‹ Œuvres choisis avec une analyse de son théâtre et des notesChapitre 6 sur 221 · A MONSEIGNEUR LE COMTE DE MAUREPAS · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR LE COMTE DE MAUREPAS

Je saurai bien, sans qu'il en sorte, De mon dessein venir à bout , En désignant l'Humain qui porte Ce Nom si révéré partout.

Le déchiffreur le plus ignare N'aura pas fort à ruminer.

Ce qui vous ressemble est trop rare, Pour qu'on tarde à me deviner.

Parlons d'abord de votre aurore , Et du mérite personnel , Qui vous rendit, tout jeune encore, Si digne du rang paternel.

Votre excessive modestie S'alarme-t-elle à ce début ?

Pour la satisfaire en partie.

Du premier pas je vole au but.

Aussi bien ce que je vais taire Serait plus analogue au son De la trompette de Voltaire, Que du chalumeau de Piron.

J'abrège donc ; et je renferme Votre portrait dans un quatrain :

Et, dans ce auatrain-là, le germe D'un panégyrique sans tîn.

Raison, grâces, lumière infuses.

Font qu'en vous seul est exalté L'homme d'État, l'ami des Muses, L'amour de la société.

Il faudra, pour que l'on confonde Qu'ainsi que plus d'un M ' * * , Il soit plus d'un Phénix au monde ; Et c'est, je crois, ce qui n'est pas.

Qu'on apprenne donc d'âge en âge , Si le hasard m'y fait passer, Lorsque j'adressais un hommage, Que je savais bien l'adresser.

Un chasseur passionné, qui se trouve en automne au lever d'une belle aurore, dans une plaine ou dans une forêt fertile en gibier, ne se sent pas le cœur plus réjoui, que dut l'être l'esprit de Molière, quand, après avoir fait le plan du Misanthrope, il entra dans ce champ vaste, où tous les ridicules du monde se venaient présenter en foule, et comme d'eux-mêmes, aux traits qu'il savait si bien lancer. La belle journée de philosophe! Pouvait-elle manquer d'être l'époque du hef-d'œuvre de notre théâtre?

Telle était la réflexion continuelle que je faisais en composant la Métromanie, le versificateur se trouvant ici dans son élément, à peu près comme ce grand poète et ce sage persécuteur du ridicule s'était trouvé là dans le sien; mais avec la différence bien fâcheuse pour moi que, dans le Misanthrope, le poète était souverainement doué des talents nécessaires au philosophe; au lieu qu'ici les talents nécessaires au poète manquaient totalement au versificateur. De là s'élevait en moi, comme s'élèvera sans doute aussi dans l'âme du lecteur, un vif regret que la maître ne se soit pas avisé de traiter un sujet assez fécond, assez piquant, pour n'avoir pu même être tout à fait malheureux entre les mains du disciple. Que n'eût pas dit en effet ce grand homme, où j'ai dit si peu? Quelles fleurs n'eût-il pas fait briller.

quels fruits n'eût-il pas fait naître sur un terrain plus connu de lui que de nul autre, et que je n'aurai tout au plus tapissé /[ue d'un peu de mousse et de verdure?

Pénétré donc de mon insuffisance à si juste titre, la plume à chaque vers eût dû me tomber de la main; mais que peut le raisonnement contre la planète, et de quel poids sont des réflexions balancées par l'ascendant? Je ne prétends point, par les grands mots de planète et d'ascendant, me donner pour un de ces hommes heureusement nés sous l'astre qui forme les vrais poètes; je ne viens pas de me rendre justice tout à l'heure, pour me contredire si tôt. Je ne me donne que pour ce que je suis, que pour un de ces esprits trop ordinaires, qui reçoivent le jour, non sous l'astre bénin dont l'influence est si rare, mais sous cet astre pestilentiel et non moins dominant, qui fait qu'on a la fureur d'être poète, et souvent, qui pis est, celle de se le croire.

Je cédai donc à la force majeure : ainsi peut bien s'appeler cetto manie qui fait ici, tout à la fois, l'excuse bonne ou mauvaise de l'auteur, et le titre de la pièce, et je lui cédai d'autant plus naturellement, qu'après tout le bien et le mal qu'elle m'a causé, je ne pouvais manquer d'avoir une vive démangeaison d'en dire tout le mal et le bien que j'en pense.

Que de douceurs imaginaires, et que d'amertumes bien réelles n'a-t-elle pas, en effet, répandues sur le cours de ma vie ! A commencer par les amertumes, que de persécutions dès mon enfance, et qui n'aboutirent qu'à l'effet ordinaire des persécutions; c'est-à-dire, qu'à rengréger le mal! Je ne péchai plus qu'en secret; et si des pécheurs c'est l'espèce la moins scandaleuse, c'est aussi, comme on sait, la plus endurcie. Que ceux qui veillaient à mon éducation n'eurent-ils un peu d'adresse et de patience, j'étais peut-être sauvé : peut-être que s'ils m'eussent laissé faire, soit dégoût ou légèreté, je me fusse redresse de

moi-même. Cette façon de s'y prendre, toute simple qu'elle est, a corrigé plus d'une sorte de fous. Pourquoi notre jeunesse, par exemple, ne s'égare-t-elle plus dans les douces illusions du tendre amour? A quel heureux manège a-t-elle acquis sur ce point un degré de sagesse auquel nos pères, avec toute la leur, n'arrivaient qu'à peine sur la fin de leur vie? Elle doit ce bonheur au bel usage où sont aujourd'hui les parents de ne la plus réprimer dans ses premières saillies; de l'abandonner à la fougue des passions naissantes; et même de pousser souvent la complaisance jusqu'à vouloir bien prendre la peine de lui donner l'exemple.

Mais je veux que la persécution qu'on me faisait fût juste; comment l'entendait-on, puisque, tandis qu'à la maison ce n'était que châtiments de toute espèce pour rompre l'enchantement; au collège, au contraire, on n'épargnait rien pour en augmenter la force? Les régents nous mettaient en main les poètes classiques, en chargeaient nos mémoires, en abreuvaient nos esprits, nous en faisaient sentir, et par delà, l'élégance et les grâces, les exaltaient avec enthousiasme, et finissaient par nommer ce langage le langage des dieux. Pour moi, qui les écoutais avidement et de la meilleure foi du monde, je n'en rabattais rien dans ma faible judiciaire. J'observais de plus que ces poètes, sans avoir essuyé ni la fatigue, ni le danger des armes, et moins encore l'embarras des richesses; sans avoir été ni, des Cyrus ni des Crésus, n'avaient pas laissé, dans le calme de leur cabinet, que de se faire une célébrité sinon plus grande^, au moms plus pure, plus personnelle sans doute, et plus durable peut-être que celle de ces hommes si fameux. Est-il jeune tête, pour peu qu'il y pétille déjà quelque bluette de feu poétique, qui soit assez ferme, pour ne se pas tourner vers un point de vue si brillant? Se connaissant si peu, que ne présume-t-on pas de soi? Je ne serais pas surpris que l'étourneau sous l'aile en-

82 LA MÊTROMANIE

core de la mère, apercevant l'aigle au haut des nues, se flattât de l'y suivre au sortir du nid. Un de mes camarades de classes, jeune homme vif et bien fait, né brave (car il en est, je crois, du brave comme du poëte : nuscitur uterque); celui-ci donc, l'imagination échauffée, à sa façon, de la lecture de V Iliade, de VEnéide et de nos merveilleux romanciers, s'enrôla dès l'âge de quinze ans dans les dragons. Je n'en avais que douze ou treize alors; et j'en étais encore à mon premier enthousiasme, quand ce jeune étourdi partait tout rempli du sien. — u Adieu, mon ami, me dit-il d'un ton d'Artaban, j'y perdrai la vie, ou je ferai voir jusqu'où peut monter un brave soldat.» Il croyait déjà tenir à coup sûr et son épée et le bâton du maréchal Fabert dans le même fourreau : — a. Courage, ami, lui répondis-je à peu près du même air; et moi, de mon côté, j'y perdrai mon latin, ou j'aurai moissonné d'aussi beaux lauriers que les tiens. Reviens un Achille, et sois sûr de retrouver en moi, à ton retour, un Homère qui te chantera comme tu l'auras mérité. » Tels furent nos adieux héroïques. Nous nous séparâmes; et depuis nous avons tous les deux atteint notre but à peu près l'un comme l'autre. Le pauvre garçon, avec quarante-cinq ans de plus et un bras de moins, est mort soldat aux Invalides.

Revenant à mon propos, je crois donc pouvoir dire que les enfants ne sont pas si peu des hommes qu'ils ne soient déjà presque aussi vains que père et mère. Or des vanités, comme de raison, la plus folle doit avoir chez eux le droit de prél^rence. A l'attrait de celle-ci, qui riait à ma sotte imagination, se joignait l'amour du passe-temps; ajoutons-y le glorieux plai' sir de la difficulté vaincue : plaisir vraiment puéril, et qui, si j'ai bonne mémoire, entre pour quelque chose dans tous les jeux de l'enfance aussi bien que dans notre ancienne poésie et notre nouvelle musique. Tout cela posé, n'est-ce pas pour un vieil en fant de dix à douze ans une amusette assez propre à lui piquer

le goût, que celle d'agencer, d'enfiler, et de scandée des syllabes françaises; de les arranger ensuite en lignes; et d'ourler enfin ces lignes de rimes qui, selon lui, sont le caractère essentiel de notre poésie? Cependant des mots, petit à petit, naissent les p.ensées; des pensées, les figures; des figures, les images : l'esprit s'accoutume au mouvement qui, l'échauffant de plus en plus, le fait enfin parvenir jusqu'à former des plans tels quels. Qu'o.'^ y réfléchisse un peu; ne serait-ce pas quelquefois cette march* qui, parmi nous, aurait fait insensiblement du petit rimeur 'm versificateur de profession; comme une version couronnée e* troisième aura fait, par hasard, d'un écoher un traducteur? Peut-être n'est-ce même qu'à la faveur de ces premiers pas enfantins, que nos vrais poètes (sans en excepter les plus illustres) se seront aperçus de la supériorité de leur étoile. Le premier ressort qui fait mouvoir tous ceux du cœur et de l'esprit humain est toujours quelque chose de bien caché. En combien d'erreurs l'envie de découvrir ce premier mobile n'a-t-elle pas induit le jugement des spéculateurs? L'essaim d'abeilles qui, par hasard, se posa sur le berceau de Platon et sur celui de saint Ambroise ne passa que pour un présage de leur éloquence; qui sait s'il n'en fut pas la cause? Cette éloquence, en eux, s'éveilla peut-être moins par leurs dispositions naturelles, que de ce qu'on leur dit que ces abeilles, symboles alors de l'éloquence, s'étaient posées sur leur berceau. Quoi qu'il en soit, laissant là de si hautes destinées, et sans sortir davantage de mon sujet ni de mon humble sphère, tels furent les derniers jeux de mon enfance et mes premiers pas vers le Parnasse. Aux bulles de savon, aux châteaux de cartes, succédèrent immédiatement le badina ge de la rime et les châteaux en Espagne.

L'adolescence arrivée, tout cela s'évanouit et s'éboula comme ce qui l'avait précédé. Il fallut, malgré moi, songer au solide, et répondre au saje empressement de mes parents qui me presc

virent le choix d'un état proportionné à la médiocrité de leur fortune et de ma naissance. Ils auraient bien voulu, laissant agir la simple vocation, attendre en moi quelque talent décidé qui me déterminât par moi-même; mais le témoignage de mes régents les avait habitués à ne m'en supposer aucun. De ce que j'étais de ces jeunes égrillards qui ne sont pas toujours uniquement occupés de leurs tristes devoirs, ces maîtres m'avaient déclaré atteint et convaincu d'une incapacité totale et perpétuelle. Voilà de leurs oracles rigoureux, quand il ne s'agit pas de l'horoscope d'un faiseur de thèmes sans faute, ou d'un écolier appartenant à gens d'une certaine importance, soit par la naissance, par les emplois ou par les richesses; car alors ils n'adoucissent que trop 'es termes; et quelles en sont les suites? J'ai assez vécu pour en avoir été longtemps le témoin. La plupart de ces héros des classes ont été, durant leur vie, le rebut de la société; et secus.

Je pensais dès lors assez sensément et assez haut de l'état ecclésiastique, pour m'être bien persuadé moi-même et pour avoir également persuadé les autres, que ce ne pouvait ni ne devait jamais être le mien. Cela chagrina beaucoup. Les familles, tant pauvres que riches, n'aiment rien tant que de voir les enfants s'embarquer dans un genre de vie qui débarrasse d'eux à peu de frais, et qui ne laisse pas d'attirer souvent de la considération, et presque toujours de mettre à l'aise. Mais mes parents n'étaient pas gens à me blâmer ni même à jamais oser insister le moins du monde là-dessus. C'étaient de ces bons Gaulois, qui, s'il en existe encore, sont le jouet du siècle poli : on m'entend, je crois : de ces bonnes âmes devenues aussi rares que ridicules, cent fois plus occupées de leur salut et de celui des leurs, que de tout ce qui s'appelle ici-bas gloire et- fortune. Le tiel les en a bénis dans la personne d'un frère que je viens de l>erdre chez les Pères de l'Oratoire, et qui pour ses longs travaux

comme pour sa piété, meurt honoré des regrets de son illustre congrégation.

Ce saint état donc mis à part, et s'agissant de fixer un peu les irrésolutions du jeune écervelé, on me mit vis-à-vis de Justinien, de Barème et à.'Hippocrate, et l'on me dit de choisir. Je le demande à qui m'a pn connaître : étais-je mieux appelé à pas un de ces trois états qu'au premier? Riant, ouvert, ingénu, sensible et compatissant jusqu'à la faiblesse, élevé dans les principes et sous les exemples de la simplicité la plus franche et la plus naïve, qui pis est, par conséquent, nulle ardeur du gain, pas la moindre étincelle ni d'ambition ni de bonne opinion; étaient-ce là des dispositions pour des états dans lesquels on n'entre et l'on ne réussit plus guère qu'autant qu'avec des qualités toutes contraires à celles-ci, on a la gloire et la fortune en vue? Était-ce être fait surtout pour la finance dont on m'insinua l'option, j'entends pour la finance telle qu'alors* on la pratiquait? Car maintenant, ce qu'avec admiration j'apprends au fond de ma retraite, tout est changé de mal en bien; et, malgré le nos nequiores mox daturos, tout va de bien en mieux. Le manteau de la saine philosophie s'est étendu, dit-on, sur toutes les conditions, au point que dans celle-ci même, l'urbanité, la rectitude et le désintéressement régnent autant qu'en toute autre; de sorte que nous voilà, grâce au ciel, arrivés à l'âge inespéré où l'on ne peut plus s'écrier qu'en bonne part : 0 tempora ! ô mores !

Mis sur les voies, et sous la protection d'un des plus excellents maîtres, je vis donc en vain que, né sous le chaume, on pouvait en ce temps-là, par un chemin très-court, très-facile et très-battu, se flatter de vivre un jour sous des lambris dorés, et, de millions en millions, s'élever par degrés jusqu'à mourir

l. En 1716.

gendre ou beau-père de tout ce qu'il y avait de mieux : tout cela ne me gagna point; deux choses me rebutèrent de cette sorte d'élévation : l'aller et le revenir; la façon d'y parvenir, et les désagréments d'y être parvenu.

La médecine et la jurisprudence me durent donc infiniment plus tenter. Tout frivole que j'étais, je regardais déjà ces arts du même œil que je les vois encore aujourd'hui. Eh ! quoi de plus digne de l'homme en effet, que la science de la nature et des lois? Quoi de plus noble que des emplois dont l'objet est de veiller à la conservation des biens, de l'honneur ou de la vie des citoyens? Né loin des grandeurs et de l'opulence, un homme obscur se peut-il mieux tirer du pair que par l'une ou l'autre de ces deux professions, qui le font également rechercher du peuple, des grands et du prince? Est-il, en un mot, deux plus belles portes ouvertes à des gens de cœur, pour sortir du second néant dans lequel, en les tirant du premier, il a plu, pour ainsi dire, à la Providence de les faire entrer sous la malheureuse enveloppe et le fâcheux titre d'homme de néant'

Mais primo, moi médecin ! Moi qui, par-dessus tous les faibles que je viens d'annoncer, eus toujours celui d'aimer à savoir à peu près ce que je dis, et sans comparaison plus encore ce que je fais, quand surtout il y va, comme il y eût été ici, du plus précieux intérêt de mon cher prochain ! Moi, dis-je, oser prendre possession d'un bénéfice à charge de corps ! Oser exercer un art où le plus grand savoir souvent ne guérit de rien; et dans lequel une bévue, une impéritie, n'exposent pas à moins qu'à commettre un homicide! Prenons que malheureusement l'habitude et le mauvais exemple m'eussent assez aguerri, pour que bientôt je ne me fusse pas beaucoup soucié d'une faute involontaire, dont on ne croit pas avoir un certain compte à rendre à Dieu, aux hommes, ni à soi-même : serait-ce donc tout? La roue d'Ixion, le rocher de Sisyphe, sont-ils pires que ce que je considère au

delà? Eh quoi! avoir à soutenir de sang-froid, à combattre, à dissiper sans cesse les tristes visions d'un hypocondre! avoir à calmer les impatiences du vrai malade, ou les justes alarmes de l'homme en danger ! avoir à répondre aux questions sans ncmbre d'une famille sensible ou dénaturée qui les environne! avoir enfin, vingt fois par jour, à laisser de porte en porte, e d'un ton décisif, en s'en allant, l'espérance ou le désespoir à la ronde, au hasard d'essuyer à son retour les plus sanglants démentis ! Quels dons, quels talents, quel courage ne faut-il pas, pour faire d'un si fâcheux rôle, son rôle unique et perpétuel? Gaudeant bene natil Pour moi, du premier coup d'oeil, je reculai d'épouvante; et, franchement, ni la fortune solide, et le puissant crédit de nos médecins, ni leur belle sécurité au milieu de tant d'écueils et de dégoûts, ne m'ont pu faire un moment repentir d'en avoir eu peur et de les avoir évités.

Restait à prendre le parti du barreau; je le pris donc, et ne le pris pas encore sans bien trembler. Cet état, du côté de l'incapacité, n'expose pas une âme délicate à moins de scrupules que le précédent. Car enfin l'avocat, outre la défense des biens de ses concitoyens, a quelquefois encore en main celle de leur vie, et souvent, qui plus est, celle de leur honneur. Une chose me rassurait: c'est qu'ici du moins, outre les principes d'équité naturelle dont tout le monde a sa portion, l'esprit humain a pour second point d'appui l'étude opiniâtre des lois et des coutumes; océan vaste, à la vérité, mer qui, comme les autres, a ses bras, ses détroits, ses courants, ses golfes et ses baies; mais dont l'étendue immense, après tout, n'est pas à comparer à l'abîme impénétrable des règles et des caprices de la nature, qui, tous les jours, au chevet du lit des malades, se joue de la doctrine la plus ferrée, et de la plus longue expérience.

Ce qu'il devrait y avoir, à mon gré, de plus rebutant pour un candidat du barreau, c'est que les fruits d'une si belle et si

88 LA METROMANIE

longue étude ne puissent percer ni se recueillir qu'à travers les ^ravois et leshalliers de la chicane. Pour moi, j'avais courageu- ■jement franchi toutes ces landes. Déjà je possédais assez joliment Pereze, Domat et le Praticien français. J'allais enfin dé« buter, au grand soulagement des curieux bien ou mal prévenus, et tous également impatientés de tant d'apprêts et de précautions, quand un revers de fortune, accablant tout à coup mes pauvres parents, renversa mes projets et ruina tant d'espérances vaines ou malignes. Devenu du jour au lendemain plus à plaindre cent fois que bien des veuves et des orphelins, ce fut à moi à me reposer de leurs intérêts sur d'autres défenseurs, et à ne plus songer qu'à me tirer moi-même d'affaire par toute autre voie; car celle-ci me devenait absolument impraticable, la profession d'avocat étant, ce me semble, trop noble pour être compatible avec le besoin d'un écu. Il y fallut donc ou renoncer ou déroger; et je n'hésitai point : j'y renonçai. En quoi je ne fis pas, à tout prendre, un bien grand sacrifice. Quel regret au fond pourrais-je en avoir, puisque, de la trempe singulière dont je suis, de même qu'à mon premier malade enterré, j'aurais cru devoir abdiquer le doctorat, je sens également que j'eusse mis robe, sac et bonnet bas à la première bonne cause que j'aurais perdue? Et à qui ce malheur-ci n'arrive-t-il point*?

1. Diderot fut aussi embarrassé que Piron dans sa jeunesse sur le choix d'une profession, ou plutôt il ne fut pas embarrassé, il les refusa toutes. Ces deux contemporains, dont l'un faisait des farces pour les théâtres de la Foire, tandis que l'autre écrivait l'Encyclopédie, — dont l'un égayait tandis que l'autre ièniolissuil, — eurent tous deux leur diable au corps qui les éloignait d'une fie assermentée et régulière. Il semble que ce soit dans la destinée des écrivains et des poètes. — Voici ce qu'on lit dans l'Histoire de Diderot, par madame de Vandeul, sa filis, en tête d'un charmant petit volume de la collection Hetzel et Lévy, intitulé : l'Esprit de Diderot :

< Ses études finies, son père (coutelier à Langres) écrivit à M. Clément de

VREFACE 89

Ouant aux autres métiers, depuis le plus honorable, qui, si l'on veut, est celui des armes, jusqu'au plus abject qu'il plaira d'imaginer, la nature me les avait tous interdits; j'étais né presque aveugle.

En pareil cas, un provincial infortuné, pour cacher sa misère ou pour y subvenir, n'a d'asile que Paris. M'y voilà donc, nouveau débarqué, un peu plus qu'adolescent, sans yeux, sans industrie, sans connaissances, et, non- seulement sans protecteurs, mais même entièrement dénué de tout ce qui contribue • s'en procurer. Où voudrait-on que je me fusse pourvu de ces rares qualités? Où les aurais-je acquis, ces airs aisés, souples, avantageux, insinuants, capables seuls d'impatroniser le premier sot qui les a, partout où bon lui semble de se présenter? Aurait-ce été dans la poussière d'un collège de province? dans

Ris, procureur à Paris et son cuinijatriote, pour le prendre en pension et lui faire étudier le droit et les lois II y demeura deux ans; mais le dépouillement des actes, les productions d'inventaires, avaient peu d'attraits pour lui. Tout le temps qu'il pouvait dérobei' à son patron était employé à apprendre le latin et le grec qu'il croyait ne pas savoir assez, les mathématiques qu'il a toujours aimées avec fureur, l'italien, l'anglais, etc. ; enfin, il se livra tellement à son goût pour les lettres, que M, Clément crut devoir prévenir son ami du mauvais emploi que son fils faisait de son temps. Mon grand-père chargea alors expressément M. Clément de proposer un état à son fils, de le déterminer à faire un choix prompt, et de l'engager à être médecin, procure" iou avocat. Mon père demanda du temps pour y songer, on le lui accorda. Au bout de quelques mois, les propositions fureat renouvelées; alors il dit que l'état de médecin ne lui plaisait pas, qu'il ne voulait tuer personne ; qne celui de procureur était trop difficile à remplir délicatement; qu'il choisirait ifolontiers la profession d'avocat, mais qu'il avait une répugnance invincible à s'occuper toute sa vie des affaires d'autiui. — « Mais, lui dit M. Clément, • que voulez-vous donc être? — Ma foi! rien, mais rien du tout. J'aime » l'étude; je suis fort heureux, fort content; je ne demande pas autre chose. • — Il va sans dire que le père de Diderot supprima la pension. — Firon aimait le:i vers, et il ne voulait pas laire autre chose.

la solitude obscure des foyers paternels ? dans l'austérité d'ane éducation simple, grave et singulière, au point d'avoir vouiu me faire passer le chant, la danse, les lectures profanes, toute sorte de liaisons, en un mot, tout ce qui peut orner le corps et l'esprit, pour des mondanités dangereuses qu'il était bon d'ignorer ou de négliger toute la vie? Quelle école, en comparaison des collèges et des académies de la capitale, d'où le jeune homme, quel qu'il soit, s'introduit gaiement et de plain-pied aux toilettes des hommes et des femmes, va s'asseoir aux grandes tables, figurer sur les bancs d'un théâtre, et tenir la place d'un rayon dans ces cercles appelés bonnes compagnies, sources de lumières, de bonnes fortunes et de protections ! Hélas ! c'était peu d'avoir été privé de ces dernières ressources ! Je ne savais pas, je ne me pouvais pas douter qu'elles existassent; qui me les eût indiquées, me les eût même indiquées vainement : ou je ne l'en aurais pu croire, ou cette malheureuse modestie, si naturelle à la jeunesse trop étroitement morigénée, m'en aurait plus écarté qu'approché.

Voilà donc, comme je viens de le dire, ma nacelle au milieu d'une mer inconnue, le jouet des vents, des flots et des écueils j elle faisait eau de tous côtés; je me noyais, quand la poésie, bien ou mal à propos, me revint à la mémoire. Je m'en saisis comme de la seule et dernière planche que je voyais flotter autour de moi dans mon naufrage. Je sais trop quelle épithète on va donner à cette planche; mais que veut-on? Par inclination peut-être autant que par extrémité, toute métaphore cessant, j'embrassai l'unique et bizarre espèce de profession dont le debut et l'exercice n'exigent outils, chefs-d'œuvre, lettres de mat trise, avances, degrés, naissance, crédit ni protection, î/on s'établit comme on peut.

Je n'entretiens mon lecteur de si petites choses, et n'ose parler de moi si longtemps contre la loi du sage, qu'en vue de me justifier luimblemeftt devant la société dont bientôt je me sépare

dans un âge avancé ^ sans avoir eu le bonheur de lui pouvoir être utile ni nécessaire, n'ayant labouré, bâti, calculé, médicamenté, plaidé, jugé, prêché ni combattu; n'ayant fait pour elle, en un mot, que des vers; et quels vers encore! Des vers, comme on vient de le voir, moins inspirés par Minerve que par la nécessité. Celle-ci, dit-on, est la mère des arts; c'est donc le nôtre excepté ; car chacun sait où en était le bonhomme Horace, quand il disait ohé. Et si de la nécessité ou de la poésie l'une des deux doit la naissance à l'autre, je suis payé pour croire que c'est à la poésie que sont dus les honneurs de la ma- •.ernité. Quoi qu'il en soit, n'ayant contribué qu'en si chétive monnaie à ce que la société a droit d'exiger de tous ses membres, je me trouve à son égard dans un tort qui mérite bien, étant involontaire, qu'en partant, je le diminue par quelques excuses mêlées à mes derniers adieux.

Du reste, si mon esprit, dans sa maturité, se rapprocha des folies de mon premier âge, on ne doit pas douter, après ce que je viens de dire, que ce ne fût bien tristement et dans des idées fort éloignées de celles qui, dans ce premier âge, m'avaient enchanté. Quelle différence, en effet, entre ce qui ne fut qu'un amusement et ce qui devient une dernière ressource! N'envisageant pour lors la poésie française que par son vrai côlé, j'espérai peu, et présumai encore moins. Quelle carrière à courir, en effet, sur les pas de tant de grands hommes, qui, par leurs ouvrages inimitables , semblent l'avoir fermée plutôt qu'ouverte à ceux qui les y veulent suivre ! Mais disons tout aussi : plus d'une pensée consolante me soutenait dans ce coup de désespoir. Le goût pour la retraite; les douceurs de l'indépendance; l'innocence d'un métier dont l'exercice, entre mes mains surtout, ne pouvait ni ne devait faire ombrage, envie, ni tort à personne; enfin, la satisfaction de songer que du moins je saurais, ÎPs les premiers pas, si je m'étais bien on mal engagé;

n'étant guère possible, quelque illusion qu'on se fasse partout ailleurs, de se la faire ici longtemps. Car ici le but se manque ou se touche, du premier coup, à ne laisser aucun doute. Au théâtre, une comédie fait rire ou bâiller ; une tragédie, pleurer ou rire; dès lors le maître a prononcé, et prononce sans appel : au lieu qu'en tout autre canton des Muses, dans les sciences d'esprit, de mémoire et de raison, dans les hautes et dans les exactes comme dans les autres, le point de décision, le tort et le droit du savant demeurent à jamais suspendus. Histoire, jurisprudence, physique, morale, une autre science encore sans comparaison plus importante et plus ennemie du problème : tout cela, salles d'armes éternellement ouvertes aux assauts du pour et du contre. Le lecteur et l'écrivain, le professeur et l'étudiant, l'orateur et l'auditoire, le littérateur, son antagoniste et leurs juges, tout reste en l'air. L'un propose, l'autre objecte, tous veulent opiner. C'est que ce sont de grandes matières qui intéressent le repos ou l'orgueil de l'esprit humain; et dès lors il n'est petit ni grand qui ne veuille intervenir; on combat pour sa dame, pour la souveraine de ses pensées, pour la vérité dont il sied bien à tous, même à des Sancho Pança, d'être les Don Quicliotte. D'abord on ne cherchait peut-être d'assez bonne foi qu'à s'éclairer les uns les autres; bientôt la dispute et l'aigreur s'en sont mises ; et de toute part ensuite il y est allé de la gloire à n'en pas démordre; aussi ne démord-on plus nulle part. De là des controverses à perte de vue, qui, de sophisme en sophisme, jettent les fondements ténébreux d'un pirrhonisme universel. Quel supplice pour les amateurs et pour les défenseurs du vrai, mais surtout pour les auteurs qui seraient pressés de savoir s'ils sont à leur place ou non ! Chez nous, par bonheur, il ne s'agit que de fables amusantes; le succès de si petites choses ne méritant pas d'exciter la moindre jalousie, et n'intéressant pas plus sérieusement l'amour-propre

des juges du camp, que le véritable honneur des champions, notre cause se décide militairement, et d'ordinaire assez bien. La récoite, il est vrai, de part et d'autre, est ici proportionnée à la valeur du fond ; la perte et le gain, des deux côtés, sont on ne peut moins considérables; il en revient à nos auditeurs une heure ou deux de divertissement ou d'ennui; à nous, un peu de vent dans la tète ou de rougeur au front; rien par delà pour les premiers ; mais pour nous, ce qu'au moins nous en rapportons de plus, et d'un peu réel, c'est la certitude d'avoir eu tort ou raison de nous en être mêlés; et sachant ainsi à quoi s'en tenir, pour peu qu'il soit sensé, s'en va d'entre nous content ou corrigé qui veut; perspective qui, selon moi, ne laisse pas d'avoir son agrément.

Mais des perspectives, la plus belle, au gré

Du Souriceau tout jeune et qui n'avait rien vu ' ,

c'était l'idée touchante que je m'étais formée de nos auteurs contemporains, dont, en nouveau confrère, je me réjouissais de rechercher la fréquentation ; car je ne devais pas douter qu'elle ne fût délicieuse, l'amour des lettres, ce me semble, supposant une âme et des mœurs pareilles à celles des premiers temps. Me voilà, me disais-je en moi-même, ce que le vulgaire appelle uo homme à plaindre. 0 vulgaire bien plus à plaindre que moi ! le serai-je donc en fraternisant avec ce qui te ressemble si peu, avec ce que je conçois de plus rare et de meilleur en ce monde, avec les restes précieux de l'âge d'or? Où se trouveraient-ils, en effet, les restes de ce bel âge, si ce n'est parmi les seules gens qui le dépeignent si bien et qui sans cesse le regrettent si fort ? Enfin je vais n'être et ne respirer qu'avec le bel esprit, la

t. La Fontaïae, fables : le Cochet, le Chat et le Sourictau.

saine raison, l'aimable candeur et le désinléresiement philosophique. Quel état ravissant! Comme eux, sans cupidité, sans prétention, sans artifice, puis-je manquer de sympathiser avec eux? 41s seront mes amis et mes protecteurs. Vivent de pareils appuis, et non les riches et les grands.

Gens faisant tel bruit, tel fracas, Que moi qui, grâce au ciel, de courage me pique, J'en ai pris la fuite de peur '-

Ceux-là, doux, bénins, modestes, veloutés, d'humble contenance*, sont bien mieux mon fait. Ils m'aideront dans mes tentatives, me relèveront dans mes chutes, me prôneront dans mes succès. L'amour du travail, avec de tels secours , s'il ne me tient lieu de talent, m'en donnera du moins l'apparence qui souvent mène plus loin que le talent même. Pensant et raisonnant ainsi, je ne craignais, Je ne désirais presque plus rien. Je pleurais de joie. Cette belle espérance, au sein de la misère, était un rayon de lumière, qui, du plus léger crépuscule en moi, faisait d'avance un bel orient, et déjà de l'espèce d'enfer où j'étais, un paradis terrestre.

Il y eut bien dans tout cela quelque petite erreur de calcul. Les riches et les grands (la reconnaissance me force à l'avouer) ont un peu plus fait pour moi que messieurs de l'âge d'or. A tout bon compte revenir. Somme toute, restèrent de net, comme je l'ai dit plus haut, quelques plaisirs chimériques et nombre de maux réels dont le souvenir m'induisit à composer la Métromanie.

Je ne compte pas entre ces maux réels le manque de gloire et de fortune qui m'a tenu si fidèle compagnie dans tout le cours de ma carrière. J'eus toujours trop mollement l'une et

1. La Foutaine, fables : k Cochet, le Chat et le Souriceau I.- Même fable.

l'autre en vue. pour avoir dû me trouver fort sensible à ces deux privations. J'espère qu'on m'en croira facilement quant au mépris de la fortune. Ce mépris est inné dans tout cœur passionné pour la liberté. Être libre et faire fortune, on le sait'trop, ce sont deux bonheurs incompatibles; qui veut jouir de l'un, doit absolument lui sacrifier l'autre. Où l'on pourrait donc n'en pas croire aisément ici le poëte à sa parole, c'est lorsqu'il tranche encore de l'indifférent pour la gloire, s'entend pour cette gloire de succès passagers et d'honneurs littéraires si vivement poursuivis par les auteurs, et dont aucun d'eux n'ose parler du ton que je fais, sans se faire aussitôt jeter au nez la fable du Renard et des Raisins. En effet, la manie de versifier passant pour un travers, persuaderai-je qu'un travers jouisse d'un des plus solides avantages de la vertu, en soutenant, comme il est pourtant vrai, qu'il se peut suffire comme elle et seul se servir à lui-même de récompense? Non, je n'y parviendrai point. Faisons donc mieux ; supposons, pour avoir la paix, accordons même s'il le faut, qu'en moi seul soit rassemblé tout le sot orgueil dont on veut que notre espèce entière soit enivrée; la belle indifférence dont je me pare n'en restera pas, pour cela, moins naturelle ni moins vraisemblable. Eh ! qui ne sait que le sot orgueil, en cas de revers, a des ressources infinies; et que plus il est mortifié, plus il est ingénieux à se forger des motifs de consolations? Or, n'entrevoit-on pas d'ici ceux qui, sur l'article de la gloire dont je parle, peuvent s'offrir tout d'un coup à l'esprit d'un auteur présomptueux et mécontent? Le disgracié, dans son chagrin, n'a qu'à se représenter non-seulement par quelles voies et sur quels fronts le plus souvent tombent aujourd'hui les couronnes littéraires, mais encore combien de gens célèbres sont morts sans les obtenir. Avec le talent que sans faute il aura de savoir altérer un peu le fond des choses à son avantage, il trouvera là bientôt de quoi se

consoler; et même, sans de grands efforts de raisonnement, de

quoi se faire de son propre abaissement un triomphe secret

et fondé. Eh bien! me suis-je enfin rendu croyable? Est-on

content?

Les seuls et vrais malheurs qui mirent donc et qui durent mettre ma faible constance à l'épreuve, ce sont ceux dont l'oncle menace le neveu, acte III, scène vu, quand il dit :

Tremble , et vois sons tes pieds mille abîmes ouverts ! L'impudence d'autrui va devenir ton crime. On mettra sur ton compte un libelle anonyme. Poursuivi, condamné, proscrit sur ces rumeurs, A qui veux-tu qu'un homme en appelle ?

Le poète répond laconiquement :

A ses mœurs.

Réponse de théâtre; bout rimé. Le plaisant bouclier que les meilleures mœurs du monde à présenter aux traits de la calomnie appuyée sourdement par des rivaux accrédités, malfaisants et rusés! La scélératesse attaquée en opposerait un d'Ajax, où la probité nue n'en aurait jamais d'autres que la négative et les larmes. Irréprochable tant qu'il vous plaira; la perversité qui jura votre perte de sang-froid, peut-être par passe-temps, le croirait-on? et simplement pour exercer son industrie, n'er sera que plus âpre et que plus subtile à dresser ses machines. Les ressorts jouent; voyons ce qu'ici fera pour vous cette innocence étonnée, peu sur ses gardes, et, comme je dis, moins versée mille fois que le crime dans l'art de se défendre; bien pis, ignorant même le plus souvent qu'elle est accusée, au moment qu'on la flétrit et qu'elle succombe. Le temps, je le veux, dévoile enfin la vérité. Ou vous réintègre vous ou votre némoire. A la bonne heure, quoique toujours

trop tard; mais jusque-là, que n'aurez-vous pas souffert pendant que vos bourreaux auront savouré tranquillement votre affliction? Et n'ont-ils pas encore de reste, pour se consoler de la justice qui vous est enfin rendue, la secrète et damnable satisfaction de vous laisser sur le papier rouge? Le sage à cela vous crie : Que vous importe? et déclame des merveilles. Mon Dieu, le sage voit les choses de moins près que l'affligé ne les sent! J'en atteste ces victimes reconnues sans tache à la fin d'une vie traînée dans l'humiliation , tandis que leurs persécuteurs triomphants n'en haussaient que plus orgueilleusement la tète et le sourcil. Que sera-ce donc, pauvre poëte, si jadis vous avez donné malheureusement à ces faux inquisiteurs la moindre prise sur vous, par une heure ou deux de feu mal employé dans votre première jeunesse? Ce n'auront pas été, comme on croit bien, des volumes de contes lascifs et dangereux, ni des livres complets de satires mordantes, dont le fiel aura distillé sur l'honneur du prochain, et peut-être sur ce qu'on reconnaît de plus sacré dans ce monde-ci et dans l'autre; oh! non sans doute; une si prodigieuse dépense n'est pas l'iniquité ni l'ouvrage d'un moment. Ce n'aura même heureusement rien été de comparable à tout cela; rien de satirique, de séduisant, ni d'impie; rien que vous ayez ni produit au grand jour, ni même avoué jamais. Cu'aura-ce donc été? Une folie, une débauche d'esprit fugitive et momentanée, une exagération burlesque, un croquis non moins informe qu'inconsidéré, auquel votre cœur ne doit pas être plus accusé d'avoir eu part, que celui d'un peintre en peut avoir à de légères études d'après le nu; que celui de nos poètes tragiques en eut à l'expression qu'ils donnent aux sentiments affreux de leurs scélérats, et d'un personnage incestueux, perfide, sacrilège ou sanguinaire. Que vous dirai-je enfin? Ce n'auront été que des rimes cousues presque en pleine table, à de la prose a«i s'égayait à la ronde sur la fin d'un repas. Folie très-blâ-

mable; on ne peut trop le dire ni trop le répéter; mais si courte, qu'en faveur et de l'âge et des circonstances, un sage, un vrai dévot même n'aurait attendu qu'à peine au lendemain pour passer l'éponge dessus, n'eût-ce été que pour étouffer le scandale à sa naissance. Belle intention qui n'est pas celle des méchants.

Périsse le pécheur, et vive le scandale ! En ces sortes de cas, voilà de leur morale.

Vous vous êtes mis à dos cette peste de la société, qui, sans se soucier de la vertu, sans se donner même la peine de la pratiquer extérieurement, sans la connaître enfin que de nom, s'arme de ce nom si beau, dès qu'il est question de nuire, et l'arbore alors effrontément : semblable à ces pirates qui, selon la rencontre et le besoin, font usage de tout pavillon. Plus de prescription pour vous. Quarante années de repentir sincère, de mœurs irrépréhensibles, d'ouvrages approuvés et décents ; oui, ces quarante années, vis-à-vis de deux heures de fol enthousiasme, ne seront plus pour vous, grâce à la charité de ces honnêtes zélateurs, qu'un moment, et qu'un moment perdu.

En effet, au bout de ce temps, quelques succès vous ouvrentils passage aux honneurs de votre profession ; c'est à ce passage étroit qu'on vous attend. Vous ne le tenterez pas, dites- vous; vous ne rechercherez point ces honneurs, soit par une modestie extrêmement en place, et de peur même qu'en les recherchant, par cela même, vous ne les méritiez encore moins; soit par prudence seulement, et pour échapper à la malveillance embusquée. Fort bien ; mais à quoi bon, si, malgré cette inaction louable ou judicieuse, vous n'échappez point à la bienveillance de ceux qui confèrent ces sortes d'honneurs? Ne vous y fiez pas! Oui, vous dis-je, il peut arriver par un hasard bien rare à la vérité, mais non sans exemple- que ces sages, quoique instruits

des saillies de votre jeunesse, d'une voix unanime, et de leur propre mouvement, daignent vous appeler entre eux. Plus votre bonheur alors paraît grand, plus votre malheur va le devenir. Au bruit d'une si glorieuse acclamation, l'envie inquiète, éveillée par conséquent avant vous et debout la première, se revêt en prude, et vole au tribunal de la vraie piété, trop simple souvent, pour n'être pas quelquefois un peu crédule; souvent aussi trop délicate, pour n'être pas d'autres fois un peu trop sévère ou trop prompte. Là, votre ennemie.

Sous le dehors plâtié d'un zèle spécieux * ,

vous dénonce humblement; ouvre en gémissant et comme à regret son mémorial scandaleux; y donne à lire sur votrs compte deux ou trois lignes presque effacées par vétusté; aide ellemême, en se signant, à les déchiffrer; y joint des faits et des écrits supposés; et de cette sorte, armée à la fois et d'une lueur de vérité et d'un nuage épais de mensonges, forte surtout du sommeil d'un accusé, qui ne se doute cependant ni de son danger, ni de sa gloire, elle allume la foudre à son aise, et vous écrase en riant. Le beau triomphe! Ne vaut-il pas mieux encore être sous les roues que sur le char?

Mais je m'aperçois que, sans le vouloir et d'abondance de cœur, tout en déclamant contre la calomnie et la détraction qui l'une et l'autre m'ont, de tous les temps, poursuivi sans relâche, j'ai insensiblement fait un factum et conté ma propre histoire. Ce l'est en elîet. Qu'on m'y reconnaisse : je l'adopte en rougissant, et la ratifie dans tous ses points. Aussi bien vient-on de la manifester, en l'incrustant assez malproprement dans un éloge funèbre de U. le président de Montesquieu, prononcé à R'^rlin en pleine Académie. Ah! si ce grand homme (qu'on me

<• Molière, Tarluffe, acte I. sci.-- T.

pardonne ce cri de la nature), si ce grand homme, du laut des demeures célestes où sa belle âme a revolé sans doute, s'intéresse encore aux misères d'ici-bas, on se le doit peindre bien surpris d'avoir été l'occasion d'un écart si bizarre et si peu dé cent! Comment ne le désavouerait-il pas avec indignation? Lui la sagesse, l'équité, la politesse et l'humani'é même! lui qui m'honora d'une si constante amitié! vrai philosophe qui, malgré mille vertus reconnues et couronnées, ayant essuyé comme un autre les plus vives persécutions, voyait ma faute et ma disgrâce d'un œil si différent de celui de son dur panégyriste * ! Cette faute était toutefois de nature à mériter plus d'indulgence de ce dernier, que de qui que ce soit; car enfin

Ce sage qui si haut, crûment, et sans détour,

Relève les excès de la gaîté cynique,

Qui , du nord au midi , va battant le tambour,

Et contant ma disgrâce aux échos d'alentour,

Pour la rendre plus grande, en la rendant publique;

Ce philosophe errant de portique en portique ,

A Vénus Uranie a-t-il bien fait sa cour ,

Quand sa muse accoucha de la Vénus physique'^

Cette muse, aujourd'hui si grave et si pudique.

Avant d'être sur le retour, A-t-elle été si pure et si morigénée , Qu'on ne lui puisse rien reprocher à son tour ? Et ne lisons-nous pas dans un livre du jour.

Qu'en demoiselle assez mal née.

Qui de Paphos aimait outrément le séjour,

Elle envia la destinée

Des colimaçons en amour ?

Mais en loyal adversaire, au lieu d'user de représailles en

Page 1