Voltaire, une momie! On ne s'attendait pas à celle-là
me plaindre d'avoir perdu le plus beau de mon imagination ^ rOpéra-Comique. J'ai répondu, avec un air de contrition aussi sincère que sa charité, que ce que je me reprochais le plus, dans ces écarts de ma muse naissante, c'était de m'ètre moqué de lui sur ce théàtre-là; et tout de suite j'ai raconté la scène d'Arlequin sur Pégase qui culbute aux deux premiers vers à'Artémire *. Tous les vins du général, qui sont sans nombre, se sont changés en vins de Nazareth. Voltaire en est devenu butor; je n'ai plus lâché ma proie, en lui demandant toujours pardon de la liberté grande. Ensuite, je me suis mis sur mes louanges, et en homme qui songeait bien à ce qu'il disait, j'ai dit que du moins tout le peu que j'avais donné au Théâtre- Français avait réussi. Il a bien vite excepté Callisihène : c'est où je l'attendais, ayant à lui répondre, comme je l'ai fait sur-lechamp, que c'était celle qui avait eu le succès le plus flatteur pour moi, puisque c'était la seule dont il eût dit du bien ; et cela est vrai, comme je vous l'ai dit dans le temps. J'avais si fort les rieurs de mon côté, qu'il a pris le parti de s'en mettre lui-même (du bout des dents, comme bien jugez), me disant, d'un air de protection, qu'il aimait mieux m'entendre que me lire. — Dites la vérité, monsieur, lui ai-je répondu, avouez que vous aimez l'un autant que l'autre. — On n'a pas eu de peine à tourner cette réponse de ses deux côtés, et c'a été le coup de grâce. De là, en avant, je n'ai été que de mieux en mieux. Le poëme du Clieval de Bronze a donné lieu à la scène du monde la plus comique entre Binbin et ce héros. Il était au désespoir de la
1. Des deux vers ^Arlémire, dont Piron avait paru se inoquci •3ans son Arlequin-Deucalion, il en est un fort beau :
Oui, tous ces conquérants rassemblés snr ce bord. Soldats sous Alexandre et rois après sa mort...
profanation et de je ne sais quel ridicule agréable que cela jetait sur sa Henriade.
» En un mot, lisez la fable du Lion et du Moucheron, et vcus lirez notre histoire; et le tout sans la moindre aigreur, sans que rien de ma part ait eu le moindre air d'hostilité. Binhin toujours, jusqu'au bout des ongles, mais Binbin couronné d'acclamations, au point qu'il n'est plus ici question que de ma victoire, sans que je m'en mêle aucunement, Rousseau, fâché comme tout *, l'a mandé i nombre de gens à Paris. « Voltaire, dit-il dans ses lettres, est venu perdre ici la seule réputation à laquelle il avait sacrifié toutes les autres, sa réputation de bel esprit. » La vanité m'a donné des yeux pour en tant écrire; mais, réflexion faite, j'ai vaincu avec si peu de péril, que j'en dois triompher sans gloire. Adieu ma vanité ; adieu ma vue ! Bonjour, ma tante. »
On dira, après avoir lu, que ce n'est pas la peine à Piron de tant se vanter et que vraiment il n'y a rien dans tout son rôle de si piquant et de si rare : c'est que cela se joue, s'improvise, se fait applaudir après boire, se raconte de vive voix le lendemain et ne s'écrit pas. Le récit, toutefois, ne fût-ce que comme cadre et canevas, est tel que rien ne saurait le suppléer. On a les deux hommes en présence : Piron fait bien de noter complaisamment ses triomphes d'un
1. Rousseau, fâché comme tout... Cet endroit du texte me paraît suspect; Rousseau ne doit pas être fàclié. mais charmé de la défaite de Voltaire. Si c'est ime ironie, elle n'est pas assez marquée. Il peut y avoir eu qeulque mot oublié dans la rapidité du rëcit.
soir; Voltaire tient le haut bout auprès des neveux : ii le gardera. Je doute que ce récit triomphant, môme li le prendre au pied de la lettre, grandisse l'un et diminue l'autre.
Gœthe, très au fait de cette partie de notre littérature, a dit, à ce propos, avec bien de la justesse : « Jamais Piron ne put démentir sa nature indisciplinée ; ses vives saillies, ses épigrammes mordantes, l'esprit et la gaieté qui toujours étaient à ses ordres, iui donnèrent une telle valeur aux yeux de ses contemporains qu'il put, sans paraître ridicule, se comparer à Voltaire, qui lui était pourtant si supérieur, et se poser, non pas seulement comme son adversaire, mais comme son rival. » Et les premiers traducteuis de Gœthe, renchérissant sur sa pensée et jaloux de la compléter, ajoutent assez spirituellement et par une image qu'il n'eût point démentie : « Comme il était le Voltaire du moment, on l'excusait de se mettre en parallèle avec le Voltaire des siècles. L'éclat de son esprit faisait alors l'elTet du feu d'artifice qui semble éclipser les astres du firmament, et qui, dans le petit espace et dans l'instant rapide où il nous éblouit, brille plus que les flambeaux de l'univers. »
Diderot, par la bouche du Neveu de Hameau, nous apprend que dans les maisons où vivait ce parasite et ce bohème, une des disputes littéraires les plus habi-
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tuelles, après le café, était de savoir siPiron avait plus d'esprit que Voltaire? Et l'amphitryon chez qui l'on avait dîné, s'cveillant au bruit de la querelle et s'informant du sujet: «Entendons-nous bien, messieurs! c'est d'esprit uniquement qu'il est question, n'est-ce pas? il ne s'agit point de goût? car du goût, votre Piron n'en a pas, — ne s'en doute pasi » Et, là-dessus, on s'embarquait dans une dissertation sur le goût. L'amphitryon chez lequel on a dîné est toujours un homme de goût, et il s'en pique.
Le parallèle entre Yoltaire et Piron était donc à l'ordre du jour parmi les contemporains, mais dans la petite littérature seulement. Tout, d'ailleurs, contraste en eux, là même où ils sembleraient se rapprocher. Leur libertinage diffère comme leur irréligion. Le libertinage de Voltaire est raffiné, délicat, élégant, perflde ; il recouvre et recèle de l'impiété calculée ; Parny le disciple est au bout avec sa Guerre des Dieux. Le libertinage de Piron montre tout et ne cache rien; il n'est que ce qu'il paraît, et c'est bien assez ; il dégoûte et n'allèche pas. C'est la gaudriole, l'éternelle gaudriole des aïeux, plus ou moins grossière et remaniée en tous sens ; rien de plus. Aussi, lorsque dans le recueil des Poésies diverses de Piron (Londres, 1779) on a mis les Trois Manières de Yoltaire, et autres contes de la même veine on a fait un contre-sens.
C'est pour le coup que, s'il a^^lit assez vécu pour être témoin de ce pêle-nièle, le chatouilleux vieillaid aurait bondi et réclamé.
Déjà on lui avait attribué, à lui-même, certaine Épître de Piron à Mademoiselle Chéré, et il s'était défendu de la paternité comme un beau diable ; cette fois, en voyant mettre ses plus cbarmants contes sous le nom et à l'enseigne de Piron, il aurait crié plus fort que jamais au welche.
Voltaire avait très-peu de considération pour Piron, et, en aucun temps, il ne parut s'occuper beaucoup de lui ; mais, dans les dernières années, il le reniait absolument et prétendait ne l'avoir connu qu'à peine : « Je ne crois pas avoir entrevu Piron trois fois en ma vie, » écrivait-il au Mercure de France (19 avril 1776). Nous avons la preuve que, trois fois au moins, il avait fait plus que de l'entrevoir. Il va un peu loin encore, lorsque, désavouant un propos qu'il aurait tenu au roi de Prusse à son sujet, il écrit : « Le roi de Prusse peut m'étre témoin qu'il ne m'a jamais parlé de Piron, et que je ne lui ai jamais parlé de ce drôle de corps, qui était alors absolument inconnu. » Piron, en 1740, n'était point «absolument inconnu;» mais Voltaire a complètement raison lorsque, dans une lettre de cette même année 1776, il donne ce jugement aussi modéré que bref, délinitif, et qui achève de
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régler leurs comptes à tous deux devant la postérité :
« Mes amis mont toujours assuré que, dans la seule bonne pièce que nous ayons de lui, il m"" avait fait jouer un rôle fort ridicule. J'aurais bien pu le lui rendre; j'étais aussi malin que lui, mais j'étais plus occupé. Il a passé sa vie à boire, à chanter, à dire des bons mots, à faire des priapées et à ne rien faire de bien utile. Le temps et les talents, quand on en a, doivent, ce me semble, être mieux employés. On en meurt plus content, »
On touche du doigt maintenant comment et pourquoi Voltaire et Piron ne purent jamais s'entendre, et comment ce dernier, qui avait commencé avec son cadet par quelques avances et par lui adresser même un compliment en vers qui s'est retrouvé, avait fini par le prendre en grippe, d'une façon obstinée et trèspeu digne. La haine de Voltaire était devenue un des tics de Piron.
Après cela, on croira, si l'on veut, qu'un ami étant venu un jour lui annoncer brusquement la fausse nouvelle de la mort de Voltaire, Piron se trouva presque mal de saisissement et qu'il s'écria : « Quelle perte ! c'était le plus bel esprit de la France. » On dit bien que Rossini s'est trouvé mal en apprenant la mort de Meyerbeer.
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En fait d'épigrammes, il y aurait à en citer encore de ti'ès-jolies de Piron sur d'Olivet, La Chaussée, l'abbé Le Blanc ; celle-ci contre La Harpe est vigoureuse ; quoique de l'extrême vieillesse, elle ne sent pas du tout son vieux Priam :
Quand la Harpie, oracle du Mercure, Du grand Rousseau vient déchirer le nom ; Que pour le prix de cette insulte obscure Voltaire élève au ciel ce mirmidon ; Expliquez-nous qui des deux, je vous prie, De plus d'opprobre a souillé son pinceau : Ou la Harpie, en déchirant Rousseau, Ou bien Voltaire en louant la Harpie ?
Oui, fort bien! Mais si vous lisez les lettres de Piron pendant son second séjour à Bruxelles, vous y voyez celui qu'il appelle en public « le grand Rousseau, » traité sans respect ni affection, comme un hypocrite et un tartufe, un envieux, un méchant qui ne dit du bien de personne, comme « un consommé de Panurge et de La Rancune, » comme un homme enfin, dont la
conduite et le caractère sont des énigmes et la honte des animaux raisonnables:
« Il va et vient pourtant, s'ajuste encore soigneusement; et, malgré la pesanteur et la caducité visible où l'a jeté son apoplexie, il porte une perruque à cadenettes très-coquette et qui jure parfaitement avec un visage détruit et une tête qui grouille. Il m'a dit que, pour fermer sa carrière, il composait une ode adressée à la Patenté. Gare que cet écrit in extremis n'aille pas à son adresse ! »
Qu'aurait écrit de pire, je vous le demande, le plus grand ennemi de J.-B. Rousseau? Certes, La Harpe n'en a pas tant dit. Le caractère de Piron gagne peu à cette confrontation exacte entre ses rimes et sa prose.
Il put lire (quoique je doute qu'il l'ait fait) les écrits de l'autre Rousseau, de Jean-Jacques ; il ne parle de lui dans une épigramme que comme d'un fou. Il n'était pas homme à sentir la portée des idées, l'éloquence des sentiments ; cela ne rentrait pas dans son genre.
Tenons-nous-en à son esprit, à son humeur, à ce qui en jaillit de pétillant. Une de ses victimes favorites était l'abb'é Le Blanc, tout Bourguignon qu'il était. Le pemtre Latour avait fait son portrait. Voici l'inscription à mettre au bas par Piron :
Latour va trop loin, ce me semble, Quand il nous peint l'abbé Le Blauo t
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N'est-ce pas assez qu'il ressemble, Faut-il encor qu'il soit parlant?
L'ne autre victime, c'était La Chaussée, l'inventeur de la comédie larmoyante, un gibier à sa portée ;
Connaissez-vous sur l'Hélicon
L'une et l'autre Thalie ?
L'une est chaussée et l'autre non ,
Mais c'est la plus jolie.
L'une a le rire de Vénus,
L'autre est froide et pincée :
Honneur à la belle aux pieds nus,
Nargue de la chaussée.
Il touchait juste en appelant Marmontel vieil apprenti, et en voyant une Poétique de sa façon, il disait :
Hé ! l'ami, fais-nous des poètes ; Sois-le toi-même, si tu peux...
Il en voulait à mort à Marmontel et à La Harpe, comme aux deux aides de camp de Voltaire.
Ce n'est pas à nous de redire toutes ses épigranimes contre l'Académie, tous ses bons mots devenus proverbes et monnaie courante au point d'en être usée : ce qu'il importe raisonnablement de faire remarquer, c'est que l'Académie n'eut aucun tort envers lui. Il y (était appelé et désiré ; il était nommé, il allait l'être (juin 1753); on l'avait même dispensé cette fois des
visites d'usage, lorsque les dévots agirent en cour et qu'il y eut défense de passer outre. Au moment de procéder au vote, le directeur, qui était alors Montesquieu, se vit obligé de rendre compte à la compagnie que le roi l'avait mandé pour lui dire que le choix que l'Académie se proposait de faire de M. Piron ne lui était pas agréable '. L'élection fut remise à un autre jour. Montesquieu, homme excellent, obtint, à l'instant même, par M"* de Pompadour, un dédommagement pour le pauvre exclu, une pension équivalente au traitement académique (1,200 livres). Louis XY, dit-on, à qui l'évêque Boyer porta la fameuse ode qui était le péché de jeunesse de Piron, fit l'ignorant et se donna le plaisir d'en faire réciter au prélat les premiers vers. Piron, en vrai bel esprit qui ne veut perdre aucune occasion de briller, ne dut pas être au fond très-fàché d'une exclusion ainsi compensée, et qui lui rouvrait toute une veine inépuisable de bons mots. Le meilleur de tous et le plus célèbre :
Ci-gît Pirou, qui ne fut rien, Pas même académicien,
n'est point parfaitement exact ; car Piron consentit h être académicien de Dijon, après s'être assuré que cela