ACTE IV. — SCÈNE II
POLYPHONIE, ÉROX, ÉGISTHE, EURYCLÈS, MÉROPE, ISMÉNIK, gardes.
MÉROPE l
Remplissez vos serments, songez à nie venger : Qu'à mes mains, à moi seule, on laisse la victime.
polyphonie La voici devant vous. Votre intérêt m'anime. 930
Vengez-vous, baignez-vous au sang du criminel, Et sur son corps sanglant je vous mène à l'autel. MÉROPE
Ah dieux !
ÉUÎSTIIE, à Polyphonte
Tu vends mou sang à l'hymen de la reine ; Ma vie est peu de chose, et je mourrai sans peine : Mais je suis malheureux, innocent, étranger; 933
Si le ciel t'a fait roi, c'est pour me protéger. J'ai tué justement un injuste adversaire. Mérope veut ma mort ; je l'excuse, elle est mère ; Je bénirai ses coups prêts à tomber sur moi, Et je n'accuse ici qu'un tyran tel que toi. 940
POLYPHONTE
Malheureux! oses-lu, dans ta rage insolente...
Eh! seigneur, excusez2 sa jeunesse imprudente :
arrive, au moment que Mérope va immoler son tils qu'elle croit venger t dans la scène où elle ne peut sauver son fils d'une mort inévitable qu'en le faisant connaître au Tyran ? »
(Lettre du P. Tournemine au P. Brumoy, 23 déc. 1738), citée en tète de Mérope.
(1) Mérope rappelle à Polyphonte qu'il a promis de lui, laisser la vengeante, mais Polyphonte est pressé de voir le jeune homme immolé et la reine à l'autel.
(2) C'est le mot de Josabet dans Athalie (II, 7, vers 689),
« Hé, Madame ! excusez Un enfant.., »
Élevé loin des cours, et nourri dans les bois, Il ne sait pas encor ce qu'on doit à des rois.
POLYPHONTE
Qu'entends-je? quel discours! quelle surprise extrême! 945 Vous, le justifier !
MÉROPK
Qui? moi, seigneur?
POI/ÏPHONTE
Vous-même.
De cet égarement sortirez-vous enfin?
De votre fils, madame, est-ce ici l'assassin ?
M Kit OPE
Mon fils, de tant, de rois le déplorable reste,
Mon fils, enveloppé dans un piège funeste, 950
Sous les coups d'un barbare...
ISMKN1E
O ciel! que faites-vous ?
POLÏPHOWTE
Quoi ! vos regards sur lui se tournent sans courroux? Vous tremblez à sa vue, et vos yeux; s'attendrissent? Vous voulez me cacher les pleurs qui les remplissent?
MÉROPE
Je ne les cacbe point, ils paraissent assez. 955
La cause en est trop juste, et vous la connaissez.
POLYPHONTE
Pour en tarir la source il est temps qu'il expire. Qu'on l'immole, soldats !
méhope, s'avançant.
Cruel ! qu'osez-vous dire ?
ÉGISTHE
Quoi ! de pitié pour moi tous vos sens sont saisis!
Mérope (acte IV, scène nj.
Figure de Moreau le Jeune pour l'édition de Kehl (1785-1789).
POLYPHONTE
Qu'il meure !
Il est...
POLYPHONTE
Frappez.
MÉROPE, se jetant entra Égisthe et les soldats.
Barbare 1 il est mon fils. 960
ÉGISTHE
Moi ! votre fils ?
MÉROPE, en l'embrassant.
Tu l'es, et ce ciel que j'atteste, Ce ciel qui t'a formé dans un. sein si funeste, Et qui trop tard, hélas ! a dessillé mes yeux, Te remet dans mes bras pour nous perdre tous deux.
égisthe [965
Quel miracle, grands dieux, que je ne puis comprendre !
POLYPHONTE
Une telle imposture a de quoi me surprendre. Vous, sa mère? qui ? vous, qui demandiez sa mort?
ÉGISTHE
Ah! si je meurs son fils, je rends grâce à mon sort.
MÉROPE
.le suis sa mère. Hélas ! mon amour m'a trahie.
Oui, tu tiens dans tes mains le secret de ma vie ; 970
Tu tiens le fils des dieux1 enchaîné devant toi,
L'héritier de Cresphonte, et Ion maître, et ton roi.'
Tu peux, si tu le veux, m'accuser d'imposture.
Ce n'est pas aux tyrans à sentir la nature ;
Ton cœur, nourri de sang, n'en peut être frappé. 975
Oui, c'est mon fils, te dis-je, au carnage échappé.
POLYPHONTE
Que prétendez-vous dire ? et sur quelles alarmes... ?
(1) Cresphonte, roi de Méssènie, était un des Héraclides. descendants d'Hercule, fils de Jupiter.
merOpe 379
ÉGISTHE
Va, je me crois sou fils ; nies preuves sont ses larmes,
Mes sentiments, mou cœur par la gloire animé,
Mon bras qui t'eût puni, s'il n'était désarmé. 980
POLVPHONTE
Ta rage auparavant sera seule punie.
C'est trop.
MÉROPE, se jetant à ses genoux.
Commencez donc par m'arracher la vie ; Ayez pitié des pleurs dont mes yeux sont noyés. Que vous faut-il de plus? Mérope est à vos pieds ; Mérope les embrasse et craint votre colère. 985
i cet pfFort affreux jugez si je suis mère, Jugez de mes tourments ; ma détestable erreur, Ce matin, de mon fils allait percer le cœur. Je pleure à vos genoux mon crime involontaire. Cruel ! vous qui vouliez lui tenir lieu de père, 990
Qui deviez protéger ses jours infortunés, Le voilà devant vous, et vous l'assassinez ! Son père est mort, hélas ! par un crime funeste ; Sauvez le fils: je puis oublier tout le reste; Sauvez le sang des dieux et de vos souverains ; 995
Il est seul, sans défense, il est entre vos mains. Qu'il vive, et c'est assez. Heureuse en mes misères, Lui seul il me rendra mon époux et ses frères l. Vous voyez avec moi ses aïeux à genoux, Votre roi dans les fers.
ÉG1STUE
O reine! levez-vous, 1000
Et daignez me prouver que Cresphonte est mon père, En cessant d'avilir et sa veuve et ma mère. Je sais peu de mes droits quelle est la dignité; Mais le viol m'a fait naître avec trop de fierté, Avec un cœur trop haut pour qu'un tyran l'abaisse. 1005 De mon premier état j'ai bravé la bassesse, Et mes yeux du présent ne sont point éblouis.
(1) Réminiscence A'Andremaqtte, Acte I, se. vi, v ï7U
Je me sens né des rois, je me sens votre fils.
Hercule ainsi que moi commença sa carrière,
Il sentit l'infortune en ouvrant la paupière; 1010
Et les dieux l'ont conduit à l'immortalité,
Pour avoir, comme moi, vaincu l'adversité.
S'il m'a transmis son sang, j'en aurai le courage.
Mourir digne de vous, voilà mon héritage.
Cessez de le prier, cessez de démentir lOlr»
Le sang des demi-dieux dont on me l'ait sortir.
polyphonie, à Mèrope. Eh bien ! il faut ici nous expliquer sans feinte. Je prends part aux douleurs dont vous êtes atteinte; Son courage me plaît ; je l'estime, et je crois Qu'il mérite en effet d'être du sang des rois. 1020
Mais une vérité d'une telle importance N'est pas de ces secrets qu'on croit sans évidence. Je le prends sous ma garde, il m'est déjà remis ; Et, s'il est né de vous, je l'adopte pour fils.
ÉGISTHE
Vous, m'adopter?
mérope »
Hélas !
POLYPHONTE
Réglez sa destinée. 1025
Vous achetiez sa mort avec mon hyménée1. La vengeance à ce point a pu vous captiver ; L'amour fcra-t-il moins quand il faut le sauver?