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S VOIT VIRE

fortune, voulut troifver un emploi dans la diplomatie. Il s'adressa au roi dan-- une lettre éloquente. Il renouvela sa requête dans une lettre à M. Amelot. Chose extraordinaire, cette demande fut

entendue. Mais au moment où Vauvenargues allait s'engager dans sa nouvelle carrière, il fut atteint de la petite vérole, qui le défigura et le laissa épuisé, presque aveugle, incapable de remplir les fonctions qu'il avait désirées.

Alors il se tourna vers la littérature. Déjà, quelques années auparavant, il avait employé les loisirs de sa vie de garnison à de studieuses lectures et à de graves méditations. Une lettre curieuse, adressée par lui, dès 1740, au marquis de Mirabeau, en fait foi. Par là il avait comblé les lacunes d'une éducation trop négligée.

Au mois d'avril 174:?, Voltaire fui charmé de recevoir «une lettre d'un philosophe plein d'esprit, qui d'ailleurs était capitaine au régiment du roi ». Dans sa réponse, il protestait qu'il n'avait « rien vu de si lin et du si approfondi » que les réilexions qui venaient de lui être soumises.

Ces réflexions, accompagnées de louanges obligées et d'ailleurs sincères à l'adresse du grand écrivain, étaient d'abord une comparaison de Corneille et de Racine. Sur ce point, Vauvenargues s'inscrit en faux contre les jugements de s ni temps, qui mettaient Corneille beaucoup au-dessus de Racine.

Fontenelle et ses amis de la Querelle des Anciens et îles Modernes avaient de bonnes raisons pour sacrifiera Corneille Racine, l'admirateur des Grecs. Malgré sou culte pour la grandeur d'âme, Vauvenargues trouve chez Corneille de la déclamation, de l'emphase et lui préfère Racine.

Voltaire, on le verra plus loin, félicite le jeune critique de son bon goût, mais en même temps il lui fait tout doucement la leçon sur son exclusivisme. Il lui représente que les inventeurs ont le premier rang à juste titre dans la mémoire des hommes, que la gloire de .New ton ne saurait effacer celle d'Archimède et que Cornoille, inférieur par l'art, est supérieur par le génie. Il approuve d'autres jugements de Vauvenargues et déclare que le temps- est nécessaire pour bien juger un ouvrage. Il cite l'exemple des Lettres persanes, qui ont eu plus de faveur que les Considérations, bien que ces dernières aient pour elles les bons juges.

Le commerce épistolaire ainsi commencé se poursuit pendant les années qui suivent. Chez Voltaire, l'estime et la sympathie se marquent par une gradation intéressante des formules d'estime ou d'affection.

Il écrivait d'abord : «.l'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments que vous méritez, monsieur, votre, etc., » puis « Je suis avec les sentiments les plus tendres, etc.» et bientôt: « Adieu, monsieur, je vous embrasse tendrement. »

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En 1746, Voltaire a entre les mains le manuscrit ' de son ami: il le relit avec recueillement, le crayonne et propose à l'auteur un certain nombre de retouches. « .Je me garde d'insister sur mes critiqués, je les soumets à Mitre raison, à votre goût et j'exclus l'amour-propre de notre tribunal. »

Vauvenargues commençait à entrevoir la célébrité qui devait s'attacher à son nom, lorsqu'il mourut à l'âge de trente-deux ans, (1717). Voltaire, sincèrement ému, lui consacra quelques lignes touchantes dans l'Eloge des officiers mûris dans la campagne de Bohème.

Cette amitié qui lia un moment le jeune officier débutant dans le? lettres et 1 écrivain illustre, déjà en possession de la faveur publique fut, comme le remarque Nisard, utile à tous deuv. « Voltaire ramena Vauvenargues à Corneille el à Molière ; Vauvenargues rendit Voltaire plus juste envers Pascal et Fénelon. >> Nisard cite eu particulier deux exemples assez piquants des petits dissentiments littéraires qui pouvaient séparer Vauvenargues de Voltaire et du courage discret que, clans celle circonstance, montra le jeune critique. Il s'agit de Bossue t. La première édition du Temple du Goût contenait celte phrase : « Bossuet, le seul éloquent entre tant, d'écrivains qui ne sont qu'élégants.'» Vauvenargues osa réclamer en faveur de Pascal et de Fénelon, dépouillés au profit de Bossuet : Voltaire effaça la phrase. Une aulre fois, au bas d'un passage où Vauvenargues parlai! rli' la « Vérité », dont Bossuet « fait sentir despotiquement l'ascendant », — de la Vérité! oh .' avait écrit en note Voltaire. Vauvenargues lit la .note et maintient sa phrase, n'approuvant pas plus Voltaire dans ce qu'il veut ôter à Bossuet, qui' dans ce qu'il lui donnait tout à l'heure, au détriment de Pascal et de Fénelon -. - .

Compliments et conseils. Ne pas être exclusif.

A M. de Vauvenaûgues, a Nancy.

Paris, le 15 avril 1743.

.Feus L'honneur de dire hier à M. le due de Duras3 que je venais fie recevoir une lettre d'un philosophe plein

(Il Introduction à ta Connaissance de l'esprit humain (suivie de réflexions sur divers sujets : Conseils à un jeune homme, Réflexions critiques sur quelques poètes, etc.).

(2) Nisard, Histoire de la Littérature française, IV, p. 31S.

(3) Né en 1715, mort en 1789, maréchal de France, homme du monde otaini des gens de lettres.

d'esprit, qui d'ailleurs était capitaine au régiment du roi. Il devina aussitôt M. de Vauvenargues. Il serait en effet fort difficile, monsieur, qu'il y eût deux personnes capables d'avoir écrit une telle lettre ; et depuis que j'entends raisonner sur le goût, je n'ai rien vu de si fin et de si appro" fondi que ce que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire'. Il n'y avait pas quatre hommes dans le siècle passé qui osassent s'avouer à eux-mêmes que Corneille n'était. souvent qu'un déclamateur J ; vous sentez, monsieur, et vous exprimez celte vérité en homme qui a des idées bien justes et bien lumineuses. Je ne m'étonne point qu'un esprit aussi sage et aussi fin donne la préférence à l'art de Racine, à cette sagesse toujours éloquente, toujours maîtresse du cœur, qui ne lui fait dire que ce qu'il faut, et de la manière dont il le faut; mais en même temps, je suis persuadé que ce goût, qui vous a fait sentir si bien la supériorité de l'art de Racine, vous fait admirer le génie de Corneille, qui a créé la tragédie dans un siècle barbare. Les inventeurs ont-4e premier rang, à juste titre, dans la mémoire des hommes. Newton en savait assurément plus qu'Archimède ; cependant les Equipondèrants d'Àrcbimède seront à jamais un ouvrage admirable. La belle scène d'Horace et de Curiace 2, les deux charmantes scènes du Cid 2, une grande partie de Cinnà, le rôle de Sévère, presque tout celui de Pauline, la moitié du- dernier acte de Rodogune, se soutiendraient à côté d'Athalie, quand même ces morceaux seraient faits aujourd'hui. De quel œil devons-nous donc les regarder, quand nous songeons au temps où Corneille a écrit ! J'ai toujours dit: In domo patris tnel inansiunes mulUv sunt ''. Molière ne m'a point empêché d'estimer le Glorieux de M. Destouches5;

(1) lie mot. parait injurieux et injuste : on est étonné de voir l'idée présentée comme une vérité.

(2) Horace, II, 3 Est-ce donc tout ce qu'il y a de beau dans celte t ragédie ?

i;ti Entre Rodrigue et Cliimène, acte III, scène iv; acte V, scène i. Et vraiment est-ce tout ?

\,A) Texte de l'Évangile (saint .lean, xiv, 2) V. plus haut, p. 322, note ! (5) V. plus haut, p 299 el p. 415, n. 2.

Vauvenargues, d'après lejbuste de la Bibliothèque Méjanes, à Aix.

Rliadamisle ' m'a ému, mémo après Phèdre. II appartient à un homme comme vous, monsieur, de donner des préférences et point d'exclusions.

Vous avez grande raison, je crois, de condamner le sage Despréaux d'avoir comparé Voiture à Horace2. La réputation de Voiture a dû tomber, parce qu'il n'est presque jamais naturel, et que le peu d'agréments qu'il a sont d'un genre bien petit et bien frivole. .Mais il y a des choses si sublimes dans Corneille, au milieu de ses froids raisonnements, et même des choses si touchantes, qu'il doit être respecté avec ses défauts. Ce sont des tableaux de Léonard de Vinci3 qu'on aime encore à voir à côté des Paul Véronèse et des Titien. Je sais, monsieur, que le public ne connaît pas encore assez tous les défauts de Corneille ; il y en a que l'illusion confond encore avec le petit nombre de ses rares beautés.

11 n'y a que le temps qui puisse fixer le pri\r de chaque chose; le public commence toujours par être ébloui.

On a d'abord été ivre des Lettres persanes, dont vous me parlez. On a négligé le petit livre de la Décadence des Romains, du même auteur ; cependant je vois que tous les bons esprits estiment le grand sens qui règne dans ce bon livre d'abord méprisé, et font assez peu de cas de la frivole imagination des Lettres persanes, dont la hardiesse, en certains endroits, fait le plus grand mérite. Le grand nombre des juges décide, à la longue, d'après les voix du petit nombre éclairé ; vous me paraissez, monsieur, fait pour être à la tète de ce petit nombre. Je suis fâché que le parti des armes 4, que vous avez pris, vous éloigne

(1) Rliadamiste et Zé)tobie, tragédie de Crébillon (1711).

(2) Boileai;. Sat. ix, v. 27.

(3) Lronard de Vinci, né près de Florence en 1452, mort à Amboise en 1519, génie universel, peintre comparable à Raphaël et auteur de la Cène, de la Joconde, etc. — VÉRONÈSE (Caliari), né à Vérone en 152S, mort en 15S8. auteur des Xoces de Cana et d'un grand nombre de toiles magnifiques; Titien (1477-1570), peintre vénitien, célèbre par son coloris.

(4) Vauvenargues dut, en 1744, donner sa démission comme capitaine au régiment d'infanterie du Roi. Après s'être quelque temps retiré à Aix, dans sa famille, il se rendit à Paris (1746), où il demeura rue du Paon, faubourg Saint-Germain, à l'Hôtel de Tours.

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d'une viîle où je serais à portée de m'éclairer de vos lumières ; mais ce même esprit de justesse qui vous fait proférer l'art de Racine à l'intempérance de Corneille, et la sagesse de Locke l à la profusion de Bayle -, vous servira dans votre métier. La justesse sert à tout. Je m'imagine que M. de Catinat aurait pensé comme vous.

J'ai pris la liberté de remettre au coche de Nancy un exemplaire que j'ai trouvé d'une des moins mauvaises éditions de mes faibles ouvragés ; l'envie de vous offrir

ce petit témoignage de n estime l'a emporté sur la

crainte que votre goût me donne. J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments que vous méritez, monsieur, votre, etc.

\ OLTAIUK.

Une oraison funèbre que le cœur à dictée.

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