‹ Œuvres choisis avec une analyse de son théâtre et des notesChapitre 200 sur 221 · ROSINE · texte numérisé non relu

ROSINE

on TOUT VIENT A POINT QUI PEUT ATTE.'ÏDRE*

Chacun trouve à la fin son compte.

Gens mécontents de voire état.

Patientez. C'est de ce conte La morale et le résultat.

1 . Nous ne donnons , dans cette édition , que ce qui nous paraît ayolr quelque intérêt pour le lecteur. Avec Piron, le choix, même ainsi entsrjdu, n'est pas sans difficulté. Le style chez lui manque trop .souvent là même où l'esprit ne manque pas. Après la Métromanie, après Arlcqnin-Deucalion, après un choii d une ou de deux pièces de vers, un goiit sobre et sévère voudrait qu'on passât imuédiatement aux Epigrammes. Nous ne pouvons, cependant, supprimer, de notre autorité privée, la catégorie des Contes, que des lecteurs ou de précédents éditeurs des CEuvres de Piron nous reprocheraient l'avoir omise. Force nous est bien toutefois d'omettre en cette matière ce qui "st le plus recherché des amateurs et ce qui les affriande le plus. — Mail iécidément nous ne réimprimerons pas le Sallon, satire lourde et ennuyeuse, qu'un contemporain a justement appréciée ainsi : i M. Piron a fait une satire en vers, intitulée le Sallon. C'est une critique du temps, qui ne contient rien de neuf ni de piquant : c'est un très-mauvais ouvrage. » [Mémoires secrets dits de Bachaumont, 18 janvier 1762)

2. Quelques éditeurs ont mis : • Tout vient à point à qui peut attendre. •

Rosine à peine avait quinze ans.

Peignons d'un trait ses agréments : Le moindre de tous était l'âge.

Ne détaillons pas davantage Un portrait qui court les romans.

Rosine, en un mot, était belle.

Belle à mériter mille amants.

Pas un pourtant n'approchait d'elle.

Son père vivait en dévot, Et sa mère était une prude :

Couple aussi rigoureux que sot, Aussi ridicule que rude.

Nuit et jour en inquiétude.

Et l'œil ouvert sur le tendron.

Crainte de quelque tour fripon Que se reprochait leur sagesse,

C'est plus correct et surtout dIus moderne. Mais nous avons cru devoir maintenir la vieille eipiîssion, dont nous avons trouvé un exemple dans un« chanson d'amour du poète Clément Marot (1525) : « Tout vient à poinct qui pcnlt attendre. • C'est le dernier vers et le dernier mot de deux couplets, chantés par une femme aimée, qui répond à l'ami qui a du souci pour elle, en lui donnant de tendres espérances et en lui faisant les promesses les pluî douces, riion devait connaître cette chanson, lui qui lisait Iteaacoup les vieu; auteurs français- et dont le style se ressent souvent de celte fréquentation ava* la vieille lansue.

Et qui, dans leur temps de faiblesse, Avait hâté leur union.

Il n'est argus pires, dit-on.

Que les argus de cette espèce.

Mais il n'en est ni plus ni moins :

Ils en furent pour leurs alarmes.

Rosine prit garde à ses charmes Et sentit ses petits besoins.

Le sein naissant de la fillette Couva bientôt certains désirs, Sources de maints profonds soupirs, Qui le soulevaient en cachette.

Et quand, surtout, ces déplaisirs?

Sans faute, aux heures.de toilette. (( Hélas! disait-elle souvent.

Quand sa parure était complète, Et qu'elle se mirait seulette.

Je jette bien ma poudre au vent!

Quoi donc ! J'aurai toute ma vie.

Pour tous jeux, pour tout entretien, J'aurai, pour toute compagnie, Mon oiseau, ma chatte et mon chien !

Avec le monde qui m'oublie.

Tout commerce m'est interdit.

Et pour qui me suis-je embellie?

C'est bien me parer à crédit!

Me parer est grande folie !

Que m'importe d'être jolie, Si mon miroir seul me le dit?

Veut-on me laisser mourir fille?

Si je puis, il n'en sera rien; Et j'y saurai plus d'un moyen.

Ah! qu'une mère de famille A de beaux droits qui m'iraient bien!

Droit d'être coquette ou béguine, D'être précieuse ou badine ; D'agacer un cercle flatteur, Ou de passer, à la sourdine, Le temps avec un directeur; Droit, selon l'une ou l'autre humeur, De porter l'or ou l'étamine ; Droit d'oser tout sous la courtine :

De faire la paix ou le bruit; D'être caressante la nuit.

Et le jour de faire la mine; Droit, s'il arrivait un malheur.

De convoler en tout honneur ; Tant d'autres droits que j'imag-no.

Droits si bien dus à nos appas.

Dont la jouissance est si belle !

Puissance maritale, hélas !

Bientôt ne me viendras- tu pas DéUvrer de la paternelle? »

Le ciel prit au mot la pucelle.

Le père avait un vieux château Au bord de la mer infidèle.

Un jour que, sur une nacelle, La belle s'égayait sur l'eau.

Une bourrasque, un vent de terre.

Fait faire largue à son bateau.

A point nommé, passe un corsaire Qui la ramasse en son vaisseau.

Cingle en Afrique et, sur la plage.

Met sa belle proie à l'encan.

Un beau jeune mahométan (Nommons Osmin le personnage) La convoite, et paye au forban Tout ce qu'on veut et davantage.

Et croyez que le musulman N'eut pas plus regret à la somme.

Qu'à l'aspect d'un si beau jeune homme Rosine en eut à sa maman.

Or, déjà, le Turc, à son dam,

Avait vingt-neuf femmes; en somme,

En avoir trente était son plan ;

Et cela, grâce à l'Alcoran,

Sans nulle dispense de Rome. (

Otez-moi la peur de Satan,

Gens indévots, et qu'on m'assomme

Si demain je n'ai le turban!

Ainsi payée en belle espèce,

L'ouaille fut mise au bercail,

Non sans quelques mots de tendresse ,

Bref, et laissant tout long détail,

Rosine entra dans le sérail

Moins en esclave qu'en princesse.

Pendant le jour, tout fut des mieux.

Rien d'abord qui ne rit aux yeux.

Mais, à la fin de la journée.

Voici la chance bien tournée.

Dans un spacieux promenoir, Elle trentième est amenée.

Pensez qui fut bien étonnée Quand, face à face, par un noir, Ces anges, rangés sur doux lignes, A l'arrivante firent voir Vingt-neuf rivales, toutes dignes, Comme elle, de n'en point avoir.

Le fier Osmin, à pas tranquilles, Grave comme un consul romain.

Et toutefois d'un air humain.

Se promène entre les deux files, Lève un menton, découvre un sein.

L'admire à son aise; examine Le lis, la neige et le jasmin Du demi- g lobe que termine

CONTES 4î>9

Un petit boulon de carmin ; En enveloppe de sa main Le contour aussi doux qu'hermine, En fait autant à son germain; Puis, de belle en belle, chemine, Et devant qu'il se détermine.

Refait trente fois le chemin.

Cependant, des fines femelles. Pour fixer les faveurs d'Osrain, C'est à qui joûra des prunelles ; Mais un mouchoir qu'il jette enfin A la plus heureuse d'entre elles, Remet le reste au lendemain; Et Rosine était de ce reste.

Nouvel état, en vérité.

Pour peu qu'il dure, plus funeste Que le premier qu'elle a quitté!

tt Mais c'est un choix peu médité; » L'injastice est trop manifeste .

> Demain j'aurai la primauté. »

Des femmes, en fait de beauté.

Tout monologue est peu modeste.

D'un second choix moins indigeste.

Espérance endort vanité ; Le tiers jour, pas plus d'équité.

Soit guignon, soit mauvais manège, Soit tous les deux : que vpus dirai-je?

Elle en est au vingtième jour Sans avoir encore eu son tour.

Elle ne retient plus ses larmes :

« Quel est donc l'étrange séjour

» Oiî j'étale aux yeux tous mes charmes

» Sans pouvoir inspirer d'amour?

» Ah ! disait la belle éplorée,

» Que mon cœur s'était bien mépris!

» Hélas! si j'étais ignorée,

» Du moins j'ignorais les mépris!

» Être vingt fois déshonorée!

» 0 l'indigne et l'affreux destin !

» M'a-t-il un moment désirée?

» Le tyran ! de quel air hautain

» Il se présente à notre vue !

w Ce coup d'oeil errant, incertain,

» De quelque attrait qu'on soit pourvue:

» Ce geste presque du dédain,

» Porteur de l'arrêt qui me tue,

» En m'exposant au ris malin

» De celle dont il s'infatue !

» Quel empire absolu sur nous!

» Comme sous lui tout s'humilie !

» Quelles rivales! quel époux!

» Mais que leur nombre multiplie;

» Qu'elles triomphent, qu'il m'oublie.

e Et que, tandis que je le fuis,

» Aux pieds du monstre prosternées,

» Les lâches passent les journées

» A briguer de honteuses nuits;

» Pour nous, songeons mieux qui nous sommes,

» Relevons un rang avili ;

» Méritons un sexe embelli

» Pour commander à tous les hommes.

» Fuyons de ces barbares lieux

» Où la beauté n'a point d'empire,

» Et couronnons, sous d'autres cieux,

» Quelque amant moins audacieux,

•> Quelque amant, du moins, qui soupire. »

Elle aurait pu fuir à l'instant;

Si demeura-t-elle pourtant.

Curieuse encore de voir celle

Qu'Osmin recevrait dans son lit.

Point de mouchoir encor pour elle ; Donc l'héroïsme ne faillit De la reprendre de plus belle.

Des jardins le mur treillissé La nuit l'invite à l'escalade.

Quelque peu de vivre amassé.

Elle monte, saute et s'évade Du plus austère des couvents.

Trouve un brigantin, s'en empara.

Manœuvre de son mieux, démarre, Et s'abandonne au gré des vents.

Rosine avait lu les romans :

Leurs plus rares événements Pour elle étaient mots d'Évangile; Mais l'héroïne au cœur d'argile Manqua de foi bien des moments, Et bien des fois, malgré ses dents, Elle observa jeûne et vigile.

Après quelques jours de gros temps, OUI des bons vents la troupe agile S'épuisa de soins obligeants.

Elle et son bâtiment fragile Vinrent échouer près d'une île Qu'habitaient de fort bonnes gens.

A quel degré, sous quelle zone,

Ce pays-là? Je n'en sais rien :

Le fait est qu'il différait bien

Avec celui des Amazones.

C'étaient femmes sans homme : ici.

C'étaient, dans l'Ile, hommes sans femme;

La dernière avait rendu l'âme.

Un cocu dirait : Dieu merci!

Mais moi qui ne le serai mie,

Femme n'ayant ains* bonne amie.

N'ai garde de parler ainsi.

Pour vous mieux expliquer ceci,

La mortalité s'était mise

Sur tout le beau sexe du lieu.

Le nom du mal importe peuj

Mais enfin telle en fut la crise.

Que fille, mère et, de par Dieu,

Voire la grand'mère y fut prise.

De rile-Veuve, cependant.

Nulle terre n'était voisine;

One on n'y connut la marine :

Donc, nul remède à l'accident.

Jugez, cette vérité sue.

Si Rosine y fut bien reçue,

L'État était républicain,

Partant, tout commun, perte ou gain î

Si qu'au ciel chacun rendant grâce.

Compta qu'il aurait de sa race.

Pour moi, la façon d'en avoir

Eût fait mon seul et bel espoir

Chacun prétend donc à l'aubaine.

Sans que personne ose y toucher,

Page 1