CHAPITRE IX
Extraits de la Correspondance de Voltaire, (1735-1740.)
Rien ne fait mieux revivre Voltaire, dans le charme spirituel de sa conversation et dans l'étonnante fécondité de son labeur, que de parcourir sa correspondance. Pendant ces années de 1735 à 1740, qui représentent !a première partie de la période de Cirey, nous le voyons successivement avec son ami Thiériot, le paresseux, le viveur qu'il faut injurier, mais que l'on peut aussi mettre à contribution pour lui demander des anecdotes sur le siècle de Louis XIV; avec l'abbé Moussinot, « l'aimable facteur », le factotum infatigable, chargé de ravitailler Voltaire en livres et en instruments de physique comme en objets de toilette, ayant mission de lui envoyer de l'argent et d'abord de lui en trouver, en relançant les débiteurs plus ou moins haut placés; avec l'abbé d'Olivet, ancien jésuite et académicien, dont on ne veut pas se laisser oublier, auquel on tient à donner une bonne opinion de Mme du Chûtelet (elle goûte si bien Cicéron en latin et même en français, dans la traduction de l'abbé d'Olivel), mais qu'il s'agit de gagner un peu à la philosophie nouvelle, celle de Locke, puisque celle de Platon est si pitoyable. Un coup de théâtre se produit quand, parmi les correspondants de l'exilé de Cirey. vient prendre place le Prince Royal de Prusse C'est lui qui a fait les premières avances. Il prend l'auteur de Zaïre pour son professeur de français, de rhétorique et de poésie, de philosophie tout autant. II faut faire tète à cet admirateur inattendu, qui annonce un très grand prince et par-dessus tout un prince affranchi des préjugés Comment n'être pas flatté et comment ne pas mettre en un tel disciple les plus folles espérances ? Aussi sur quel ton lui sera-t-il écrit !
Certaines lettres, sous leur forme aimable ou émue, sont de véri*a-
blés démarches diplomatiques. L'abbé Dubos est un historien, on kn demandera des conseils pour écrire le Siècle de Louis XIV, on le prendra modestement pour ^uide, on lui exposera le plan de l'ouvrage en préparation, on y intéressera le plus possible un homme qui est le secrétaire perpétuel de l'Académie française. On n'oubliera pas non plus que l'on a eu pour maître autrefois, le R. P. Tour nemine Sachant bien que l'appui d'un jésuite si éminent n'est pas à négliger pour entrera 1 Académie, on lui écrira pour lui souhaiter la bonne année et lui insinuer en même temps que, si l'on a adopté la philosophie de Locke, c'est parce qu'on a pensé « qu'où ne pouvait trop étendre la toute-puissance du Créateur», pour lui protester aussi qu'on est prêt à corriger tous ses ouvrages, s'il s'y trouve quelque chose qui puisse scandaliser, « quelque innocent qu'il soit dans le fond ».
On ne se laissera pas non plus oublier du marquis d'Argenson, qui est en passe d'être ministre ; on s'applaudira de ce que les premiers chapitres du .Siècle de Louis XIV ne lui aient pas déplu, on lui déclarera que pour mener a bien cet ouvrage, il faut être à la source, e'esl-à dire à Paris, il faut pouvoir consulter le marquis d'Argenson.
La lettre à Milord Hervey s'adresse moins à un homme qu'à l'opinion européenne et à la postérité. C'est une éloquente apologie du grand roi et une démonstration persuasive des obligations de l'humanité envers lui. C'est la belle et Itère préface du chef d œuvre.
Voltaire secoue la paresse de Thiériot et cherche à le mettre à contribution
A. M. Thiériot1, à Paris.
Lunéville, le 12 juin 1735.
Oui, je vous injurierai jusqu'à ce que je vous aie guéri de votre paresse. Je ne vous reproche point de souper tous les soirs avec M. de la Popelinière2; je vous reproche de borner là toutes vos pensées et toutes vos espérances. Vous vivez comme si l'homme avait été créé uniquement pour souper, et vous n'avez, d'existence que 'depuis dix heures du soir jusqu'à deux heures après minuit. H n'y a soupeur qui se couche, ni bégueule3qui se lève plus lard
(1) lliiériot (1690-1772), un dés mouleurs amis de Voltaire, à qui il fallait faire souvent des remontrances, notamment suv sa paresse, mais qui, d'ailleurs, a rendu des services au grand écrivain. (V. plus liant, p. 8, 49, 51, et plus loi», p. 333, ete.)
(2) Riche financier, dont Thiériot était le protégé ou le parasite. Plus loin. Voltaire l'appelle Pollion, à cause de ses libéralités envers les gens de lettres. Pollion était un des protecteurs de Virgile.
(3) Bfyucule V. Lex.
que vous. Vous restez dans votre trou jusqu'à l'heure des spectacles, à dissiper les fumées du souper de la veille ; ainsi vous n'avez pas un moment pour penser à vous et à vos amis. Cola fait qu'une lettre à écrire devient un fardeau pour vous. Vous êtes un mois entier à répondre, et vous avez encore la bonté de vous faire illusion, au point d'imaginer que vous serez capable d'un emploi cl de faire quelque fortune, vous qui n'êtes pas capable seulement de vous faire, dans votre cabinet, une occupation suivie, cl qui n'avez jamais pu prendre sur vous d'écrire régulièrement à vos amis, même dans les affaires intéressantes pour vous et pour eux. Vous me rabâchez de seigneurs et de daines les plus titrés: qu'est-ce que cela veut dire? Vous avez passé votre jeunesse, vous deviendrez bientôt vieux et infirme : voilà à quoi il faut que vous songiez. Il faut vous préparer une arrière-saison tranquille, heureuse, indépendante. Que deviendrez-vous quand vous serez malade et abandonne ? Sera-ce une consolation pour vous de dire : « J'ai bu du vin de Champagne autrefois en bonne compagnie? » Songez qu'une bouteille qui a été fêtée, quand elle était pleine d'eau des Barbades l, est jetée dans un coin, dès qu'elle est cassée, et qu'elle reste en morceaux dans la poussière; que voilà ce qui arrive à tous ceux qui n'ont songé qu'à être admis à quelques soupers, et que la fin d'un vieil inutile2, infirme, est une chose bien pitoyable. Si cela ne vous donne pas un peu de courage et ne vous excite pas à secouer l'engourdissement dans lequel vous laissez votre âme, rien ne vous guérira. Si je vous aimais moins, je vous plaisanterais sur votre paresse; mais je vous aime, et je vous gronde beaucoup.
Cela posé, songez donc à vous, et puis songez à vos amis; buvez du vin de Champagne avec des gens aimables; mais faites quelque chose qui vous mette en état de boire un jour du vin qui soit à vous. N'oubliez point vos amis, et ne passez pas des mois entiers sans leur écrire
(1) Liqueuv provenant des Antilles. La Barbade est une colonie anglaise.
(2) Yii'il Inutile. V Notés graifim'.', p. 083, 111, -1" a.
un mot. Il n'est point question d'écrire des lettres pensées et réfléchies avec soin, qui peuvent un peu coûter à la paresse; il n'est question que de deux ou trois mots d'amitié, et quelques nouvelles soit de littérature, soit des sottises humaines i, le tout courant sur le papier, sans peine et sans attention. Il ne faut pour cela que se mettre un demi-quart d'heure vis-à-vis son écritoire. Est-ce donc là un effort si pénible? J'ai d'autant plus d'envie d'avoir avec vous un commerce régulier que votre lettre m'a fait un plaisir extrême. Je pourrai vous demander de temps en temps des anecdotes sur le siècle de Louis XIV. Comptez qu'un jour cela peut vous être utile, et que cet ouvrage vous vaudrait vingt volumes de Lettres philosophiques*.
Ecrivez-moi, et aimez toute votre vie un homme vrai qui n'a jamais changé.
P.-S. Qu'est que c'est qu'un portrait de moi en quatre pages, qui a couru ? Quel est le barbouilleur? Envoyez-moi cette enseigne à bière 3.
Quelles auecdotes Voltaire demande.
A M. Thiériot.
A Paris, le 15 juillet 1735.
Je n'ai point été intempérant, mon cher Thiériot, et cependant j'ai été malade. Je suis un juste à qui la grâce a manqué4. Je vous exhorte à vous tenir ferme, car je crois être encore au temps où nous étions si unis, que vous aviez le frisson quand j'avais la fièvre...
Quand je vous ai demandé des anecdotes sur le siècle de Louis XIV, c'est moins sur sa personne que sur les arts qui ont fleuri de son temps. J'aimerais mieux des détails sur Racine et Despréaux, sur Quinault, Lulli, Molière,
(1) C'est-à-dire la politique, l'histoire de demain.
(2) Voir ce qui a été dit (p. 197) sur la participation de Thiériot à la publication des Lettres philosojthiques.
(3) Il en parlera encore dans la lettre suivante. On ne sait quel est ce portrait.
(4) Allusion aux discussions sur le jansénisme.
Le Brun, Bossuet, Poussin, Descartes, etc., que sur la bataille de Steinkerque. Il ne reste plus rien que le nom de ceux qui ont conduit des bataillons et des escadrons ; il ne revient rien au genre humain de cent batailles données1; mais les grands hommes dont je vous parle ont préparé des plaisirs purs et durables aux hommes qui ne sont point encore nés. Une écluse du canal qui joint les deux mers, un tableau du Poussin, une belle tragédie, une vérité découverte, sont des eboses mille fois plus précieuses que toutes les relations de campagne : vous savez que chez moi les grands hommes sont les premiers et les héros les derniers. J'appelle grands hommes tous ceux qui ont excellé dans l'utile ou dans l'agréable. Les saccageurs de provinces ne sont que héros. Voici une lettre d'un homme moitié héros, moitié grand homme, que j'ai été bien étonné de recevoir et que je vous envoie. Vous savez que je n'avais pas prétendu m'attirer des remerciements de personne, quand j'ai écrit VHisloire de Charles XII ; mais je vous assure que je suis aussi sensible aux remerciements du cardinal Alberoni2 qu'il l'a pu être à la petite louange très méritée que je lui ai donnée dans cette histoire. Il a vu apparemment la traduction italienne qu'on en a faite à Venise. Je ne serais pas fâché que M. le garde des sceaux vit cette lettre 3, et qu'il sût que, si je suis persécuté dans ma patrie, j'ai quelque considération dans les pays étrangers. Il fait tout ce qu'il peut pour que je ne sois pas prophète chez moi.
(1) Voltaire fait ici trop bon marché de la gloire militaire. Il n'est pas si indifférent au genre humain, même pour sa prosjfcrité matérielle, que tel peuple sur tel champ de bataille ait été vainqueur ou vaincu.
(2) Alberoni (1664-1752), diplomate italien qui devint ministre du. roi d'Kspàgne, Philippe V. 11 conçut «lors des projets ambitieux, qui tendaient à bouleverser toute 1 Europe et que l'opposition du Régent, appuyé de l'Angleterre et de l'Autriche, fit échouer. — Voltaire avait écrit en parlant d'Albéroni : « puissant génie qui a gouverné l'Espagne assez longtemps pour sa gloire, et trop peu pour la grandeur de cet État r (Charles au-, 1. vin.)
(3) Ce désir de Voltaire nous montre l'habile diplomate qui doublait en lui l'homme de lettres. Le garde des sceaux était le marquis de Chauvelin (V. plus haut, p .256), qui avait fait poursuivre Voltaire, lors de la publication des Lettres philo&iphiques.
310 \OI/lVlRE
Continuez, je vous en prie, à faire ma cour aux gens de bien qui peuvent se souvenir fie moi. Je voudrais bien que Pollion de la Popelinière pensât de moi plutôt comme les étrangers que comme les Français.
On m'a dit qgue ce Portrait1 est imprimé. Je suis persuadé que les calomnies dont il est plein seront crues quelque temps, et je suis encore pins sûr que le temps les détruira.
Adieu, je vous embrasse tendrement. Le temps ne détruira jamais mon amitié pour vous.
Mmc du Chàtelet et les « Tusculanes » ; la philosophie des anciens..
A M. l'abbé d'Olivet ?!
A Cirey, le 12 février 17o&.
Si vous avez eu- la goutte, dans votre séjour du tumulte cl de l'inquiétude, j'ai eu la fièvre, mon cher abbé, daus l'asile de la tranquillité. Mais il faut absolument que je vous apprenne que, pendant mon indisposition, Mme la marquise du Chàtelet daignait me lire, au chevet de mon lit. \nus allez croire peut-être qu'elle nie lisait quelque chant de l'Arioste3, ou quelqu'un de nos romans. Non ; elle me lisait les Tusculanes* de Cicéron; et, après avoir goûté
(1) Le Porterait dont il est question déjà dans la lettre du 12 juin. Dans une lettre à M. Berger (4 août 1735), Voltaire écrivait : • J'ai beaucoup plus de défauts qu'on ne m'en reproche dans cet ouvrage et je n'ai pas les talents qu'on m'y attribue; mais je suis bien certain que je ne mérite point les reproches d'insensibilité et d'avarice que l'on me fait. Mon amitié pour vous me justifie de l'un et mon bien prodigué âmes amis me met à couvert de l'autre. »
(2) Joseph Thoulier. abbé d'Olircl (lè82-1768), avait été d'abord dans la société de .lésus et avait compté Voltaire parmi se> élèves. Traducteur de plusieurs ouvrages de Cicéron. il était entré à l'Académie en 1723. Il écrivit même une histoire de ce corps, depuis sa fondation jusqu'en 1700.
(3) Grand poète italien (1474-1533), auteur du Roland furieux, œuvre d'une imagination féconde et extrêmement variée.
(4) Les Tusculanes, titre d'un ouvrage de Cicéron, dans lequel il traite de la mort et de l'immortalité.
HEBHR9HBHH
L'Abb£ d'Ollvet, portrait p
ir Rcstout, gravé pat Le Vasseur.
tous les charmes de cette belle latinité, elle examinait votre traduction, et s'étonnait d'avoir du plaisir en français. Il est vrai qu'en admirant l'éloquence de ce grand homme, cette beauté de génie, et ce caractère vrai de vertu et d'élévation qui règne dans cet ouvrage, et qui échauffe le cœur, sans briller d'un vain éclat; après, dis-je, avoir rendu justice à ceÇte belle âme de Cicéron, etau mérite comme à la difficulté d'une traduction si noble, elle ne pouvait s'empêcher de plaindre le siècle des Cicéron, des Lucrèce, des Ilortensius, des Varron, d'avoir une physique si fausse et si méprisable; et malheureusement ils raisonnaient en métaphysique tout aussi faussement qu'en physique. C'est une chose pitoyable que toutes ces prétendues preuves de l'immortalité de l'âme alléguées par Platon1. Ce qu'il y a de plus pitoyable peut-être est la confiance avec laquelle Cicéron les rapporte. Vous avez vous-même, dans vos notes, osé faire sentir le faible de quelques-unes de ces preuves; et si vous n'en avez pas dit davantage, nous nous en prenons à votre discrétion. Enfin le résultat de cette lecture était d'estimer le traducteur autant que nous méprisons les raisonnements de la philosophie ancienne. Mon lecteur ne pouvait se lasser d'admirer la morale de Cicéron et de blâmer ses raisonnements. 11 faut avouer, mon cher abbé, que quelqu'un qui a lu Locke, ou plutôt qui est son Locke à soi-même, doit trouver les Platon des discoureurs, et rien de plus. J'avoue qu'en fait de philosophie un chapitre de Locke ou de Clarke'2 est, par rapport au bavardage de l'antiquité, ce que l'optique de Newton est par rapport à celle de Descartes. Enfin vous en penserez ce qu'il vous plaira : mais j'ai cédé au désir de vous dire ce qu'en pense une femme conduite par les lumières d'une raison que l'amour-propre
(1) Si l'argumentation de Platon déconcerte quelquefois un esprit moderne, soit par sa subtilité, soit par sa liberté, on trouvera néanmoins que ce jugement sur le grand philosophe grec et sur ses preuves de l'immortalité de l'âme est inacceptable.
(2) Clarke (1675-1*29), théologien et philosophe anglais, auteur d'un Traité de l'existence de Dieu et de la religion naturelle et révélée. Il s'est aussi beaucoup occupé de physique.
extraits de la correspondance 313
n'égare point, qui connaît les philosophes anciens et modernes, et qui n'aime que la vérité. J'ai cru que c'était une chose flatteuse et rare pour vous d'être estimé d'une Française presque seule capable de connaître votre original.
Ave/- vous lu la traduction de l'Essai de Pope sur l'homme ? .C'est un beau poème, en anglais, quoique mêlé d'idées bien fausses sur le bonheur. Adieu, augmentez mon bonheur en m'écrivant.
J'ai bien des anecdotes sur Corneille et sur Racine et sur la littérature du beau siècle passé. Vous devriez augmenter mon magasin.
Réponse aux premières avances de Frédéric.
Au PRINCE ROYAL DE PULSSK1.
A Paris, le 2(5 août 173*5.
Monseigneur, il faudrait être insensible pour n'être pas infiniment louché de la lettre- dont Votre Altesse Royale a daigné m'honorer. Mon amour-propre en a été trop flatté; mais l'amour du genre humain, que j'ai toujours eu dans le' cœur, et qui, j'ose dire, fait mon caractère, m'a donné un plaisir mille fois plus pur, quand j'ai vu qu'il y
(i) Ce prince devait régner de 1740 à 1786 sous le nom de Frédéric II. « ... Comme son père )ui accordait peu de part aux affaires, et que même il n'y avait point d'affaires dans ce pays où tout consistait en revues, il employa son loisir à écrire aux hommes de lettres de France qui étaient un peu connus dans le monde; le principal fardeau tomba sur moi. C'étaient des lettres en vers, des traités de met physique, d'histoire, de politique. II me traitait d'homme divin ; je le traitais de Salomon. Les épithètes ne nous coûtaient pas. On a imprimé quelques-unes de ces fadaises dans le recueil de mes œuvres, et heureusement, on n'en a pas imprimé la trentième partie... » (Extrait des Mémoires de Voltaire sur Frédéric .)
(2) Le prince avait écrit une longue et laborieuse lettre, dans un français encore fort incorrect : « Je suis à présent à faire traduire le Traité de Dieu; je suis sûr que la force de l'évidence vous frappera dans toutes ses propositions, qui se suivent géométriquement et connectent les unes avec les autres. » Aux flatteries du prince, Voltaire répond à sa manière, avec finesse, mais avec une déférence profonde.
314 VOÎ.TA1RE
a dans le monde un prince qui pense en homme, un prince philosophe qui rendra les hommes heureux.
Souffrez que je vous dise qu'il n'y a poinl d'homme sur la terre qui ne doive des actions de grâces au soin que vous prenez de cultiver, par la saine philosophie, une âme née pour commander. Croyez qu'il n'y a eu de vérilahlement bons rois que ceux qui ont Commencé comme vous par s'instruire, par connaître les hommes, par aimer le vrai, par détester la persécution et la superstition. Il n'y a point de prince qui, en pensant ainsi, ne puisse ramener l'âge d'or dans ses Etats. Pourquoi si peu de rois recherchent-ils cet avantage? Vous le sentez, monseigneur; c'est que presque tous songent plus à la royauté qu'à l'humanité : vous faites précisément le contraire. Soyez sûr que. si, un jour, le tumulte des affaires et la méchanceté des hommes n'altèrent point un si divin caractère, vous serez adoré de vos peuples el chéri du inonde entier. Les philosophes dignes de ce nom voleront dans vos États; et, comme les artisans céièbres viennent en foule dans le pays où leur art est plus favorisé, les hommes qui pensent viendront entourer votre trône.
L'illustre reine Christine quitta son royaume pour aller chercher les arts; régnez, monseigneur, et que les arts viennent vous chercher.
l'uissiez-vous n'être jamais dégoûté des sciences par les querelles des savants ! Vous voyez, monseigneur, par les choses que vous daignez me mander, qu'ils sont hommes, pour la plupart, comme les courtisans mêmes, ils sont quelquefois aussi avides, aussi intrigants, aussi faux, aussi cruels; et toute la différence qui est entre les pestes de cour et les pestes de l'école, c'est que ces derniers sont plus ridicules.
Je ne saurais trop remercier Votre Altesse Koyale de la bonté qu'elle a eue de m'envoyer le petit livre concernant M. Wolff1. Je regarde ses idées métaphysiques comme des
(1) Wolff (1679-1754). philosophe allemand, auteur d"un Traité de Dieu, de Vâme et du monde, dont il est question plus loin, p. 345, n* 1 Lp
EXTRAITS DE I.A CORRESPONDANCE 3\ô
choses qui font honneur à l'esprit humain. Ce sont des éclairs au milieu d'une nuit profonde; c'est tout ce qu'on peut espérer, je crois, de la métaphysique. Il n'y a pas d'apparence que les premiers principes des choses soient jamais bien connus. Les souris qui habitent quelques petits trous d'un bâtiment immense ne savent ni si ce bâtiment est éternel, ni quel en est l'architecte, ni pourquoi cet architecte a bâti1. Elles lâchent de conserver leur vie, de peupler leurs trous, et de fuir les animaux destructeurs qui les poursuivent. Nous sommes les souris; et le divin architecte qui a bâti cet univers n'a pas encore, que je sache, dit son secret à aucun de nous. Si quelqu'un peut prétendre à deviner juste, c'est M. WollT. On peut le combattre, mais il faut l'estimer : sa philosophie est bien loin d'être pernicieuse; y a-t-il rien de plus betu et de plus vrai que de dire, comme il fait, que les hommes doivent être justes, quand même ils auraient le malheur d'être athées ?
La protection qu'il semble que vous donnez, monseigneur, à ce savant homme, est une preuve de la justesse de votre esprit et de l'humanité de vos sentiments.
Vous avez la bonté, monseigneur, de me promettre de m'envoyer le Traité de Dieu, de l'âme et du monde. Quel présent, monseigneur, et quel commerce ! L'héritier d'une monarchie daigne, du sein de son palais, envoyer des instructions à un solitaire ! Daignez me faire ce présent, monseigneur; mon amour extrême pour le vrai est la seule chose qui m en rende digne. L~a plupart des princes craignent d'entendre la vérité, et ce sera vous qui l'enseignerez.
A l'égard des vers dont vous me parlez, vous pensez sur cet art au^si sensément que sur tout le reste. Les vers qui n'apprennent pas aux hommes des vérités neuves et touchantes ne méritent guère d'être lus. Vous -entez qu'il n'y aurait rien de plus méprisable que tic passer sa vie à renr
prince s'intéressait alors à la métaphysique. Voltaire était trè^ sceptique à l'égara de ces questions.
[I) V. lanai Discours sur l'Homme, p. 303.
fermer dans des rimes des lieux communs usés, qui ne méritent pas le nom de pensées. S'il y a quelque chose de plus vil, c'est de n'être que poète satirique, et de n'écrire que pour décrier les autres. Ces poètes sont au Parnasse ce que sont dans les écoles ces docteurs qui ne savent que des mots, et qui cabalent contre ceux qui écrivent des choses.
Si la Henriade a pu ne pas déplaire à Votre Altesse Royale, j'en dois rendre grâce à cet amour du vrai, à cette horreur que mon poème inspire pour les factieux, poulies persécuteurs, pour les superstitieux, pour les tyrans et pour les rebelles. C'est l'ouvrage d'un honnête homme; il devait trouver grâce devant un prince philosophe.
Vous m'ordonnez de vous envoyer mes autres ouvrages; je vous obéirai, monseigneur ; vous serez mon juge, et vous me tiendrez lieu du public. Je vous soumettrai ce que j'ai hasardé en philosophie; vos lumières seront ma récompense : c'est un prix que peu de souverains peuvent donner. Je suis sûr de votre secret; votre vertu doit égaler vos connaissances.
Je regarderais comme un bonheur bien précieux celui de venir faire ma cour à Votre Altesse Royale. On va à Rome pour voir des églises, des tableaux, des ruines et des bas-reliefs. Un prince tel que vous mérite bien mieux un voyage : c'est une rareté plus merveilleuse. Mais f amitié, qui me retient dans la retraite où je suis, ne me permet pas d'en sortir. Vous pensez sans doute, comme Julien1, ce grand homme si calomnié, qui disait que les amis doivent être préférés aux rois.
Dans quelque coin du monde que j'achève ma vie, soyez sûr, monseigneur, que je ferai continuellement des vœux pour vous, c'est-à-dire pour le bonheur de tout un peuple. Mon cœur sera au rang de vos sujets; votre gloire me sera toujours chère. Je souhaiterai que vous ressembliez toujours à vous-même, et que les autres rois vous
(1) Julien, né en 331, empereur de 360 à 363, prince très intelligent, mais très hostile au christianisme. Voltaire parle de lui avec une grande sympathie.
ressemblent l. Je suis avec un profond respect, de Votre Altesse Royale, le très humble, etc.
Doutes scientifiques; demandes de renseignements.
A M. l'abbé Moussinot *.
Juin 1737.
Armez-vous de courage, mon cher et aimable facteur, car aujourd'hui je serai bien importun. Voici une négociation de savant où il faut, s'il vous plait, que vous réussissiez et que je ne sois point deviné. A isite à M. de Fonteneile, et longue explication sur ce qu'on entend par la propagation du feu.
Les raisonneurs, au nombre desquels je m'avise quelquefois de me fourrer, disputent si ÏC feu est pesant ou non. M. Lémery, dont vous m'avez envoyé la Chimie3, prétend, chapitre V, qu'après avoir calcine vingt livres de plomb, il les a trouvées, en les pesant après la calcination, augmentées de cinq livres ; il ne dit point s'il a pesé la terrine dans laquelle cette caïcination a été faite, s'il est entré du charbon dans son plomb ; il suppose tout simplement, ou plutôt tout hardiment, que le plomb s'est pénétré des particules de feu qui ont augmenté son poids. Cinq livres de feu ! cinq livres de lumière ! cela est admirable, et si admirable que je ne le crois pas.
D'autres savants ont fait des expériences dans la vue de peser le feu ; ils ont mis de la limaille de cuivre et de la limaille d'élain dans des retortes4de verre bouchées hermé-
(1) Voltaire, dans cette lettre, dépasse souvent la mesure, en l'ait de courtisanerie
(2) L'abbé Moussinot, trésorier du chapitre de Saint-Merry à Paris, était un homme sût, obligeant, spirituel. Voltaire, comme on le voit, l'appréciait. extrêmement et le lui prouvait, en l'accablant de commissions. Le plus piquant, c'est que l'abbé Moussinot, homme de confiance de son chapitre et de Voltaire, l'était aussi et en même temps, des jésuites et des jansénistes.
(3) Lémery (Nicolas), chimiste né à Rouen '(1645-1715), avait en effet publié un Cours de chiinie en 1675.
(4) Retorte. V. Lex.
tiqucment ; ils ont calciné cette limaille et ils l'ont trouvée augmentée de poids ; une once1 de cuivre a acquis quarante*neuf grains et une once d'étain quatre grains. L'antimoine calciné aux rayons du soleil par le verre ardent, a aussi augmenté de poids entre les mains du chimiste Homberg2.
Je veux que toutes ces expériences soient vraies; je veux que les matières dans lesquelles on tenait les métaux en calcination n'aient pas contribué à augmenter le poids de ces métaux ; mais moi qui vous parle, j'ai pesé plus d'un millier3 de fer tout rouge et tout enflammé et je l'ai ensuite pesé refroidi, je n'ai pas trouvé un grain de différence. Or, il serait bien singulier que vingt livres de plomb calciné pesassent cinq livres de plus et qu'un millier de fer ardent n'acquît pas un grain de pesanteur.
Voilà, mon cher abbé, des difficultés qui, depuis un mois, fatiguent la tête peu physique de votre ami, et le rendent incertain en chimie, comme d'autres difficultés d'un ordre différent le rendent chancelant sur quelques points peu importants de la théologie scolaslique. Dans chaque science on cherche de bonne foi la vérité, et, quand on croit la tenir, on n'embrasse souvent qu'une erreur.
Voici maintenant la grâce que je vous demande. Entrez chez votre voisin, le sieur GeoiTroi, apothicaire, de l'Académie des sciences ; liez conversation avec lui, au moyen d'une demi-livre .de quinquina, que vous lui achèterez, et que vous m'enverrez. Interrogez-le sur les expériences de Lémery et de Homberg, et sur les miennes. Vous êtes un négociateur très habile : vous saurez aisé ment ce que M. Geoffroi pense de tout cela et vous m'en direz des nouvelles, le tout sans me commettre4.
Je suis, comme vous voyez, mon cher ami, fort occupé
(1) Il fallait soixante-douze grains pour faire un gros, huit çjros pour faire une once, et douze onces pour faire une livre.
(2) Guillaume Homberg (1652-1715), chimiste allemand attiré en France par Colbert, agrégé à l'Académie desSciences, auteur d'utiles découvertes, entre autres de l'acide borique, qu'on appelait sel sédatif de Homberg.
(3) Un millier, c'est-à-dire mille livres.
(4) Commettre. V. Lex.
de physique ; mais je n'oublie pas ce superflu qu'on nomme nécessaire^. J'espère qu'Hébert ne lardera pas à ie finir et qu'il n'épargnera rien pour le goût et pour la magnificence.
Les débiteurs de Voltaire, sa curiosité scientifique, son besoin de confort.
A M. l'abbé Moussinot.
Novembre 1737.
Voire patience, mon cher abbé, va être mise à une étrange question2: je tremble qu'elle n'en puisse soutenir ljépreuve. J'espère tout de votre amitié. Affaires temporelles, affaires spirituelles, ce sont là les deux grands sujets du long bavardage que je vais vous faire.
M. de Lézeau3 me doit trois ans, il faut le presser sans trop l'importuner. Une lettre au prince de Guise; cela ne coûte rien et avance les affaires. Les Villars et les d'Auneuil doivent deux années ; il faut poliment et sagement remontrer à ces messieurs leurs devoirs à l'égard de leurs créanciers. Il faut aussi terminer avec M. de Richelieu, et en passerpar où l'on voudra. J'aurais de grandes objections à faire sur ce que l'on me propose; niais j'aime encore mieux une conclusion qu'une objection. Concluez donc, mon cher ami ; je m'en rapporte aveuglément à vos lumières, qui me sont très utiles.
Prault 4 doit donner cinquante francs à monsieur votre frère. Je le veux ; c'est un petit pot de vin, une petite bagatelle qui est entrée clans mon marché5; et, quand cette
(1) Rappel d'un vers du Mondain :
« Le superflu, chose très nécessaire. » V. p. 291 . Voltaire parait jouer sur le mot nécessaire et désigner ici un coflYet commandé à Hébert.
(2) Question, an sens de torture.
(3) Ici commence In défilé des débiteurs de Voltaire. Il avait placé une grande partie de sa fortune en rentes viagères. Ses apparences maladives lui avaient facilité les placements.
(4) C'est le nom d'un libraire.
(5) Le marché relatif à sa comédie de J'Enfanl prodigne.
bagatelle sera payée, monsieur voire frère grondera de ma part le négligent Prault, qui, da'ns les envois des livres que je veux, met toujours des retards qui m'impatientent cruellement ; rien de tout ce qu'il m'expédie n'arrive à point nommé.
Monsieur votre frère demandera ensuite à ce libraire, ou à tel autre qu'il voudra, un Pufcndorf.1; la Chimie de Boërhaave2 la plus complète: une Lettre sur la divisibilité de la matière, chez Jombert ; la Table des trente premiers tomes de V Histoire de V Académie des Sciences; Mariolte3, De la nature de VAir; idem, Du Froid et du Chaud; Boyle4, De ratione inter iqnem et flammami, difficile à trouver; c'est l'affaire de monsieur votre frère.
Autres commissions. Deux rames de papier de ministre, autant de papier à lettres : le tout papier «le Hollande : douze bâtons de cire d'Espagne à l'esprit-de-vin, une sphère copernicienne, un verre ardent5 des plus grands; mes estampes du Luxembourg, deux globes avec leurs pieds, deux thermomètres, deux baromètres (les pins longs sont les meilleurs); deux planches bien graduées, des terrines, des retortes. En fait d'achat, mon ami, qu'on préfère toujours le beau et le bon un peu cher au médiocre moins coûteux.
Voilà pour le bel esprit qui cherche à s'instruire à la suite des Fontenelle, des Boyle, des Boërhaave, et autres savants. Ce qui suit est pour l'homme matériel, qui digère fort mal, qui a besoin de faire, à ce qu'on lui dit, de grands exercices, et qui, outre ce besoin de nécessité, a d'autres besoins de société. Je vous prie, en consé-
(1) Pufendorf (1632-1694), jurisconsulte et historien allemand, a publié divers ouvrages en latin, en particulier un Traité du Droit de la nature et des gens et une Introduction à l'histoire des Etats européens.
(2) Boërhaave (1668-173S), médecin et chimiste hollandais.
(3) Mariotte (1620-1684), célèbre physicien français, a découvert la loi d'après laquelle le volume d'une masse de gaz varie en raison inverse de la pression qu'elle supporte.
(4) « Du rapport entre le feu et la flamme. » — Boyle (1626-1691), savant irlandais.
(5) Verre ardent. V. Lex.
quence, de lui faire acheter un bon fusil, une jolie gibecière avec appartenances, marteaux d'armes, tire-bourre; et grandes boucles de diamants pour souliers, autres boucles à diamants pour jarretières ; vingt livres de poudre à poudrer, dix livres de poudre de senteur, une bouteille d'essence au jasmin, deux énormes pots de pommade à la lie ur d'orange, deux houppes à poudrer, un très bon couteau, trois éponges fines, trois balais pour secrétaire, quatre paquets de plumes, deux pinces de toilette 1res propres, une paire de ciseaux de poche très bons, deux brosses à frotter, enfin trois paires de pantoufles bien fourrées ; et puis, je ne me souviens de rien de plus.
De tout cela on fera un ballot, deux s'il le faut, trois même s'ils sont nécessaires. Votre emballeur est excellent. Envoyez le tout par Joinville, non à mon adresse, car je suis en Angleterre (je vous prie de vous en souvenir), mais à l'adresse de Mme de Champbonin.
Tout cela coûte, me direz-vous; et où prendre de l'argent? Où vous voudrez, mon cher abbé. On a des actions, on en fond. Jl ne faut jamais rien négliger de son plaisir, parce que la vie est courte. Je serai tout à vous pendant cette courte vie.
Lettre de justification. L'étude des sciences ne nuit point chez Voltaire à la poésie.
A M. l'abbé d'Olivet.
A Cirey, ce 20 octobre 1738.
Ouoiquc je sois en commerce avecNewlon-Maupertuis' et avec Descartés-Mairan, cela n'empêche pas que Qttintilien-:
(1) Maupertuis (1698-1759), savant géomètre français, que Voltaire devait retrouver plus tard à Berlin. (V. p. 4N2. n. 2 et p. 49S.) En attendant, H avait contribué à conquérir notre écrivain au système de Newton. — Mairan (1678-1771), mathématicien et physicien, qui fut après Konlenelle, en t'^iO. secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences Mairan y détendait la physique de Descartes, contre celle de Newton.
Voltaire. 11
d'Olivet ne soit toujours, dans mon cœur, et que je ne le regarde comme mon maître et mon ami ? In domo patris mei mansiones muîtse suni1, et je peux encore dire, in domo mea. Je passe ma vie, mou cher abbé, avec une dame qui fait travailler trois cents ouvriers, qui entend Newton, Virgile et le Tasse, et qui ne dédaigne pas de jouer au piquet. Voilà l'exemple que je tâche de suivre, quoique de très loin. Je vous avoue, mon cher maître, que je ne vois pas pourquoi l'étude de la physique écraserait les fleurs de la poésie. La vérité est-elle si malheureuse qu'elle ne puisse souffrir les ornements? L'art de bien penser, de parler avec éloquence, de sentir vivement et de s'exprimer de même serait-il donc l'ennemi de la philosophie ? Non, sans doute ; ce serait penser en barbare. Malcbraiiehe, diton, et Pascal avaient l'esprit bouché pour les vers ; tant pis pour eux : je les regarde comme des boni mes bien formés, d'ailleurs, mais qui auraient eu le malbeur de manquer d'un des cinq sens.
Je sais qu'on s'est étonné, et qu'on m'a même fait l'honneur de me haïr de ce qu'ayant commencé par la poésie, je m'étais ensuite attaché à i'histoire et que je finissais par la philosophie. Mais, s'il vous plaît, que faisais-je au collège quand vous aviez la bonté de former mon esprit ? Que me faisiez-vous lire et apprendre par cœur, à moi et aux autres ? Des poètes, des historiens, des philosophes. Il est plaisant qu'on n'ose pas exiger de nous, dans le monde, ce qu'on a exigé dans le collège, et qu'on n'ose pas attendre d'un esprit fait les mêmes choses auxquelles on exerça son enfance.
Je sais fort bien et je sens encore mieux, que l'esprit île l'homme est très borné ; mais c'esl par cette raison-là même qu'il faut tâcher d'étendre les frontières de ce petit État, en combattant contre l'oisiveté et l'ignorance naturelle avec laquelle nous sommes nés. Je n'irai pas un jour faire le plan d'une tragédie et des expériences de phy-
(i) « Il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon père. » Texte évangélique (Jean, xiv, 2), que Voltaire affectionnait et qu-'i I s'appropriait comme l'expression d'une large tolérance
sique ; sed omnia tempus habent l, et quand j'ai passé trois mois dans les épines des mathématiques, je suis fort aise de retrouver fies fleurs.
Je trouve même fort mauvais que le P. Castel2 ait dit dans un extrait des Éléments de Newtpn que je passais du frivole au solide. S'il savait ce que c'est que le travail d'une- tragédie et d'un poème épique, si seiret donnm Dei3, il n'aurait pas lâché cette parole. La Henriade m'a coûté dix ans ; les Éléments de Newton m'ont coûté six mois, et ce qu'il y a de pis, c'est que la Henriade n'est pas encore faite, j'y travaille encore quand le dieu qui me l'a fait faire m'ordonne de la corriger ; car, comme vous savez :
Est deus in nabis; agitante calescimus Mo*.
lit pour vous prouver que je sacrifie encore aux autels de ce dieu, c'est que M. Thiériot doit vous faire lire une Mérope de ma façon, une tragédie française où, sans amour, ^sans le secours de la religion, une mère fournit cinq actes entiers. Je vous prie de m'en dire voire sentiment tout aussi naïvement que vous l'avez dit à Rousseau sur les Aïeux chimériques 5.
Je sais que non seulement vous m'aimez, mais que vous aimez la gloire des lettres et celle de votre siècle. Vous êtes bien loin de ressembler à tant d'académiciens, soit de votre tripot6, soit de celui des inscriptions qui, n'ayant jamais rien produit, sont les mortels ennemis de tout homme de génie et de talent, qui se donneront bien garde d'avouer que, de leur vivant, la France a eu un poète épique, qui loueront jusqu'à Camocns7 pour me rabaisser,
(1) Ecelésiaste, m, 1. « Il y a temps pour tout «
(2j Le P. Castel, savant jésuite (1688-1757), qui, dans un Traité de la Pesanteur universelle, en 1724. expliquait tous les phénomènes de la nature par deux principes : la gravité des corps et l'activité des esprits.
(3) " S'il connaissait le don de Dieu. » Saint Jean, iv. 10. C'est la troisième citation des livres sacres.
( i) u II y a un dieu en nous ; c'est son action qui nous enflamme. » Ovide. Fastes, iv.
(j) Comédie de Jean-Baptiste Rousseau, qui n'avait pas été représentée et venait de paraître dans l'édition de ses Œuvres.
(6) Tripot. W Lex.
(7) Lois de Camoens, célèbre poète portugais, mort en 1579, après une