DE L'IMPRIMERIE ROYALE
Titre du Poème de Fontenoy, 174&-
Conservez cette vie au monde nécessaire. L0uis craint pour son fils 1,le fils craintpour son père. 170 Nos guerriers tout sanglants frémissent pour tous deux, Seul mouvement d'effroi dans ces cœurs généreux. •
Vous qui gardez mon roi, vous qui vengez la France, Vous peuple de héros, dont la foule, s'avance, Accourez, c'est à vous de fixer les destins : 17b
Louis, son fils, l'Etat, l'Europe est en vos mains,
Maison du roi, marchez, assurez la victoire ; Souhise et Pecquigny 2 vous mènent à la gloire. Paraissez, vieux soldats, dont les bras éprouvés Lancent de loin la mort, que de près vous bravez. 180 Venez, vaillante élite, honneur de nos armées ; Partez, flèches de feu, grenades enflammées. Phalanges de Louis, écrasez sous vos coups Ces combattants si fiers, et si dignes de vous. Richelieu, qu'en tous lieux emporte son courage, 185
Ardent, mais éclairé, vif à la fois et sage, Favori de l'Amour, de Minerve et de Mars, Richelieu vous appelle, il n'est plus de hasards ; Il vous appelle ; il voit d'un œil prudent et ferme Des succès ennemis et la cause et le terme ; 190
Il vole, et sa vertu secondant vos grands cœurs, Il vous marque la place où vous serez vainqueurs.
D'un rempart de gazon, faible et prompte barrière Que l'art oppose à peine à la fureur guerrière, La Marck, La Vauguyon, Choiseul, d'un même effort 195 Arrêtent une armée, et repoussent la mort. D'Argenson, qu'enflammaient les regards de son père, La gloire de l'Etat, à fous les siens si chère, Le danger de son roi, le sang de ses aïeux,
(1) « Un boulet de canon couvrit de terre un homme entre le roi et monseigneur le dauphin, et un domestique de M. le comte d'Argenson fut atteint d'une balle de fitsil derrière eux. »
(2) Le premier à la tète des gendarmes, le second à la tête des chevau légers. Voltaire s'est appliqué à rappeler le souvenir des principaux personnages mêlés à la bataille de Fontenoy. Boileau, dans l'épître sur le Passage du Rhin, avait cité une vingtaine de noms. Voltaire, dani sim poème, en cite plus de soixante.
Assaillit par trois fois ce corps audacieux, 200
Cette niasse de feu qui semble impénétrable.
On l'arrête : il revient, ardent, infatigable ;
Ainsi qu'aux premiers temps, par leurs coups redoublés
Les béliers enfonçaient les remparts ébranlés... i
Profession de foi intéressée.
Ai R. P. de Lv Tour, jésuite, Principal du collège de Lonis-le-Grand,
A Paris, 1746 -.
Mon révérend père, ayant été longtemps dans la maison que vous gouvernez, j'ai cru devoir prendre la liberté de vous adresser cette lettre et vous faire un aveu public de mes sentiments dans l'occasion qui se présente 3. L'auteur de la Gazette ecclésiastique m'a fait l'honneur de me joindre à Sa Sainteté' et de calomnier à la fois, dans la même page, le premier pontife du monde, et le moindre de ses serviteurs. Ln autre libelle non moins odieux, imprimé en Hollande, me reproche avec fureur mon attachement pour nies maîtres, à qui je dois l'amour des lettres et celui de la vertu ; ce sont ces mêmes sentiments qui m'imposent le devoir de répondre à ces libelles...
11 y a quatre mois qu'ayant vu une estampe. du portrait de Sa Sainteté, je mis au bas celte inscription:
a Lambertinus hic est, Romae decus, et pater orbis, Qui terram scriptis docuit, virtulibus ornât5. »
11) On verra plus loin p. 936 un récit en prose de la bataille de Fontenov, dans le Précis du siècle de Louis .V I'.
(2) D'après l'édition de Kehl, cette lettre serait du 7 février, mais elle dut êtra écrite, comme le prouve M. Moland, un peu plus tard, à la fin de mars.
(3) Il s'agissait de s'aplanir l'entrée de l'Académie, où une place se trouvait vacante par la mort du président Bouliier^i7 mars 1746.)
(i) Benoit XIV (cardinal Lambertini) iut pape de 1740 à 175S. Prélat conciliant, il était en butte aux récriminations des Jansénistes et de leurs adversaires les plus zèles On lit en effet dans les Nouvelles ecclésiastiques de 1716, p. 3 : « L'auteur des Lettres philosophiques brûlées par la main du bourreau... «st en commerce avec le pape, tandis que des evêques, des piètres, des religieux, des religieuses, etc., sont traites d'excommuniés. Y a-t-il encore de la foi sur la terre ? » et<- Voici Lambertini, honneur de Rome et père de l'Univers, qui
Je ne crains pas que le sens de ces paroles soit repris par ceux qui ont lu les ouvrages de ce pontife, et qui sont instruits de son règne. S'il dépendait de loi de pacifier le monde, comme de l'éclairer, il y a longtemps que l'Europe joindrait la reconnaissance à la vénération persoonelle qu'on a pour lui. Mgr le cardinal Passionei *, bibliothécaire du Vatican, 'homme consommé de2 littérature, et protecteur des sciences aussi bien que le pape, lui montra ce faible hommage que je lui avais rendu, et que je ne croyais pas devoir parvenir jusqu'à lui. Je pris cette occasion d'envoyer à Sa Sainteté et à plusieurs cardinaux qui m'honorent de leurs bontés le Poème sur la bataille de Fonte noy, que le roi avait daigné faire imprimer à3 son Louvre. Je ne faisais que remplir mon devoir en envoyant aux personnes principales de l'Europe ce monument élevé à la gloire de notre nation, sous les auspices du roi lui-même. Vous savez, mon révérend père, avec quelle indulgence cet ouvrage fut reçu à Rome. La gloire du roi, qui ne se borne pas aux limites de la France, répandit quelques-uns de ses rayons sur ce faible essai :s il fut traduit en vers italiens ; et vous avez vu la traduction que Son Éminence M. le cardinal Quirini 4, digne successeur des Bembos et des Sadolets, voulut bien en faire, et qu'il vous envoya.
Ceux qui connaissent le caractère du pape, son goût ëi son zèle pour les lettres, ne sont point surpris qu'il m'ait gratifié de plusieurs de ses médailles, lesquelles sont autant de monuments du bon goût qui règne à Rome. 11
enseigna la terre par ses écrits et l'orne de ses vertus. » Nous avons vu plus haut, p. s:>9, que Benoît XIV agréa la dédicace que Voltaire lui avait fat-te de Mahomet,
(1) Dominique Passionei (1682-1761).. auteur d'un grand recueil d'Inscriptions antiques.
(2) De V. Notes gramm., p. 989, VIII, 5.
(3) A. V. Nptcs gramm.,p. 988, VIII, 2.
(4) Ainir.hiMana QianiN'i ou Querini (1680-1*59). — Pie>re Biombo (t WfMôtëî i, serctaire de Léon X. célèbre par l'élégance de son style en latin, directement emprunté à Cicéron. ./arques Sadolet (1477-4547), cardinal comme Bembo, comme lui secrétaire de Léon X et comme lui écrivain des plus distingues.
VOLTAIRE ENTRE A I. \C\1JEMIE |.:',
n'a fail en cela que ceque Sa Majesté avait daigné faire,
el s'il a ajouté à cette faveur celle de m'houorer d'une lettre particulière, qui n'est point un bref de la Daterie ', y a-t-il dans ces marques de bonté si honorables pour ia littérature rien qui doive choquer, rien qui doive attirer les fureurs de la calomnie ? Voilà pourtant ce qui a excité la bile de l'auteur clandesl in de la Gazette ecclésiastique : il ose accuser le pape d'konorer de ses lettres un séculier tand{S qu'il persécute les évétjues; et il me reproche à moi je ne sais quel livre'2 auquel je n'ai point de pari, et que je condamne avec autant de sincérité qu'il devrait condamner les libelles...
A i'égard de l'autre libelle de Hollande, qui me reproche d'être attaché aux Jésuites, je suis bien loin de lui répondre, comme à l'autre : Vous êtes un calomniateur; je lui dirai au contraire : 1 ous dites la vérité. J'ai été élevé pendant sept ans chez des hommes qui se donnent des peines gratuites el infatigables à former l'esprit et les mœurs de la jeunesse. Depuis quand veut-on que l'on soit sans reconnaissance pour ses maîtres? Quoi! 11 sera dans la nature de l'homme de revoir avec plaisir une maison où l'on est né, un village où l'on a été nourri par une femme mercenaire, et il ne serait pas dans notre cœur d'aimer ceux qui ont pris un soin généreux de nos premières années? Si des jésuites ont un procès au Malabar3 avec un capucin, pour des choses dont je n'ai point connaissance, que m'importe? est-ce une raison pour moi d'être ingrat envers ceux qui m'ont inspiré le goût des lettres, et des sentiments 'qui feront jusqu'au tombeau la consolation de ma vie ? Rien n'effacera dans mon cœur la mémoire du P. l'orée4, qui est également cher à tous ceux qui ont étudié sous lui. Jamais homme ne rendit l'étude et la vertu plus aimables. Les heures de ses leçons
(1) Bureau pontifical où s'expédient les dispenses, les nominations ecclésiastiques, etc.
(2) Les Lettres philosophiques.
(3ï Contrée de l'Inde.
(4) Le P. Porée (1075-1741) avait été le professeur de rhétorique du jeune Arouet. V. plus haut, pp. S, p. 77 et 80.
étaient pour nous des heures délicieuses, et j'aurais voulu qu'il eût été établi dans Paris, comme dans Athènes, qu'on pût assister à tout âge à de telles Leçons; je serais revenu souvent les entendre. J'ai eu le bonheur d'être formé par plus d'un jésuite du caractère du P. Porée, et je sais qu'il a des successeurs dignes de lui. Enfin, pendant les sept années que j'ai vécu dans leur maison, qu'ai-je vu chez eux ? la vie la plus laborieuse, la plus frugale, la plus réglée, toutes leurs heures partagées entre les soins qu'ils nous donnaient et les exercices de leur profession austère. J'en atteste des milliers d'hommes élevés par eux comme moi, il n'y en aura pas un seul qui puisse me démentir. C'est sur quoi je ne cesse de m'étonner qu'on puisse les accuser d'enseigner une morale corruptrice. Ils ont eu, comme tous les autres religieux, dans des temps de ténèbres, des casuistes qui ont traité le pour et le contre de questions aujourd'hui éclaircics, ou mises en oubli. Mais, de bonne foi, est-ce par la satire ingénieuse des Lettres provinciales qu'on doit juger de leur morale ? c'est assurément par le P. Bourdaloue i, par le P. Cheminais2, par leurs autres prédicateurs, par leurs missionnaires.
Qu'on mette en parallèle les Lettres provinciales et les Sermons du P. Bourdaloue ; on apprendra dans les premières l'art de la raillerie, celui de présenter des choses indifférentes sous des faces criminelles, celui d'insulter avec éloquence ; on apprendra avec le P. Bourdaloue à être sévère à soi-même, et indulgent pour les autres. Je demande alors de quel côté est la vraie morale et lequel de ces deux livres est utile aux hommes.
J'ose le dire : il n'y a rien de plus contradictoire, rien de plus honteux pour l'humanité, que d'accuser de morale relâchée des hommes qui mènent en Europe la vie
(1) Le P. Bourdaloue (1632-1704) obtint, on le sait, les plus vifs succès de prédicateur : il fut dix fois chargé de prêcher l'Avent ou le Carême devant la Cour. C'était un prêtre aussi austère qu'un remarquable orateur. V. p 562, n. 2 et p. 563.
(2) Le P. Cheminais (1652-1689) s'adonna à l'enseignement et à la prédication.
VoI.TVIRE ENTRE A L ACADEMIE -ki."
la plus dure, et qui vont chercher la mort au bout de l'Asie et de l'Amérique. Quel est le particulier qui ne sera pas consolé d'essuyer des calomnies, qjuand un corps entier en éprouve continuellement d'aussi cruelles! Je voudrais bien que l'auteur de ces libelles pitoyables, dont nous sommes fatigués, vint un jour aux pieds d'un jésuite au tribunal de la pénitence, et que là il lit un aveu sincère de sa conduite, en présence de Dieu; il sérail obligé de dire : « J'ai osé traiter de persécuteur un roi adoré de ses sujets ; j'ai appelé cent fois ses ministres des ministres d'iniquité ; j'ai vomi les calomnies les plus noires contre le premier ministre du royaume1, contre un cardinal qui a rendu des services essentiels dan&ses ambassades auprès de trois papes2; je n'ai respecté ni le nom, ni l'autorité sainte, ni les mœurs pures, ni la grandeur d'âme, ni la vieillesse vénérable de mon archevêque 3. L'évèque de Langres4, d;ins une maladie populaire qui faisait du ravage à Chaumônt, accourut avec des médecins et de l'argent, et arrêta le cours de la maladie; il a signalé toutes les années de son épiscopat par les actions de la charité la plus noble : et ce sont ces mêmes actions que j'ai empoisonnées. L'évèque de Marseille-' , pendant que la contagion dépeuplait cette ville et qu'il 110 se trouvait plus personne, ni qui donnât la sépulture aux morts, ni qui soulageât les mourants, allait le jour et la nuit, les secours temporels dans une main, et Dieu dans l'autre, affronter de maison en maison un danger beaucoup plus grand que celui où l'on est exposé à l'attaque d'un- chemin couvert °; il sauva les tristes restes de ses diocésains par l'ardeur du zèle le plus attendrissant, et par l'excès d'une intrépidité
* (\) Le cardinal de Fleur}'.
(2) Le cardinal de Polignae (1661-1741). célèbre diplomate. (V. plus liaut, p. 175, n. 1 .)
(3l Le cardinal de Noailles (1651-1729), archevêque de Paris depuis 1695. *; Gilbert Mnntmorin de Hérem (de la Chassaigne), évêque de Langres à partir de 173i, mort en 1770.
(5) Xavier de Belzunce (1671-1755) appartenait à l'ordre des Jésuites. Evêque de Marseille depuis 1709, il se signala par son dévouement et son courage dans la peste qui ravagea cette ville, en 1720 et 1721.
(6) Chemin couvert. V. Lex.
qu'on ne caractériserait pas sans doute assez en l'appelant héroïque ; c'est un homme dont le nom sera béni avec admiration, dans tous les âges : ce sont ceux qui l'ont imité que j'ai voulu décrier dans mes petits libelles diffamatoires. ,i
Je suppose, pour un moment, que le jésuite qui entendrait cet aveu, eût à se plaindre de tous ceux que l'on vient de nommer, qu'il fût le parent et l'ami du coupable; ne lui dirait-il pas : « Vous avez commis un crime horrible et vous ne pouvez trop l'expier ? »
Ce même homme, qui ne se corrigera pas, continuera de calomnier tous les jours ce qu'il y a de plus respectable sur la terre, et il ajoutera à sa liste le confesseur qui lui aura reproché ses excès ; il l'accusera, lui et sa société, de morale relâchée :' c'est ainsi que l'esprit de parti est fait. L'auteur du libelle peut, tant qu'il voudra, mettre mon nom dans le recueil immense et oublié de ses calomnies : il pourra m'imputer des sentiments que je n'ai -jamais eus, les livres que je n'ai jamais faits, ou qui ont été altérés indignement par les éditeurs. Je lui répondrai comme, le grand Corneille dans une pareille occasion : Je soumets mes écrits au jugement de VEglise. Je doute qu'il en fasse autant. Je ferai bien plus : je lui déclare, à lui et à ses semblables, que si jamais on a imprimé sous mon nom une page qui puisse scandaliser seulement le sacristain de leur paroisse, je suis prêta la déchirer devant lui ; que je veux vivre et mourir tranquille dans le sein de l'Église catholique, apostolique et romaine, sans attaquer personne, sans nuire à personne, sans soutenir la moindre opinion qui puisse offenser personne : je déteste tout ce qui peut porter le moindre trouble dans la société. Ce sont ces sentiments connus du roi qui m'ont attiré ses bienfaits. Comblé de ses grâces, attaché à sa personne sacrée, chargé d'écrire ce qu'il a l'ait de glorieux et d'utile pour sa patrie, uniquement occupé de cet emploi, je tâcherai, pour le remplir, de mettre en pratique les instructions que j'ai reçues dans votre maison respectable, et si les règles de l'éloquence que j'y ai apprises se sont effacées de mon
e-prit, le caractère de bon citoyen ne s'effacera jamais de mon cœur.
On a vu, je crois, ce caractère dans tous mes écrits, quelque défigurés qu'ils soient par les ridicules éditions qu'on eu a faites. La Henriade même n'a jamais été correctement imprimée ; on n'aura probablement mes véritables ouvrages qu'après ma mort, mais j'ambitionne peu, pendant ma vie, de grossir le nombre des livres dont on est surchargé, pourvu que je sois au nombre des honnêtes gens, attachés à leur souverain, zélés pour leur patrie, fidèles à leurs a"mis dès l'enfance, et reconnaissants envers leurs premiers maîtres.
C'est dans ces sentiments que je serai toujours, avec respect, mon révérend père, votre très humble et très obéissant serviteur.
Voltaire.
Grâce à cette profession de foi, aussi intéressée que peu sincère, Voltaire fut élu par 28 voix sur 29 votants, le 26 avril 1746. Il prit séance, le 9 mai, et prononça l'important discours dont nous donnons ci-après de larges extraits.
Discours de Voltaire à sa réception à 1 Académie française.
Prononcé le lundi 9 mai 17 U6.
Après avoir, en deux pages, loué son prédécesseur, le président Bouhier ', Voltaire continuait en ces termes :
.. Qu'il me soit permis, messieurs, d'entrer ici avec vous dans ces discussions littéraires ; mes doutes me vaudront de vous des décisions. C'est ainsi que je pourrai contribuer au progrès des arts ; et j'aimerais mieux prononcer devant vous un discours utile qu'un discours éloquent.
Pourquoi Homère, Théocrite, Lucrèce, Virgile, Horace, sont-ils heureusement traduits chez les Italiens et chez les Anglais? Pourquoi ces nations n'ont-elles aucun grand
(1) Jeaa Bouhier (1Ô73-1746), président à mortier au parlement de Dijon, a écrit des ouvrages de jurisprudence et de littérature.
poète de l'antiquité i en prose ; et pourquoi n'en avonsnous encore eu aucun en vers ? Je vais tâcher d'en démêler la raison.
La difficulté surmontée, dans quelque genre que ce puisse être, fait une grande partie du mérite. Point de grandes choses sans de grandes peines : et il n'y appoint de nation au monde chez laquelle il soit plus difficile que chez la nôtre de rendre'une véritable vie à la poésie ancienne. Les premiers poètes formèrent le génie de leur langue ; les Grecs et les Latins employèrent d'abord la poésie à peindre les objets sensibles de toute la nature. Homère exprime tout ce qui frappe les yeux : les Français, qui n'ont guère commencé à perfectionner la grande poésie qu'au théâtre, n'ont pu et n'ont dû exprimer alors que ce qui peut toucher l'âme. Nous nous sommes interdit nous-mêmes insensiblement presque tous les objets que d'autres nations ont osé peindre. Il n'est rien que le Dante3 n'exprimât, à l'exemple des anciens : il accoutuma les Italiens à tout dire ; mais nous, comment pourrionsnous aujourd'hui imiter l'auteur des Géorgiques, qui nomme sans détour tous les instruments de l'agriculture? A peine les connaissons-nous, et notre mollesse orgueilleuse, dans le sein du repos et du luxe de nos villes, attache malheureusement une idée basse à ces travaux champêtres, et au détail de ces arts utiles, que les maîtres et les législateurs de la terre cultivaient de leurs mains victorieuses. Si nos bons poètes avaient su exprimer heureusement les petites choses, notre langue ajouterait aujourd'hui ce mérite, qui est très grand, à J'avantage d'être devenue la première langue du monde pour les charmes de la conversation et pour l'expression du sentiment. Le langage du coeur et le style du théâtre ont entièrement prévalu : ils ont embelli la langue française, mais ils en ont resserré les agréments dans des bornes un peu trop étroites.
(1) Sous-entendez traduit.
(2) Dante Aligiiieri, né à Florence en 1265, mort à Ravenne en 1321, e plus grand poète italien, auteur de la Divine Comédie, épopée reli
gieuse, où il décrit l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis.
Kl quand je dis ici, messieurs, que ce sont les grands poètes qui out déterminé le génie des langues l, je
(1) Note rte Voltaire. — On n'a pu, dans un discours d'appareil, entrer dans les raisons de cette difficulté attachée à notre poésie ; elle vient du génie de la langue : car, quoique M. de La Motte, et beaucoup d'autres après lui, aient dit en pleine Académie que les langues n'ont point de génie, il paraît démontré que chacune a le sien bien marqué.
Ce génie est l'aptitude à rendre heureusement certaines idées, et l'impossibilité d'en exprimer d'autres avec succès. Ce secours et ces obstacles naissent : 1° de la désinence des termes; 2" des verbes auxiliaires et des participes; 3* du nombre plus ou moins grand des rimes; 4* de la longueur et de la brièveté des mots; 5° des cas plus ou moins varies; 6° des articles et pronoms; 7° des élisions; 8" de l'inversion; 9° de la quantité dans les syllabes et enfin, d'une infinité de finesses qui ne sont senties que par ceux qui ont fait une étude approfondie d'une langue.
1* La désinence des mots, comme perdre, vaincre, un coin, sucre, reste, crotte, perdu, sourdre, fief, coffre : ces syllabes dures révoltent l'oreille et c'est le partage de toutes les langues du Nord.
2° Les verbes auxiliaires et les participes. Yictis hostibus.les ennemis ayant été vaincus : voilà quatre mots pour deux. Lœso et invicto militi : c'est l'inscription des Invalides de Berlin; si on va traduire, pour les soldats qui q>it été blessés et qui n'ont 2>as été vaincus, quelle langueur! Voilà pourquoi la langue latine est plus propre aux inscriptions que la française.
3° Le nombre des rimes. Ouvrez un dictionnaire de rimes italiennes et un de rimes françaises, vous trouvez toujours une fois plus de termes dans l'italien; et vous remarquerez encore que, dans le français, il y a toujours vingt rimes burlesques et basses pour deux qui peuvent entrer dans le style noble.
4° La longueur et la brièveté des mots. C'est ce qui rend la langue plus ou moins propre à l'expression de certaines maximes et à la mesure de certains vers.
On n'a jamais pu rendre en français dans un beau vers :
Quanto si mostra men, tanto e plu bella (*). On n'a jamais pu traduire en beaux vers italiens :
Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier.
{Henr., I, 31.) /"est un poids bien pesant qu'un nom trop tôt fameux.
[Henr., III, 41.)
5° Les cas plus ou moins variés. Mon père, de mon père, à mon père ; meus pater, mei patris, meo palri ; cela est sensible.
6° Les articles et pronoms. De ipsius negotio ei loquebalv.r ; Con ello parlava dell' atfare di lui; il lui parlait de son affaire. Point d'amphibologie dans le latin. Elle est presque inévitable dans le français. On ne sait si son affaire est cette de l'homme qui parle, ou de celui auquel on parle; le pronom il se retranche en latin et fait languir l'italien et le français.
(*) \ Moins elle se montre, plus elle est belle. •>
410 \<>LTAIKE
n'avance rien qui ne soit connu de vous. Les Grecs n'écriront l'histoire que qualre cenls ans après Homère. La langue grecque reçut de ce grand peintre de la nature la supériorité qu'elle prit chez tous les peuples de l'Asie et de l'Europe : c'est Térence qui, chez les Romains, parla le premier avec une pureté toujours élégante ; c'est Pétrarque1 qui, après le Dante, donna à la langue italienne cette aménité, cette grâce qu'elle a toujours conservées ; c'est à Lope de Vega - que l'espagnol doit sa noblesse et sa pompe ; c'est Shakespeare8 qui, tout barbare qu'il était, mit dans l'anglais cette force et cette énergie qu'on n'a jamais pu augmenter depuis sans l'outrer, et par conséquent sans l'affaiblir. D'où vient ce grand effet de la poésie de former et fixer enfin le génie des peuples et leurs langues? La cause en est bien sensible : les premiers bons vers, ceux même qui n'en ont que l'apparence, s'impriment dans la mémoire à l'aide de l'harmonie. Leurs tours naturels et hardis deviennent familiers; les hommes, qui sont tous nés imitateurs, prennent insensiblement la manière de
7° Les élisions.
Canto l'arme pietose, e il capitano Nous ne pouvons dire :
Chantons la piété et la vertu heureuse.
8° Les inversions. César cultiva tous les arts utiles; on ne peut tourner cette phrase que de cette seule façoYi. On peut dire en latin de cent vingt façons différentes :
Cœsar omnes utiles artes coluit.
Quelle incroyable différence !
9* La quantité dans les syllabes. C'est de là que naît l'harmonie. Les brèves et les longues des Latins forment une vraie musique. Plus une langue approche de ce mérite, plus elle est harmonieuse. Voyez les vers italiens, la pénultième est toujours longue :
Capitano, màno, srno, Christo, acquisto.
Chaque langue a donc son génie, -que des hommes supérieurs sentent les premiers et font sentir aux autres. Ils font èclore ce génie caché de la langue.
(1) Pétrarque (1304-1374), poète italien, a chanté en vers admirables sa passion pour Laure de Noves.
(2) Lope de Vega (1562-1035), poète dramatique espagnol, d'une imagination inépuisable, auquel on prête des centaines de pièces.
(3) V. p. 232, noie 1. #
s'exprimer et même de penser, des premiers dont l'imagination a subjugué celle des antres. Medésavouerez-vous donc, messieurs, quand je dirai que le vrai mérite et la réputation de notre langue ont commencé à l'auteur du Cid et de Cinna ?
Montaigne1, avant lui, était le seul livre qui attirât l'attention du petit nombre d'étrangers qui pouvaient savoir le français, mais le style de Montaigne n'estni pur, ni correct, va pi-écis, ni noble. Il est énergique et familier; il exprime naïvement de grandes choses. C'est cette naïveté qui plaît; on aime le caractère de l'auteur; on se plaît à se retrouver dans ce qu'il dit de lui-même, à converser, à changer de discours et d'opinion avec lui. J'entends souvent regretter le langage de Montaigne ; c'est son imagination qu'il faut regretter : elle était forte et hardie, mais sa langue était bien loin de l'être.
Marot2, qui avait forgé le langage de Montaigne, n'a presque jamais été connu hors de sa patrie : il a été goûté parmi* nous pour quelques contes naïfs, pour quelques épigrammes licencieuses dont le succès est presque toujours dans le sujet ; mais c'est par ce petit mérite même que la langue fut longtemps avilie : on écrivait dans ce style les tragédies, les poèmes, l'histoire, les livres de morale. Le judicieux Despréaux a dit :
« Imite/ de Marot l'élégant hadinage. »
J'ose croire qu'il aurait dit le naïf badinage, si ce mot plus vrai n'eût rendu son vers moins coulant. Il n'y a de véritablement bons ouvrages que ceux qui passent chez les nations étrangères, qu'on y apprend, qu'on y traduit; et chez quel peuple a-t-on jamais traduit Marot ?
Notre langue ne fut, long-temps après lui, qu'un jargon familier, dans lequel on réussissait quelquefois à faire
(1) Michel Eyquem de Montaigne (1533-4598), gentilhomme du Périgui'l, auteur fies Essais, ouvrage dont ie fond est des plus riches, mais écrit sans ordre. V. \>. 2.V», n. 2 et p, 439.
(2) V. p IS'.: n..t.- 1 .
d'heureuses plaisanteries ; mais quand on n'est que plaisant, on n'est point admiré des autres nations.
« Enfin Malherbe vint, et, le premier en France,
Fit sentir dans les vers une juste cadence,
D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir. »
Si Malherbe montra le premier ce que peut le grand art des expressions placées, il est donc le premier qui fut élégant ; mais quelques stances harmonieuses suffisaientelles pour engager les étrangers à cultiver notre langage ? Ils lisaient le poème admirable delà Jérusalem, YOrlando, le Paslor JMo 1, les beaux morceaux de Pétrarque. Pouvaiton associer à ces chefs-d'œuvre un très petit nombre de vers français, bien écrits à la vérité, mais faibles et presque sans imagination ?
La langue française restait donc à jamais dans la médiocrité sans un de ces génies faits pour changer et pour élever l'esprit de toute une nation. C'est le plus grand^ de vos premiers académiciens, c'est Corneille seul qui commença à faire respecter notre langue des étrangers, précisément dans le temps que le cardinal de Richelieu commençait à faire respecter la couronne. L'un et l'autre portèrent notre gloire dans l'Europe. Après Corneille sont venus, je ne dis pas de plus grands génies, mais de meilleurs écrivains. Un homme s'éleva, qui fut à la fois plus passionné et plus correct, moins varié, mais moins inégal, aussi sublime quelquefois et toujours noble sans en Hure ; jamais déclamateur, parlant au cœur avec plus de vérité et plus de charmes 2.
Un de leurs contemporains, incapable peut-être du sublime qui élève l'âme, et du sentiment qui l'attendrit, mais fait pour éclairer ceux à qui la nature accorda l'un et l'autre, laborieux, sévère, précis, pur, harmonieux, qui devint enfin le poète de la raison, commença malheurcu-
(1) La Jérusalem délivrée, de Torouato Tasso (15441595); Le Roland furieux, (TàriostE \14ti-1533); Le Pastor (ido, de Guakini (1537-1612).
(2) V. plus liant, p. 1S.">.
sèment par écrire des satires ; mais bientôt après il égala et surpassa peut-être Horace dans la morale et dans l'art poétique : il donna les préceptes et les exemples *-; il vit qu'à la longue l'art d'instruire, quand il est parfait, réussit mieux que l'art de médire, parce que la satire meurt avec ceux qui en sont les victimes, et que la raison et la vertu sont éternelles. Vous eûtes en tous les genres cette foule de grands hommes que la nature fit naître comme dans le siècle de Léon X et d'Auguste. C'est alors que les autres peuples ont cherché avidement dans vos auteurs de quoi s'instruire ; et grâce en partie aux soins du cardinal de Richelieu, ils ont adopté votre langue, comme ils se sont empressés de se parer des travaux de nos ingénieux artistes, grâce aux soins dû grand Golbert.
Un monarque illustre 2 chez tous les hommes par cinq victoires, et plus encore chez les sages par ses vastes connaissances, fait de notre langue la sienne propre, celle de sa cour et de ses États ; il la parle avec cette force et cette finesse que la seule élude ne donne jamais, et qui est le caractère du génie. Non seulement il la cultive, mais il l'embellit quelquefois, parce que les- âmes supérieures saisissent toujours ces tours et ces expressions dignes d'elles, qui ne se présentent point aux âmes faibles.
Il est dans Stockholm une nouvelle Christine3, égale à la première en esprit, supérieure dans le reste ; elle fait le même honneur à notre langue. Le français est cultivé dans Rome, où il était dédaigné autrefois : il est aussi familier ;ni souverain pontife '• qui1 les langues savantes dans lesquelles il écrivit quand il instruisit le monde chrétien qu'il gouverne ; plus d'un cardinal italien écrit en français dans le Vatican, comme s'il etail né à Versailles. Vos ouvrages, messieurs, ont pénétré jusqu'à celte capitale de l'empire le plus reculé de l'Europe et de l'Asie, et le plus
(1) V. p. 186, p. 303 et, p. us:., l'Épître A. Boileau. 2) Frédéric II.
(3) Louise-Ulrique de Prusse (1720-1782), sn'ur de Frédéric II, mariée en 1744 au prince roya! et reine de Suède de 1751 à 1771.
(4) Benoit XI Y. pape de 1740 à 1758. V. pins haut, p. 401, note 4.
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vaste de l'univers; dans cette ville qui n'était, il y ;i quarante ans, qu'un désert * habité par des bètes sauvages : on y représente vos pièces dramatiques, et le même goût naturel qui fait recevoir dans la ville de Pierre le Grand et de- sa digne fille2, la musique des Italiens, y fait aimer votre éloquence.
Cet honneur qu'ont fait tant de peuples à nos excellents écrivains est un avertissement que l'Europe nous donne de ne pas dégénérer. Je ne dirai pas que tout se précipite vers une honteuse décadence, comme le crient si souvent des satiriques qui prétendent en secret justifier leur propre faiblesse par celle qu'ils imputent en public à leur siècle. J'avoue que la gloire de nos armes se soutient mieux que celle de nos lettres ; mais le feu qui nous éclairait n'est pas encore éteint. Ces dernières années n'ont-elles pas produit le seul livre de chronologie3 dans lequel on ait jamais peint les mœurs des hommes, le caractère des cours et des siècles? ouvrage qui, s'il était sèchement instructif comme tant d'autres, serait le meilleur de tous, et dans lequel l'auteur a trouvé encore le secret déplaire : partage réservé au très petit nombre d'hommes qui sont supérieurs à leurs ouvrages.
On a montré Ja cause du progrès de la chute de l'Empire romain dans un livre encore plus court 4, écrit par un génie mâle et rapide qui approfondit tout en paraissant tout effleurer. Jamais nous n'avons eu de traducteurs plus élégants et plus fidèles5. De vrais philosophes ont enfin écrit l'histoire6. Un homme éloquent et profond 7 s'est
(1) L'endroit où est Pétersbourg n'était qu'un désert marécageux et inhabité. (Note dé Voltaire.)
(2) Elisabeth Petrowna, impératrice de 1741 à 1762.
(3) L'Abrégé chronologique de l'Histoire de France, par le président Hi.NAL-LT(1744). (V p 393, n. 4.)
(4) Les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, par Montesquieu (1734).
* (5) L'abbé d'OuvET (16S2-176S) a traduit plusieurs ouvrages de Cicéron Philippiques, (,'atilinaires, De natura deori'm). Il écrivit une histoire de l'Académie française, dans laquelle il était entré en 1723. Voltaire a eu toujours le très bons rapports avec lui.
6) Duclos devait entrer à l'Académie l'année suivante. V. p. 790,0.3. (7) Vauvenargues, qui mourut en I7'i7. âgé de trente-deux ans.
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formé dans le tumulte des armes. 11 est plus d'un de ces esprits aimables, que Tibulle et Ovide eussent regardés comme leurs disciples et dont ils eussent voulu être les amis. Le théâtre, je l'avoue, est menacé d'une chute prochaine ; mais au moins je vois ici ce génie véritablement tragique 4 qui m'a servi de maître quand j'ai fait quelques pas dans la même carrière; je le regarde avec une. satisfaction mêlée de douleur, comme ou voit- sur les débris de sa patrie un héros qui l'a défendue. Je compte parmi vous ceux qui ont, après le grand Molière, achevé de rendre la comédie une école de mœurs et de bienséance2, école qui méritait chez les Français la considération qu'un théâtre moins épuré eut dans Athènes. Si l'homme célèbre qui le premier orna la philosophie3 des grâces de l'imagination, appartient à un temps plus reculé, il est encore l'honneur et la consolation du vôtre; - Les grands talents sont toujours nécessairement rares, surtout quand le goût et l'esprit d'une nation sont formés. Il en est alors des esprits cultivés comme de ces forêts où les arbres pressés et élevés ne souffrent pas qu'aucun porte sa tète trop au-dessus des autres. Quand le commerce est en peu de mains, on voit quelques fortunes prodigieuses, et beaucoup de misère; lorsqu'enlin il est plus étendu, l'opulence est générale, les grandes fortunes rares. C'est précisément, messieurs, parce qu'il y a beaucoup d'esprit en France qu'on y trouvera dorénavant moins de génies supérieurs.
Mais enfin, malgré celte culture, universelle de la nation, je ne nierai pas que cette langue, devenue si belle, et qui doit être fixée par tant de bons ouvrages, peut se corrompre aisément. On doit avertir les étrangers qu'elle perd
(1) Crébii.lon (167i-17G2;. auteur de Rlanlaiaiste et de tant d'autres pièces; Voltaire devait bientôt parlefcde lui en d'autres termes. (V. p. 131.)
(2) N'iiRiCAULT-DksTouciiKS (1680-1754), auteur du Glorieux et du
ophe „ tarir.- Marivaux (1638-1763), à qui l'on doit les Jeux tir tard, le Legs, les Fausses Confidences, etc., avait été admis à l'Académie en 17i3, se présentant contre Voltaire.
FONTENELLE, qui axait alors quatre-vingt-neuf ans, V. plus liant.
p [80, note 1.
déjà beaucoup de sa pureté dans celte célèbre république, si longtemps notre alliée lj où le français est la langue dominante, au milieu des factions contraires à la France. Mais si elle s'altère dans ces pays par le mélange des idiomes, elle est prèle à se gâter parmi nous par le mélange des styles. Ce qui déprave le goût, déprave enfin le langage. Souvent on affecte d'égayer des ouvrages sérieux et instructifs par les expressions familières de la conversation. Souvent on introduit le style marotique dans les sujets les plus nobles : c'est revêtir un prince des habits d'un farceur...
Voltaire déclare qu'il tombe lui-même dans ces défauts, mais il ajoute que les exemples de ses nouveaux confrères l'aideront à s'en garder. Le discours se termine par l'éloge du roi.
(1) La Hollande.
Cul-de-lampe tiré de la Hcnriade, édition do 1770.
En-tête tiré de la Nouvelle Epître au Roi, 1744.
Voltaire et Vauvenargues (1743-1747)
L'amitié de Voltaire et de Vauvenargues 'est à l'honneur de l'un et de l'autre.
Vauvenargues est une des figures les plus sympathiques et les plus nobles du dix-huitième siècle. Né à Aix-en-Provence, en 1715, il avait fait ses premières armes en Italie, en 1733, sous les ordres du maréchal de Villars, qui avait alors quatre-vingts ans.
Dans la guerre de la Succession d'Autriche, il prit part à la campagne de Bohème sous le maréchal de Belle-lsle. Si les troupes françaises, d'accord avec leurs alliés, avaient marché sur Vienne, elles avaient de grandes chances d'entrer dans la capitale ; mais, s'étant attardées en Bohème, elles furent bientôt abandonnées : Frédéric retira son armée. Alors eut lieu la Fameuse retraite de Prague, que l'on a comparée à la retraite des Dix Mille.
Les Français étaient au nombre de quinze mille quand ils quittèrent Prague, dans la nuit du l(i au 17 décembre 1742, par un froid terrible. On fit huit lieues sans arrêt pour échapper à la cavalerie ennemie. En traversant une montagne boisée, on dut s'ouvrir un chemin à la hache. Quand, au bout de dix jours, on atteignit Egra, près de la moitié de l'elfectif était rester en route ensevelie sous la neige. Vauvenargues a^ait eu les deux jambes gelées.
A son retour en France, au commencement de 1743, le jeune officier, qui en neuf ans, malgré ses mérites, n'avait pu parvenir qu'au grade de capitaine, après avoir ruiné sa sanlé et sa
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