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LES LEÇONS DE LA MORT

Peuples, ne le pleurez plus; et vous qui, éblouis de Téclat du monde, admirez le tranquille cours d'une si longue et si belle vie, portez plus haut vos pensées. Quoi donc ! quatre-vingt-trois ans passés au milieu des prospérités, quand il n'en faudrait retrancher ni l'enfance où rhomme ne se connaît pas, ni les maladies où Ton ne vit point, ni tout le temps dont on a toujours tant de sujet de se repentir, paraîtront-ils quelque chose à la vue de l'éternité où nous nous avançons à si grands pas? Après cent trente ans de vie, Jacob, amené au roi d'Egypte, lui raconte la courte durée de son laborieux pèlerinage, qui n'égale pas les jours de son père Isaac ni de son aïeul Abraham 3. Mais les ans d'Abraham et d'Isaac, qui ont fait paraître si courts ceux de Jacob, s'évanouissent auprès de la vie de Sem, que celle d'Adam et de Noé efface. Que si le temps comparé au temps, la mesure à la mesure, et le terme au terme, se réduit à rien, que

les évêques qui ne résidaient pas. — 1. Après la Révocation de TEdit de Nantes. — 2. Luc.,XI, 21-26. — 3. Gea., XLXII, 9.

sera-ce si Ton compare le temps à Téternité, où il n'y a ni mesure ni terme? Comptons donc comme très court, chrétiens, ou plutôt comptons comme un pur néant tout ce qui finit, puisque enfin, quand on aurait multiplié les années au delà de tous les nombres connus, visiblement ce ne sera rien quand nous serons arrivés au terme fatal. Mais peut-être que, prêt à mourir, on comptera pour quelque chose cette vie de réputation, ou cette imagination de revivre dans sa famille, qu'on croira laisser solidement établie. Qui ne voit, mes frères, combien vaines, mais combien courtes et combien fragiles sont encore ces secondes vies que notre faiblesse nou^fait inventer pour couvrir en quelque sorte Thorreur de la mort I Dormez votre sommeil S riches de la terre, et demeurez dans votre poussière. Ah ! si quelques générations, que dis je? si quelques années après votre mort vous reveniez, hommes oubliés, au milieu du monde,vousvoushâteriezderentrer dans vos tombeaux, pour ne voir pas votre nom terni, votre mémoire abolie, et votre prévoyance trompée dans vos amis, dans vos créatures, et plus encore dans vos héritiers et dans vos enfants ! Est-ce là le fruit du travail dont vous vous êtes consumés sous le soleil, vous amassant un trésor de haine et de colère éternelle au juste jugement de Dieu ? Surtout, mortels, désabusez-vous de la pensée dont vous vous flattez, qu'aprèc une longue vie la mort vous sera plus douce et plus facile. Ce ne sont pas les années, c'est une longue préparation qui vous donrieré:- de l'assurance; autrement un philosophe ^ vous dira en vain que vous devez être rassasiés d'années et de jours, et que vous avez assez vu les saisons se renouveler et le monde rouler autour de vous; ou plutôt que vous vous êtes assez vus rouler vous-mêmes et passer avec le monde. La dernière heure n'en sera pas moins insupportable, et l'habitude de vivre ne fera qu'en accroître le désir. C'est de saintes méditations, c'est de bonnes œuvres, c'est ces véritables richesses que vous enverrez devant vous au siècle futur, qui vous inspireront de la force ; et c'est par ce moyen que vous affer-

1. Dormez voire sommeil. Grammaire : Verbe. — 2. Lucrèce (De Rerum Nalura, 111, 915).

mirez votre courage. Le vertueux Michel Le Tellier vous en a donné l'exemple; la sagesse, la fidélité, la justice, la modestie, la prévoyance, la piété, toute la troupe sacrée des vertus, qui veillaient pour ainsi dire autour de lui, en ont banni les frayeurs et ont fait du jour de sa mort le plus beau, le plus triomphant, le plus heureux jour de sa vie.

Cul-de-lampe de l'édition originale de V Oraison funèbre de Michel Le Tellier.

C O iN D i

(D'après une estampe de la Bibl. nat.).

ORAISON FUNEBRE

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