‹ Œuvres choisiesChapitre 100 sur 199 · IN TOURNAIT DANS LV VIE DE \()I.TVIRE · texte numérisé non relu

IN TOURNAIT DANS LV VIE DE \()I.TVIRE

avait fait une traduction de Virgile, sans laisser soupçonner dans sa conversation qu'elle avait fait ces prodiges ; une femme qui n'a jamais proféré un mensonge ; uns amie attentive et courageuse dans l'amitié ; en un mot, un très grand homme, que les femmes ordinaires ne connaissaient «lue par ses diamants et le cavagnole * ; voilà ce que vous ne m'empêcherez pas de pleurer toute ma vie. Je suis fort loin d'aller en Prusse; je peux à peine sortir de chez moi. Je suis très touché do votre sensibilité, vous avez un cœur comme il me le faut, aussi vous pouvez compter que je vous aime bien véritablement...

Adieu, mon cher d'Arnaud, je vous embrasse.

Compliment s et conseils à l'interprète d' « Electre ».

A Mademoiselle Clairon 2.

Le 12 janvier, au soir, 1750.

Vous ave/ été admirable ; vous avez montré dans vingt morceaux ce que c'est que la perfection de l'art, et le rôle d'Klectrc est certainement votre triomphe ; mais je suis prit', et, dans le plaisir extrême que je ressens des compliments que tout un public enchanté fait à ma fille, je lui ferai encore quelques petites observations pardonnables à l'amitié paternelle3.

Pressez, sans déclamer, quelques endroits comme :

« Sans troulile, sans remords, Égisthe renouvelle

De son hymen affreux la pompe criminelle...

Vous vous trompiez, ma su'ur ; hélas ! tout nous trahit, » etc.

Vous ne sauriez croire combien cette adresse met de variété dans le jeu, et accroît l'intérêt.

1 1 Snrte We jeu 4e hasard qui se joue avec des boules.

(2) Mademoiselle Clairon (Claire Leyrisdela Tude, 1723-1S03), célèbre actrice, qui avait débuté au Théâtre-Français six ans auparavant. Elle jouait le rôle d'Electre dans VOreste de Voltaire, dont la première représentation avait eu lieu le jour même.

Que do précautions pour faire accepter à l'amour- propre d'une artiste une excellente leçon de déclamation !

Dans votre imprécation contre le tyran :

« L'innocent doit périr, le crime esl Irpp lieureux, »

vous n'appuyez pas assez. Vous dites Vinnocenl doit périr trop lentement, trop langoureusement. L'impétueuse Electre ne doit avoir, en cel endroit, qu'un désespoir fu rieux, précipité, "et éclatant. Au dernier hémistiche pesez sur cri, le crime est trop heureux; c'esl sur cri que doit être l'éclat. Mlle Gaussin * m'a remercié de lui avoir mis le doigt sur fou; la foudre va partir. « Ah ! que ce fou est favorable! » m'a-t-elle dit.

c La nature en tout temps est funeste en ces lieux... »

i V( lr V, scène u.)

Vous avez mis l'accent sur fu, comme Mlle Gaussin sur fou; aussi a-L-on applaudi; mais vous n'avez pas encore assez fait résonner celle corde.

Vous ne sauriez trop déployer les deux morceaux du quatrième et du cinquième acte. Ces Euménides demandent une voix plus qu'humaine; des éclats terribles.

Encore une fois, débridez2, avalez des détails, afin de n'être pas uniforme dans les récits douloureux. IJ ne faut se négliger sur rien, et ce que je vous dis là n'est pas y^\ rien.

Voilà bien des critiques. 11 faut être bien dur pour s'apercevoir de ces nuances dans l'excès de mon admiration et de ma reconnaissance. Bonsoir, Melponiène; portezvous bien.

A Mademoiselle Clairon.

Janvier 1760.

Vous avez du recevoir, mademoiselle, un changement très léger, mais qui esl très important, .le ne crois pas m'ayeugler; je vois que tous les vérilables gens de lettres

(1) Mlle Gaussin, après avoir débute à Lille, fut appelée a Paris en 1731 et resta au théâtre jusqu'en 1763. C'est elle qui a créé le rôle de Zaïre.

(2) DébHdaz. V. Lex.

( tairan

Mademoiselle Clairon.

Dessin de Goehin le fils, gravé par Schmidt.

rendent justice à cet ouvrage, comme on la rend à vos talents. Ce n'est que par un examen continuel et sévère de moi-même, ce n'est que par une extrême docilité pour de sages conseils, que je parviens chaque jour à rendre la pièce moins indigne des charmes que vous lui prêtez.

Si vous aviez le quart de la docilité dont je fais gloire, , vous ajouteriez des perfections bien singulières à celles dont vous ornez votre rôle. Vous vous diriez à vous-même quel effet prodigieux font les contrastes, les inflexions de voix, les passages du débit rapide à la déclamation douloureuse, les silences après la rapidité, l'abattement morne et s'exprimant d'une voix basse, après les éclats que donne l'espérance, ou qu'a fournis l'emportement. Vous auriez l'air abattu, consterné, les bras collés, la tète un peu baissée, la parole basse, sombre, entrecoupée. Quand Iphise vous dit :

« Pammène nous conjure

De ne point approcher de sa retraite obscure ;

Il y va de ses jours... »

vous lui répondriez," non pas avec un ton ordinaire, mais avec tous ces symptômes du découragement, après un ah très douloureux :

« Ah !... que m'a\ez-vous dit !

\ini> vbus êtes trompée. »

(Acte II, scène vu.)

En -observant ces petits artifices de l'art, en parlant quelquefois sans déclamer, en nuançant ainsi les belles coulôurs que vous jetez sur le personnage d'Electre, vous arriveriez à cette perfection à laquelle vous touchez, et qui doit être l'objet d'une âme noble et sensible. La mienne se sent faite pour vous admirer et pour vous conseiller ; mais, si vous voulez être parfaite, songez que personne ne l'a jamais été sans écouter des avis, et qu'on doit être docile à proportion de ses grands talents.

LA

o u ESTINÉE,

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