‹ Œuvres choissiesChapitre 102 sur 232 · LUTHER · texte numérisé non relu

LUTHER

VI. Les commencements de Luther ; ses qualités. — Martin Luther, augustin de profession, docteur et professeur en théologie dans l'Université de Vittemberg, donna le branle à ces mouvements. Les deux partis de ceux qui se sont dits réformés l'ont également reconnu pour l'auteur de cette nouvelle réformation. Ce n'a pas été seulement les luthériens ses sectateurs qui lui ont donné à Tenvi de grandes louanges. Calvin admire souvent ses vertus, sa magnanimité, sa constance, Tindustrie ^ incomparable qu'il a fait paraître contrôle pape. C'est la trompette, ou plutôt c'est le tonnerre, c'est le foudre qui a tiré le monde de sa léthargie : ce n'était pas Luther qui parlait, c'était Dieu qui foudroyait par sa bouche 2.

Il est vrai qu'il eut de la force dans le génie, de la véhémence dans ses discours, une éloquence vive et impétueuse, qui entraînait les peuples et les ravissait ; une hardiesse extraordinaire quand il se vit soutenu et applaudi, avec un air d'autorité qui fai^it trembler devant lui ses disciples : de sorte qu'ils n'osaient le contredire ni dans les grandes choses ni dans les petites.

Il faudrait raconter ici les commencements de la querelle de 1517, s'ils n'étaient connus de tout le monde. Mais qui ne sait la publication des indulgences de Léon X, et la jalousie des augustins contre les jacobins qu'on leur avait préférés en cette occasjon ? Qui ne sait que Luther, docteur augustin, choisi pour maintenir l'honneur de son ordre, attaqua premièrement les abus que plusieurs faisaient des indulgences, et les e^çès qu'on en prêchait? Mais il était trop ardent pour se renfermer dans ces bornes : des abus, il passa Bientôt à la chose même. 11 avançait par degrés : e^t encore qu'il allât toujours diminuant les indulgences, et les réduisant presque à rien par la manière de les expliquer, dans le fond il faisait semblant d'être d'accord avec ses adversaires, puisque, lorsqu'il mit

i. Indoilrie* Lex. — 2. Gàly., 2. Def. cont. Weslph,, opusc., fol. 785, 787 et seq.

ses propositions par écrit, il y en eut une couchée * en ces termes : « Si quelqu'un nie la vérité des indulgences du pape, qu'il soit anathème*. »

Cependant une matière le menait à l'autre. Comme celle de la justification et de Tefficace ^ des sacrements touchait de près à celle des indulgences, Luther se jeta sur ces deux articles ; et cette dispute devint bientôt la plus importante.

XXYÏ. Comment Luther rejeta enfin V autorité de V Église. — Quand je considère tant d'emportement après tant de soumission, je suis en peine d'où pouvait venir cette humilité apparente à un homme de ce naturel. Était-ce dissimulation et artifice ? ou bien est-ce que l'orgueil ne se connaît pas lui-même dans ses commencements, et que, timide d'abord, il se cache sous son contraire, jusqu'à ce qu'il ait trouvé l'occasion de se déclarer avec avantage ?

En effet, Luther reconnaît, après la rupture ouverte, que, dans les commencements, il était « comme au désespoir », et que personne ne peut comprendre « de quelle faiblesse Dieu l'a élevé à un tel courage, ni comment d'un tel tremblement il a passé à tant de force ^». Si c'est Dieu ou l'occasion qui ont fait ce Changement, j'en laisse le jugement au lecteur, et je me contente pour moi du fait que Luther avoue. Alors, dans cette frayeur, il est bien vrai, en un certain sens, que « son humilité », comme il dit, « n'était pas feinte ». Ce qui pourrait toutefois faire soupçonner de l'artifice dans ses discours, c'est qu'il s'échappait de temps en temps jusqu'à dire « qu'il ne changerait jamais rien dans sa doctrine ; et que, s'il avait remis toute sa dispute au jugement du Souverain Pontife, c'est qu'il fallait garder le respect envers celui qui exerçait une si grande charge ^ ». Mais qui considérera l'agitation d'un homme que son orgueil d'un côté, et les restes de la foi de l'autre, ne cessaient de déchirer au dedans, ne croira pas impossible que des sentiments si divers aient paru tour à tour dans ses écrits. Quoi qu'il en soit, il est certain que l'autorité de l'Église le retint longtemps ; et on

1. CottcAëé. Lèx. — 2. Prop. 1517, t. I, Vileb. —3. Vefficact. Leji. — 4. Prxt. Oper., t. I, fol. 4'i, 50 et seq. — 5. Pio Lect., t. I, fol. 212.

ne peut lire sans indignation, non plus que sans pitié, ce qu'il en écrit. < Après, dit-il, que j'eus surmonté tous les arguments qu'on m'opposait, il en restait un dernier qu'à peine je pus surmonter par le secours de Jésus-Christ, avec une extrême difficulté et beaucoup d'angoisses : c'est qu'il fallait écouter l'Église*. » La grâce, pour ainsi dire, avait peine à quitter ce malheureux. A la fin il remporta^ et, pour comble d'aveuglement, il prit le délaissement de Jésus-Christ méprisé pour un secours de sa main. Qui eût pu croire qu'on attribuât à la grâce de Jésus-Christ l'audace de n'écouter plus son Église, contre son précepte ? Après cette funeste victoire, * qui coûta tant de peine à Luther, il s'écrie, comme affranchi d'un joug importun : < Rompons leurs liens, et rejetons leur joug de dessus nos têtes 2 », car il se servit de ces paroles, en répondant à la bulle 3, et secouant avec un dernier effort l'autorité de l'Église, sans songer que ce malheureux cantique est celui que David met à la bouche des rebelles, dont les complots s'élèvent* contrele Seigneur et contre son Christ ^». Luther, aveuglé, se l'approprie, ravi de pouvoir dorénavant parler sans contrainte, et décider à son gré de toutes choses. Ses soumissions méprisées se tournent en poison dans son cœur ; il ne garde plus de mesures ; les excès, qui devaient rebuter ses disciples, les animent ; on se transporte^ avec lui en l'écoutant. Un mouvement si rapide se communique bien loin au dehors ; et un grand parti regarde Luther comme un homme envoyé de Dieu pour la ré formation du genre humain.

XXXII. Les vanteries de Luther, el le mépris qu'il fait de tous les Pères. — Cependant ce nouveau prophète s'emportait à des excès inouïs. Il outrait tout : parce que les prophètes, par ordre de Dieu, faisaient de terribles invectives, il devint le plus violent de tous les hommes, et le plus fécond en paroles outrageuses. Parce que saint Paul, pour le bien des hommes, avait relevé son ministère et les dons de Dieu en lui-même, avec toute la confiance que lui donnait la vérité manifeste que Dieu ap-

1. Prsf. Oper,, Lalh., t. I, fol. 49. — 2. Psalm., II, 8.-3. Not, in. Bail., t. I, fol. 63. — 4. Psalm., II, î. — 5. On se transporte. Grammaire i Verbe.

puyait d'en haut par des miracles, Luther parlait de luimême d'une manière à faire rougir tous ses amis. Cependant on s'y était accoutumé : cela s'appelait magnanimité : on admirait la « sainte ostentation, les saintes vanteries, la sainte jactance » de Luther : et Calvin, même quoique fâché contre lui, les nomme ainsi ^

Enflé de son savoir, médiocre au fond, mais grand pour le temps, et trop grand pour son salut et pour le repos de l'Église, il se mettait au-dessus de tous les hommes, et non seulement de ceux de son siècle, mais encore des plus illustres des siècles passés.

Dans la question du libre arbitre, Érasme lui objectait le consentement des Pères et de toute l'antiquité. « C'est bien fait, lui disait Luther ^ ; vantez nous les anciens Pères, et fiez-vous à leurs discours ; après avoir vu que tous ensemble ils ont négligé saint Paul, et que, plongés dans le sens charnel, ils se sont tenus, comme de dessein forméy éloignés de ce bel astre du matin, ou plutôt de ce soleil. » Et encore ^ : « Quelle merveille, que Dieu ait laissé îouîes les plus grandes Églises aller autrefois dans leurs voies, puisqu'il y avait laissé aller autrefois toutes les nations delà terre ? » Quelle conséquence ! Si Dieu a livré les Gentils à l'aveuglement de leur cœur, s'ensuit-il qu'il y livre encore les Églises qu'il en a retirées avec tant de soin ? Voilà néanmoins ce que dit Luther dans son livre Du serf arbitre ^ ! et ce qu'il y a ici de plus remarquable, c'est que, dans ce qu'il y soutient non seulement « contre tous les Pères et contre toutes les Églises », mais encore contre tous les hommes et contre la voix commune du genre humain, que le libre arbitre n'est rien du tout, il est abandonné, comme nous verrons, de tous ses disciples, et môme dans la confession d'Augsbourg : ce qui l'ait voir à quels excès sa témérité s'est emportée, puisqu'il a traité avec un mépris si outrageux et les Pères et les Églises, dans un point où il avait un tort si visible. Les louanges que ces saints docteurs ont données d'une même voix à la continence, le révoltent plutôt que de le toucher.

1. Def, cont. Weslph, opusc, fol. 788. — 2. De sero. arb., t. II, fol. 480 ^- 3. /oïd., fol. 438. — 4. Serf arbilre, opposé à libre arbitre, liberté morale.

Saint Jérôme lui devient insupportable pour l'avoir louée. Il décide que lui et tous les saints Pères, qui ont pratiqué tant de saintes mortifications pour la garder inviolable, eussent mieux fait de se marier. Il n'est pas moins emporté sur les autres matières. Enfin, en tout et partout, les Pères, les papes, les conciles généraux et particuliers, à moins qu'ils ne tombent dans son sens, ne lui sont rien. Il en est quitte pour leur opposer TÉcriture tournée à sa mode ; comme si avant lui TÉcriture avait été ignorée, ou que les Pères, qui Tout gardée et étudiée avec tant de religion, eussent négligé de l'entendre *.

XXXIIL Bouffonneries eî extravagances. — Voilà où Luther en étatt venu : de cette extrême modestie qu'il avait professée au commencement, il était passé à cet excès. Que dirais-je des boufîonneries aussi plates que scandaleuses dont il remplissait ses écrits ? Je voudrais qu'un de ses sectateurs des plus prévenus prît la peine de lire seulement un discours qu'il composa du temps de Paul III contre la papauté ^ : je suis certain qu'il rougirait pour Luther, tant il y trouverait partout, je ne dirai pas de fureur et d'emportement, mais de froides équivoques, de basses plaisanteries et de saletés, je dis même des plus grossières, et dé celles qu'on n'oit ^ sortir que de la bouche des plus vils artisans. « Le Pape, dit-il, est si plein de diables qu'il en crache, qu'il en mouche. » N'achevons pas ce que Luther n'a pas eu honte de répéter trente fois. Estce là le discours d'un réformateur ? Mais c'est qu'il s'agit du Pape ; à ce seul nom, il rentrait dans ses fureurs, et il ne se possédait plus. Maïs oserai-je rapporter la suite de cette invective insensée ? Il le faut, malgré ses horreurs, afin qu'on voie une fois quelles furies possédaient ce chef de la nouvelle réforme. Forçons-nous donc pour transcrire CCS mots qu'il adresse au Pape : « Mon petit Paul, mon petit pape, mon petit ânon, allez doucement : il fait glacé ; vous vous rompriez une jambe ; vous vous gâteriez ; et on dirait : Que diable est ceci ? Comme le petit papelin s'est gâté ? » Pardonnez-moi, lecteurs catholiques,

1. Entendre. Lex. — 2. Advers. Papal., t. VII, fol. 451 et seq. — 3. N'oit» Grammaire : Verbe.

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si je répète ces irrévérences ! Pardonnez-moi anssî, ô luthériens ! et profitez du moins de votre honte. Mais, après ces sales idées, il est temps de voir les beaux endroits. Ils consistent dans ces jeux de mots : Celeslissimus, sceleslissimas ; sanciissimus, satanissimus ; et c'est ce qu'on trouve à chaque ligne. Mais que dira-t-on de cette belle figure ? « Une âne sait qu'il est âne, une pierre sait qu'elle est pierre ; et ces ânes de papelins ne savent pas qu'ils sont des ânes ^ » De peur qu'on ne s'avisât d'en dire autant de lui, il va au-devant de l'objection. « Et, dit-il, le Pape ne me peut pas tenir pour un âne : il sait bien que, par la bonté de Dieu et-^ar sa grâce particulière, je suis plus savant dans les Écritures que lui et que tous ses ânes *. » Poursuivons : voici le style qui va s'élever : « Si j'étais le maître de l'Empire ; » où ira-t-il avec un si beau commencement ? «je ferais un même paquet du Pape et des cardinaux, pour les jeter tous ensemble dans ce petit fossé de la mer de Toscane. Ce bain les guérirait, j'y engage ma parole, et je donne Jésus-Christ pour caution^. » Le saint nom de Jésus-Christ n'est-il pas ici employé bien à propos ? Taisons-nous : c'en est assez, et tremblons sous les terribles jugements de Dieu, qui, pour punir notre orgueil, a permis que de si grossiers emportements eussent une telle efficace * de séduction et d'erreur.

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