O I. T A I RE ENTRE A LA C A D E M I E
roi même un peu de cette bonté dont il m'honorait. Ces raisons sex-aient mon excuse, si j'osais demander dans la république des lettres la place de ce sage ministre.
Le désir de donner de justes louanges au père de la religion et de l'État m'aurait peut-être fermé les yeux sur mon incapacité; j'aurais fait voir, au moins, combien j'aime celte religion qu'il a,soutenue, et quelestmon zèle pour le roi qu'il a élevé. Ce serait ma réponse aux accusations cruelles que j'ai essuyées; ce serait une barrière contre elles, un hommage solennel rendu à des vérités que j'adore, et un gage de ma soumission aux sentiments -de ceux qui nous préparent dans le Dauphin un prince digne de sou père l.
Compte rendu de mission diplomatique.
A M. Ame lot,
Minisire des Affaires étrangères'2 .
A Cliarlottenboui*g, ce 3 septembre 1743.
Aujourd'hui, après u\\ dîner plein de gaieté et d'agréments, le roi de Prusse est venu dans ma chambre, il m'a dit qu'il avait été fort aise de prier 3 Jiier monsieur l'envoyé de France4, seuldc tous les ministres, non seulement pour
(1) Boyer, ancien évêque de Mirepoix. était précepteur du dauphin. Voltaire, qui ne l'aimait pas et qui l'appelait même Yàne de Mirepoix. lui écrivit copendant à cette même date (mars 1743) une lettre, dans laquelle il désavouait Jes Lettres philosophiques. Du moins, il protestait que la plupart des lettres imprimées sous ce nom n'étaient pas de lui et il invoquait le témoignage du cardinal de Fleury, à qui, disait-il; il avait lu « celles qu'on a si indignement falsifiées >>. Voltaire ne tut pas élu cette l'ois, grâce à l'opposition de Boyer. Ce l'ut Paul d'Albert, duc de Luynes, évêque de Bayeux, qui succéda « au père do la religion et de i'Étal >.
(2) Amelot fut ministre des Affaires étrangères de 1737 à 174i. — Le comte d Argenson et le duc de Richelieu, amis de Voltaire, lui avaient fait contier une sorte de mission diplomatique auprès de Frédéric- Voltaire arriva à Berlin le 30 août. Charlottenbourg (à 6 kilomètres 'de Berlin) était la résidence de Frédéric.
(3) Plier. V. Lex.
(4) Valori, qui fut pendant dix ans (de 1740 à 17S0) envoyé extraordinaire de France auprès de Frédéric.
lui donner des marques de considération, mais pour inquiéter ceux qui seraient fâchés de la préférence.
Te lui répondis que l'envoyé de France serait bien plus content si Sa Majesté envoyait quelques troupes a WeseJ et à Magdebourg 4.
— Mais, dit-il, que voulez-vous que je fasse? Le roi de France me pardonncra-t-il jamais une paix particulière ?
— Sire, lui dis-je, les grands rois ne connaissent point la vengeance; tout cède à l'intérêt de l'État, vous savez si l'intérêt de Votre Majesté et de la France- n'est pas d'être à jamais unis.
— Comment puis-je croire, dit alors le roi de Prusse, que la France soit dans l'intention de se lier fermement avec moi? Je sais que votre envoyé à Mayence fait des insinuations contre mes intérêts, et qu'on propose la paix avec la reine de Hongrie, le rétablissement de l'Empereur2 et un dédommagement à mes dépens.
— J'ose croire, répliquai-je, que cette accusation est un artifice des Autrichiens, qui leur est trop ordinaire. Ne nous ont-ils pas calomniés ainsi au mois de mai dernier ? N'ont-ils pas écrit en Hollande que vous aviez offert à la reine de Hongrie de vous joindre à elle contre la France?
— Je vous jure, me dit-il, mais en baissant les yeux, que rien n'est plus faux. Que pourrais-je y gagner 1 lin tel mensonge se détruit de soi-même.
— Eh bien ! Sire, pourquoi donc ne pas vous réunir hautement avec la France et l'Empereur3 contre l'ennemi commun, qui vous hait et qui vous calomnie tous deux également? Quel autre allié pouvez-vous avoir que la France?
— Vous avez raison, reprit-il ; vous savez aussi que je cherche à Ja servir, vous connaissez ce que je fais en Hol-
(i) Frédéric, qui était notre allié contre l'Autriche, avait fait une paix séparée avec Marie-Thérèse (traité de Breslau, 1742).
(2j II s'agit de François I", époux de Marie-Thérèse. La France et ses alliés l'avaient écarté du trône impérial au profit du duc de Bavière. Charles VII.
(3) Ici, ce mot l'Empereur désigne le duc de Bavière, qui avait été couronné empereur à Francfort, en 1742. - L'ennemi r.ommun, c'était l'Autriche, ou plus exactement la Hongrie.
VOLTAIRE i:\Tlir. \ L ACA.DEWIE :\\)l
lande. Mais je ne peux agir hautement que quand je serai sûr d'être secondé de l'Empire : c'est à quoi je travaille à présent, et c'est le véritable but du voyage que je fais à Bayreulh l dans huit ou dix jours. Je veux être assuré^ ai] moins que quelques princes de l'Empire, comme Palatin, Hesse, Wurtemberg, Cologne et Stettin, fournissent un contingent à l'Empereur.
— Sire, lui dis-je, demandez-leur seulement leur signature, et commencez par faire paraître vos braves Prussiens.
— Je ne veux point recommencer la guerre, dit-il, mais j'avoue que je serais flatté d'être, le pacificateur de l'Empire et d'humilier un peu le roi d'Angleterre, qui veut donner la loi à l'Allemagne.
— Vous le pouvez, lui dis-je; il ne vous manque plus que cette gloire, et j'espère que la France tiendra la paiv de sou épéc et de vos négociations; la vigueur qu'elle fera paraître augmentera sans doute votre bonne volonté. Permettez-moi de vous demander ce que vous feriez si le roi de France requérait votre secours, en vertu de votre traitéavec lui ?
— Je serais obligé, dit-il, de m'excuser et de répondre que ce traité est annulé par celui que j'ai fait depuis avec la reine de Hongrie ; je ne peux à présent servir l'Empereur el le roi de Erance qu'eu négociant.
— Négociez donc, Sire, aussi heureusement que vous avez combattu, et souffrez que je vous dise, avec toute la terre, que la reine de Hongrie n'altend que'le moment favorable d'attaquer laSilésie.
Alors il parla ainsi :
— Mes quatre places seront achevées avant que l'Autriche puisse envoyer contre moi deux régiments ; j'ai cenl cinquante mille comballauls, j'en aurai alors deux cent mille. Je me flatte que ma discipline militaire, que je
(1) La sœur de Frédéric, Willielmine, avait épousé le margrave de Bavreuth. Elle était philosophe et traitait en confrère Voltaire, qui l'appelait smur Guillemette.
ï) Après le traité de Nymphenbourg, par lequel la France s'était liée avec le duc de Bavière, le maréchal de Belle-Jsle avait négocié avec Frédéric et lui avait promi» la bass" ^ilesie
tiens la meilleure de l'Europe, triomphera toujours des troupes hongroises. Si la reine de Hongrie veut reprendre la Silésie, elle me forcera de lui enlever la Bohême. Je ne crains rien de la Russie. La Czarine m'est à jamais dévouée depuis la dernière conspiration fomentée par Botta i et par les Anglais. Je lui conseille d'envoyer le jeune- Ivan et sa mère en Sibérie, aussi bien que mon beau-frère 2, dont j'ai toujours été mécontent, et qui n'a jamais été gouverné que par des Autrichiens.
Le roi allait poursuivre : on est venu l'avertir que la musique était prête; je l'y ai suivi; il m'a fait plus d'accueil que jamais. Je n'ajoute rien à ce détail simple et exact. J'omets, en faveur de la brièveté, les raisons que j'ai fait valoir. Je n'ai mis ici que la substance.
Ce 8 septembre.
Depuis cet entretien j'en ai eu plusieurs autres; j'ai même reçu des billets de son appartement au mien.
Le résultat est que j'ai fait convenir que la cour de France ne peut avoir de part à cette proposition faite à Mayence contre lui. En etret, vous n'avez pas voulu offenser un roi que vous avez tant d'intérêt de ménager.
Étant instruit que le parti pacifique ;1 commençait à s'accréditer en Hollande, et sachant ce qui s'est passé d'un côté entre les régents et d'un autre entre les principaux bourgmestres d'Amsterdam et l'abbé de La Ville4, j'en ai rendu compte à Sa Majesté prussienne ; j'ai fait valoir cette conjorictufe" et j'ai obtenu au moins qu'elle donnât ordre à son ministre à La Haye de presser la paix et de parler avec vigueur. Allez, lui a-l-il dit en propres termes,
(1) Botta était l'ambassadeur de Marie-Thérèse à Berlin. 11 avait, en effet, fomenté une conspiration pour remettre sur le trône le jeune czar Ivan aux dépens d'Elisabeth Petrovna, tille de Pierre le Grand, qui, en 1741, avaitéte portée au pouvoir.
(2) Le duc de Brunswick, dont Frédéric avait épousé la sœur, Elisabeth-Christine, et qui avait été incarcéré par ordre de la czarine, Elisabeth Petrovna.
(3) La Hollande devait soutenir Marie-Thérèse, mais elle paraissait peu disposée à sortir de sa neutralité.
l'n Secrétaire de la légation de France à La Haye.
faites-moi respecter. Mais ce ministre en Hollande ne doit pas communiquer avec M. de Fénelon *; le roi de Prusse veut paraître impartial.
Cependant il arrête toujours les munitions de guerre des Hollandais2 ; je vois qu'il formera à Bayreuth le plan de sa conduite dans l'Empire. Je ne sais s'il me mettra du voyage ; ma situation pourra devenir très épineuse, on a donné des ombrages3.
Je vous écris peu de choses ; mais j'en ai beaucoup à vous dire, et qui vous concernent. Vous verrez si je vous suis dévoué.
Compliments.