Mémoires du duc de Luynes, t. XII, p
ne l'obligeait à aucun compliment en vers ni en prose ; il fit une simple lettre de remercîment.
L'épigramme étant son vrai talent, il y aurait à lui assigner son rang dans ce petit genre. Il y est moins agréable, moins facile, moins simple, moins naïf que Marot ; moins travaillé et moins artificieux que Rousseau. Il se rapproche de Saint-Gelàis dans le genre libre: dans l'épigramme littéraire, il est souverain, et ce qui le distingue, c'est une certaine vigueur et hauteur dans laquelle Le Brun seul l'a égalé ou même surpassé.
Les trois plus belles épigrammes littéraires que je connaisse sont — celle qu'on a lue tout à l'heure de Piron contre Des Fontaines, — celle de J.-B. Rousseau contre Fontenelle : Depuis trente ans un vieux berger normand, etc., — et la troisièm.e, vraiment sublime d'indignation, fulminée par Le Brun contre La Harpe qui avait parlé à la légère du grand Corneille : Ce petit homme à son petit compas... J'appelle cette dernière la reine des épigrammes. Les deux autres sont également parfaites. Racine, par deux ou trois épigrammes aussi polies que malicieuses qu'on a de lui, promettait d'être, pour tout dire, le Racine du genre ; mais il s'est contenu et a laissé cette palme à cueillir à d'autres.
Un homme d'esprit, compatriote de Piron, M. Fois-
set, parlant des poètes du cru, a dit : « Sans doute le sel dijonnais est loin du sel attique, et la vulgarité provinciale perce plus d'une fois sous l'âcreté bourguignonne. » Piron, même là où il est bon, n'échappe pas à ce que cette appréciation a de sévère. La vulgarité n'est pas seulement dans sa vie; elle se fait sentir jusque dans les jeux de sa verve. Il y porte aussi de l'âcreté, et il a plus de mordant que de délicatesse *.
Son grain d'âcreté le distingue essentiellement d'un autre original dont on est tenté parfois de rapprocher le nom du sien, Scarron, le premier d'un vilain genre, mais le premier, et un burlesque de nature. Il y a de la belle humeur dans la raillerie de Scarron ; chez Piron épigrammatiste il n'y a pas plus de belle humeur proprement dite que d'enjouement léger et de badinage : il a un montant qui pique.
On a dit que, quoique né pour l'épigramme, il avait la satire en horreur. C'est aller un peu loin. La distinction est peut-être à faire avec lui ; mais entendonsnous bien. L'épigramme chez Piron est quelque chose de court, de prompt, d'irrésistible ; la saillie lui part
1. Il n'en avait aucune. Buffon, qui, arec tous ses talents, n'était guère mieux pourvu de ce côté, goûtait fort une épigramme de Piron contre le petit Poinsinet, et c'est à lui que nous devons do la connaître; je renvoie à sa Correspondance inédite, publiée en 1860 (t. I, p. 113). Cette littérature stercoraire n'est nullement notre fait.
ALEXISPIRON 57
aussitôt ; il ne la letient pas et n'amasse pas assez de bile pour composer toute une satire. Je n'en conclurais pas pour cela à l'entière bonhomie du personnage ni à l'absence de bile : seulement son cerveau ne portait pas à long terme. A peine sentait-il la démangeaison, il se grattait vite et le bourgeon lui sortait.
Ce qu'il avait bien et plus qu'aucun, c'est la verve ; il se montait en un clin d'œil ; il était si prompt et si alerte à l'à-propos qu'il lui arrivait même parfois de le devancer. Un jour, on parlait devant lui du maréchal de Belle-Isle, de son ambition sans bornes, de cette vanité propre aux Fouquet et de ce faste qui se mêlait à tout. Enfin, disait-on, il est certain qu'il n'a fait le roi son légataire universel que dans l'espérance d'être enterré à Saint-Denis, à côté de M. de Turenne. Piron écoutait; son front s'enflammait ; il était impatient: (( Est-ce que le roi le lui a accordé ? » demanda-t-il. — « Non, » répondit-on. — « Tant pis I Je tenais déjà V)n épitaphe, et la voici ; elle n'est pas longue :
• « Ci-gît le glorieux à côté de la gloire !... »
C'était domniûge, il ne put ce jour-là tiouver où placer son épigramme ; mais elle était faite.
Une justice que les gens du métier lui doivent, c'est que, s'il ne craint pas d'être rude comme versificateur,
il n'est jamais banal ; il sort du cercle usé ; il aborde de front les rimes quelconques et soutient hardiment la gageure. J'omets les exemples trop techniques, mais il ne recule jamais sur la difficulté : elle l'excite. Il y va. comme à l'assaut, il monte tout droit à la brèche Il est l'un des maîtres et des affrcnteurs de la rime.
La vie domestique de Piron est éclaircie aujourd'hui, plus même qu'il n'était besoin. Elle n'a rien de flatteur, tant s'en faut I rien non plus de déshonorant. Très-pauvre et assez peu en état de se gouverner, il eut des amis généreux, qui lui firent accepter, sans se nommer, de petites rentes viagères. Il vécut longtemps à l'aventure. Enfin il se maria. Collé, en un endroit de son Journal, a dit avec la causticité ou la crudité qui en fait le ton :
« Le 17 de ce mois (mai 1751), la femme de Piron est morte; il y avait trois ans qu'elle était fo'.te*. Quoiqu'elle eût été pen-
1. Elle était tombée en paralysie , et par suite en démence , à la suite des fatigues et des ennuis d'un double déménagement, en mai 1749. Ou a là-dessus deslelUes de Piion, forthonorablts parles
ALEXIS PIRON 5y
dant plus de deux ans furieuse jusqu'à battre son mari, Piron n'a pourtant jamais voulu consentira s'en séparer. M. de Fleury, le procureur général, lui avait fait offrir une maison où elle aurait été bien traitée et bien soignée moyennant 400 livres de pension; cette maison n'avait rien d'odieux ni de malhonnête; ce n'était ni l'hôpital, ni les petites-maisons. Piron n'a jamais voulu se prêter à cet arrangement, et il a cependant- souffert tout ce que l'on peut souffrir d'une personne qui a perdu entièrement la raison, et qui se portait quelquefois aux dernières violences... Qu'on imagine quelles devaient être les peines de son âme ! Quel supplice de voir toujours sous ses yeux une personne que l'on aime, dans une situation aussi déplorable! Il l'aimait effectivement, et je viens de le voir dans la plus grande affliction et abîmé dans une véritable douleur. Il y a trentedeux ans qu'il vivait avec elle ; il lui avait toutes sortes d'obligations; elle l'avait soutenu longtemps lorsqu'il était dans l'indigence.
» Elle se nommait de Bar; elle était laide à faire peur; moi qui la connaissais depuis vingt-trois ans, je l'ai toujours vue vieille. C'était une de ces physionomies malheureuses qui n'ont jamais été jeunes; elle avait de l'esprit, mais peu agréable; nul goût; au contraire, elle en était l'antipode : je conviens même qu'elle n'a pas peu contribué à détourner Piron de tâcher d'en avoir.
» Elle avait une érudition singulière pour une femme; elle possédait le gaulois. Ses livres favoris étaient le Roman de la Rose, Villon, Rabelais, les Amadis, Perceforest ; enfin tous nos anciens faisaient ses délices.
sentiments qu'il y exprime. (Voir le Cabinet historique, revue publiée pax M. Louis Paris, 1855, t. I, p. 1U4.)
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» Elle n'avait point de principes. Lui vantant un jour la probité de Pelletier, elle parut surprise de ce que je le louais làdessus de bonne foi... Ses mœurs étaient basses, et cela n'est point étonnant, ayant été toute sa vie femme de chambre de la marquise de Mimeure, qui n'est morte que depuis cinq ou six ans.
» Piron a vécu au moins vingt ans avec elle avant de l'épouser; ils s'étaient donné réciproquement tous leurs biens, par leur contrat de mariage... S'ils avaient pu avec sûreté se les donner l'un à l'autre sans se marier, ils n'en auraient jamais fait la cérémonie. »
M. Honoré Bonhomme, à qui l'on doit une publication ulile sur Piron, s'est inscrit en faux, par pur zèle d'éditeur, contre ces renseignements si précis donnés par Collé, lequel était pourtant le mieux à même de bien savoir, et qui, sans compter sa véracité naturelle, n'avait nul intérêt à donner une entorse à des faits si simples. Il lui reproche, sur l'article des mœurs et des principes^ d'avoir, «d'un trait de plume, dépouillé ]\r'= de Bar de la plus sainte auréole dont une femme puisse s'entourer. » Elle est jolie, l'auréole I Laissons ces fadaises. M. Bonhomme n'a réussi tout au plus qu'à faire de M"' de Bar une lectrice de la marquise de Mimeure, au lieu d'une femme de chambre : on peut admettre, si l'on veut, qu'ayant commencé par être l'une, elle avait fini par devenir l'autre ; elle sera montée en grade avec les années. Ce nom même de
de Bar n'était pas le sien ; Bar était son pays nalal ; elle était d'un village proclie de Bar-le-Duc : elle s'appelait de son nom Quenaudon, et elle avait eu un premier mari, natif de Copenhague. Les lettres de cette M"* de Bar justifient en tout ce qu'a dit Collé ; elles sont baroques, surannées. Elle dira : « Je ne m'en cuide pas un zeste de plus, » pour : « Je ne m'en estime pas... » Dans ses gentillesses, elle écrivait à Piron : u Bonjour, hibou ; aimez-bien hibouse. » Piron l'aimait et l'admirait même: «Vous bouillez d'esprit,» lui écrivait-il un jour. Pour nous, à la lecture, nous n'avons pas le bouillon, nous ne voyons que l'écume de ce pot-au-feu.
Entre les poésies badines de Piron, je ne vois guère qu'une pièce, une seule, qui soit vraiment agréable, d'un tour libre et aisé, et que les gens de goût puissent, entre soi, s'avouer avoir lue ou même relue avec plaisir : c'est celle qui a pour titre, Leçon à ma Femme :
Ma femme, allez au diable ou vivez à ma mode...
On serait tenté (le genre admis) de savoir gré à M"* Piron d'avoir fourni matière à cette leçon conjugale assez peu correcte et de s'en être accommodée. Mais, en y regardant mieux, on s'aperçoit que la pièce
si osée n'est qu'une imitation libre de l'épigramme de Martial :
Uxor, vade foras, sut moribus utere uostris..,
Piron n'avait nul besoin d'être marié pour trouver cette leçon-là.
En général, les lettres de Piron répondent peu à l'idée qu'on se fait d'un si bon compagnon et n'offrent rien d'attrayant à l'esprit. Elles sont rudes, obscures, d'une prose rocailleuse et en quelque sorte capricante, hérissées de dictons qui demanderaient des commentaires à chaque ligne. Celles même qu'il écrit à l'abbé Legendre, frère de M"* Doublet, et le plus gai des hommes, sont d'un goût rabelaisien renforcé qui ne nous revient pas et dont la meilleure partie nous échappe, à nous profanes, qui ne sommes pas du prieuré. Cet abbé Legendre, nous dit Collé, était « le premici' homme de table qu'il y ait eu, et le dei'nier des Fj-ançais qui en ait encore soutenu les plaisirs ; » c'est sur lui que Piion a fait la joyeuse chanson, célèbre en son temps :
Vive notre vénérable abbé.
Qui siège à table mieux qu'au jubé !...
Sur toutes ces gaietés et joyeusetés du temps jadis,
nous en sommes réduits à être des échos et à répéter nos devanciers, à les croire sur parole.
Piron vieux, presque aveugle, se convertit tout de bon et signala sa pénitence par des Poésies sacrées et des paraphrases des Psaumes , qu'on s'est avisé de nos jours de vouloir réhabiliter, et dont on est parvenu à citer quelques strophes passables ; c'est tout ce qu'on a pu. Il lit imprimer, par manière d'amende honorable, sa traduction du De profnndis, qui parut dans le Mercure avec une lettre de lui (avril 1763). « Je m'attends bien, disait-il dans cette lettre, à la mauvaise pitié et aux plaisanteries de nos mondains. » Elles ne lui manquèrent pas. L'abbé de Voisenon disait à ce propos : « Si dans l'autre monde on se connaît en vers, cet ouvrage pourra l'empêcher d'entrer dans le ciel, comme son ode l'a empêché d'entrer à l'Académie. » Piron s'était moqué dans le temps de Gresset chantant la palinodie ; arrivé au même point et à l'heure où le moral tourne, il la chanta de même. Il fit comme son confrère Robbé, un autre libertin également converti. On ne saurait s'en étonner, ni douter qu'il ait été sincère d'intention. C'est que son impiété, je l'ai déjà fait observer, n'avait jamais été une incrédulité foncière etraisonnée, mais un libertinage des sens, et, si je puis dire, une ébullilion de tempérament. 11 n'entendait rien, d'ailleurs, à l'étude de la nature, aux lois physiques
générales. Ce n'était point le grand Pan, le dieu universel, qu'il avait honoré et cultivé, c'était le dieu des jardins, Priape, ce qui est tout différent. On a remarqué qu'on ne revient guère du premier ; mais du second, on s'en guérit avec les années ; on le quitte ou il vous quitte. Quand ie diable devient vieux, il se fait ermite; c'est toute l'histoire de Piron. Le diable, d'ailleurs, avec lui, n'y perdit rien ; le malin vieillard continua jusqu'à la (in de copier, tant que ses yeux le lui permirent, ses vers salés, de lâcher ses épigrammes mordantes et de lancer ses bons mots au nez d'un chacun. La dent qu'il avait eue toute sa vie contre Voltaire ne lui tomba jamais. Il avait faibli en tout, hormis en la riposte, qu'il eut jusqu'au bout aussi vive et aussi heureuse que par le passé ; on sait ce qu'il répondit à l'archevêque de Paris qui lui demandait s'il avait lu son mandement : — « Non, Monseigneur, et vous? » — Il avait fait venir du pays, après la mort de sa femme, et il avait près de lui, pour le soigner, une personne qui passait pour sa nièce et qui n'était qu'une petite cousine. Il la savait secrètement mariée, sur la fin, au musicien Capron et n'en disait rien, se réservant une dernière malice. Il lui légua par testament, sous ce nom de femme Capron qu'elle croyait ignoré de lui, le peu qu'il avait, se donnant ainsi le plaisir de la surprendre et faisant faux bond, du même coup, à son
neveu, qui comptait sur l'iiéritage et qui se vengea à la Piron, en rimant l'épitaphe satirique de son oncle. C'était dans le sang.
Malgré ses drôleries finales, Piron, dans ses dernières années, était fort découragé et ne voyait pas en beau ; il se sentait passé de mode et décidément relégué sur l'arrière-plan. Il tenait toujours boutique d'épigrammes, mais on n'y allaii pnis. Le monde appartenait à d'autres, à ceux-là mêmes dont il s'était tant gaussé. Il ne pouvait plus se le dissimuler, il avait complètement perdu la bataille. Tout se rangeait sous « le roi Vol taire, » reconnu désormais de tous et devenu légitime avec le temps. Il en souffrait, sous air d'en rire. Il faut voir les lettres qu'il écrit à son compatriote le docteur Maret, secrétaire perpétuel de l'Académie de Dijon et père du premier duc de Bassano ; elles sont pleines de représailles et de railleries qui ne sont pas du tout gaies, et qui sont parfois détestables. Dans une de ses lettres du 7 août 1766, il donne, à sa manière, tout un résumé pittoresque de l'iiistoire littéraire du siècle et de l'invasion voltairienne. Il vient de parler de son compatriote bourguignon l'illustre Rameau, qui, du moins, avait su et osé résister, jusqu'au dernier moment, aux nouveaux venus et aux rivaux envieux :
« L'immortel Roussoau et notre Crcljillon, dans leur "it,
malgré leur supériorité, ajoute-t-il, n'ont pas eu tout à fait le même bonheur ou le même courage. Ils étaient sur leur retour aussi, quand le serpent Arouet étala sa première peau brillante au soleil et éblouit nos badauds. Ils calèrent leurs voiles et furent, pour ainsi dire, se cacher dans une anse, attendant que l'ouragan fût passé. Ils n'étaient pas faits pour pouvoir croire que cette bouffée pût tant durer. Ils connurent mal à qui ils avaient affaire; il ne s'agissait pas ici du plus ou du moins de génie, il s'agissait de bronillerie, d'impudence, de lucre et de manège. Voltaire leva son régiment et se rendit maître de la campagne. M. le colonel eut d'emblée, pour officiers subalternes, princes, ducs, marquis, etc. D'Argental, son fidèle Achates, se fit porteenseigne, et sur le taffetas était écrit : « Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis. » Thiriot fut fait tambour. Ce fut, du petit clergé calotin, à qui serait l'aumônier du régiment; les caillettes de tout parage, du Marais et de Versailles, formèrent le corps des vivandières ; et les racoleurs enrôlèrent sans peine tout le badaudois. Ce régiment, aussi nombreux que celui de la Calotte, s'étant donc, comme j"ai dit, rendu maître de la campagne, après avoir pillé tout le plat pays, mit le siège devant le Temple du Goût. Une esdilade en fit l'affaire : il fut emporté profané, ravagé, mis sens dessus dessous, à ras de terre, et ne fut plus qu'un emplacement où le conquérant fit ériger sa statue*. »
C'est du bon Piron, c'est très-vivant, très-spirituel; mais, description à part, n'y cliercliez pas le sens commun ; il parle de Voltaire comme on ferait d'un Attila
1. Page 296 des OEuvret inédites de Piron, publiées par M. Honoré Bonliomma.
OU du roi des Vandales. Au même docteur Maret, à la date du 2 août 1769, il écrivait encore, mais d'un ton plus désespéré, et déplus en plus assombri; car chaque année, quoiqu'il regimbât de son mieux, lui apportait un peu plus d'ombre :
« Encore si, ne pouvant plus écrire, j'avais du moins ici la consolation de savoir à qui parler et de m'entretenir de vous, de vos nouvelles littéraires, de notre fervente (?) Académie , de l'honneur que lui font ses protecteurs, ses bienfaiteurs et son secrétaire perpétuel ! Mais où suis-je pour cela? Des Ostrogoths ont envahi le Parnasse ; je suis un dernier Gaulois transplanté dans lu nouvelle France. Le goût a passé de Paris à Londres...
» L'anglomanie est ici une maladie épidémique contractée exprès pour avilir les chefs-d'œuvre de l'auti-e siècle et se couronner à peu de frais de la nation rivale de Rome et d'Athènes. Et que dit à cela la cour et sa bonne ville? Bravo! bravo! Vive noire honte et la gloire des voisins! Dépouillons nos femmes, enrichissons des filles perdues; ne gardons du beau tragique usé qu'un peu de comique larmoyant; du haut comique, que des farces et des parades : nous bâtirons les théâtres chez nous; nos jeunes parasites barbouilleront les pièces; et nous, marguilliers, échevins, magistrats, officiers généraux, ducs et princes tnéme, nous y jouerons, si l'on veut, les rôles d'Arlequin, Scar.imouche. Pierrot, etc. On joue ce soir aux Français Rodogunç ou Cinna : cela nous tournerait la tète du côté qu'il ne faut pas; allons aux boulevards ! On met les chevaux ; Polichinelle les y attend sur des forêts de tréteaux qui bordent les deux côtés; il parie en fiacre, dame Ragonde en poissarde, et l'on ne saurait percer à travers la foule des carrosses les plus noblement ar-
68 ALEXIS PIHON
inorics. Tabarin est l'Apollon du jour; que le nôtre s'en retourne chez Laomédon gâcher du plâtre, ou chez Admète garder les dindons. Pour moi, je garde la chambre et je ronge mon frein, riant, buvant et me disant: Ne vavdrait-il pas mieux rire an mitan des ânes de Bcaune * ? »
Et moi je dis : Quand on en est là, quand on voit le monde si fou, si bête, si perdu, si à l'envers; quand, après avoir passé sa jeunesse à respecter très-médiocrement le goût et les mœurs, on se fait tout d'un coup le champion déclaré du goût et des mœurs ; quand, après avoir composé tant de farces bonnes ou mauvaises pour les boulevards, on crie contre le genre des boulevards ; quand , après avoir fait parler Arlequin et Polichinelle, on s'en prend de tout le mal à Polichinelle et à Arlequin; quand on en est venu à regretter ses amusettes d'enfants et les ânes de Beaune^ on n'a plus qu'une chose à faire, c'est de s'en aller.
Piron mourut dans la nuit du 21 au 22 janvier 1773, âgé de quatre-vingt-trois ans six mois et quelques jours. On remarqua que.de MM. les Quarante, qui tous avaient été invités, aucun ne se trouva à son enterrement. « C'est qu'ils ont encore peur, même de son Ombre, » dit un malin. La vérité, c'est que Piron avait
1. Ces derniers mots sont en patois dans le texte, (^''oir les Lettrée de Pircn à M. ifaret. Lyon, lb(jO, p. 64.}
passé son moment et n'était plus de l'époque : toute cette génération d'académiciens de la première moitié du siècle qui l'admiraient sincèrement et qui, si on l'avait souffert, l'auraient nommé à l'unanimité en 1753, avait disparu. Un de ses grands regrets, en mourant, fut de ne pas survivre à Voltaire, de ne l'avoir pas enterré, comme on dit*. Plus âgé de quelques années, il avait trop compté sur sa force de tempérament, à lui, et sur la fragilité de l'autre. On dit que, près de rendre le dernier soupir, il se réveilla comme d'un long sommeil et tint ce piopos :
o Voltaire, tant que j'ai vécu, n'a presque pas osé m'attaquer; mais je le connais; le drôle est assez lâche pour m'insulter après ma mort, comme il l'a fait à l'égard de Crébilion, mon illustre compatriote. J'ai prévu sa bonne volonté. Il y a parmi mes manuscrits un petit cofifret qui renferme cent cinquante épigrammes en son honneur. Si, quand je ne serai plus, il décoche un seul trait contre moi, je recommande à mon légataire littéraire de faire partir toutes les semaines une de ces épigrammes pour Ferney. Cette petite provision, ainsi ménagée, égayera pendant trois ans la solitude du respectabla ïieillard de ce canton. »
Quoique racontée par Fréron, l'anecdote n'a rien que
1. Dans la vieille langue, on disait non pas surtiore à quelqu'un, Mais survivre quelqu'un : je l'ai survécu, je le survis. Ce sens actif était beau et répondait à une secrète nuance de sentiment, bon ou mauvais; il impliquait l'idée d'enferrer son monde.
de vraisemblable. La maîtresse passion, on le sait, est la dernière à mourir en nous. Les novissùna verba de Pipon devaient être une diatribe à l'adresse de Voltaire. Le critique du temps qui a le mieux parlé de Piron, et le plus philosophiquement, est Grimm ; il l'a jugé comme une pure matière organisée, un admirable automate formé et monté par la nature pour lancer saillies et épigrammes :
« En l'iexaminant de près, dit-il, on voyait que les traits s'entre-choquaient dans sa tête, partaient involontairement, se poussaient pêle-mêle sur ses lèvres, et qu'il ne lui était pas plus possible de ne pas dire de bons mots, de ne pas faire des épigrammes par douzaine, que de ne pas respirer. Piron était donc un vrai spectacle pour un philosophe et un des plus singuliers que j'aie vus. Son air aveugle lui donnait la physionomie d'un inspiré qui débite des oracles satiriques, non de son cru, mais par quelque suggestion étrangère. C'était, dans ce genre de combats à coups do langue, l'athlète le plus fort qui eût jamais existé nulle part. Il était sûr d'avoir les rieurs de son côté. Personne n'était en état de soutenir un assaut avec lui ; il avait la repartie terrassante, prompte comme l'éclair et plus terrible que l'attaque... Les gens de lettres avaient peu de liaison ave Piron ; ils craignaient son mordant... Lorsqu'il était quelqu part, tout était fini pour les autres 3 il n'avait point de conver sation, il n'avait que des traits. »
Certes, un portrait si plein de feu, auquel il faut joindre, pour le compléler, la vue de l'excellent buste
de Piron par Gaffieri, qui est au loyer de la Comédie- Française, ne diminue pas l'idée qu'on peut se faire à distance de ce parfait original. Ces sortes d'organisations impérieuses, douées d'une faculté prédominante et presque unique, ont toujours pour effet d'étonner et d'émerveiller ; le tout est de se remettre en présence.
Le buste de Piron que je viens d'indiquer nous permet également de nous replacer devant lui et nous le montre. Ce buste, le premier de ceux qui furent donnés à la Comédie-Française, et qui inaugura cette curieuse galerie des auteurs dramatiques, est en effet des plus beaux : quelque chose de libre, de négligé, de malicieux et d'inspiré. Le port de la tête est hardi ; chaque muscle de la face remue et joue ; la double fossette, creusée par l'habitude du sourire, est légèrement indiquée ; la lèvre est parlante, comme impatiente, et ne cesse de railler; les yeux sont petits et ne regardent pas; la peau du cou pend et flotte sans maigreur, sans mollesse et dans la réalité de la vie; les draperies sont largement jetées. Il y a de la moiteur dans ce marbre. C'est bien l'inspiré dont Grimm a parlé, et qu'une pointe de demi-vin ou d'ivresse de gaieté anime.
Ainsi fait et créé par la nature, et n'ayant cessé d'abonder en lui-même, on a plus de traits piquants et personnels à citer de lui que de pensées et de maximes
72 ALEXIS PI ROiN-
d'une application générale ; en voici une pourtant qiii mérite d'être conservée; Fontenelle, à qui Piron la disait un jour, l'avait retenue et en avait fait un des articles de son symbole littéraire : « La lecture a ses brouillons comme les ouvrages',» c'esl-à-dire que, pour bien compi-endre un livre et s'en former une idée nette, lire ne suffit pas, il faut relire. Relisons donc sans cesse. On ne s'attendait pas, assurément, qu'un mot de Piron irait en rejoindre un autre de Royer- Collard.
Cette originalité de Piron, si verte et si vigoureuse, qui tenait plus encore à sa personne qu'à ses écrits, a reçu sa récompense, telle quelle, et a triomphé : tous le connaissent, il est devenu populaire et ce qu'on appelle un type courant ; il est le premier de son espèce. Qui dit Piron rappelle à l'instant quelque chose et quelqu'un, une figure distincte, et tous, plus ou moins, vous comprennent. Son nom ne réveille rien sans doute de bien délicat ni de bien pur, mais il exprime au plus haut degré la vivacité, la verve, le piquant, le nerf et la gaillardise; ce nom, rien qu'à le prononcer, est devenu le signe représentatif assez exact et durable de tout ce qu'il y avait de viager en lui. Il est de ces ri-
1. fiihlinqraphie universelle, Journal du libraire it de l'amateitr dt livres, anr.é* 1848, p. 47.
ches auxquels volontiers on prête ; il est l'Hercule du genre; on en a fait un de plusieurs. Somme toute, il n'a pas à se plaindre de la postérité : mélange pour mélange, et sans trop de déchet sur la qualité, on lui rend ou on lui attribue de confiance à peu près autant qu'il a perdu. Les gens de goût, qui vont au butin dans ses œuvres, feraient volontiers, de ses épigiammes, de ses contes et de ses bons mots, une Antiiologie qui serait très-courte, mais exquise; si choisie qu'elle fût, on ne saurait toutefois y mettre pour épigraphe ce vers, qui est de lui et qui lui ressemble si peu :
La mère en prescrira la lecture à sa fille.
Piron, j'ai trop tardé à le dire, a un malheui" : il a fait en sorte qu'il est difficile, entre honnêtes gens, et qu'il semble peu honorable de parler longuement de lui. J'ai eu, en m'y mettant, à surmonter mon préjugé à moi-même et à vaincre une certaine répugnance intime; mais après tout, c'est une figure inévitable dans l'histoire de notre littérature ; il avait droit à l'étude. J'ai tâché, impartialement, sans complaisance comme sans faux scrupule et en ne sortant pas de la sphère du 'goût, de le voir et de le remettre à son vrai point.
Sainte-Beuve.
LA METROMANIE