‹ Œuvres choisis avec une analyse de son théâtre et des notesChapitre 102 sur 221 · GANYMÈDE · texte numérisé non relu

GANYMÈDE

Tenez donc, quel mal est-ce que je lui fais? Elle est toujours à me quereller. Je m'en irai, à la Gn, et j'enverrai la commission des dieux à tous les diables.

JUPITER

Et où serais-tu mieux que chez nous, mon enfant?

GANTHÈDE.

Oui ! suis-je pas bien gras de vous servir tous? J'aimerais mieux être le dernier des pages de la terre : j'aurais le plaisir de faire enrager tout le monde, au lieu que tout le monde me fait enrager ici.

JUPITER

Va-t'en, mon fils, va; je mettrai bon ordre à ce que tu n'aies plus à te plaindre, (a junon.) Écoutez, Junon, je prends mon sérieux : ces façons-là ne me vont point, et vous auriez dû mieux ménager l'amitié que je vous ai témoignée aujourd'hui.

2y0 LES OPÉRAS-COMIQUES

JDNON.

Hom ! Je savais bien que vous en seriez bientôt las. Il lui lardait déjà d'avoir à montrer sa mauvaise humeur. Allons, là^ aites bien le mauvais : cest votre tour à cette heure, et c'est * à moi à me taire. On sait bien, au lond, pourtant, si j'ai si grand tort ; et si... Ah ! que l'état d'une femme est à plaindre ! Que les hommes sont heureux d'être hommes !

JUPITER

Ce n'est pas quand ils ont des femmes jalouses et querel- 'euses comme vous!

JUNON

L'homme le plus mal marié est plus heureux que la femme qui l'est le mieux. Il est homme, item, et c'est assez.

JCPITEH.

Si vous l'étiez aujourd'hui, vous demanderiez à redevenir femme demain.

JUNON

Et quel plaisir avons-nous donc au monde?

JUPITER

N'eussiez-vous que celui de nous faire enrager.

JONON.

Laissons la raillerie, et convenez que vous seriez fâché d'être i notre place.

JCPITER.

Point du tout. Les douceurs de l'amour sont toutes po iir vous ; et plùl aux Destins que je pusse me transplanter dans la peau d'une femelle !

JU NON

Si les avantages de l'amour étaient de notre côté, vous ne seriez pas les assiégeants.

J D PITEB.

Si nous n'étions pas assez sots pour assiéger, vous y perdriez le plus.

JUNON

Quoi de plus pressant, de plus importun, de plus impatient que vous autres?

' JUPITER

Ce n'est toutefois pas moi qui le suis le plus de nous deux à présent.

Et qui est-ce qui disait hier avec tant d'ardeur : Allons nous coucher.

JUPITER

Et qui est-ce qui disait ce matin : Quoi! vous vous levez déjà?

Mais, enOn, est-ce vous qui nous poursuivez ?

JUPITER

Pas toujours. Par exemple, voyez Vénus : elle qui se connaît mieux à l'amour qu'une autre, et qui n'y fait pas tant de façons, elle est bien souvent l'assiégeante ; et vous savez comme elle court après les dieux.

Et les dieux n'ont-ils pas ^ouru les premiers après elle?

Demandez plutôt à Momus si, quand on l'a voulu marier, tout l'Olympe, depuis le blond Phébus jusqu'au sale Vulcain, ne la coucha pas en joue : madame Vénus ne fut pas mal fusillée.

JDPITER.

Mais enfin...

JDNON.

Mais, mais, n'allons pas plus loin. Les beautés du ciel et de la terre ne vous suffisent pas, tandis que je me fixe à vous seul; concluez.

JDPîTER.

J'en conclus ce que je disais tout à l'heure, que toutes les douceurs du mariage apparemment sont pour vous, puisque je n'y en trouve pas assez pour m'y fixer.

JDNON.

Point de subtilités. Parlons de suite : quelles douceurs si grandes, pour nous, dans le mariage? Captives de mille bienséances dont vous vous affranchissez effrontément, fidèles à des époux volages, bornées dans nos plaisirs...

J UPITER.

Oui ; mais il n'en faut qu'un parfait, pour l'emporter sur tous les nôtres.

JUNON

Que veut-il dire, avec son plaisir parfait?

JUPITER

Suffit : je m'entends bien.

JUNON

Vous n'entendez rien qui vaille, et je ne vous entends que

Irop. Le beau plaisir ! n'eût-il d'autres imperfections que les suites...

J UPITER.

Ail ! les suites ! les suites î le beau venez-y- voir! comme si je ne savais pas ce qu'il en est d'accoucher aussi bien que vous, et que je n'eusse pas accouché deux fois, pour ma part : la première de Minerve, et la seconde de Bacchus*. Ma foi! cela m'a fait plus de bien que de mal. Le premier accouchement me guérit d'une migraine, et le second d'une sciatique Si vous n'avez que cela pour vous, j'ai gain de cause.

JUNON

Je gage que non, et vous que si : qui nous jugera î

JDPITËR.

Cette femme-ci, qui était hier un homme, et qui a été femme toute la nuit, mais femme dans les formes. Sachons d'elle à quoi nous en tenir.

(tiréiias entre, changé en femme, et porte le Dom de Tirésie.) JDPITER.

Eh bien ! qui est-ce qui fut hier bien sot ?

TIRÉSIE.

Ma foi, c'est vous, si vous crûtes que je perdais au change,

JUPITER, à Junon.

Voici qui va mal pour vous.

1. Pline Dons a transmis le nom d'un peintre, Ctésiloque, qui représenta Jupiter accouchant de Bacchns, ayaat une mitre en tète , et criant comme une femme, an milieu des déesses qui font l'offlcc d'accouchenses.

Quoi ! tu te trouves mieux que tu n'étais ?

TIRÉSIE.

Oui.

JUPITER

Tu ne regrettes pas la force, le courage, la discrétion, le jugement, tant d'autres qualités solides que ce changement t'a ôtées ?

TIRÉSIE.

Non , je n'y ai pas le moindre regret. J'ai plus de plaisir à ma malice, à ma légèreté , à mon babil, à ma coquetterie , à mon opiniâtreté, et à toutes les autres qualités semblables qui ornent mon dernier sexe, que je n'en avais à toutes celles que vous dites. Fi ! j'en étais toujours aux prises avec moi-même. A présent, que je suis tout caprice, je suis. Dieu merci, la maîtresse chez moi.

JDNON.

Mais rappelle donc ta raison, et songe que...

TIRÉSIE.

Oh ! nous n'avons plus rien à démêler ensemble, la raison et moi. (a Jupiter.) Ma foi ! je vous suis bien obligée de nous avoir séparées. Vous m'avez débarrassée d'une grande importune, et arraché une méchante épine <lu pied.

JUPITER

Tu as beau dire, la raison est la source des vrais plaisirs, et...

TIRÉSIE.

Et vous n'en prenez jamais de plus grand;), vous, que lorsque

VOUS vous changez en bête. Mais voici du galimatias qui ne prouvera rien. Suffit que je me passe fort à mon aise de la raison ; que rien n'est plus joli que de ri'en faire qu'à sa tête. Je vis mille fois plus agréablement que je ne faisais. Je ne pense plus qu'aux ajustements, qu'à la bagatelle, qu'à la médisance; qu'à planter là ceux qui m'aiment déjà, pour courir après ceux qui ne m'aiment pas encore. Voilà mes grandes affaires, mes grands plaisirs : je n'en veux pas d'autres ; et, franchement, je serais bien fâchée de redevenir homme.

JDNON.

Mais, malheureuse, songe donc à ton abaissement : tu pouvais, à la faveur des armes, des lettres, ou seulement de ton sexe, sans autre mérite, parvenir à des dignités, à quelque élévation. Au lieu que te voilà femme, et qui dit femme, dit... femme, et rien de plus. Notre sort est le sort des sorts le plus borné. Il se termine à se voir le jouet d'Un volage amant ou la victime d'un bourru de mari.

TIRÉSIE.

Et où vivez- vous donc, madame Junon? Cela va peut-être comme cela chez les dieux, qui sont sages; mais c'est tout autre chose chez les hommes. Ils possèdent bien les dignités ; mais nous, faute de cela, nous les possédons eux-mêmes. C'est nous qui faisons parler les juges, agir les puissances, et tout remuer. Les hommes sont comme les marionnettes, personnages muets et immobiles, jusqu'à ce que notre sexe, caché derrière la toile, comme le maître Tabarin, les fasse aller, venir, agir en tout à sa fantaisie. Un de nos grands avantages

encore, c'est d'être quittes tle cette vilaine nécessité de se couper la gorge pour le maudit point d'honneur. Oh ! je craignais cela comme tous les diables, bien que j'en parlasse aussi fièrement qu'un autre.

JUPITER

Mais tu n'en es pas encore oij tu crois sur l'article de l'honneur. Cet honneur est une incommodité des deux sexes : on le perd dans le tien avec autant de honte et sur aussi peu de chose que dans le nôtre.

TIRÉSIE.

Avec cette différence, heureuse pour nous, que le vôtre se perd avec éclat, et le nôtre incognito.

JUPITER

Ma foi, tous les braves sont indiscrets. Mais ne changeons pas l'état de la question : il ne s'agit ici ni de gloire ni d'honneur, qui sont des plaisirs de l'esprit; il s'agit de ceux...

TIRÉSIE.

Je vous entends. Je ne mets pas non plus dans ceux que j'ai dits l'avantage le plus réel et le plus sensible de ma métamorphose. Oh! que non; puisque je bornerais ma féhcité à vivre en mon petit ménage, sans autre amusette que celle de fâcher et d'apaiser nuit et jour un mari. Car, j.our que vous le sachiez, les brouilleries des gens mariés sont une vraie toile de Pénélope ; on défait la nuit ce qu'on a fait le jour.

JUNON

Oui ; mais si, dans la querelle, tu as affaire à un brutal, tu

auras toujours les coups pour toi ; et \oilà toujours, par provision, pour le plus faible.

TIRÉSIE.

Eh ! là, là, chacun est plus fort à son tour. Croyez-moi, tout est bien partagé.

Aie : Sur le ritantaleri.

L'homme a toute l'autorité ; (bis) Mais la femme, de son côté, (6m) S'en dédommage bien aussi

Sur le ritantaleri.

Sur le ritantaleri.

Pour m'expliquer encore plus clairement, tenez, si l'homme a l'avantage dans la querelle, nous l'avons bien, en récompense, dans le raccommodement. En un mot, le parfait bonheur serait d'être homme du matin au soir, et femme du soir au matin. Voilà ma sentence. Maintenant vous me feriez bien plaisir de vous en aller tous deux, et de me laisser recevoir ici un cavalier que j'attends avec la plus grande impatience du monde.

i UPITER, à JuDOD.

Adieu, ma petite furie; j'ai gagné mon procès. Te voilà bien outrée. Pour te dépiquer, je t'abandonne l'arbitre. Venge-toi comme tu voudras.

TIRÉSIE , i innoD.

Comment donc, madame, aurais-je eu le malheur de vous déplaire par ma décision?

J D N 0 N , en le loucLaot de sou sceptre.

Tiens, puisque tu trouves tant d'avantage à être ce que tu es, il faut me venger par là : reprends ton premier état. (eiIb

lui rend sa première forme.)

L'honnête Junon, comme on le voit, est la contradiction même.

Dans un autre opéra-comique, qui a pour titre VEndriague (espèce de monstre), une scène rappelle /e Diable boiteux. Scaramouche se promenant dans une ville dont tous les habitants viennent d'être changés en pierre, soulève les toits comme Asmodée, fait tomber les murailles, et dénonce les fraudes de cette population frappée d'immobilité, et surprise en plein exercice de ses vices et de ses ridicules :

« ...J'ai pris sur le fait, s'écrie Scaramouche*, montrant les habitants de la ville changés en pierre , des cabaretiers achevant d'empoisonner, en catimini, de mauvais vin, qui n'était déjà que trop malfaisant; des pâtissiers empestant leur pâte, des boulangers sophistiquant la leur ; des bouchers qui masculinisaient les vaches et les brebis; des rôtisseurs qui donnaient le funiet de garenne à de vieux clapiers, et cent autres friponneries d'arrière-boutique. Qu'ils seront bien penauds, à la reprise du mouvement, ces deux petit? coquins de marmi-

1. Act«II, scène i de /'£n(2ria^ue, opéra-comique avec musique de Rameau

tons tirant les lardons des rôts qu'ils tournaient! Ils se trou- Teront la main bien et dûment calcinée. »

Piron les retrouvera, les cuisiniers et les valets infidèles, tou i l'heure; il leur en veut beaucoup à ces empoisonneurs, plus dangereux pour la vie humaine que les auteurs de romans et de tragédies. — Et maintenant voici pour les femmes galantes et la complaisance des maris :

« Il y a, dans ce bel hôtel là-bas, le maître du logis, en robe de chambre et en pantoufles, qui tranche du suitan avec une princesse de théâtre chargée de pierreries, pendant que, dans son appartement, madame, mise à la gribouillette , s'humanise, au contraire, avec un jeune haute-contre, paré comme un prince. J'imagine ici tout reprenant à la fois le mouvement, comme ferait une pendule remontée; l'un trouvant l'autre où je l'ai laissé, le beau tintamarre que ce sera! S'entend, en cas que ce fût madame qui surprît monsieur; car si c'est monsieur qui surprend madame, à sa physionomie il m'a paru du bon ton, il rirait bien. »

Piron y reviendra souvent sur la complaisance des maris, dans ses opéras-comiques. 11 n'avait pas à s'en plaindre, lui que les femmes appelaient le petit binbin.

« De ce lieu plaisant, ajoute Scaramouche, j'ai passé dans un autre bien différent. »

Nous Y arrivons dans cet autre lieu que Piron ne trouvait pas

plaisant, et pour cause, et où le lecteur pourrait être étonné de ne l'avoir pas rencontré encore en se promenant à travers son théâtre ; il ne s'agit de rien moins que de l'Académie, dont il se préoccupa tant, dont il se moqua toujours et où il n'entra jamais :

« Autour d'un bureau vert , en carré long , et qu'on prendrait pour un jeu de billard, sont assis une quarantaine de graves personnages, qui paraissaient dédaigneusement s'ennuyer les uns des autres. Il y en a un, de trois en trois, qui bâille, et les autres prennent du tabac. On voit clairement qu'ils étaient là sans savoir qu'y dire ni qu'y faire. Il semble pourtant que des objets de la plus grande importance avaient fait convoquer cette assemblée, car elle avait l'air d'une tenue d'États. Il y avait tiers état, noblesse et clergé. Mais, encore une fois, l'ennui y présidait si fort, qu'il n'est pas resté grand'chose à faire à la pétriOcation. Je les ai tous fouillés, espérant rafler les trésors au moins d'une province : rien moins que cela ! Je n'ai rien trouvé dans la poche de la noblesse et du haut clergé. J'ai bien trouvé dans les poches du tiers état quelque argent, mais monnayé, je ne sais où, à l'immortalité. J'aimerais autant dire, aux espaces imaginaires. Cela n'aurait cours nulle part; aussi m'en suis-je défait au premier endroit. »

Et les pères qui veulent empêcher leurs fils d'être poètes! l*iron en savait quelque chose, lui, dont le père, par jalousie de métier, ne voulait pas un rimailleur, ou voulait qu'il allât rimer ailleurs et hors de la famille ! Le père dont il s'agit dans l'opéra-comique le Caprice fl724) ne veut pas que son nom aille

à la postérité et n'entend ni rime ni raison. Le fils ne rêve que gloire. Je donne les deux scènes à la suite l'une de l'autre. Je ne puis rien couper dans ces chansons d'une folie mêlée de bon sens; tout s'y exprime à la fois, et la colère du père, son désespoir, son esprit positif et sa vanité... et le fils, comme on en connaît, qui répond par des raisons très-sages à la vanité du père, mais qui ne craint pas d'être extravagant, pourvu qu'il rime.

Page 1