M É HOP E
Quoi, barbare !
POLYPHONTE
Madame, il y va de sa vie.
Votre âme en sa faveur paraît trop attendrie 1030
Pour vouloir exposer à mes justes rigueurs, Par d'imprudents refus, l'objet de tant de pleurs.
(1) C'est-à-dire : Vous consentiez à m'èpouser uour assurer la.vengeance de votre fils.
MEROPE 381
Seigneur, que de son sort il soit du moins le maître. Daignez...
POLYPHONIE
C'est votre fils, madame, ou c'est un traître. Je dois m'unir à vous pour lui servir d'appui, 1033
Ou je dois me venger et de vous et de lui. C'est à vous d'ordonner sa grâce ou son supplice. Vous êtes en un mot sa mère, ou sa complice. Choisissez; mais sachez qu'au sortir de ces lieux Je ne vous en croirai qu'en présence des dieux. 1040
Anus, soldats, qu'on le garde; et vous, que l'on me suive,
(A Mérope.)
Je vous attends ; voyez si vous voulez qu'il vive ;
Déterminez d'un mot mon esprit incertain ;
Confirmez sa naissance en me donnant la main.
Votre seule réponse ou le sauve ou l'opprime. 1045
Voilà mon fils, madame, ou voilà ma victime.
Adieu.
MÉROPE
Xe mutez pas la douceur de le voir ; Rendez-le à mon amour, à mon vain désespoir.
POLTPHOMTE
Vous le verrez au temple.
ÉGISTHE, que les soldats emmènent.
O reine auguste et chère ! O vous que j'ose à peine encor nommer ma mère ! 4050 Ne faites rien d'indigne et de vous et de moi : Si je suis votre fils, je sais mourir en roi.
u Ma Mérope, dit Voltaire dans sa note (étudiée plus loin) au marquis MafFei, fut achevée au commencement de 1736, à peu près telle qu'elle est aujourd'hui. D'autres études m'empêchèrent de la donner au 'héàtre; mais la raison qui m'en éloignait le plus était la crainte de la faire paraître après d'autres pièces heureuses, dans lesquelles on avait vu depuis peu le même sujet sous des noms différents. »
Le sujet de Mérope avait été traité plusieurs fois avant Voltaire ', (î) « Le Cresphonte d'Euripide est perdu : M. de Voltaire nous le
soit en France, soit à l'étranger; en particulier en Italie par le marquis Maffei. Voltaire a fait précéder son oeuvre d'une longue et flatteuse lettre A M. le marquis Scipion Ma/Jei, auteur de la Mérope italienne et de beaucoup d'autres ouvrages célèbres. Il lui fait hommage de sa Mérope et, après l'avoir félicité d'avoir le premier donné une tragédie sans galanterie, il vante le sujet de cette pièce, qu'il met au-dessus de celui A'AlhaUe.
« Le précepteur d'Alexandre (et il faut de tels précepteurs aux rois), Aristote, cet esprit si étendu, si juste et si éclairé dans les choses qui étaient alors à Ja portée de l'esprit humain. Aristote, dans sa Poétique immortelle, ne balance pas à dire que la reconnaissance de Mérope et de son fils était le moment le plus intéressant de toute la scène grecque. Il donnait à ce coup de théâtre, la préférence sur tous les autres. Plutarque dit que les Grecs, ce peuple si sensible, frémissaient de crainte que le vieillard qui devait arrêter le bras de Mérope n'arrivât pas assez tôt. Cette pièce, qu'on jouait de son temps et dont il nous reste très peu de fragments, lui paraissait la plus touchante de toutes les tragédies d'Euripide... »
Après avoir rappelé les différents auteurs qui, soit sous le nom de Mérope, soit sous un autre nom, ont traité en France le même sujet ', il ajoute que de toutes ces pièces il n'y en avait pas une u qui ne fût chargée d'un petit épisode d'amour ou plutôt de galanterie: car il faut que tout se plie au goût dominant ».
A ce propos, avec beaucoup de justesse, montre que c'est Corneille, et non pas Racine qui est responsab '«chez nous de cette introduction de la galanterie au théâtre « Ne croyez pas, monsieur. que cette malheureuse coutume d'accabler nos tragédies d'un épisode inutile de galanterie soit due à Racine, comme on le lui reproche en Italie : c'est lui, au contraire, qui a fait ce qu'il a pu pour réformer en cela le goût de la nation. Jamais chez lui la passion de l'amour n'est épisodique, elle est le fondement de toutes ses pièces; elle en forme le principal intérêt C'est la passion la plus théâtrale' de toutes, la plus fertile en sentiments, la plus variée : elle doit être l'âme d'un ouvrage de théâtre, ou en être entièrement bannie. Si l'amour n'est pas tragique, il est insipide; et s'il est tragique, il doit régner seul : il n'est pas fait pour la seconde place. C'est Rotrou, c'est le grand Corneille même, il le faut avouer, qui, en créant notre théâtre, l'ont presque toujours défiguré par ces amours de commande, par ces intrigues galantes qui, n'étant point de vraies passions, ne sont point dignes du théâtre; et, si vous
rend », lit-on dans la lettre du P. Tournemine au P. Livumoy, que Voltaire a mise en tète de sa pièce, avec cette épigraphe : Hoc leijite. austeri, criinen amoris abest. (Lisez cette pièce, esprits austères, elle est exempte du reproche d'amour.)
(1) Le cardinal de Richelieu, en 1641, « nt jouer une Mérope sous le nom de Téléjihonte. Le plan est. à ce qu'on croit, entièrement de lui. 11 y avait une centaine de vers de sa façon; le reste était de Colletet. de Boisrobert, de Desmarets et de Chapelain; mais toute la puissance du cardinal Richelieu ne pouvait donner à ces écrivains le génie qui leur manquait. Il n.'avait peut-être pas lui-même celui du théâtre, quoiqu'il en entlegoût, et tout ce qu'il pouvait et devait faire, c'était d'encourager le grand Corneille, »
MER OPE 383
demandez pourquoi on joue si peu de pièces de Pierre Corneille, n'en cherchez point ailleurs la raison; c'est que, dans la tragédie dOthon,
Othon à la princesse a fait un compliment
Plus en homme de cour qu'en véritable amant.. .
Il suivait pas à pas un effort de mémoire,
Qu'il était plus aisé d'admirer que de croire '.
Camille semblait même assez de cet avis; [et 37)
Elle aurait mieux goûté des discours moins suivis... (II, i, v. 27
Dis-moi donc, lorsqu'Othon s'est offert à Camille,
A-t-il paru contraint? a-t-elle été facile? (II, 1, v. 1).
C'est que, dans Pompre, l'inutile Cléopàtre dit que César
Lui trace des soupirs, et, d'un style plaintif,
Dans son champ de victoire il se dit son captif; (II, 1).
C'est que César demande à Antoine
S'il a vu cette reine adorable;
et qu'Antoine répond :
Oui, seigneur, je l'ai vue, elle est incomparable; (III, 3).
C'est que, dans Serlorius, le vieux Sertorius même est amoureux à la fois par politique et par goût, et dit :
J'aime ailleurs : à mon âge ij sied si mal d'aimer,
Que je le cache même à qui m'a su charmer... (I, 2.)
El que d\in front ridé les replis jaunissants
Ne sont pas un grand charme à captiver les sens; (II, 1 )
C'est que, dans Œdipe, Thésée débute par dire à Circé :
Quelque ravage affreux qu'étale ici la peste, (1, 1). L'absence aux vrais amants est encor plus funeste;
Enlin, c'est que jamais un tel amour ne fait verser de larmes; et, quand l'amour n'émeut pas, il -refroidit. »
Voltaire arrive à la Mérope de Maffei « qui, dit-il, a évité tous les écueils de ses prédécesseurs et qui a donné l'exemple d'une tragédie simple et intéressante. »
« J'en fus saisi dès que je la lus : mon amour pour la patrie ne m'a jamais fermé les yeux sur le mérite des étrangers; au contraire, plus je sui* bon ■ -ilnyen. plus je cherche à enrichir mon pays das trésors qui ne sont point nés dans son sein. Mon envie de traduire2 votre Mérope redoubla lorsque j'eus l'honneur de vous connaître à Paris en 1733; je m'aperçus qu'en aimant l'auteur, je me sentais encore plus d inclination pour l'ouvrage: mais quand je voulus y travailler, je vis qu'il était absolument impossible de la faire passer sur notre Ihéàtie français. Notre délicatesse est devenue excessive : nous sommes peut-être des sybarites plongés dans le luxe, qui ne pou-
(1) Corneille, Othon, IL 1.
(•2) Voltaire ne s'était d'abord proposé que de traduire la Mérope italienne; il avait même commencé cette traduction, dont il reste les premiers vers.
384 Voltaire
vons supporter cet air naïf et rustique, ces détails de la vie champêtre que vous avez imités du théâtre grec. »
Pour le prouver, Voltaire cite, en les traduisant en vers blancs, plusieurs passages de la pièce de Maffei et il ajoute :
« Ces familiarités naturelles eussent été, à ce que je crois, bien reçues dans Athènes; mais Paris et notre parterre veulent une autre espèce de simplicité. Notre ville pourrait même se vanter d'avoir un goût plus cultivé qu'on ne l'avait dans Athènes; car enfin il me semble qu'on ne représentait d'ordinaire des pièces de théâtre, dans cette première ville de la Grèce, que dans quatre fêtes solennelles, et Paris a plus d'un spectacle tous les jours de l'année. On ne comptait dans Athènes que dix mille citoyens, et notre ville est peuplée de près de huit cent mille habitants, parmi lesquels je crois qu'on peut compter trente mille juges des ouvrages dramatiques et qui jugent presque Ions les jours. »
« .... Je fus obligé, à regret, d'écrire une Métope nouvelle; je l'ai donc faite différemment, mais je suis bien loin de croire l'avoir mieux faite. Je me regarde avec vous comme un voyageur àqui un roi d'Orient aurait fait présent des plus riches étoffes : ce roi devrait permettre que le voyageur s'en fit habiller à la mode de son pays... »
« Si la Mérope française a eu le même succès que la Mèrope italienne, c'est à vous, monsieur, que je le dois. »
Cette lettre si flatteuse et si courtoise est suivie d'une Lettre de M- de La Lindelle à Voltaire, qui démontre en quinze articles, et avec la plus grande vivacité, que la Mirope italienne ne vaut rien.
Or, la lettre de M. de La Lindelle a été écrite par Voltaire luimême.
On y lit. entre autres, que certaine partie du dialogue <• n'est digne que du théâtre d'Arlequin »; ailleurs, que Mérope « parle en cannibale plus encore qu'en mère affligée »; plus loin : « Ce sont des scènes d'écoliers », ou encore : ■< Tout cela est bas, déplacé et ridicule au dernier point », etc.
« En un mot, monsieur, l'ouvrage de Maffei est un très beau sujet et une très mauvaise pièce. Tout le monde convient, à Paris, que la représentation n'en serait pas achevée, et tous les gens sensés d'Italie en font très peu de cas. C'est très vainement que l'auteur, dans ses voyages, n'a rien négligé pour engager les plus mauvais écrivains à traduire sa tragédie : il lui était bien plus aisé de payer un traducteur que de rendre sa pièce bonne. »
Dans la Réponse à M. de La Lindelle, Voltaire écrit sans rire : « La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, monsieur, doit vous valoir le nom d'hypercritique, qu'on, donnait à Scaliger. Vous me paraissez bien redoutable; et, si vous traitez ainsi M. Maffei, que n'ai je point à craindre de vous? J'avoue que vous avez trop raison sur bien des points... »
Après cela, Voltaire peut impunément jeter à Maffei quelques vagues éloges : « Vous vous êtes donné la peine de ramasser beaucoup de ronces et d'épines, dit-il à M de La Lindelle, mais pourquoi ne vous êtes-vous pas donné le plaisir de cueillir les fleurs ? Il y en a sans doute dans la pièce de M. Maffei et que j'ose croire immortelles... On ne peut être parfait; mais qu'il est beau de toucher avec ses imperfections !... Si jamais les Italiens avaient un théâtre régulier, je crois qu'ils iraient plus loin que nous. »
Bn-têtc tiré du Poème de Fonienoy, 1*74 ."