien palpable. Le czar Pierre s'est instruit chez les autres peuples; il a porté leurs arts chez lui ; mais Louis XIV a instruit les nations; tout, jusqu'à ses fautes, leur a été utile. Des prolestants, qui ont quitté ses Étals, oui porté chez vous-mêmes une industrie qui faisait la richesse de la France. Comptez-vous pour rien tant de manufactures de soie et de cristaux? Ces dernières surtout furent perfectionnées chez vous par nos réfugiés, et nous avons perdu ce que vous avez acquis.
Enfin la langue française, milord, est devenue presque la langue universelle. A qui en est-on redevable? Étailelle aussi étendue du temps de Henri IV ? Non, sans doute ; on ne connaissait que l'italien et l'espagnol. Ce sont nos excellents écrivains qui ont fait ce changement. Mais qui a protégé, employé, encouragé ces excellents écrivains ? C'était M. Colbert, me direz-vous ; je l'avoue et je prétends bien que le ministre doit partager la gloire du maître. Mais qu'eût fait un Colbert sous un autre prince, sous votre roi Guillaume, qui n'aimait rien, sous le roi d'Espagne Cbarles II l, sous tant d'autres souverains?
Croiriez-Vous bien, milord, que Louis XIV a réformé le goût de sa cour en plus d'un genre? Il choisit Lulli 2 pour son musicien, et ôta le privilège à Cambcrt3, parce que
(1) Charles II, roi d'Espagne (1665-1700), ne fut on effet qu'un fantôme de roi.
(2) Lulli (1633-1687), célèbre musicien, composa de nombreux opéras* collabora avec Molière pour la musique de plusieurs comédies. Il se distingua aussi dans la musique religieuse.
(3) Gambert (1628-1677) avait été surintendant de la musique de
Cambert était un homme médiocre, et Lulli un homme supérieur. 11 savait distinguer l'esprit du génie; il donnait à Quinault les sujets de ses opéras; il dirigeait les peintures de Le Brun; il soutenait Boileau, Racine et Molière contre leurs ennemis-; il encourageait les arts utiles comme les beaux-arts et toujours en connaissance de cause ; il prêtait de l'argent à Van Robais l pour établir ses manufactures; il avançait des millions à la compagnie des Indes, qu'il avait formée ; il donnait des pensions aux savants et aux braves officiers. Non seulement il s'est fait de grandes choses sous son règne, mais c'est lui qui les faisait. Soutirez donc, milord, que je lâche d'élever à sa gloire un monument que je consacre encore plus à l'utilité du genre humain.
Je ne considère pas seulement Louis XIV parce qu'il a fait du bien aux Français, mais parce qu'il a fait du bien aux hommes ; c'est comme homme, et non comme sujet, que j'écris ; je veux peindre le dernier siècle, et non pas simplement un prince. Je suis las des histoires où il n'est question que des aventures d'un roi, comme s'il existait seul, ou que rien n'existât que par rapport à lui ; en un mot, c'est encore plus d'un grand siècle que d'un grand roi que j'écris l'histoire2.
Pellisson eût écrit plus éloquemment que moi ; mais il était courtisan, et il était payé. Je ne suis ni l'un ni l'autre ; c'est à moi qu'il appartient de dire la vérité.
J'espère que, dans cet ouvrage, vous trouverez, milord, quelques-uns de vos sentiments; plus je penserai comme vous, plus j'aurai droit d'espérer l'approbation publique.
la reine Anne d'Autriche; il fit jouer en 1671,1e premier opéra français.
Il) Josse Van Robais (1630-1685), habile manufacturier de Middelbourg [ Hollande), vint à Abbeville en 1665, avec cinquante ouvriers de son pays. pour y établir une fabrique de draps fins, qui répandit bientôt son nom dans toute 1 Europe. Louis XIV lui accorda toutes sortes de facilites et de privilèges! Van Robais occupa jusqu'à douze cents ou-. vriers.
(2) V. p.:;:i8, la fin de la lettre au marquis d'Argenson.
On a vu plus haut (p. 331) en quels termes Voltaire écrivait au Prince Royal de Prusse; mais, avec un pareil correspondant, on ne pouvait guère être quitte en prose, et, d'ailleurs, comment exprimer autrement qu'en vers les sentiments qu'inspirait un tel prince ? Nous avons cru devoir citer ici quelques-unes des premières pièces que Voltaire lui adressa.
EpiTRr; au Prince Royal de Prusse.
Octobre 1736.
rince, il est peu.de rois que les muses
[instruisent,
Peu savent éclairer les peuples qu'ils conduisent.
Le sang des Antonius sur la terre est tari ;
Car, depuis ce héros de Rome si chéri, Abrégé de l'histoire Ce philosophe-roi, ce divin Marc-Aurèle 1, universelle, 1753. Des prinCes, des guerriers, des savants le
[modèle, Quel roi, sous un tel joug osant se captiver, Dans les sources du vrai sut jamais s'abreuver ? Deux ou trois, tout au plus, prodiges dans l'histoire, Du nom de philosophe ont mérité la gloire ; 10
Le reste est à vos yeux le vulgaire des rois, Esclaves des plaisirs, fiers oppresseurs des lois Fardeaux de la nature ou fléaux de la terre, Endormis sur le trône ou lançant le tonnerre. Le monde, aux pieds des rois, les voit sous un faux jour ; 15 Qui sait régner sait tout, si l'on en croit la cour. Mais quel est en effet ce grand art politique, Ce talent si vanté dans un roi despotique ? Tranquille sur le trône, il parle, on obéit ; S'il sourit, tout est gai ; s'il est triste, on frémit. 20
Quoi ! régir d'un coup d'œil une foule servile, Esl-ce un poids si pesant, un art si difficile?
(1) Marc-Aurèle, empereur romain, régna de 161 à 180; se distingua par sa modération et sa sagesse, cependant il laissa persécuter les chrétiens. Marc-Aurèle était stoïcien ; on a de lui sous ce titre : A moimême, des pensées qui sont d'un haut caractère.
Non : mais fouler aux pieds la coupe de l'erreur,
Dont veut vous enivrer un ennemi flatteur,
Des prélats courtisans confondre l'artifice, '25
Aux organes des lois enseigner la justice:
Du séjour doctoral chassant l'absurdité,
Dans son sein ténébreux placer la vérité.
Éclairer. le savant et soutenir le sage,
Voilà ce que j'admire, et c'est là votre ouvrage. 30
L'ignorance, eu un mot, flétrit toute grandeur..;
Épitre au Moi ue Prusse, Fkkuéhic-lk-ghanl».
En répouse à une lettre dont il honora l'auteur à son avènement à la couronne.
Quoi ! vous êtes monarque, et vous m'aimez encore !
Quoi! le premier moment de cette heureuse aurore
Qui promet à la terre un jour si lumineux,
Marqué par vos bontés, met le comble à mes vamv !
0 cœur toujours sensible ! âme toujours égale ! 5
Vos mains du trône à moi remplissent l'intervalle.
Citoyen couronné, des préjugés vainqueur,
Vous m'écrivez en homme et parlez à mon cœur.
Cet écrit vertueux, ces divins caractères,
Du bonheur des humains sont les gages sincères. 10
Ah, prince! ah, digne espoir de nos cœurs captivés,
Ah! régnez à jamais comme vous écrivez.
Poursuivez, remplissez des vœux si magnanimes :
Tout roi jure aux autels de réprimer les crimes;
Et vous, plus digne roi, vous jurez dans mes mains 15
De protéger les arts, et d'aimer les humains.
Et .toi1 dont la vertu brilla persécutée, Toi qui prouvas un Dieu, mais qu'on nommait athée,
(U Le professeur WoltV iV. 314, n. 1) persécuté comme athée par les théologiens de l'université de Hall, chasse par le roi. sous peine d'être pendu, et fait chancelier de la même université, à l'avènement de Frédéric II.
Martyr de la raison, que l'Envie en fureur Chassa de son pays par les mains de l'erreur, 20
Reviens, il n'est plus rien qu'un philosophe craigne ; Socrate est sur le trône, et la Vérité règne.
Épitre au koi de Prusse.
20 avril 1741.
Eh bien ! mauvais plaisants, critiques obstinés,
Prétendus beaux esprits, à médire acharnés
Qui, parlant sans penser, fiers avec ignorance,
Mettez légèrement les rois dans la balance.
Qui d'un ton décisif, aussi hardi que faux, 5
Assurez qu'un savant ne peut être un héros ;
Ennemis de la gloire et de la poésie,
Grands critiques des rois, allez en Silésie * ;
Voyez cent bataillons près de ïfeiss* écrasés :
C'est là qu'est mon héros. Venez, si vous l'osez. 10
Le voilà, ce savant que la gloire environne,
Qui préside aux combats, qui commande à Bellone,
Qui du fier Charles douze égalant le grand cœur,
Le surpasse en prudence, en esprit, en douceur.
C'est lui-même, c'est lui, dont l'âme universelle 45
Courut de tous les arts la carrière immortelle :
Lui qui de la nature a vu les profondeurs,
Des charlatans dévots confondit les erreurs;
Lui qui dans un repas, sans soins et sans affaires,
Passait les ignorants' dans l'art heureux de plaire; 20
Qui sait tout, qui fait tout, qui s'élance à grands pas
Du Parnasse à l'Olympe, et des jeux aux combats.
(1) Frédéric, désireux d'agrandir ses états, psotita des embarras où se trouvait l'Impératrice d'Autriche, pour envahir la Silésie et la conquérir en 1741 ; puis il abandonna la France, son alliée, par le traité de Breslau (174;!) « En fait de royaume, écrivait-il, on prend quand on peut, et l'on n'a jamais tort, quand on n'est pas obligé de rendre. »
(2) Netèse, sur la Neisse, affluent de 1 Oder, ville de Silésie on Fié déric battit les Autrichiens
Je sais que Charles douze, et Gustave et Turenue N'ont point bu dans les eaux qu'épanche l'Hippocrène : Mais enfin ces guerriers, illustres ignorants, 25
En étant moins polis, n'en étaient pas plus grands. Mon prince est au-dessus de leur gloire vulgaire. Quand il n'est point Achille, il sait être un Homère •
Flll'jDKRIC II.
D'après le portrait peint par Antoine Pesnc (16S3-1757) et gravé par Wille.
Tour àtour la terreur de l'Autriche et des sots; Fertile en grands projets, aussi bien qu'en bons mots En riant à la fois de tienève et de Rome, 11 parle, agit, combat, écrit, règne, en grand homme. O vous qui prodiguez l'esprit et les vertus, Reposez-vons, mon prince, et ne m'effrayez plus ; Et quoique vous sachiez tout penser et tout faire, Songez que les boulets ne vous respectent guère,
(1) On trouvera sans doute que tous ces éloges manquent de mesure et de propriété dans les termes.
Et qu'un plomb dans un tube entassé par des sots
Peut casser d'un seul coup la tète d'un héros,
Lorsque multipliant son poids par sa vitesse,
Il fend l'air qui résiste, et pousse autant dVil presse. 40
Alors privé de vie, et chargé d'un grand nom,
Sur un lit de parade étendu tout du long,
Vous iriez tristement revoir votre patrie.
O ciel ! que ferait-on dans voire académie ?
Un dur anatomiste, élève d'Atropos, 45
Viendrait, scalpel en main, disséquer mon héros.
« La voilà, dirait-il, cette cervelle unique,
Si belle, si féconde, et si philosophique. »
Il montrerait aux yeux les fibres de ce coeur
Généreux, bienfaisant ajuste, plein de grandeur. 30
Il couperait... mais non, ces horribles images
Ne doivent point souiller les lignes do nos pages.
Conservez, ô mes dieux ! l'aimable Frédéric,
Pour son bonheur, pour moi, pour le bien du public.
Vivez, prince, et passez dans la paix, dans la guerre, oo
Surtout dans les plaisirs, tous les ic de la terre,
Théodoric l, Llric, Genséric, Alaric,
Dont aucun ne vous vaut, selon mon pronostic.
Mais lorsque vous aurez, de victoire en victoire,
Augmenté vos étals, ainsi que votre gloire, 00
Daignez vous souvenir que ma tremblante voix, .
En chantant vos vertus, présagea vos exploits.
Songez bien qu'en dépit de la grandeur suprême,
Voire main mille fois m'écrivait : Je vous aime.
Adieu, grand politique, et rapide vainqueur ! 65
Trente états subjugués ne valent point un cœur.
(I) Théodoric, roi des Ostrogoths, mort en 526, fondateur d'un roj'aume bientôt florissant dans l'Italie du Nord. — Ulric, gouverneur de Bohême au quinzième siècle, adversaire de Hunyade. — (lenséric. roi des Vandales, envahit l'Italie et prit Rome en 455. — Alaric, roi des Visigoths, avait déjà pillé cette ville en 410. La comparaison avec ces personnages n'est qu à moitié flatteuse.
Eu-tête lire des Éléments de la philosophie de Newton, 1738.