‹ Œuvres choisis avec une analyse de son théâtre et des notesChapitre 201 sur 221 · I. Ains, vieiu moi qui signifie Mai · texte numérisé non relu

I. Ains, vieiu moi qui signifie Mai

Pae seulement en approcher ;

C'était déjà leur souveraine :

Un objet si rare et si cher

Même est pour eux plus qu'une reine.

C'est quand parfois le bien nous faut,

Qu'alors le prisons ce qu'il vaut.

En pompe et de fleurs couronnée, Dans un palais elle est menée.

D'abord on lui fait sa maison; Cour leste, amoureuse et galante; La garde, ainsi que de raison, Sage, discrète et vigilante; Cœurs sans nombre pour tout blason.

Quant à l'étiquette, excellente :

Plus d'une femme en conviendra Elle porte qu'avant huitaine.

Sa Majesté prendra la peine De se choisir qui lui plaira.

Le choix, au cas qu'elle soit mère.

Une fois par an changera ; Quatre fois, en cas du contraire :

Qu'au reste, tout ce qu'en secret Elle fera, sera bien fait.

Et que ce sera son affaire.

Quel heureux et prompt changement De honte ainsi gloire est voisine :

Fortune, par ce règlement, De toute l'île, en un moment, Forme un beau sérail à Rosine.

Que lui désirer Je plus doux !

Elle peut avoir plus d'époux Qu'un sultan jamais n'eut d'épouses ; Faire, en un jour, plus de jaloux Que l'autre, en mille ans, de jalouses I Et notez que murs ni verrous

De ses plaisirs ne lui répondent ;

Au-devant d'elle ils volent tous;

Sous ses pas d'eux-mêmes ils abondent.

Homn.es orgueilleux, jugez-vous!

Comparez sa gloire à la vôtre;

Que l'une est au-dessus de l'autre!

Quels droits, selon vous, à l'orgueil •

Présentent la plus douce amorce.

De ceux que s'acquiert un bel œil.

Ou de ceux qu usurpe la force?

Par la ville, où tout l'adorait, (Ce n'est conte de Mélusine) Tant que le joli jour durait, Sur un char élevé, Rosine Roulait, cherchant qui Im plairait.

Vous eussiez vu, sur son passage.

Les hommes, ces bons nabitants.

Du moins sensé jusqu'au ulus sage,

Petits, plus souples que des gants, S'empresser à lui rendre hommage; Et maiub Adonis arrogants, Habillés ù leur avantage, Se carrant bien de tous les sens.

De leurs grâces faire étalage ; Rire pour faire voir leurs dents.

Minauder et mettre en usage Tout l'art des coquettes du temps, Qu'on reproche à nos jeunes gens; Enfin, pour primer sur les rangs, Faire un plus mauvais personnage.

Qu'aux yeux du plus fier des sultans K en fait le sexe qu'il outrage.

Le sort bientôt se déclara.

Le lot fut pour un insulaire.

Beau, bien fait, jeune, et ca;lera :

Hylas est le nom qu'il aura; Le reste m'est peu nécessaire.

Suffit qu'il eut le don de plaire j Que la sympathie opéra.

Et qu'au lit, contre l'ordinaire, L'hymen en locataire entra, Et l'amour en propriétaire*

Ilylas époux, Hylas heureux, N'en devint que dIus amoureux.

Que plus aimé, que plus aimable :

On vit la paix inaltérable

Et l'hymen en même maison.

Je vous en ai dit la raison :

Cet hymen était peu duraolc;

Us allaient être désunis.

Trois mois, incessamment finis,

De fruits n'oiïraient point d'apparences .

D'Hylas imaginez les transes;

Céder un si parfait bonheur !

Se dessaisir de tant de charmes!

Le désespoir entre en son cœur;

La rage y resserre les larmes.

Il y parut à sa pâleur.

a Q'avez-vous, Hylas? » dit la belle.

— a Ce que j'ai, dit-il ; ah ! cruelle,

Demain je vous perds pour toujours.

Et vous me tenez ce discours!

Avez-vous déjà, dans votre âme.

Nommé celui qui jouira

Du prix qui n'est dû qu'à la flamme

De répoux qui vous adora?

D'un tendre amant qui vous adore,

Comme les dieux sont adorés;

Qui va vous adorer encore.

Tandis que vous le trahirez !

Demain mon sort n'est plus le vôtre;

Demain votre cœur ni'est fermé.

oOR CONTES

Et ce cœur n'est pas alarmé !

Rosine entre les brasd'iui autre!

Kosine qui m'a tant aimé!... »

— ft Et qui plus que jamais vous aime, Interrompt-elle en soupirant.

Ma tendresse est toujours extiême.

Pour vous je suis toujours la même:

Que ce baiser en soit garant !

iMais mon pouvoir n'est pas suprême.

Le droit public est mon tyran.

Reine en ces lieux, moins que captive.

De vous seul en vain je fais cas.

Les lois sont faites, cher Hylas;

Il faudra bien que je les suive :

Mais je ne vous oublirai pas. »

A cet arrêt; qui l'assassine.

Il jette un cri plus douloureux; Tient des propos plus langoureux Que tous les héros de Racine.

11 voulut se percer le sein :

Vingt fois on désarma sa main ; Rosine, aussi vive, aussi tendre.

S'emportait contre le destin :

« Mais, cher Hylas, que faire enlin?

Tour être à vous, par oîi m'y prendre? »

— « Fuyons, dit-il, et promplement!

Pourquoi répugner à la fuite?

Contions-nous à l'élément

Qui sur ces bords vous a conduite.

Seule, vous l'osâtes braver

Dans votre première aventure ;

Les arbitres de la nature

Ont pris soin de vous conserver :

C'est qu'ils voulaient vous réserver

A la tendresse la plus pure.

Après vous l'avoir fait trouver.

Leur protection vous est sûre!

Venez avec moi l'éprouver.

Venez : à ce nœud légitime

Je vois ce que vous immolez,

Quand d'ici vous vous exilez.

Cette île entière est ma victime :

Vous abandonnez les douceurs

D'un séjour où l'on vous accable

D'hommages, de vœux et d'honneurs,

Pour courir un risque effroyable :

Vous quittez l'empire des cœurs.

Des empires le plus aimable;

Mais, Rosine, vous me suivrez!

C'est avec moi que vous vivrez !

Et pour vous seule je veux vivre.

Est-il ici-bas quelque bien

Plus doux que ceux qu'Amour nous livre?

Ah! quand c'est lui aui se fait suivre.

Qui le suit ne regrette rien.

Que n'ai-je été maître du monde !

J'eusse, au mépris d'un rang si beau, Bravé le fer, la flamme et l'onde, Pour être à vous jusqu'au tombeau ! »

Il en jura : la belle, en somme (Qui n'avait pas laissé d'abord De regretter un peu le sort Qu'elle abandonnait pour un homme), La belle, dis-je, avec transport.

En amante un peu trop fidèle.

Fut généreusement d'accord De tout ce qu'on exigeait d'elle.

« Eh bien, dit-elle, cher époux, Fuyons! un tel avis m'oblige.

Une seule chose m'afflige :

Je quitte encor trop peu pour vous.

Partons : je vous suis. » De ses voiles La nuit couvrant jusqu'aux étoiles.

Par l'aveugle Amour conseillé.

Voilà notre couple héroïque 1 Embarqué dans l'esquif unique.

Presque aussi mal appareillé Que lorsqu'il arriva d'Afrique, Mais un peu mieux ravitaillé; Et Rosine, heureuse et tranquille.

Était déjà bien loin de l'île Quand le monde y fut réveillé.

Pour se consoler de sa perte.

Chacun fit quelque chose ou rien :

Chacun fit bien ou mal; mais certe, Que chacun fît ou mal ou bien, L'île au bout d'un temps fut déserte.

Cependant Rosine en repos,

Voguant à la merci des flots,

Semblait avoir, dans ses voyages,

Éole et Neptune à ses gages.

Celui-ci, bien que de long cours,

Parut toutefois des plus courk.

Elle voyait mille avantages

A ses innocentes amours;

Et pour n'avoir pas à se plaindre,

En soi-même elle se peignait

Mille inconvénients à craindre.

Dans l'état qu'elle abandonnait,

Et qu'elle eût dû plus tôt se peindre :

Car en effet le dénoûment,

A moins d'un secours tout céleste.

Après un beau commencement,

Lui pouvait devenir funeste.

Un bourguemestre saugrenu.

Pressé d'une ardeur indiscrète.

Dont le tour ne tût pas venu, A l'époux nouveau parvenu De force à la fin l'eût soustraite, Sans nul égard à l'étiquette :

Les sénateurs, sur ce viol.

Auraient, en confisquant le vol, Fait justice du bourguemestre, Et dit que chacun d'eux en paix Exercerait seul désormais L'emploi de mari par semestre.

Le peuple se fût révolté. Quel enfer alors eût-ce été Que ce beau paradis terrestre.

Surtout si, pendant un traité Où tout le monde eût contesté.

Ou eût mis la reine en séquestre Chez le plus vieux de la cité?

Quel embarras de tout côté !

Ici, quelle paix, au contraire !

« Je serai donc heureuse enfin ' S'imaginail-elle en chemin.

J'ai trouvé le point salutaire :

Un seul homme fait mon destin, Seule j'ai son cœur et sa main ; Rien jusqu'ici ne m'a dû plaire, Pas le moindre amant cl.ez ma mère!

Trente rivales chez Osmin !

Dans nie un monde à satisfaire !

Ennui, dépit, dégoûts, misère!

Mais un tendre époux, plein de feu, N'est ni rien, ni trop, ni trop peu : C'est assez et c'est mon affaire. »

Avec ce beau raisonnement, Rosine est, par la Providence, De vague en vague, heureusement Poussée au lieu de sa naissance :

Mais, par malheur pour la constance De son époux toujours amant, Son lieu natal était la France.

Père, mère, tout était mort; Elle, unique et riche héritière; Partant, le mari, gros milord, Et sa bonne fortune entière.

D'abord il en parut confus.

Rien n'égalait sa gratitude.

Vertu, de toutes les vertus.

Dont l'homme, en la vantant le plus Se fait le moins une habitude.

Des libres façons du pays, Bientôt l'insensé prend ombrage :

Devient jaloux jusqu'à la rage, Croit sur un rien ses feux trahis.

Rosine, qui prévoit l'orage, Cherche à rassurer ser. époux

Par un volontaire esclavage :

Mais rassure-t-on un jaloux?

Il faudrait qu'un jaloux fût sage.

Celui-ci, le plus fou de tous, N'aborde plus qu'il n'injurie; Ne s'éloigne plus qu'en furie, Et que sur la foi des verrous ; Bientôt encore il s'en défie.

Et l'outrageante jalousie.

Dominant ce cœur déréglé.

Le fait recourir à la clé Que Vulcain forge en Italie :

Clé maudite! infâme instrument, Qui, lorsqu'il faut qu'un mari sorte, Condamne la dernière porte.

Par où se peut glisser l'amant !

Jusque-là, soumise et fidèle, Rosine ne murmure pas :

Tout ce qui tranquillise Hylas, Produit le même effet en elle.

Mais, gens de bien, admirez tous L'iniquité du personnage!

De l'ingrat, qui du mariage Ose ressentir les dégoûts.

Et fausser la foi qui l'engiige!

L'air du pays, me direz-vous.

Influait : mais être volage.

CONTES "il:

Sans rien rabattre du jaloux!

Ce n'est ni le droit ni l'usage.

La belle en eut le cœur percé

De l'atteinte la plus cruelle :

Elle regretta du passé

Jusqu'à la maison paternelle :

Le regret, surtout, lui rappelle

L'île dont elle avait été

L'amour et la divinité.

Vrai paradis perdu pour elle;

D'où, pour se voir abandonner,

En aveugle et tendre victime,

Elle s'était laissé tramer

Du sein des plaisirs dans l'abîme '.

Même encore au sérail, du moins,

Entre elle et ses vingt-neuf rivales,

Le Turc eût partagé ses soins.

L'espace d'un mois, de tous points,

Les eût rendu toutes égales.

Trente maîtresses, sur son cœur.

Avaient prétention commune :

S'il en mécontentait quelqu'une

Par une trop volage ardeur,

Il n'en abandonnait aucune :

Au lieu qu'Hylas, n'en eût-il qu'une,

Cette une a toute la faveur.

L'épouse toute l'infortune.

Et point de terme à son malheur.

Elle était trop infortiin(^e.

Le ciel enfin la secourut :

Elle changea de destinée :

Un beau matin, l'ingrat mourut,

Et serviteur à l'hyménée!

Rosine en réchappe à vingt ans,

Fraîche, comme rose au printemps,

De toute gentillesse ornée;

Riche, point des plus importants.

Appât de triomphante espèce.

Grâce aux nobles cœurs de ce temps.

A beauté, chevance et jeunesse,

Ajoutons pleine liberté ;

Plus de savoir, moins de simplesse,

La voilà, sans difficulté.

Plus heureuse qu'une princesse.

Des autres états, celui-ci Est l'agréable raccourci.

Sans père ni mère, elle est lille :

Sans mari, mère de famille :

Sur ces petits-maîtres altiers, Qui sont, par un bonheur extrême, Coqueluches de leurs quartiers, Elle a tout au moins son trentième :

Chez elle enfin, par ses appas.

Attirant la Cour et la ville.

Elle peut choisir entre mille, Et jouir, jusqu'à son trépas, Des prérogatives de l'île.

Sans en craindre les embarras.

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