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UN TOURNANT DANS LA VIE DE VOLTAIRE US

Sire, Fontenelle, le cardinal de Rohan, mon ami1 l'ancien évêque de Mirepoix, jusqu'à l'abbé d'Olivet, tout fut contre moi. Je n'eus que deux suffrages pour mon soudain.

Croit-on, Sire, que si M. Besliicbeff 2, ou Barlenstein3, disait de voire Majesté :

« Profond dans ses desseins, soudain dans ses efforts, De notre politique il rompt tous les ressorls » ;

croit-on, dis-je, que Barlenstein, on Bestucheff, s'exprimât d'une manière peu correcte? Si on laisse faire l'Académie, elle appauvrira notre langue, et je propose à Votre Majesté de l'enrichir. 11 n'y a que le génie qui soit assez riche pour faire de telles entreprises. Le purisme est toujours pauvre. *

Autre affaire. Il a plu à mon cher Isaac Onitz1*, fort aimable chambellan de Votre Majesté, et que j'aime de tout mon cœur, d'imprimer que j'étais très mal dans votre cour. Je ne sais pas trop sur quoi fondé, mais la chose est moulée, et je le pardonne de tout mon cœur à unhomme que je regarde comme le meilleur enfant du monde. Mais, Sire, si le maître de la chapelle du pape avait imprimé que je ne suis pas bien auprès du pape, je demanderais des agnas'' et des bénédictions à Sa Sainteté. Votre Majesté m'a daigné donner des pilules3 qui m'ont fait beaucoup de bien : c'est un grand point; mais si elle daigne m'en-

(1) On sait que Boyer, évêque de Mirepoix, s'était opposé à la candidature de Voltaire à l'Académie, en 1743. (V. p 389, n. 1.)

(2) Bestuciieff-Riumin, 1693-1766. chancelier de Russie.

(3) Bartensiein, né en 1690, était secrétaire de l'empereur d'Autriche. ('0 Le marquis d'Argens (1704-1771). Déshérité de sa famille, il vivait

on exil en Hollande, quand Frédéric, frappé de l'audace de ses écrits et de ses attaques contre le christianisme, l'appela auprès de lui et en fit son chambellan. Voltaire l'appelle Isaac Onitz par allusion à un des ouvrages d'Argens : Les Lettres juives, 1736.

(5) Cire bénite avec l'empreinte d'un agneau, que le pape distribuait à ceux qu'il voulait honorer.

(6) Les pilules de Stahl. Il en accusait réception dans une lettre du 9 mars 1747. Il en redemandait plus tard, (le 17 février 1749.) Frédéric lui répondait plaisamment : « Il y a de quoi purger toute la France avec les pilules que vous me demandez. »

lii , VOLTAIRE

voyer une demi-aune de ruban noir I, cela me servirait mieux. Le roi auprès de qui je suis ne peut m'empêcher de courir vous remercier. Personne ne pourra me retenir. Ce n'est pas assurément que j'aie besoin d*être mené en laisse par vos faveurs; et je vous jure que j'irai bien me mettre aux pieds de Votre Majesté, sans ficelle et sans ruban. Mais je peux assurer Votre Majesté que le souverain de Lunéville a besoin de ce prétexte pour n'être pas fàcbé contre moi de ce voyage. Il a fait une espèce de marché avec Mme du Châtelet, et je suis, moi, une des clauses du marché. Je suis logé dans sa maison, et tout libre qu'est un animal de ma sorte, il doit quelque chose au beau-père de son maître.— Voilà mes raisons, Sire. J'ajouterai que je vous étais -tendrement attaché, avant qu'aucun de ceux que vous avez comblés de vos bienfaits eût été connu de Votre Majeslé, et je vous demande une marque qui puisse apprendre à Lunéville et sur la route de Berlin que vous daignez m'aimer. Permettez-moi encore de dire que la charge que je possède auprès du roi mon maître, étant un ancien office de la couronne qui donne les droits de la plus ancienne noblesse, est non seulement très compatible avec cet honneur que j'ose demander, mais m'en rend plus susceptible. Enfin c'est l'Ordre du Mérite, et je veux tenir mon mérite de vos boutés. Au reste, je me dispose à partir le mois d'octobre; et, que j'aie du mérite ou non, je suis à vos pieds.

Sur la mort de Mme du Châtelet.

.A M. d'Arnaud 2.

Ce 14 octobre 1749. Mon cber enfant,

Une femme3 qui a traduit et éclairci Newton et qui

(1) Manière peu déguisée de demander le ruban de l'ordre du Mérite de Prusse.

(2) Baculard d'Arnaud (171S-1SÛ5), jeune littérateur protégé à ses débuts par Voltaire. (V. p. 473.)

(3) Mme du Châtelet était morte à Lunéville, le 10 septembre 17 49, à quarante-trois ans.

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