‹ Œuvres choisis avec une analyse de son théâtre et des notesChapitre 2 sur 221 · LE BEL ESPRIT · texte numérisé non relu

LE BEL ESPRIT

Non ; et si encore il y avait dans Verrata du livre : quarante, lisez quatre.

ALEXIS PIRûN n

C'est la première version du mot si connu : « Ils sont fliiaranle et ils ont de l'esprit comme qiiaire. » — Et %i encore est une locution vieillie et pas trop académique, qui veut dire et même, et pourtant

Arrivé tard à Paris, fortement marqué du cachet de sa province, Piron ne le perdit pas; il n'eut jamais ie ton, les belles manières d'un homme à la mode, ni même les simples façons d'un homme du monde : où les aurait-il apprises? Il n'en réussit pas moins de sa personne par cette verve d'autant plus originale et qui n'était qu'à lui; les femmes l'appelaient le grand nigaud, le grand dadais, le petit binbin. Très-bien reçu chez la marquise de Mimeure, en qualité de Bourguignon, il y rencontra quelquefois Voltaire; mais par une vocation et comme une pente naturelle, quand Yoltaiie faisait sa cour à la dame, Piron s'en prenait à la suivante : chacun son niveau. Piron eut pour maîtresse la femme de chambre, — d'autres disent la dame de compagnie de madame la marquise : il en fit plus tard sa femme. Elle lui apporta une humeur assortie à la sienne, et de plus quelque avoir.

Il se dit pourtant qu'il fallait aborder la haute scène et le grand genre, pour montrci' ce dont il était capable. Son compatriote Crébillon l'y encourageait. Il débuta au Théâtre-Français par la comédie en vers des Fils ingrats, en '728; et en 1730, par la tragédie de

Cnllisthhne. Ce furent un demi- succès et une chute.

Il n'était pas iiomme à s'en attrister. Malgré cette nouvelle prétention d'auteur tragique, sa vie resta entrelardée de toutes les gaietés bachiques qui étaient son fort. Après la tragédie, la farce. On en raconte une de ce temps-là, après les Fils ingrats et Callist/iène. On en a fait des légendes et maint récit; je prendrai la version de Didero„ comme plus courte. Piron donc, suivant ce dernier, s'était un soir enivré avec un acteur, un musicien et un maître à danser; il s'en revenait bras dessus bras dessous avec ses convives, faisant bacchanal dans les rues. On les prend, on les conduit chez le commissaire La Fosse, frère de l'auteur de Manlius. Le commissaire demande à Piron qui il est; celui-ci répond: «Le père des Fils ingrats. » Même question à l'acteur, qui répond qu'il est le tuteur des Fils ingrats; — au maître à danser, au musicien , qui répondent, l'un qu'il apprend à danser, l'autre qu'il montre à chanter aux Fils ingrats. Le commissaire, sur ces réponses, n'a pas de peine à deviner à qui il a affaire. Il accueille Piron, il lui dit qu'il est un peu de la famille et qu'il a eu un frèi-e qui était homme d'esprit. — « Pardieu, lui dit Piron, je le crois bien ; j'en ai un, moi, qui n'est qu'une... bête. »

Ajoutez les gros mots, qui sont de rigueur; car le plus souvent, en fait de bons contes, le mot honnête

ALEXIS PIRON i9

mis à la place de l'autre gâte tout. Cela faisait rire le guet, le commissaire lui-même et, le lendemain, tout Paris. Je ne sais si le lecteur en rira autant. Ce que je sais bien, c'est que l'homme d'esprit qui promène ainsi son imagination dans le ruisseau ne sera jamais un auteur tragique digne de ce nom, c'est-à-dire capable de concevoir en soi et de ressusciter le génie des temps, la flamme des passions et l'âme des grands hommes.

En 1734, on donna de Piron, le même jour, rAmanï mystérieux, comédie, et les Courses de Tempe, pastorale, avec musique de Rameau : le public siffla la première pièce, et incontinent après il applaudit la seconde, par où le spectacle finissait; ce qui faisait dire par l'auteur à ceux qui l'embrassaient en sortant : «Messieurs, baisez -moi sur cette joue et souffletez l'autre. »

En 1733, pour se relever de son échec de Callisthène, il donna la tragédie de Gustave Vasa. Grimm la jugeait ainsi, bien des années après, en mars 1766, à l'occasion de la pièce de La Hai'pe sur le même sujet :

« Notre Piron a fait une tragédie de Gustave, il y a une trentaine d'années. Cette pièce eut beancoup de succès; elle est même restée au théâtre, et on la joue de temps en temps. Tout cela est fait à la française ; mais aussi longtemps que nos auteurs dramatiques ne sauront pas peindre les mœurs des personnages qu'ils mettent sur la scène, ni l'esprit des peuples et

des siècles dont ils empruntent leurs sujets, je regarderai leurs pièces comme des ouvragées faits pour amuser ou épouvanter des enfants ; mais jamais je ne les croirai dignes de servir d'instruction et de leçon aux souverains et aux nations ; c'est pourtant là le véritable but de la tragédie. »

Il nous est impossible aujourd'hui — à moi du moins — de nous former une idée nette de ces pièces, surtout des tragédies d'alors, ni d'y saisir quelque différence à la lecture ; elles me semblent à peu près toutes pareillement insipides et d'un ennui uniforme. La distance les a égalisées.

Voltaire, moins impartial que Griram et moins en position de l'être, écrivait à ses amis, dans le temps même des premières représentations de la pièce et quand elle était dans sa nouveauté (février 1733) :

« On joue encore Gustave Vasa, mais tous les connaisseurs m'en ont dit tant de mal que je n'ai pas eu la curiosité de le voir... M. de Maupertuis dit que ce n'est pas la représentation d'un événement en vingt-quatre heures^ mais de vingt-quatre 'événements en une heure. Boindin dit que r'est V Histoire des révolutions de Suède, revue et augmentée. On convient que c'est une pièce follement conduite et sottement écrite. Cela n'a pas empêché qu'on ne l'ait mise au-dessus d'i4//ia/('e à la première représentation ; mais on dit qu'à la seconde on l'a mise à côté de Callisthène. »

Et à un Genevois de sa connaissance il écrivaii quelques mois après (septembre 1733) :

« Je ne suis point étonné que vous n'ayez pu lire la tragédie de Gustave; quiconque écrit en vers doit écrire en beaux vers, ou ne sera point lu. Les poètes ne réussissent que parles beautés de détail. Sans cela, Virgile et Chapelain, Racine et Campistron, Milton et Ogilby, le Tasse et RoUi, seraient égaux. »

Ce fut pourtant un succès pour Piron, et des juges même assez sévères, comme le fut l'abbé Prévost dans son PovT et Contre, rendaient justice chez lui à une certaine force d'imagination : « II peint vivement, il a de grands ti'aits. » C'était l'éloge qu'on lui accordait généralement.

Une particularité de composition, C'hez Piron, et qui lui est commune avec d'autres poètes, mais qu'il poussait plus loin qu'aucun, c'est qu'il travaillait de mémoire; il avait non pas lu, mais récité ses Fils ingrats à l'assemblée des comédiens, de manière que la pièce avait été reçue avant que l'auteur en eût écrit un seul vers. Il leur récita de même par cœur toutes ses autres pièces. « Je me rappelle, disait Fréron, l'avoir entendu dans une société déclamer ainsi toute sa tragédie de Fernand Cortez, qu'il avait entièrement composée de mémoire et dont il n'avait pas encore écrit un seul vers. » Il se montait à lui-même la tête en récitant d'un air de rapsode, et il se refusait ensuite aux corrections et observations des comédiens. — Mais Voltaire, ui disait-on, «'y prête bien et corrige. — «Il travail

en marqueterie, répondait Piron; moi, je jette en bronze! » Celait pure illusion et jactance ; il prenait sa chaleur de tête pour la température du dehors. Ces crâneries de poète nous sont connues : quand ce ne sont pas des gasconnades à la Lormian, ce sont des entêtements à la Lemierre.

îl

Venons-en à son chef-d'œuvre, la Métromanie, pour aquelle il se départit de sa roideur absolue, et par où il a bien mérité du théâtre et de la haute littérature (janvier 1738). Pour en bien juger, il convient de se remettre à la perspective du temps et de baisser un peu la lumière de la rampe ; dans ce jour modéré et qui permet de mieux écouter chaque vers , l'ouvrage devient très-agréable à entendre. Piron, en faisant de la fureur poétique le sujet et le mobile de la pièce, et d'une pièce en cinq actes, a beaucoup osé; il a fait une comédie, pour ainsi dire, individuelle : la Métromanie, c'est sa propre histoire idéalisée, embellie, c'est la Piromanie, comme l'appelait Voltaire. On a dit qu'il avait voulu tourner celui-ci en ridicule s»>r un point, eu prê-

tant à son Damis la même méprise dans laquelle était tombé le célèbre poëte avec d'autres beaux esprits du temps; ils avaient paru admirer sous la cornette un rimeur déguisé dont ils avaient fait fi d'abord, quand il s'était présenté à eux sous son vrai nom. Mais Damis, malgré ce coin de mystification, n'est nullement sacrifié, et la raillerie ici n'a rien de bien cruel. Quoi qu'il en soit, l'action ne porte que sur une pointe d'aiguille; Piron a su soutenir et animer l'ensemble par d'heureux incidents, et surtout par une verve continue de dialogue. Yoilà le mérite : un entrain vif, perpétuel, inattendu, une folie légère qui circule entre tous ces personnages et qui les met au ton :

Ici , l'amour des vers est un tic de famille.

Sous air de comique et de ridicule, que d'heureuses vérités d'art poétique l'auteur trouve moyen d'insinuer et de débiter I

La sensibilité fait tout notre génie ;

Le cœur d'un vrai poëte est prompt à s'enflammer,

Et l'on ne l'est qu'autant que l'on sait bien aimer.

Or il faut, quelque loin qu'un talent puisse atteindre, Éprouver pour sentir, et sentir pour ])ien feindre.

Ce M. de VEmpyrée, malgré son litre ambitieux, n'est-ce pas Piron lui-même, à table, dans les joyeux

festins chez le comte de Livry, partout où il arrive et où il est le bienvenu ?

On tenait table encore. On se serre pour nous. La joie, en circulant, me gagne ainsi qu'eux tous. Je la sens : j'entre en verve et le feu prend aux poudres. 11 part de moi des traits, des éclairs et des foudres.

Sous air d'emphase, c'est la vérité. Le feu prenait vite aux poudres avec Piron. La pièce est semée de vers devenus proverbes. Que dire de tous ces auteurs comme nous en voyons surgir chaque année à l'époque de nos prix d'Académie, honnêtes gens sortis des bureaux ou du commerce, anciens directeurs de l'enregistrement, généraux en retraite, qui se mettent à traduire en vers les Odes ou les Épilres d'Horace, ou qui font des poèmes sur VAi^t militaire, sur la Peine de mort, des fables surtout, des fables, — que dire d'eux, sinon ce qu'a dit Francaleu une fois pour toutes :

Dans ma tête uu beau jour ce taleut se trouva. Et j'?vais cinquante ans quand cela m' arriva !

Et tant d'autres saillies ; des mots à jamais fixés dans toutes les mémoires et qui font partie de toute conversation un peu lettrée, qui sont de la monnaie courante;

Est-ce vous qui parlez, ou si c'est votre rôle?... J'ai ri; me voilà désarmé...

Voilà Je vos arrêts, messieurs les gens dégoût!... Le bon seus du maraud quelquefois m'épouvante...

C'est une très-jolie situation et fort comique, que celle de l'oncle et du neveu mis nez à nez, à l'improviste, pour répéter un rôle qui se trouve être précisément celui de leur condition véi'itable, et que cette première confusion itwolontaire de la réalité et de la feinte. Francaleu, qui voit l'oncle Baliveau s'étonner si au naturel, ne peut s'empêcher de lui crier bravo/ il prend la vérité même de la chose pour la perfection du jeu. Cela rappelle, dans un autre genre, certaine scène du Saint-Gmest de Rotrou. La suite de cette scène entre l'oncle et le neveu poète, et quand celui-ci fait entendre sa noble profession de foi, est de tous les temps : elle est encore du nôtre, car les familles n'ont pas changé, et le duel à mort entre la bourgeoisie et la poésie recommence à chaque génération. On a retenu les principaux points de celle plaidoirie ardente, éloquente :

Ce mélange de gloire et de gain m'importune... Que peut contre le roc une vague animée ?...

11 y a élévation à force de verve. Le monologue du jeune auteur dramatique, pendant qu'on représente sa pièce pour la première fois, est d'un charmant et toujours vrai naturel, Piron a mérité tous les éloges qu'on

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donna à sa comédie dans le moment. Le peu clément abbé Des Fontaines, avec qui il se brouillera bientôt, disait :

« Tout le monde sait assez que le génie de M. Piron s'est to rmé lui-même : il est à lui-même son modèle. Il me suffit de vous dire, e i général, que je trouve dans le cours de cette comédie, qui est d'un goût tout nouveau, autant de génie que d'esprit, et, si je l'ose dire, autant de jugement que d'imagination : c'est ce que bien des gens sont incapables d'apercevoir; car enfin tout y est préparé, amené, combiné, filé, contrasté, raisonné, conduit, comme dans les ouvrages des plus grands maîtres. Si l'on n'y trouve pas un certain intérêt de cœur, il y a un intérêt d'esprit qui le remplace... La pure imagination ne fut jamais si heureuse. »

Ce jour- là, jour bien inspiré, Piron se montra en vers de l'école de Régnier, de Molière, de Regnard. La première comédie qu'il avait vue à Paris à son arrivée avait été le Tartuffe; on raconte que, pendant la représentation, il répétait souvent entre ses dents : Ah! quel bonheur ! et ses voisins s'étant montrés curieux de savoir pourquoi : « Ah 1 messieurs I répondit-il, ne voyezvous donc pas que si cet ouvrage sublime n'était pas fait, il ne se ferait jamais ! » Piron avait raison en parlant ainsi : lui-même, bien que si piqué au jeu par l'hypocrisie, il n'eût jamais pu ni osé aborder, même en idée, pareil sujet; il n'avait ni assez de sérieux ni

assez de hauteur dans l'âme. Mais il se rabattit à faire, après le maître, une des pièces les plus vives et les mieux venues dans ses propres données familières; il se surpassa et ne recommença plus. On pense invo lontairement à lui quand on entend ce vers de Casimir Delavigne :

Nous avons trop d'auteurs qui n'ont fait qu'un ouvrage.

Pour expliquer la différence prodigieuse qu'il y a de la Métromanie aux autres ouvrages de Piron, on raconte (ce qui est fort probable) que la pièce dut beaucoup aux conseils de mademoiselle Quinault et de son frère Dufresne, qui avaient tous deux infiniment de connaissances et de goût. Il y a telle scène, Grimm nous l'assure et paraît le tenir de bon lieu, qu'on lui fit recommencer vingt fois ; le miracle est qu'il y consentit. Mais mademoiselle Quinault avait pris le plus grand ascendant sur son esprit, et, à force d'adresse et de soins, elle sut obtenir de lui tous les sacrifices. Il est vrai que, la pièce faite et représentée avec succès, Piron se redressa, et comme les autres comédiens avaient joué assez négligemment les deux premiers jours, il leur en fit le reproche en plein foyer, devant témoins. Mademoiselle Quinault et son frère se trouvèrent offensés de l'incartade, qui d'ailleurs ne les concernait point; il y eut une brouille entre elle et Piron, qui dura le reste de l'année, et qui ne se ter-

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mina qu'au prochain jour de l'an, moyennnnt l'envoi d'une fable de lui, assez baroque, VOurs et l'Hermine. Il est l'ours, et elle la blanche hermine.

La Métromanie se joue rarement ; elle est en etfel fort difficile à bien représenter. « C'est une pièce sublime, disait le prince de Ligne, mais qui n'est faite que pour les loges et quelques amateurs du parquet. Il faut bien l'écouier, sans cela l'on ne s'y retrouve plus: l'Empyrée est plus difficile à jouer que Pyrrhus^ et Francaleu ({w' Agamemnon^ . »

Ayant atteint le chef-d'œuvre et le sommet, nous laisserons les autres pièces du théâtre de Piron,qui ne méritent pas qu'on y revienne; son Femand Cortez^ olein de vers durs et bai'bares, que rien ne rachète, ne

1. Je consulte quelques anciens amateurs de la Comédie française, et aussi l'excellent sociétaire Régnier. Baptiste aîné jouait Baliveau à ravir. Quand on lui demandait : « Lisez-vous le Mercure? » il répondait admirablement : « Jamais ! » Ce jamais était dit de conviction et du fond des eutrailles. Le tragédien Lafon faisait tous les dix ans, plus ou moins, un essai d'entrée dans la comédie, il

vaut pas mieux que le reste; ne parlons désormais que du petit genre, où il excella et oîi il est vraiment piquant et réjouissant. La Métromanie est sa pièce de montre, son œuvre endimanchée; son talent de tous les jours était l'épigramme. Il en faisait ou, comme il dit, il t'a étemnait wnt ou deux chaque matin. Il faut dire de lui comme de Martial : dans le nombre il en a de bonnes, de médiocres et même de mauvaises en quantité ; je ne m'arrêterai qu'aux meilleures.

Et contre Des Fontaines d'abord, sa bête noire: •— c'est l'éternelle guerre du poëte contre son critique. Piron avait eu à se louer de lui, on l'a vu, à l'ocasion de la Métromanie', ils n'étaient pas ensemble en trèsmauvais termes, et Des Fontaines n'abusait pas trop du permis de chasse que le poëte lui avait donné. Un matin, en effet, il était venu trouver Piron et, aprè.s quelque préambule, lui avait déclaré que de tous côtés on lui coupait les vivres, qu'il n'y avait plus de nouveautés, qu'il ne savait plus, en sa qualité de critique, à qui se prendre ni où tirer un coup de fusil; qu'il lui demanûail de ne pas trouver mauvais qu'il chassât quel-

jirenait volontiers le rôle de Damis, M. de l'Empyrée. Damas faisait lussi Damis, et s'en acquittait fort bien. Régnier jouait Mondor. Mais le public est resté toujours un peu froid. Il faudrait à la Métromanie un auditoire de jeunes auteurs en herbe, d'étudiants, un public d'()déon.

quefuL sur ses terres. C'était une demi- déclaration de guerre, mais il y mettait du procédé. Piton fit le galant homme et prit d'abord la chose du bon côté : « De tout mon cœur, monsieur l'abbé, lui répondit-il; grand bien vous fasse I Gréiez sur le persil ! tombez sur moi ! Taillez, coupez, tranchez! On ne refuse pas une permission de chasse à qui ne tire sa poudre qu'aux moineaux. » Mais, quelque temps après. Des Fontaines s'avisa de citer le passage d'une lettre de J.-B. Rousseau à Racine fils, où le poëte exilé se félicitait d'avoir Piron en visite à Bruxelles : « Je possède ici, depuis quelques jours, un de mes compatriotes au Parnasse, M. Piron, que le Ciel semble m'avoir envoyé pour passer le temps agréablement. M. Piron est un excellent préservatif contre l'ennui; mais il s'en va dans huit jours, et je vais retomber dans mes langueurs. « L'abbé, dans sa citation, soit malice, soit inadvertance, oublia la dernière ligne et s'arrêta après le mais, en ajoutant un et cœtera qui laissait le lecteur libre de remplir la phrase de toute espèce de malice. Ce trait de faux bonhomme irrita Piron, surtout quand d'obligeants amis lui en eurent fait sentir le venin. Il prit feu ; la moutarde, comme on dit, lui monta au nez, et les épigrammes contre Des Fontaines ne cessèrent plus. Il en fit jusqu'à cinquante- deux, comme plus tard il en fera trente-deux contre Fréron. Quand on tire tant de coups de fusil, il en est plus d'un

qui rate. Voici la meilleure, sans contredit, de ces épigrammes contre Des Fontaines, et vraiment fort belle, digne de Tauteur de la Métromanie :

Cet (écrivain fameux par cent libelles Croit que sa plume est la lance d'Argail i : Au haut du Pinde, entre les neuf Pucelles, Il est planté comme un épouvantait.

Que fait le bouc en si joli bercail ? S'y plairait-il? penserait-il y plaire?

Non. C'est l'eunuque au milieu du sérail : Il n'y fait rien et nuit a qui veut faire.

Malgré cette petite guerre, il paraît que Piron voyait Des Fontaines, qu'il le visitait même, et l'on raconte qu'à cette occasion il trouva moyen, en contrefaisant le bonhomme, d'amener l'abbé à écrire sous sa dictée la sanglante épigramme dirigée contre lui; ce fut un vrai tour d'adresse ; les circonstances nous échappent : il est permis d'y suppléer. Nous ne sommes pas dans un genre sévère ; une anecdote n'est pas de l'histoire ; on peut essayer de broder un conte, et pour moi je m'imagine très-bien que la scène en question a pu se passer ainsi ou à peu près.

Un matin donc, Piron se présente chez l'abbé; celui-ci, en le voyant entrer : « Quoi! vous avez le front

1. L'Argail, guerrier qui en vient aux mains avec Ferragus, dans le Roland amoureux du Bojardo.

de venir ici? — Pourquoi pas? Je suis un effronté qui brave la pudeur, vous le savez. — Après l'infâme épigramme que vous faites courir contre moi ? — Pas si infâme; elle est fort jolie. Vois êtes homme, de goût, je vous en fais juge. — El e est infâme, vous dis-je. — On l'aura changée en nourrice. La voulez-vous toute pure, telle qu'elle a jailli de mon cerveau? — "'.'ous n'oseriez me la dire! — Moi! je vais vous la dicter si vous voulez; vous aurez le bon texte, le texte authentique, ad usum Delphini. C'est le mieux; en fait de classiques, vivent les bonnes éditions ! Tenez, mettez-vous là, écrivez. » — L'abbé se met en devoir d'écrire ; Piron commence :

Cet écrivain fameux par cent libelles...

L'abbé : « Libelles^ libelles, cela vous plaît à dire. — Vous savez, nous autres poètes... il y a des nécessités de rime. » — Il continue :

Croit que sa plume est la lance d'Argail.

Des Fontaines écrivant : «Argail, Argail! c'est pour la rime encore; ce n'est pas trop bon, je vous en avertis. « — Piron continue de dicter :

Au haut du Pinde, entre les neuf Pucelles, Il est plante comme un épouvantail.

Des Fontaines ne regimbe pas trop en écrivant ces deux vers : on le redoute, on le craint ; il se trouve assez à son avantage comme cela. Mais gare au prochain vers :

Que fait le bouc en si joli bercail ?

a. Le bouc! moi, un bouc! je n'écrirai jamais cela. — Aries, dux gregis, c'est pourtant joli. Eii bien ! si vous ne voulez pas du mot entier, mettez tout simplement un b suivi de points, on devinera ce qu'on

voudra. » — Et de rire. Piron avait obtenu son effet et an était venu à ses fins. li avait mis son épigrarame en action.

Une autre fois, du temps de leur meilleure liaison, pendant les répétitions de la Métromanie, comme Piron entrait au café Procope en habit magnifique, qu'il s'était fait faire exprès pour servir de modèle à M. de tEmpyrée^ Des Fontaines, en le voyant, s'écria : « Quel habit pour un tel homme!» Sur quoi Piron, prenant le rabat de l'abbé, riposta, à la grande jubilation de tous : « Quel homme pour un tel habit ! » Son triomphe était dans ces ripostes à bout poitant. II aurait pu s'appeler, de son vrai nom, Noli tangere ; %Sive à qui me touche ! — Il avait son esprit au bout des doigts ; il en sortait des étincelles.

Il faut bien connaître aussi cette race de critiques d'autrefois dont l'abbé Des Fontaines était le père ou

l'oncle, et que nous avons vue finir : lui, Des Fontaines;— Fréron, qu'on a voulu réhabiliter de nos jours et regalonner sur toutes les coutures (une courageuse entreprise), — Geoffroy, — Duviquet ; voilà la filiation, le gros de l'arbre ; il y en avait, à droite et à gauche, quelques rameaux perdus; tous plus ou moins gens de collège, ayant du cuistre et de l'abbé, du gâcheux et du v;orsaire, du censeur et du parasite; instruits d'ailleurs, bons humanistes, sachant leurs auteurs, aimant les lettres , certaines lettres , aimant à égal degré la table, le vin, les cadeaux, les femjiies ou même autre chose ; — Etienne Béquet, le dernier, n'aimait que le vin ; — tout cela se passant gaiement, rondement, sans vergogne, et se pratiquant à la mode classique, au nom d'Horace et des anciens, et en crachant force latin; — critiques qu'on amadouait avec un déjeuner et qu'on ne tenait pas même avec des tabatières ; — professeurs et de la vieille boutique universitaire avant tout; — et j'en ai connu de cette sorte qui étaient réellement restés professeurs, faisant la classe : ceuxlà, les jours de composition, ils donnaient régulièreïient les bonnes places aux élèves dont les parents ou les maîtres de pension les invitaient le plus souvent à dîner : Planche, l'auteur du Dictionnaire grec, en était et bien d'autres; race ignoble au fond, des moins estimables, utile peut-être ; car enlin, au milieu de toute

cette goinfrerie, de cette ivrognerie, de cette crasse, de celte routine, ça desservait, tant bien que mal, ce qu'on appelait le Temple du Goût ; ça vous avait du goût ou du moins du bon sens. Les avez-vous jamais vus à table, un jour de Saint-Charlemagne ou de gala, chez quelque riche bourgeois qui leur ouvrait sa cave? Ça buvait, ça mangeait, ça s'empifrait, ça citait au dessert du Sophocle, du Démosthène, ça pleurait dans son verre : où le sentiment de l'antique va-t-il se nicher ?

Passons à d'autrfs. Piron se prit à mieux, et quelques-unes de ses meilleures épigrammes s'adressent à Voltaire lui-même. On a beau chercher pourquoi Piron et Voltaire ne s'aimaient pas, il n'y a qu'une bonne raison à en donner: c'est qu'ils ne pouvaient s'aimer et qu'ils étaient incompatibles, antipathiques. Était-ce rivalité, jalousie, comme entre ambitieux et beaux esprits qui courent la même carrière ? Il y avait bien un peu de cela ; mais je crois en discerner de plus vraies raisons encore. Au fond. Voltaire dédaignait et méprisait Piron et le lui faisait sentir; Piron, de son côté.

sentait à merveille certains feibles de Voltaire, et il lui lançait sa pointe à ces endroits, à ce défaut du talon; mais il ne le compienait pas dans la supériorité de ses lalenls et de son esprit. Il y avait donc entre eux, indépendamment des petites causes, une mésintelligence essentielle et une inimitié d'instinct. Prenons tout de suite la meilleure des épigrammes que Piron ait décochées contre Voltaire ; bien lue, elle va tout nous dire :

Son enseigne est à l'Encyclopédie.

Que vous plaît-il ? de l'anglais, du toscan ?

Vers, prose, algèbre, opéra, comédie?

Poëme épique, histoire, ode ou roman ?

Parlez ! c'est fait. Vous lui donnez un an V

Vous l'insultez !... En dix ou douze veilles,

Sujets manques par l'aîné des Corneilles,

Sujets remplis par le fier Crébillon,

Il refond tout... Peste! voici Iner veilles '

Et la besogne est-elle bonne?... Oli ! non.

Dans cette épigramme, il y a deux choses: Piron, homme du métier, sentait bien l'incomplet de Voltaire, l'inachevé de ses œuvres d'art et ses à peu près dans l'exécution ; il touchait juste là-dessus. Mais Piron, ignorant, paresseux, nullement philosophe, n'entendait rien aux lumières de Voltaire et à cette universalité de goûts, d'études et de cui'iosités agréables ou sérieuses qui font sa gloire : « Mon cher ami, écrivait

» Voltaire à Cideville (février 1737), il faut donner à » son âme toutes les formes possibles. C'est un feu » que Dieu nous a confié ; nous devons le nourrir de » ce que nous trouvons de plus précieux. Il faut faire » entrer dans notre être tous les modes imaginables, » ouvrir toutes les portes de son âme à toutes les » sciences et à tous les sentiments ; pourvu que tout » cela n'entre pas pêle-mêle, il y a place pour tout » le monde. Je veux m'instruire et vous aimer; je » veux que vous soyez newtonien et que vous enten- » diez cette philosophie comme vous savez aimer. » Cette noble ambition d'une intelligence élevée et toujours en progrès, ce beau feu d'une curiosité allègre et légère qu'il a exprimée d'un mot ;

Tous les goûts à la fois sont entrés dans mou âme;

ce zèle à propager ce qu'on croit vrai, ce que l'on sent aimable, et à y faire participer, à y convertir ses amis et l'univers, étaient lettre close pour Piron. Duclos dénonçait, vers 4750, un mouvement nouveau dans le siècle, « une certaine fermentation de raison universelle » qui devenait partout sensible et qui promettait de belles suites si on ne la laissait se dissiper: qui donc avait plus contribué à ce progrès et à ce mouvement que Voltaire? Mais si l'on avait parlé à

Piron de ces services que rendait à l'espiil humain l'auteur de VEssai sur les mœurs, il aurait haussé les épaules. Sa tête était trop remplie de ses propres saillies et de ses jeux de mots pour y laisser entrer autre chose. Quand il se trouvait en face de Voltaire, lui grand, robuste, un colosse de verve et de gaieté, et qu'il avait devriut lui ce corps maigre, chétif, tout esprit et vif-argent, mais armé à la légère, il se disait en lui-même, et il disait aux autres ; « Je le roulerai quand je voudrai. » Dans cette espèce de duel qu'il engagea plus d'une fois et où la riposte, bonne ou mauvaise, suffit si elle est roide et prompte, il avait ses avantages, et Voltaire le craignait avec raison; hors de là Voltaire méprisait , et il en avait bien un peu le droit, un esprit, un génie même, mais si confiné, si localisé, qui, pourvu qu'il eût ses coudées franches, se complaisait à demeure dans un assez bas étage et ne sentait pas le besoin d'en sortii*. Du fond de son cabinet il ne comptait pas avec lui.

Voltaire, prenant d'emblée son vol auprès des grands, eut dès le premier jour, avec Piron, un air de supériorité et de protection fait pour blesser celui-ci, qui se sentait en fonds, argent comptant^ au jour la journée. La première fois qu'ils se rencontrèrent chez la marquise de Mimeurc, dans un salon où ils attendaient tous deux et où ils se trouvaient seuls, il se

passa entre eux une scène de silence, de bâillements, de gestes, et toute en parodie du côté de Piron, une sorte d'aparté double que ce dernier brodait assurément et chargeait dans son récit, mais qui pronostiquait déjci toutes leurs relations futures ; leurs atomes ne purent jamais s'accrocher. Une fois, à Fontainebleau, quand la Cour y était, dans l'automne de 1732, Piron rencontra Voltaire ; c'est toute une petite scène de comédie encore. Écoutons-le * :

« Je m'ennuierais beaucoup à la Cour^ écrit-il à son joyeux compère l'abbé Legendre, sans une encoignure de fenêtre dans la galerie, où je me poste quelques heures, la lorgnette à la main, et Dieu sait le plaisir que j'ai de voir les allants et venants. Ah ! les masques ! Si vous voyiez comme les gens de votre robe ont l'air édifiant! comme les gens de cour l'ont important! comme les autres l'ont altéré de crainte et d'espoir ! et surtout comme tous ces EÙrs-là, pour la plupart, sont faux à des yeux clairvoyants ! C'est une merveille. Je n'y vois rien de vrai que la physionomie des Suisses ; ce sont les seuls philosophes de la Cour; avec leur hallebarde sur l'épaule, leur grosse moustache et leur air tranquille , on dirait qu'ils regardent tous ces affamés de fortune comme des gens qui courent après ce qu'eux, pauvres Suisses qu'ils sont, ont attrapé dès longtemps. J'avais, à cet égard-là, l'air assez suisse, et je regardais encore hier fort à mon aise Voltaire roulant comme un petit pois vert à travers les flots de jeanfesses qui m'amusaient. Quand il

1. Mélange» publies par la Sociéti des Bibliophile», t. IV, p. \iii.

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m'aperçut: « Ah! bonjour, moucher Piron ! Que vene;:-vouB faire à la Cour? J'y suis depuis trois semaines; on y joua l'autre jour ma Marianne. On y jouera Zaïre : à quand Gustave? Comment vous portez- vous?,.. Ah! monsieur le duc, un mot! je vous cherchais. » Tout ^ela dit l'un sur l'autre, et moi, resté planté là pour reverdir, si bien que, ce matin, l'ayant rencontré, je l'ai abordé en lui disant : « Fort bien, monsieur, et prêt à vous servir. » 11 ne savait ce que je lui voulais dire, et je l'ai fait ressouvenir qu'il m'avait quitté la veille en me demandant comment je me portais et que je n'avais pas pu lui répondre plus tôt. »

Ce sont ces légers travers, ces enivrements du poëte qui se croit arrivé et qui nage en pleine gloire, ces airs de petit-maître enfin, qui choquaient Piron et lui taisaient porter un jugement trop définitif d'après ce qui n'était qu'une impression très-juste et prompte, mais d'un seul moment.

Une autre fois, c'est à Bruxelles qu'ils se rencontrent, et l'on a une scène encore, racontée par Piron à M'" de Bar, s;i maîtresse et sa future femme : ce sont là les petites comédies de Piron ; il y mettait de l'importance ; donnons-nous le plaisir d'y assister, puisque nous le pouvons * :

« Entre autres âmes damnées que la Providence a confinées

1. OEuvres inédites de Piron, publiées par M. Honoré Bonhomme, •;. 5ô et suiv.

ici, écrit-il (22 juillet 1740), il y a Rousseau, Voltaire et moi: ce n'est pas là un trio de baudets, non plus que trois têtes dans un bonnet. Nous logeons tous les trois porte à porte. Je fus voir Voltaire dès que je le sus arrivé ; on le cela ; mais, un moment après que je fus rentré, on me vint prier de sa part à souper. Je n'y soupai pas, mais je le vis, et il me cassa tendrement le nez à coup de joues. Je lui dis que sans doute il allait voir le roi de Prusse. Il me jura que non et qu'il ne quitterait pas ses amis de dix à quinze ans pour un nouveau venu... »

Toutes les lettres qui se succèdent sont pleines de médisances contre Voltaire, de méchancetés même, et aussi, on va le voir, de saletés, — de celles, d'ailleurs, que le Malade imaginaire nous a accoutumés à entendre et qu'on peut, à la rigueur, citer. Piron enrhumé a gardé la chambre trois jours, et il dit que de plusieurs côtés on a envoyé savoir de ses nouvelles :

« Voltaire, avec tant d'autres, a envoyé régulièrement chez moi ces trois jours-là; aussi hier je ne l'oubliai pas dans mes visites. Il a déjà changé de logis. Son hôte m'en parla fort mal et me dit surtout qu'il avait plus besoin de demeurer chez un apothicaire que chez un marchand de vins. Il est vrai qu'il voyage avec les provisions de Médalon *, Je fus le chercher «hez son nouvel hôte, et je le trouvai sur sa chaise percée. Il me fit bien vite rebrousser à la salle d'audience, où il me suivit

i . L'allusion échappe : ce Médalon était un de leurs amis. M"e de Bar l'appelle en un endroit « ce truand de Médalon. » Cela ne nous Jit pas de quelle nature étaient ses provisions de voyage.

tout bre... J'eus avec ce foi. ...-là une heure ou deux d'entretien aigre-doux auquel je fournis assez joliment mon petit contingent. C'est un fou. un fat, un ladre, un impudent et un fripon. Un libraire de Bruxelles l'a déjà traduit devant le magistrat pour cette dernière qualitéj et depuis quatre jours qu'il est ici il a déjà pris six lavements et un procès. Les belles aventures de voyage!... »

Ce chapitre des lavements tient fort à cœur à Piron. Ce fils d'apothicaire se pique de n'en jamais prendre, et il a en pitié cette frêle machine de Yoltaire, ce peu de tempérament, et toujours échauffé, qui l'oblige à se médicamenter sans cesse. Un des termes de comparaison qu'affectait Piron était: « ... plus que Crébillon en sa vie n'a fumé de pipes, que Voltaire n'a pris de lavements, et que Piron n'a bu de bouteilles'. » Piron, dans cette même lettre, continuait en annonçant le duel pour le lendemain :

« Demain, nous dînons ensemble chez le général Desbrosses.

1. Vieux, à propos de son buste qu'il avait envoyé, à Dijon, il écrivait en plaisantant sur la différence de teint entre son propre visage et la copie en plâtre : « J'ai la face du roi de Cocagne, vive, fleurie et rubiconde. Ce vilain coloris (du buste) irait comme de cire sur le portrait de Voltaire, qui ne se nourrit et ne s'abreuve de liant €n bas que d'électuaires, d'eaux minérales et de décoctions. Pour moi, voici mon régime : un pain et deux bouteilles de vin pur du pays .. »

Je vous avoue que j'en ai une joie maligne. Je suis las du têteà-tête avec luij je ne les aime qu'avec de bonnes gens... Je nb lui en donnai que pour son argent, par l'inutilité qu'il y aurait eu de le pousser à un certain point entre quatre -z-yeux; mais demain qu'il y aura grande compagnie, je l'attends. J'ai tâti son jeu assez pour ne le guère craindre. Il est avantageux en diable et demi, et prompt à l'offensive. Patience ! disait Panurge. Je vous gâterai mon Dindenault qu'il n'y manquera rien. Est-ce donc à l'auteur de Cortès à plier dievant le faiseur de Zulime? Qu'en dites-vous, ma Minerve? Pour qui gagezvous? Au re.-te, l'envoyé de Sardaigne, que je vis aussi hier, et le général Desbrosses ensuite, m'ont dit tous deux qu'il leur avait dit beaucoup de bien de moi; mais, outre que ces messieurs lui avaient donné le ton, c'est de cette sorte de bien qui ressemble aux saluts de protection. »

Le mot est lâché : c'est, plus que tout, ce ton de protection qui choquait Piron, lequel dans toute cette affaire, on le voit, ne se montre pas si bonhomme ni si à son avantage qu'il le suppose. « Il passait cependant pour un bonhomme, nous dit Condorcet, parce qu'il était paresseux, et que, n'ayant aucune dignité dans le caractère, il n'offensait pas l'amour-propre des gens du monde, »

Le lendemain donc, le dîner a lieu ; en voici la relation ou le bulletin tout au long, car c'est une victoire, et Piron entonne son propre Te Dmm :

a Chantez tous ma gloire et comm-niez ainsi le psaume ■

Je chante le vainqueur du vainqueur de la terre, Binbin qui mit à bas l'invincible Voltaire.

Rapportez-vous-en bien à moi. Si le sort des armes m'eût été contraire, je vous avouerais ma turpitude comme je me jade. Mais ma défaite n'était pas possible; Voltaire est le plus grand pygmée du monde. Je lui ai scié ses échasses rasibus du pied. Cela s'est passé devant les Quntre-Nations : vous voyez que ce n'est pas loin de chez vous (monsieur le comte, point de pommes*! ).

» Il y avait le comte de Bentheim, la seconde personne des États de Hollande; M. ïrévor, ministre d'Angleterre; le marquis Arioste, Italien, de la famille du divin Arioste; Voltaire, etc., etc. Vous A'oyez que les spectateurs valaient la peine du spectacle : aussi le jeu a-t-il bien valu la chandelle. Tout s'est passé le plus gaiement du monde, excepté dans le cœur altier de votre illustre momie-. Le bon, c'est qu'il a cherché noise. Je lui faisais d'abord assez bénignement patte de velours, bien sûr que sa faite Majesté en abuserait; ainsi a-t-il fait. Il a jugé à propos, avec une charité peu chrétienne, de

1. Il faudrait à tout instant un commentaire pour expliquer toutes ces allusions et ces ricochets de bons mots à double entente. Sachons donc que M"e de Bar, à qui Piron écrivait, demeurait rue des Saints-Pères, dans l'iiôtel du comte de Carvoisin, neveu de la marquise de Mimeure, et qu'elle était, par conséquent, voisine du collège des Quatre - Nations. De plus, le comte de Carvoisin, qui voyait les lettres de Piron, aurait pu trouver le calembour mauvais et lui jeter des pommes, comme on fait aux mauvais acteurs dans les petits théâtres. Mais assez de ces sortes d'explications ; le lecteur supplée ou accorde bien des choses.

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