Confldemmenl. L«x. — «. Ub. II, op. CCII
HISTOIRE DES VARIATIONS iV
les siècles qui ont suivi la réformation. L'Église luthérienne n'avait point d'assurance particulière de son éternelle durée, et la réformation faite par Luther ne devait pas demeurer plus ferme que la première institution faite par Jésus-Christ et par ses apôtres. Comment Mélanchton ne voyait-il pas que la Réforme, dont il voulait qu'on changeât tous les jours la foi, n'était qu'un ouvrage humain? Nous avons vu qu'il a changé et rechangé beaucoup d'articles importants de la Confession d'Augsbourg, après même qu'elle a été présentée à l'empereur. Il a aussi ôté en divers temps beaucoup de choses importantes de l'Apologie, encore qu'elle fûJL souscrite de tout le parti avec autant de soumission que la Confession d'Augsbourg. En 1532, après la Confession d'Augsbourg et l'Apologie, il écrit encore « que des points très importants restent indécis, et qu'il fallait chercher sans bruit les moyens* d'expliquer les dogmes. Que je souhaite, dit-il, que cela se fasse et se fasse bien * ! » comme un homme qui sentait en sa conscience que rien jusqu'alors ne s'était fait comme il faut. En 1533 : « Qui est-ce qui songe, dit-il, à guérir les consciences agitées de doutes, et à découvrir la vérité ^ ? > En 1535 : « Combien, dit-il, méritons-nous d'être blâmé, nous qui ne prenons aucun soin de guérir les consciences agitées de doutes, ni d'expliquer les dogmes, purement et simplement, sans sophisterie ? Ces choses me tourmentent terriblement^. » Il souhaite dans la même année qu'une assemblée pieuse juge le procès de l'Eucharistie sans sophisterie et sans tyrannie^ ». Il juge donc la chose indécise; et cinq ou six manières d'expliquer cet article, que nous trouvons dans la Confession d'Augsbourg et dans l'Apologie, ne l'ont pas contenté. En 1536, accusé de trouver encore beaucoup de doutes dans la doctrine dont il faisait profession, il répond d'abord qu'elle est inébranlable; car il fallait bien parler ainsi, ou abandonner la cause. Mais il fait connaître aussitôt après, qu'en effet il restait beaucoup de défauts : il ne faut pas oublier qu'il s'agissait de doctrine. Mélanchton rejette ces défauts sur
1. Lib. IV. ep. CXXXV. ~ 2. Lib. IV, ep. CXL. - 3. Lib. IV, ep. CLXX. — 4. Lib. III, ep. CXIV.
les vices et l'opiniâtreté des ecclésiastiques* par lesquels il est arrivé, dit-il, qu'on a laissé parmi nous aller les choses comme elles pouvaient, pour ne rien dire de pis; qu'on y est tombé en beaucoup de fautes, et qu'on y jRt au commencement beaucoup de choses sans raison ». Tl reconnaît le désordre; et la vaine excuse qu'il cherche pour rejeter sur l'Église catholique les défauts de sa religion ne le couvre point. Il n'était pas plus avancé en 1537, et durant que tous les docteurs du parti assemblés avec Luther à Smalcalde y expliquaient de nouveau les points de doctrine, ou plutôt qu'ils y souscrivaient aux décisions de Luther : «J'étais d'avis, dit-il, qvl>^< rejetant quelques paradoxes, on expliquât plus simplëfnent la doctrine ; » et encore qu'il ait souscrit, comme on a vu, à ces décisions, il en fut si peu satisfait, qu'en 4542 nous l'avons vu « souhaiter encore une autre assemblée, où les dogmes fussent expliqués d'une manière ferme et précise ». Trois ans après, et en 1545, il reconnaît encore que la vérité avait été découverte fort imparfaitement aux prédicateurs du nouvel Évangile, « Je prie Dieu, dit-il, qu'il fasse fructifier cette telle quelle petitesse de doctrine qu'il nous a montrée ». Il déclare que pour lui il a fait tout ce qu'il a pu. « La volonté, dit-il, ne m'a pas manqué, mais le temps, les conducteurs et les docteurs. » Mais quoi ! son maître Luther, cet homme qu'il avait cru suscité de Dieu pour dissiper les ténèbres du monde, lui manquait-il? Sans doute, il se fondait peu sur la doctrine d'un tel maître, quand il se plaint si amèremeht d'avoir manqué de docteur. En effet, après la mort de Luther, Mélanchton, qui en tant d'endroits lui donne tant de louanges, écrivant confidemment* à son ami Camérarius, se contente de dire assez froidement « qu'il a du moins bien expliqué quelque partie de la doctrine céleste ». Un peu après, il confesse « queluiet les autres sont tombés dans beaucoup d'erreurs, qu'on ne pouvait éviter en sortant de tant de ténèbres, » et se contente de dire que « plusieurs choses ont été bien expliquées », ce qui s'accorde parfaitement avec le désir qu'il avait qu'on expliquât mieux les autres. On voit, dans
l. Confîdemment : Lel.
les passages que nous avons rapportés, qu'il s'agit de doiîmes de foi, puisqu'on y parle partout de décisions et de décrets nouveaux sur la doctrine. Qu'on s'étonne maintenant de ceux qu'on appelle chercheurs en Angleterre ! Voilà Mélanchton lui-môme qui^cherche encore beaucoup d'articles de sa religion, quarante ans après la prédication de Luther et l'établissement de sa réforme.
XXXI. Déchirements de Mélanchton. — Mélanchton cruV voir la vérité d'un côté et l'autorité légitime de l'autre. Son cœur était déchiré et il ne cessait de se tourmenter à réunir ces deux choses. Il ne pouvait ni renoncer aux charmes de sa justice imputative, ni faire recevoir par le collège épisGopal une doctrine inconnue à ceux qui jusqu'alors avaient gouverné l'Église. Ainsi l'autorité qu'il aimait comme légitime lui devenait odieuse, parce qu'elle s'opposait à ce qu'il prenait pour la vérité. En même temps qu'on lui entend dire « qu'il n'a jamais contesté l'autorité aux évêques », il accuse « leur tyrannie », à cause principalement qu'ils s'opposaient à sa doctrine, et croit « affaiblir sa cause en travaillant à les rétablir ». Incertain de sa conduite, il se tourmente lui-même, et ne prévoit que malheurs. « Que 'era-ce, dit-il, que le concile, sll se tient, si ce n'est une tyrannie ou des papistes, ou des autres^ et des combats de théologiens plus cruels et plus opiniâtres que ceux des Centaures? » Il connaissait Luther, et il ne craignait pas moins la tyrannie de son parti que celle qu'il attribuait au parti contraire. Les fureurs des théologiens le font trembler. Il voit que l'autorité étant une fois ébranlée, tous les dogmes, et même les plus importants, viendraient en question l'un après l'autre, sans qu'on sût comment finir. Les dispuwl et les discordes de la cène lui faisant voir ce qui devait arriver des autres articles : « Bon Dieu, dit-il, quelles tragédies verra la postérité, si on vient un jour à remuer ces questions^ si le Verbe, si le Saint-Esprit est une personne ! » On commença de son temps à remuer ces matières ; mais il jugea bien que ce n'était encore qu'un faible commencement ; car il voyait les esprits s'enhardir insensiblement contre les doctrines établies et contre l'autorité des décidions ecclésiastiques. Que serait-ce s'il avait vu les autres
suites pernicieuses des doutes que la réforme avait excités ? tout Tordre de la discipline renversé publiquement par 'es uns, et Tindépendance établie, c'est-à-dire, sous un nom spécieux et qui flatte la liberté, l'anarchie avec tous ^es maux : la puissance spirituelle mise par les autres ntre les mains des princes ; la doctrine chrétienne comattue en tous ses points ; des chrétiens nier l'ouvrage de !a création et celui de la rédemption du genre humain, anéantir l'enfer, abolir l'immortalité de l'âme, dépouiller le christianisme de tous ses mystères, et le changer en une secte de philosophie tout accommodée aux sens ; de là naître l'indifférence des religions, et, ce qui suit naturellement, le fond même de la religion attaquée ; TÉcriture directement combattue ; la voix ouverte au déisme, c'est-à-dire à un athéisme déguisé ; et les livres où seraient écrites ces doctrines prodigieuses sortir du sein de la réforme et des lieux où elle domine. Qu'aurait dit Mélanchton, s'il avait prévu tous ces maux ? et quelles auraient été ses lamentations ? Il en avait assez vu pour en être troublé toute sa .vie. Les disputes de son temps et de son parti suffisaient pour lui faire dire qu'à moins d'un miracle visible toute la religion allait être dissipée.