‹ Œuvres choisis avec une analyse de son théâtre et des notesChapitre 7 sur 221 · Maupertuis · texte numérisé non relu

Maupertuis

PRÉFACE lOl

badinant avec un tel agresseur, je prends au contraire fort sérieusement le parti de le seconder, en confessant de tout mon cœur, et pour une première fois de ma vie, la fâcheuse vérité qu'il craignait si fort qu'on n'ignorât. A vingt ans (mauvais exemple, jeunesse, mais bonnes leçons), à vingt ans, je tombai dans le court égarement dont je viens de parler, et je le payai cher à soixante. Sans parler de plus d'une grâce accordée sous nos yeux en des cas peut-être plus graves, ne devais-je pas du moins un peu compter sur la double prescription? Puisse enfin cet humiliant et libre aveu, qui d'ailleurs manquait essentiellement au sceau de ma condamnation, achever d'expier une si vieille extravagance! Puisse le regret mortel que j'en eus presque en la commettant, regret que ma vénération pour les bonnes mœurs me fait emporter au tombeau , puisse-t-il me mériter le pardon dans les deux mondes! Du reste, comme il est trèsjuste, Veniam petimusque damusque vicissim ; je veux dire que de ma part je pardonne aussi très-sincèrement tant à mes délateurs qu'à leur suppôt. Ce me serait n\v-je une espèce d'ingratitude envers les premiers, de conserver le moindre ressentiment contre eux, vu l'heureux tour que l'affaire a pris, grâces, il est vrai, à la noble et courageuse amitié d'un Montesquieu; au puissant crédit d'une Dame ' qui u'en use que pour le signaler par des bienfaits; à la généreuse protection d'un Ministre également bien voulu du Royaume et du Roi; grâces enfin à l'extrême bonté de ce Roi, le plus clément, le plus aimé, le plus auguste et le plus admiré des monarques. Quel rare concours

1. Mme de Fompadour. C'est par s*n ntermédiaire que Montesquieu, n'ayant pu faire agréer de Louis XV le choix de Piron à l'Académie française, obtint cependant de lui une pension apjauelle de mille livres sur la cassette royale pour l'auteur de la Métromanie, qu'il ne cessa depuis d'appeler ton cher confrère, malgré l'échec académique du poète.

de forces et de vertus, nécessaire au salut d'un malheureux dont un homme ou deux de mauvaise volonté^ sans haine particulière et de gaieté de cœur, avaient médité la ruine! L'oncle a-t-il donc tort de dire à son neveu :

Tremble, et vois sous tes pieds mille abîmes ouverts ?

Celui-ci, que je m'étais creusé si follement, n'est pas même si bien cicatrisé, racigré tant de puissance et de bénignité conciliées en ma faveur, qu'il n'en sorte encore, comme on voit, de terribles exhalaisons. Elles ne me suffoquent pas; je respire; mais non si fort à i'aise, qu'il ne m'en reste encore im peu d'oppression. C'est ce qui me fit dire dans le temps ;

D'être gai , Paul a cent raisons pour une. Des gens de bien il est goûté, chéri; Tous, en leurs cœurs , ont plaint son infortune. Quelques méchants seulement avaient ri. D'Achille enfin la pique a tout guéri ; Paul toutefois n'est pas si gai qu'on pense. En France heureux, Paul est un peu marri Qu'en Prusse Pierre ait crié sa sentence.

Passons de ce qui peine à ce qui soulage; et puisque, de ■^'entier et volontaire aveu de nos fautes s'ensuit naturellement le droit de protester contre celles qui nous sont faussement imputées, saisissons l'occasion de m'inscrire ici contre mille misères en tout genre, répandues sur mon compte dans des recueils abominables, dont les compilateurs, après avoir foulé aux pieds toute pudeur et tout respect humain, ne se sont pas moins fait un jeu de nos réputations et de nos noms. La pièce sur laquelle, entre tant d'autres, depuis longues années je vois

le mien avec le plus de douleur, en est une, intitulée : le Débauché convtrli. Mélange horrible et révoltant d'ordures et d'impiétés. Le Débauché, devenu peut-être depuis ce qu'assurément alors il était fort peu, ferait beaucoup à l'acquit de sa conscience, si, pour pénitence, il s'imposait le juste et pieux effort de me laver, en faisant sa confession publique ainsi que je fais la mienne. N'a-t-il pas assez joui de mon malheur? S'il pense autrement, et qu'il fasse état d'en jouir longtemps .encore, )e lui parle en ami :

Qu'il soit prudent du moins, s'il n'est pas généreux.

Qu'il se garde de ces écumeurs de manuscrits, dont le plus fameux et le plus vigilant de nos poètes vivants a plus que jamais à se plaindre aujourd'hui, et dont en effet il se plaint si fort. Qu'il jette au feu son portefeuille, enflé, dit-on, de pièces d'un style et d'un goût pareils, qui, publiées, le décèleraient sans réplique, et, me justifiant malgré lui, me récompenseraient enfin de la plus méritoire peut-être et de la plus pénible des discrétions.

Les sottises d'autrui souvent, comme on voit, sont donc mises sous notre nom; souvent aussi ce que nous aurons pu faire d'un peu raisonnable sera mis sous le nom d'autrui Ainsi, déshonorés d'un côté sous les plumes du geai, de l'autre quelquefois nous voyons le geai se glorifier sous les nôtres. Tels sont les jolis émoluments du métier. Mais de ses vrais malheurs et de ses grands dangers dont je me suis plaint d'abord, passer à ses désagréments, ce serait, par une gradation vicieuse, passer à l'infini, et descendre dans des détails qui doivent être aussi indifférents au public, qu'ils lui peuvent être connus par les contes qu'on n'rn fait que trop. Qui ne sait nos

sécheresses, nos insomnies, nos tortures pendant le cours des compositions? Qui ne rit de ce que doivent nous coûter ensuite les cérémonies d'une lecture et d'une réception; les corrections qu'on nous demande, et qui nous répugnent peut-être avec raison; les pas qu'il faut faire, les ménagements sans nombre qu'il faut avoir à la distribution des rôles? L'un dédaigne le sien, l'autre envie celui de son camarade. Est-ce du tragique; l'actrice en faveur, à qui vous présentez le sceptre, vous dira majestueusement : Que Monsieur un tel (désagréable au public) soit prince, ou cherchez vos princesses. Dans le comique, tout de même : C*"^ mademoiselle une telle, vous dit fièrement l'Hector ou le Sganarelle en vogue, fasse la soubrette, ou cherchez vos valets, etc., etc., etc. Que faire? L'auteur eùt-il la réputation d'un Corneille, le crédit d'un Molière, la force d'un parterre, il faut qu'il cède ou qu'il laisse tout là. En est-il aux répétitions; autre galère. Ce rôle-ci est trop long, celui-là trop court. On vous rogne l'un de pleine autorité; on vous force d'allonger l'autre. N'est-ce pas être logé chez cet hôte inhumain, qui faisant coucher les passants dans^son lit, les tiraillait ou les tronquait par la tète ou par les pieds, selon qu'ils étaient plus ou moins longs que ce maudit lit, et qui ne cessait d'accourcir ou d'étendre, que l'homme et le lit ne fussent de niveau? Tel est, à peu près, le traitement que reçoivent nos pièces. Quel ensemble, après ces dislocations et ces démembrements faits à la hâte, veut-on qu'il reste d'un corps organisé par des années de travail et de réflexion? Plus d'un bon ouvrage pourrait bien y avoir péri. La toile enfin se lève; et ce sont ici ies grandes angoisses. Pour se les peindre, on n'aura qu'à passer au monologue, par où s'ouvre le cinquième acte. Cependant d'un rôle mutilé, d'un autre défiguré, de celui-là mal su, de celui-ci Joué à contre-sens, du ferment d'une cabale, d'une lubie du parterre, de tout cela joint à nos propres fautes, résultent assex

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naturellement des cht-ies; et de ces chutes, mille beaux compliments de condoléance de la part de gens qui seraient bien fâchés d'en avoir d'autres à nous faire. Ne soyons guère moins contents qu'eux; car si par hasard nous eussions réussi, mieux ni) us eût valu peut-être cent fois avoir essuyé les disgrâces du ■.'::làlre, que celles qui nous eussent ailleurs été machinées par '."on vie active et souterraine. Nous ne laissons pas de nous remh.irquer tous les jours du milieu de ces dégoûts et de bien d'autres que je tais, parce qu'après tout, avec un peu d'ardeur, lie verve, ou de virilité, le Métrornane, sans un grand fond de philosophie, les oublie ou les brave aisément.

A travers ces milliers d'épines, avant que de finir, j'en distinguerai seulement encore une, qui, pour n'être pas tout à fait si poignante que celles dont j'ai parlé d'abord, ne laisse pas d'incommoder étrangement la marche de tout honnête écrivain. J'en ai touché quelque chose dans la Préface de ma Pastorale*.

i . Les Courses de Tempe. Cette pastorale avait bien réussi à la première représentation. Piron y eut i l'agréable surprise d"nii succès inespéré. • Il venait d'avoir dans la même soirée une chute, ce qui fut pour Piron l'occasion d'un bon mot, cité par M. SaiDt<i-Beuve en tête de ce volume : • Messieurs, disait Piron à ceux qui le félicitaient, baisez-moi sur celte joue et souffletez l'autre. » ilais une critique qu'il n'avait point prévue, et contre laquelle il s'élève chaleureusement et tout à fait au désavantage de son Aristarque, fut celle dont il se plaint ici : bons mots à double entente qu'on lui reproche, expressions choquant la morale dont il a bourré sa pièce, plaisanteries offensantes pour les bienséances, etc., etc., tout ce dont Molière s'est défendu dans la Critique de l'École des femmes. — Et où serait cependant l'esprit français si on le voulait tout à fait sans malice? — Uo dameret bel esprit des plus brillants et alors des plus courus, connu aussi pour ses fredaines, s« chargea de scandaliser les dames, de les avertir )i où elles devaient rougir, et troubla le bon ordre du spectacle par ses exclamations : t Oh! c'en est trop! cela ne se peut supporter! je n'y tiens plus! » L'indignation fournit ici i Piron, dans sa Préface, une petite comédie :

• Ceux qui m'ont conté la chose me le représeuteut là, dit-il, se dressant

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Ce sont les allusions. indécentes et les applications dangereuses que la sottise, le libertinage ou la malignité savent tirer de nos productions les plus mesurées; écueil d'autant plus à craindre que, vu la tournure des esprits du jour^ il devient de plus en plus inévitable à la circonspection la plus en garde; et circonspection dont on nous doit tenir d'autant plus de compte, que tandis qu'il n'y a qu'à perdre, à plus d'un égard, en tâchant d'éviter cet écueil, nous voyons sur les cheminées, les toilettes et le théâtre même, qu'il y a tout à gagner, d'une certaine façon, à le heurter de pleine proue, la corruption exercée

en pied au milieu des bancs du théâtre, publiant ses découvertes (les découvertes de toutes les expressions malbonnètes qu'il trouvait dans la pièce) aux échos d'alentour, — car il y a bien des échos dans ce pays-là, — au théâtre, — quand il n'est pas désert! distribuant glose et paraphrase à la ronde, et s'échauffant dans son faux harnais, jusqu'à s'alarmer bien sérieusement pour la pudeur des premières loges.

» Plein d'une si charitable inquiétude, il y vole, force les portes, fait retourner les dames, les avertit du scandale qui leur vient d'échapper, les exhorte à ne plus revenir voir cette pièce, ou du moins à lever une autre fois l'éventail à tels et tels endroits qu'il leur indique et qu'il leur interprète à sa manière; le tout, d'un air et d'un ton si pénétrés du zèle de l'honnêteté publique et de leur intérêt particulier, que d'abord les plus simples, ou celles qui coneaissaient peu le personnage, durent ne savoir trop bonnement qu'en penser; tandis que les clairvoyantes admiraient la singularité d'un jeu pareil, ît riaient sons cape de voir ce vertueux et nouveau Bellérophon se gendarmer si gratuitement pour elles; et, sur son hippogriphe en l'air, s'escrimer à toute outrance contre une chimère de son invention, invisible à tous les yeux, et de nature, en tous cas, à devoir moins blesser les siens que ceux de qui que ce fût. Une de ces dames, impatientée (et je le sais d'elle-même), ne put se tenir de lui dire : «Mais taisez-vous donc, chevalier I avez-vous perdu l'esprit « avec vos idées? Laissez nos innocences en paix! je n'entends ni ne veux en- « tendre aucune malice à tout cela; et la seule que je crois entrevoir ici, c'est « la vôtre, t — « La mienne, madame! quoi! vous... > Il allait la rembarrer de bonne sorte à mes dépens , quand le parterre, lui ayant fait quelques remontrances sur la paix, l'obligea de remettie à d'autreii temps ou de porter £illeurs ses hostilités. •

à tourner toujours la décence an ridicule, ne manquant jamais, pa.' le même principe, d'applaudir à la licence ouverte. Et c'est un abus qui fut de tous les temps :

Dat veniam corvis, vexât censura columbas.

Le mal ne se soutient qu'en détruisant le bien, Et ne détruit le bien qu'en soutenant le mal.

Mais nous manquent à jamais tous suffrages, plutôt que jamais nous en méritions un seul, ni l'obtenions à pareil prix!

D'après un sentiment si ]uste et si naturel, à force d'attention, je m'étais flatté d'être parvenu à mettre ces hourets de haut nez en défaut, du moins quant aux applications. J'avais espéré l'impossible. Je fus relancé et relancé par les aboyeurs dont je me devais le moins défier, parce qu'étant ceux dont justement je m'étais défié le plus, j'avais pris, pour leur échapper, les meilleures mesures que je pouvais prendre. On en va convenir.

En conservant à mon poëte quelques-uns des petits ridicules essentiels à la profession, je n'en avais pas moins fait un jeune homme bon, franc, généreux, brave et désintéressé. C'éuit, je crois, pour le temps où j'écrivais, se précautionner assez bien contre le danger des applications. Personne aussi ne s'avisa d'en faire : mon poëte, aux yeux de tous, resta l'unique original de son espèce. Seulement deux ou trois jeunes auteurs, alors plus ou moins célèbres, persuadés que de parler d'un bon poëte, c'était devoir les montrer au doigt, jugèrent à propos, pour fixer sur eux les regards, de se compromettre un peu, en s'honorant beaucoup , et se plaignirent tous à l'envi qu'iis étaient visiblement personnifiés dans M. de l'Empyrée. Me peut-on méconnailre à ce trait malin, disait l'un? — El moi, à celui-là? criait l'autre. C'était, pour ainsi dire, à qui s'arracherait la prétendue insulte des mains; ou pUitùt, comme i'ai dit, à qui voulant bieo

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