LIVRE V
IfÉLANCHTON
IL Mélanchion épris de la nouveauté et de la trompeuse apparence de la justice impulalive.,. — La nouveauté de la doctrine et des pensées de Luther fut un charme pour les beaux esprits. Mélanchton en était le chef en Allemagne. Il joignait à l'érudition, à la politesse et à l'élégance du style une singulière modération. On le regardait comme seul capable de succéder dans la littérature à la réputation d'Erasme ; et Érasme lui-même l'eût élevé par son
1. Advers. Papat., l. VI, fol. 470. — î. Ibid. — 3. Ibid,, fol.. 474. — 4. Effi* ULCt. Lez.
suffrage aux premiers honneurs parmi les gens de lettres, s'il ne l'eût vu engagé dans un parti contre l'Église : mais la nouveauté l'entraîna comme les autres. Dès les premières années qu'il s'était attaché à Luther, il écrivit à un de ses amis : « Je n'ai pas encore traité comme il faut la matière de la justification, et je vois qu'aucun des anciens ne l'a encore traitée de cette sorte*. » Ces paroles nous font sentir un homme tout épris du charme de la nouvelle doctrine : il n'a encore qu'effleuré une si grande matière, et déjà il en sait plus que tous les anciens. On le voit ravi d'un sermon qu'avait fait Luther sur le jour du sabbat ; il y avait prêché le repos où Dieu faisait tout, où 1 homme ne faisait rien. Un jeune professeur de la langue grecque entendait débiter de si nouvelles pensées au plus véhément et au plus vif orateur de son siècle, avec tous les ornements de sa langue naturelle, et un applaudissement inouï : c'était de quoi être transporté. Luther lui paraît le plus grand de tous les hommes, un homme envoyé de Dieu, un prophète. Le succès inespéré de la nouvelle réforme le confirme dans ses pensées. Mélanchton était simple et crédule ; les bons esprits le sont souvent : le voilà pris. Tous les gens de belles-lettres suivent son exemple, et Luther devient leur idole. On l'attaque, et peut-être avec trop d'aigreur. L'ardeur de Mélanchton s'échauffe ; la confiance de Luther ^ l'engage de plus en plus, et il se laisse entraîner à la tentation de réformer avec ,son maître, aux dépens de l'unité et de la paix, et les évêques, et les papes, et les princes, et les rois, et les empereurs.
III. Comment Mélanchlon excusait les emportements de Luther.— Il est vrai, Luther s'emportait à des excès inouïs : c'était un sujet de douleurs à son disciple modéré. Il tremblait lorsqu'il pensait à la colère implacable « de cet Achille », et il ne craignait < rien moins de la vieillesse d'un homme dont les passions étaient si violentes que les emportements d'un Hercule, d'un Philoctète et d'un Marins ^, » c'est-à-dire qu'il prévoyait ce qui arriva eu
1. Lib. IV, ép. CXXVJ. — %. La confiance de Luther. Grammaire : Nom, — 3. Llb. IV, ép. CCXL.
effet, quelque chose de furienx. C'est ce qu'il écrit confî demment S et en grec, à soi. ordinaire, à son ami Camé rarius : mais un bon mot d*Érasme (que ne peut un bon mot sur un bel esprit ?) le soutenait. Érasme disait que tout le monde, opiniâtre et endurci comme il était, avait besoin d'un maître aussi rude que Luther : c'est-à-dire, comme il l'expliquait, que Luther lui paraissait nécessaire au monde, comme les tyrans que Dieu envoie pour le corriger, comme un Nabuchodonosor, comme un Holopherne,enun mot comme un fléau de Dieu. Il n'y avait pas là de quoi se glorifier, mais Mélanchton l'avait pris du beau côté, et voulait croire, au commencement, que, pour réveiller le monde, il ne,fallait rien moins que les violences et le tonnerre de L^ilher.
IV. Le commencement des agitations de Mélanchton. — Mais enfin Tarrogance de ce maître impérieux se déclara. Tout le monde se soulevait contre lui, et même ceux qui voulaient avec lui réformer l'Église. Mille sectes impies s'élevaient sous ses étendards ; et sous le nom de réformatiôn, les armes, les séditions, les guerres civiles ravageaient la chrétienté. Pour comble de douleur, la querelle sacramentaire partagea la réforme naissante en deux partis presque égaux ; cependant Luther poussait tout à bout, et ses discours ne faisaient qu'aigrir les esprits au lieu de les calmer. Il parut tant de faiblesse dans sa conduite, et ses excès furent si étranges, que Mélanchton ne les pouvait plus ni excuser, ni supporter. Depuis ce temps, ses agitations, furent immenses. A chaque moment on lui voyait souhaiter la mort. Ses larmes ne tarirent point durant trente ans; et « l'Elbe», disait-il luimême, € avec tous ses flots, ne lui aurait pu fournir assez d'eaux» pour pleurer les malheurs de la Réforme divisée*.
XIX. Mélanchton ne sait où il en est, et cherche toute sa vie sa religion. — C'est à quoi on se devait arrêter; et puisqu'il en fallait enfin revenir aux promesses faites à l'Église, Mélanchton n'avait qu'à considérer qu'elles devaient avoir toujours été autant inébranlables dans les siècles passés qu'il voulait croire qu'elles seraient dans