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NOTICE

Le sujet. — Condé. — Naissance et éducation. ■— Condé, fils de Henri II de Bourbon et de Charlotte-Marguerite de Montmorency, naquit à Paris le 8 septembre 1621. Il fit de solides et brillantes études d'humaniste au collège des Jésuites de Bourges ; à la connaissance du grec et du latin au'il savait parfaitement, il ajouta celle de la philosophie, du droit et des exercices du corps, où il excellait. Dans les salons de sa mère et à l'hôtel de Rambouillet, qui était alors dans toute sa splendeur, il reçut une éducation mondaine exquise et achevée. A vingt ans, il faisait ses premières armes sous les yeux de Louis XIII et il se distinguait par sa bravoure impétueuse. Brillant cavalier, honnête homme, grand seigneur, il entrait dans la vie avec tous les dons qui « captivent » la gloire.

Premières campagnes. — Il n'avait que vingt-deux ans quand Mazarin le proposa au roi pour commander en chef l'armée qui devait arrêter les Espagnols sur la frontière de l'Est. Il se montra di^ne de ce choix par le coup d'éclat de la victoire de Rocroy il643) qui fît cesser tout danger d'invasion. Il compléta son œuvre par les victoires de Fribourg (1644) et de Nordlingue (1645), par la prise de Dunkerque (1646) et la victoire de Lens (1648) ; tous ces triomphes, brisèrent la puissance de l'Espagne et de l'Autriche et hâtèrent la conclusion de ce glorieux traité de Westphalie qui donnait à la France la frontière du Rhin et le premier rang en Europe.

Condé pendant la Fronde. — lleatré à Paris, en pleine Fronde, Condé se déclare pour la régente et il a rite faitr de mettre fin à la guerre civile. Mais la guerre terminée par ses soins, il se montre orgueilleux, exigeant, et il supporte mal le joug de Mazarin. Une nouvelle Fronde naît que le cardinal essaye d'arrêter en emprisonnant Condé et les princes. Condé resta seize mois en prison pendant lesquels il amassa dans son âme cette amertume et ces colères qui devaient faire de lui un traître à son pays. Délivré par Mazarin lui-même, il entra aussitôt en lutte avec le pouvoir royal que Turenne défendait. Un moment maître de Paris, il ne sut pas arrêter la fureur populaire et il souilla sa gloire par les massacres ae l'Hôtel de Ville.

Condé au service de l'Espagne. — Trop hautain pour se soumettre, a'ayant plus de partisans dans son pays, Condé offrit son épée au roi d'Espagne, Philippe VI. Heureusement pour la France, il ne fut pas accueilli sans défiance, et il ne put jamais commander en chef les troupes espagnoles. Il profita cependant de ce qu'il avait d'autorité pour reprendre Rocroy (1653), pour battre l'armée française à Valenciennes fl656) et pour délivrer Cambrai (1657). Mais, à la journée des Dunes, la rortune se déclara contre lui; l'impéritie de don Juan d'Autriche, son chef, avait tout compromis.

Condé réconcilié avec Louis XIV. — Condé souffrait de la honte qu'il sentait s'attacher à ses actions; la maturité et la douleur l'avaient assagi ; il aimait malgré tout la France, et pour la France il consentit à oublier sa colère. 11 demanda à rentrer dans son pays ; le traité des Pyrénées (1659) stipula que Condé serait reçu en France et retrouverait son rang, ses dignités et ses biens. Louis XIV le reçut avec bonté et avec une majesté qui lui en imposa. Pendant les années qui suivirent, on le vit occupe de mettre ordre à ses affaires, d'embellir Chantilly et de

s'intéresser aux ouvrages de l'esprit. Molière, Boileau et Racine étaient de ses amis et il sut les protéger contre leurs ennemis.

Les grandes actions militaires. — La guerre de Dévolution fournit à Condé une occasion nouvelle de manifester son génie militaire. En trois semaines, il enleva la Franche-Comté aux Espagnols. En Hollande, il eut à lutter contre un adversaire digne de lui, Guillaume d'Orange et il triompha d'une résistance acharnée à la journée de Senef (1674). Enfin, après la mort de Turenne, il s'illustra par cette savante campagne qui rejeta les Impériaux et Montecuculli au delà du Rhin. Après ces exploits, à cinquante-quatre ans, Condé, usé par la maladie, dut renoncer à la carrière des armes.

Condé à Chantilly, — Il se retira à Chantilly, où l'éclat de son nom et la magnificence de son hospitalité attira bientôt les visiteurs et les amis. Il les recevait avec une dignité royale, tempérée par son affabilité et par sa bonté. Il aimait occuper ses loisirs à surveiller l'éducation de son petit-fils, que dirigeait La Bruyère. ' '

De graves préoccupations entraient dans son âme avec la vieillesse commençante. Il avait été dans sa jeunesse du groupe des u libertins », de qui la raison impérieuse refuse de se plier au joug de la foi. Ses écarts de conduite avaient fait scandale. Il s'appliqua à réparer le scandale par une vie plus digne, à étudier une religion qu'il avait méconnue, et à rentrer en grâce avec Dieu. Sa mort, le 11 décembre 1686, fut celle d'un bon Français et d'un bon chrétien.

L'oraison funèbre. — Les funérailles de Condé furent célébrées à Notre-Dame avec une pompe toute royale le 10 mars 1687. Ce fut le roi lui-même qui désigna Bossuet pour prononcer l'oraison funèbre. Bossuet était à ce moment-là le chef incontesté de l'Eglise de France, l'homme le plus en vue, celui qui était le mieux indiqué pour célébrer le génie du ^rand Condé. Mais il avait d'autres titres à ce choix. D'anciennes relations de famille liaient Bossuet à Condé, et on sait que le vainaueur de Rocroy avait voulu assister à la thèse du jeune docteur de Navarre. Des relations plus intimes s'étaient établies et Bossuet était devenu pour Condé un véritable ami. Cette amitié avait -reçu comme un caractère religieux par la conversion de Condé, dans les dernières années de sa vie.

Bossuet, qui était frappé par la hauteur de génie du prince, aimait donc celui qu'il admirait. C'est ce qui a donné à cette oraison funèbre un caractère spécial. Au lieu d'interrompre son récit par des exhortations de prédicateur, Bossuet ne cesse pas un instant ae considérer son héros ; ifprononce un véritable éloge. .T- éloge, sans doute, a la portée d'un sermon, parce que l'intention de -^'orateur se marcjue à tout instant, pour ainsi dire dans chaque phrase, par le mot évangélique qui abaisse devant Dieu toute grandeur humaine : mais l'éloge est continu.

Est-il véridique? Bossuet est guidé par l'amitié et le génie de Condé l'a ébloui; mais autant que les convenances le permettent, il dit avec franchise toute la vérité. Il rappelle avec précision ce que nous appelons la trahison du prince; il dit un mot de ses égarements; et s'il loue surtout la honte d'un homme qui fut impérieux et dur, il faut songer qu'il parle du Condé des dernières années, d'un Condé apaisé, d'un Condfé chrétien. Il ose opposer son héros à Turenne et confronter devant la mort le prince du sang et le chevalier; ce parallèle que l'aristocratie du dix septième siècle reprocha à Bossuet, était un hommage à la vérité historique

h'Oraison funèbre de Condé marque une date importante dans la vie de Bossuet. Comme s'il sentait que Louis XIV perd avec Condé un de ses plus ^nds soutiens et la France une de ses plus grandes gloires, Bossuet fait ses adieux à la chair» : il a sacrifié, un instant, comme

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tous les autres, à la majesté et à la grandeur du règne ; il sent qu'il doit désormais s'occuper à des travaux plus modestes et plus solides. Le Bossuet de Rigaud renonce à l'ampleur des grands manteaux de cour et dos grands gestes oratoires ; il devient simplement un bon pasteur d'âmes et un bon défenseur de TEglise.

Analyse. — Exorde. — S'il s'agissait de louer dignement le grand Condé, l'orateur serait accablé par son impuissance ; mais il est soutenu par une autre tâche. 11 veut montrer que tous les dons de l'esprit et du cœur ne sont rien sans la piété. C'est ce que démontrera tout le discours.

Première partie. — A. Qualités du cœur du prince de Condé. Son courage impétueux et solide à quoi rien ne résiste: k'-cH des batailles de Rocroy et de Fribour^. Sa modestie : il était l'ennimi des flatteurs. Sa sincérité qui lui a fait reconnaître et réparer ses fautes. Sa bonté : tendresse de Condé pour les siens, son afiabilité et son dévouement pour ses amis, sa simplicité dans la vie privée, aussi estimable, aussi glorieuse que sa valeur sur les champs de bataille,

B. Qualités de l'esprit. Etude ^ son génie militaire : il était fait de prévoyance dans les préparatifs -^es campagnes, de travail et d'étude pendant la paix, d'illumination soudaine sur le champ de bataille. Exemples: Senef. Dunkerque, Lens, le faubourg Saint-Antoine. Parallèle de Condé et de Turenne, du génie et du talent.

Seconde partie. — Mais toute cette gloire ne serait rien, si elle ne •eposaiipas sur un fond plus solide. La gloire humaine est vaine puis-

ue Dieu la donne à ses ennemis. Seule, la piété donne une gloire qui ne passe pas.

Piété du prince après sa conversion. Les dernières années sont dominées par 1 idée du aevoir chrétien. Sa mort. Ses adieux au roi et à sa famille. La foi illumine ses derniers moments.

Péroraison. — Bossuet invite tous les grands de la terre à venir saluer une dernière fois le grand Condé et à s'instruire de la vanité de la gloire qui ne repose pas sur la piété. Il fait ses adieux à l'oraison funèbre.

prononcée en t Église de Notre-Dame de Paris, le dixième jour de mars 1687.

Dominas lecam viroram forlissime. . . Vade in hac forliladine lua . .. Ego ero lecam .

Le Seigneur est avec vous, ô le plus courageux de tous les hommes î Allez aveu ce courage dont vous êtes rempli. Je serai avec vous.

{.Juges, VI, 12, 14, 16.)

Monseigneur*,

Au moment que * j'ouvre la bouche pour célébrer la gloire immortelle de Louis de Bourbon, prince de Condé, je me sens également confondu ^ et par la grandeur du

1. Henri-Jules, fils unique de Condé, M. le Prince depuis la mort de son père. — 2. An moment que. Grammaire : Conjonction. — 3. Confondu. Lex.

sujet et, s'il m'est permis de l'avouer, par l'inutilité du travail. Quelle partie du monde habitable n'a pas ouï les victoires du prince de Condé et les merveilles de sa vie? on les raconte partout :1e Français qui les vante n'apprend rien à l'étranger, et quoi que je puisse aujourd'hui vous en rapporter, toujours prévenu par vos pensées, j'aurai fcncore à répondre au secret reproche que vous me ferez d'être demeuré beaucoup au-dessous. Nous ne pouvons rien, faibles orateurs, pour la gloire des âmes extraordinaires ; le Sage a raison de dire « que leurs seules actions les peuvent louer ^*: toute autre louange languit auprès des grands noms ; et la seule simplicité d'un récit fidèle pourrait soutenir ^ la gloire du prince de Condé. Mais en attendant que l'histoire, qui doit ce récit aux siècles futurs, le fasse paraître, il faut satisfaire ^ comme nous pourrons à la reconnaissance publique et aux ordres du plus grand de tous les rois. Que ne doit point le royaume à un prince qui a honoré la maison de France, tout le nom français, son siècle, et pour ainsi dire l'humanité tout entière ? Louis le Grand est entré lui-même dans ces sentiments ; après avoir pleuré ce grand homme et lui avoir donné par ses larmes au milieu de toute sa cour le plus glorieux éloge qu'il pût recevoir, il assemble dans un temple si célèbre* ce que son royaume a de plus ausruste pour y rendre des devoirs publics à la mémoire de ce' prince, et il veut que ma faible voix anime toutes ces tristes représentations^ et tout cet appareil funèbre. Faisons donc C3t effort sur notre douleur. Ici un plus grand objet et plus digne de cette chaire se présente à ma pensée : c'est Dieu qui fait les guerriers et les conquérants. « C'est vous, lui disait David, qui avez instruit mes mains à combattre et mes doigts à tenir l'épée ^ » S'il inspire le courage, il ne donne pas moins les autres grandes qualités naturelles et surnaturelles et du cœur et de l'esprit. Tout part de sa, puissante main : c'est lui qui envoie du ciel les généreux

1. Prov., XXXI, 31. — 2. Soutenir. Lex. — 3. Satisfaire à... Grammaire : Préposition et verbe. — 4. Notre-Dame de Paris. — 5. Les figures allégoriques, œuvres de Lebrun et de Mignard, qui symbolisaient les vertus du prince. —G Psaîm., CXLTIT, l.

sentiments, les sages conseils et toutes les bonnes pensées; mais il veut que nous sachions distinguer entre les dons qu'il abandonne à ses ennemis et ceux qu'il réserve à ses serviteurs. Ce qui distingue ses amis d'avec tou les autres, c'est la piété; jusqu'à ce qu'on ait reçu ce don du ciel, tous les autres, non seulement ne sont rien, mais encore tournent en ruine* à ceux qui en sont ornés. Sans ce don inestimable de la piété, que seraitce que le prince de Condé avec tout ce grand cœur et ce grand génie? Non, mes, frères, si la piété n'avait comme consacré ^ ses autres y^ertus, ni ces princes ^ ne trouveraient aucun adoucissement à leur douleur, ni ce religieux pontife * aucune confiance dans ses prières,, ni moi-même aucun soutien aux louanges ^ que je dois à un si grand homme. Poussons donc à bout la gloire humaine ^ par cet exemple ; détruisons l'idole des ambitieux; qu'elle tombe anéantie devant ces autels. Mettons ensemble aujourd'hui (car nous le pouvons dans un si noble sujet) toutes les plus belles qualités d'une excellente nature ; et à la gloire de la vérité montrons dans un prince admiré de tout l'univers ce qui fait les héros, ce qui porte la gloire du monde jusqu'au comble: valeur, magnanimité, bonté naturelle, voilà pour le cœur; vivacité, pénétration, grandeur et sublimité de génie, voilà pour l'esprit, ne serait qu'une illusion si la piété ne s'y était jointe et enfinque la piété est le tout de l'homme'^. C'est, messieurs, ce que vous ^rrez dans la vie éternellement mémorable de très haut et très puissant prince Louis de Bourbon, prince de Condé, premier prince du sang.

Dieu nous a révélé que lui seul il fait les conquérètnts, et que seul il les fait servir à ses desseins. Quel autre a fait un Cyrus, si ce n'est Dieu qui l'avait nommé deux cents ans avant sa nais^nce dans les oracles d'Isaïe ?

1. Tournent en ruine à... Grammaire: Préposition.— 2. Consacré. Lex. — 3. Ces princes sont les fils du défunt, son petit-fils le duc de Bourbon, et le prince de Conti, son neveu. — 4. L'archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, qui officiait.— 5. Soutien. Lex. — 6. Poussons à bout. Lex. — 7. Remarquer la précision de cette division.

€ Tu n'es pas encore, lui disait-il, mais je te vois, et je t'ai nommé par ton nom : tu t'appelleras Cyrus. Je marcherai devant toi dans les combats; à ton approche je mettrai les rois en fuite, je briserai les portes d'airain. C'est moi qui étends les cieux, qui soutiens la terre, qui nomme ce qui n'est pas comme ce qui est ^ > ; c'est-à-dire, c'est moi qui fais tout et moi qui vois, dès l'éternité, tout ce que je fais. Quel autre a pu former un Alexandre, si ce n'est ce même Dieu qui en a fait voir de si loin et par des figures si vives l'ardeur indomptable à son prophète Daniel? « Le voyezvous, dit-il, ce conquérant 2 s^ec quelle rapidité il s'élève de l'occident comme par bonos, et ne touche pas à terre • I Semblable, dans ses sauts hardis et dans sa légère démarche, à ces animaux vigoureux et bondissants, il ne s'avance que par vives et impétueuses saillies 3, et n'est arrêté ni par montagnes, ni par précipices^. Déjà le roi de Perse est entre ses mains; « à sa vue, il s'est animé; efferatus est in eum, dit le prophète : il l'abat, il le foule aux pieds : nul ne le peut défendre ^ des coups qu'il lui porte, ni lui arracher sa proie ^ » A n'entendre que ces paroles de Daniel, qui croiriez-vous voir, messieurs, sous cette figture ? Alexandre ou le prince de Condé ?

Dieu donc lui avait donné cette indomptable valeur pour le salut de la France durant la minorité d'un roi de quatre ans. Laissez-le croître, ce roi chéri du ciel; tout cédera à ses exploits : supérieur aux siens comme aux ennemis, il saura tantôt se servir, tanl^ôt se passer de ses plus fameux capitaines ; et seul, sous la main de Dieu, qui sera continuellenient à son secours, on le verra l'assuré rempart de ses États. Mais Dieu avait choisi le duc d'Enghien pour le défendre dans son enfance. Aussi vers les premiers jours de son règne, à Tàge de vingt-deux ans, le duc conçut un dessein où les vieillards '^ expérimentés ^ ne purent atteindre; mais la victoire le justifia^ devant Rocroy.

1. /«., XLV, 1-7. — 2. Dan., VIII, 5. — 3. Saillies. Lex. — 4. Ni par monlagnes, etc. Grammaire : Article. — 5. Nul ne le peut défendre. Grammaire : Construction. — 6. Dan., VIII, 6, 7, — 7. Un dessein où les vieillards, e/c. Grammaire. Pronom. — 8. Vieillards expérimentés désig[ne le maréchal de Lhôpital et des chefs routiniers qui étaient opposés a une bataille rangée. — 9. Justifia. Lex.

L'armée ennemie est plus forte, il est vrai; elle est composée de ces vieilles bandes wallonnes, italiennes et espagnoles qu'on n'avait pu rompre^ jusqu'alors; mais pour combien fallait-il compter le courage qu'inspiraient à nos troupes le besoin pressant de l'État, les avantages passés, et un jeune prince du sang qui portail la victoire dans ses yeux 2 ? Don Francisco de Mello ^ l'attend de pied ferme; et sans pouvoir reculer, les deux généraux et les deux armées semblent avoir voulu se renfermer dans des bois et dans des marais pour décider leur querelle, comme deux braves en champ clos. Alors, que ne vit-on pas? Le jeune prince parujt nn autre homme : touchée^ d'un si digne objet, sa g-rande âme se déclara toute entière ^ ; son courage croissait avec les périls, et ses lumières avec son ardeur. A la nuit qu'il fallut passer en présence des ennemis, comme un vigilant capitaine, il reposa le dernier, mais jamais il ne reposa plus paisiblement. A- la veille d'un si grand jour et dès la première bataille, il est tranquille, tant il se trouve dans son naturel; et on sait que le lendemain, à l'heure marquée, il fallut réveiller d'un profond sommeil cet autre Alexandre ^. Le voyez-vous comme il vole, ou à la victoire, ou à la mort? Aussitôt qu'il eut porté de rang en rang l'ardeur dont il était animé, on le vit presque en même temps pousser l'aile droite des ennemis, soutenir la nôtre ébranlée, rallier les Français à demi vaincus, mettre en fuite l'Espagnol victorieux, porter partout la terreur, et étonner^ de ses regards étincelants ceux qut échappaient à ses coups.

Restait^ cette redoutable infanterie de Tarmée d'Espagne, dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute, et lançaient des feux de toutes parts. Trois fois le jeune vainqueur s'efforça de rompre

1. Rompre. Lex. — 2. D'un mot, Bossuet trace un portrait physique de Conde et donne le caractère saiUant de sa physionomie. — 3. Gouverneur des Pays-Bas espagnols. — 4. Touchée. Lex. — o. Taule entière. Grammaire : Adjectif. — 6. La nuit qui précéda la bataille d'Arbelles, Alexandre dormit d'un prolond sommeil. — 7. Etonntr. Lex. — 8. Restait. — L'inversion fait sentir la résistance et la solidité de l'infanterie, qui se tenait bien debout {reslabal).

ces intrépides combattants ; trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines S qu'on voyait porté dans sa chaise et, malgré ses infirmités, montrer qu'une âme guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime ; mais enfin il faut céder. C'est en vain qu'à travers des bois avec sa cavalerie toute fraîche, Beck^ précipite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisés; le prince l'a prévenu, les bataillons enfoncés demandent quartier ^i mais la victoire va devenir plus terrible pour le duc d'Enghien que le combat. Pendant qu'avec un air assuré il s'avance pour recevoir la parole de ces braves gens, ceux-ci, toujours en garde, craignent la surprise de quelque nouvelle attaque; leur effroyable décharge met les nôtres en furie; on ne voit plus que "^carnage; le sang enivre le soldat, jusqu'à ce que le grand prince, qui ne put voir égorger ces lions comme de timides brebis, calma ^ le courages émus^ et joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner. Quel fut alors l'étonnement de ces vieilles troupes et de leurs braves officiers, lorsqu'ils virent qu il n'y avait plus de salut pour eux qu'entre les bras du vainqueur ! de quels yeux regardèrent-ils le jeune prince, dont la victoire avait relevé la haute contenance, à qui la clémence ajoutait de nouvelles grâces I Qu'il eût encore volontiers sauvé la vie au brave comte de Fontaines^; mais il se trouva par terre parmi les milliers de morts dont l'Espagne sent encore la perte. Elle ne savait pas que le prince qui lui fit perdre tant de ses vieux régiments à la journée de. Rocroy en devait achever les restes dans les plaines de ^Lens. Ainsi la première victoire fut le gage de beaucoup d'autres. Le prince fléchit le genou, et dans le champ de bataille il rend au Dieu des armées la gloire qu'il lui envoyait ; là on célébra Rocroy délivré ; les menaces d'un redoutable ennemi tournées à sa honte, la régence affermie, la France en repos, et un règne, qui devait être si beau, commencs par un si heureux présage. L'armée commença l'action

1. Maréchal de camp, chef de l'armée espagnole. — 2. Chef des renforts allemands. — 3. Demandent quartier, Lex. — 4. Calma. Grammaire: Verbe. ^ 5. Courages émus. Lex. — 6. Le comte de Fontaines mourut dang la bataille percé de coups.

de grâces; toute la France suivit; on y élevait jusqu'au ciel le coup d'essai du duc d'Enghien : c'en serait assez pour illustrer une autre vie que la sienne, mais pour lui c'est le premier pas de sa course.

Dès cette première campagne, après la prise de Thionville, digne prix de la victoire de Rocroy, il passa pour un capitaine également redoutable dans les sièges et dans les batailles. Mais voici dans un jeune prince victorieux quelque chose qui n'est pas moins beau que la victoire. La cour, qui lui préparait à son arrivée les applaudissements qu'il méritait, fut surprise de la manière dont il les reçut. La reine régente lui a témoigné que le roi était content de- ses services : c'est dans la bouche du souverain la digne récompense de ses travaux. Si les autres osaient le louer, il repoussait leurs louanges comme des offenses, et indocile à la flatterie^, il en craignait jusqu'à l'apparence : telle était la délicatesse ^ ou plutôt telle était la solidité ^ de ce prince. Aussi avaitil pour maxime (écoutez, c'est la maxime qui fait les grands hommes) : que dans les grandes actions il faut uniquement songer à bien faire, et laisser venir la gloire après la vertu. C'est ce qu'il inspirait aux autres; c'est ce qu'il suivait lui-même. Ainsi la fausse gloire ne le tentait pas; tout tendait au vrai et au grand. De là vient qu'il mettait sa gloire dans le service du roi et dans le bonheur de l'État : c'était là le fond de son cœur; c'étaient ses premières et ses plus chères inclinations.

La cour ne le retint guèr^ quoiqu'il en fût la merveille ; il fallait montrer partout/ et à l'Allemagne comme à la Flandre, le défenseur intrépide que Dieu nous donnait. Arrêtez ici vos regards : il se prépare contre le prince quelque chose de plus formidable qu'à Rocroy ; et, pour éprouver sa vertu ^, la guerre va épuiser toutes ses inventions et tous ses efforts. Quel objet se présente à mes yeux? ce n'est pas seulement des hommes à combattre, c'est des montagnes ^ inaccessibles ; c'est des ravines et des précipices d'un côté ; c'est de l'autre un bois impéné-

1. Indocile à la flatterie. Grammaire: Préposition. — 'i. Délicatesse. Lex. — 3. Solidité. Lex. — 4. Vertu. Lex. — 5. Cest de* montagnes. Grammaire : Verbe.

trable dont le fond est un marais, et, derrière des ruisseaux, de prodigieux retranchements: c'est partout des forts élevés, et des forêts abattues qui traversent ^ des chemins affreux ; et au dedans c'est Merci avec ses braves Bavarois enflés de tant de succès et de la prise de Fribourg; Merci qu'on ne vit jamais reculer dans les combats ; Merci que le prince de Condé et le vigilant Turenne n'ont jamais surpris dans un mouvement irrégulier, et à qui ils ont rendu ce grand témoignage, que jamais il n'avait perdu un seul moment favorable, ni manqué de prévenir leurs desseins, comme s'il eût assistée leurs conseils. Ici donc durant huit jours, et à quatre attaques différentes, on vit tout ce qu'on peut soutenir et entreprendre à la guerre. Nos troupes semblent rebutées autant par la résistance des ennemis que par l'effroyable disposition des lieux, et le prince se vit quelque temps comme abandonné. Mais, comme un autre Machabée, < son bras ne l'abandonna pas, et son courage, irrité ^ par tant de périls, vint à son secours ^ ». On ne l'eut pas plutôt vu pied à terre forcer le premier ces inaccessibles hauteurs, que son ardeur entraîna tout après elle. Merci voit sa perte assurée ; ses meilleurs régiments sont défaits, la nuit sauve les restes de son armée. Mais que des pluies excessives s'y joignent encore, afin que nous ayons à la fois, avec tout le courage et tout l'art, toute la nature à combattre. Quelque avç^ntage que prenne un ennemi habile autant que hardi. e>s. dans quelque affreuse montagne qu'il se retranche de nouveau, poussé de tous côtés, il faut qu'il laisse en proie ^ au duc d'Enghien non seulement son canon et son bagage, mais encore tous les environs du Rhin. Voyez comme tout s*ébranle; Philipsbourg, est aux abois en dix jours, malgré l'hiver qui approche ; Philipsbourg, qui tint si longtemps le Rhin captif sou? nos lois, et dont le plus grand des rois a si glorieusement réparé la perte ^. Worms, Spire, Mayence, Landau, vingt autres places de nom ^ ouvrent leur portes ; Merci ne les

1. Traversent. Lex. — 2. Irrité. Lex. — 3. Is., LXIII,5. — 4. En proie. Grammaire : Préposition. — 5. Philipsbourg fut repris par le duc de Lorraine en 1676 ; mais la perte de cette ville fut largement compensée par les acquisitions du traité de Nimègue : c'est le sens de cette phrase. ~ 6. De nom. Lex.

peut défendre *, et ne paraît plus devant son vainqueur ; ce n'est pas assez : il faut qu'il tombe à ses pieds, digne victime de sa valeur; Nordlingue^ en verra la chute ; il y sera décidé qu'on ne tient non plus devant les Français en Allemagne qu'en Flandre, et on devra tous ces avantages au même prince, Dieu, protecteur de la France et d'un roi qu*il a destiné à ses grands ouvrages, l'ordonne ainsi.

Par ces ordres, tout paraissait sûr sous !a conduite du duc d'Enghien ; et sans vouloir ici achever le jour à vous marquer seulement ses autres exploits, vous savez, parmi tant de fortes places attac^uées, qu'il n'y en eut qu'une seule qui put échapper se's mains 3, encore releva-t-elle la gloire du prince^. L'Europe, qui admirait là divine ardeur dont il était animé dans les combats, s'étonna qu'il en fût le maître, et, dès l'âge de vingt-six ans, aussi capable de ménager ses troupes que de les pousser dans les hasards, et de céder à la fortune que de la faire servir ^ à ses desseins. Nous le vîmes partout ailleurs comme un de ces hommes extraordinaires qui forcent tous les obstacles. La promptitude de son action ne donnait pas le loisir de la traverser^, c'est là le caractère des conquérants. Lorsque David, un si grand guerrier, déplora la mort de deux fameux capitaines ^ qu'on venait de perdre, il leur donna cet éloge : « Plus vites ^ que les aigles, plus courageux que les lions ^. » C'est l'image du prince que nous regrettons; iî paraît en un moment comme un éclair dans les pays les plus éloignés , on le voit en même temps à toutes les attaques, à tous les quartiers*^. Lorsque, occupé d'un côté, il envoie connaître l'autre, le diligent officier qui porte ses ordres s'étonne d'être prévenu, et trouve déjà tout ranimé par la présence du prince ; il semble qu'il se multiplie dans une action : ni le fer ni le feu ne l'arrêtent. Il n'a pas besoin d'armer cette tête *^ qu'il expose à tant de périls : Dieu lui

1. Merci ne les peut défendre. Grammaire : Construction. — 2. Merci y fut tué. — 3. Echapper ses mains. Grammaire : Verbe. — 4. U s'agit du siège de Lérida auquel Condé renonça par un acte de sagesse qui était une victoire sur son caractère. — 5. Servir à ses desseins. Grammaire : Verbe. — 6. Traverser. Lei. — 7. Le roi Sattl et son fils Jonathas. — 8. Vites. Grammaire : Adjectif. — 9. II Reg., I, 23. — 10. Quartiers Lex. — 11. Le jour de la bataille de Rocroy, Condé « avait pria

est une armure plus assurée; les coups semblent perdre leur force en rapprochant, et laisser seulement sur lui des marcfues de son courage et de la protection du ciel^ Ne lui dites pas que la vie d'un premier prince du sang, si nécessaire à TÉlat, doit être épargnée ; il répond qu'un prince du sang, plus intéressé par sa naissance à la gloire du roi et de la couronne, doit, dans le besoin de l'État, être dévoué plus que tous les autres pour en relever Téclat. Après avoir fait sentir aux ennemis, durant tant d'années, l'invincible puissance du roi, s'il fallut agir au dedans pour la soutenir, JQ dirai tout en un mot, il fît respecter la régente 2, et puisqu'il faut une fois parler de ces choses dont je voudrais pouvoir me taire éternellement, jusqu'à cette fatale prison, il n'avait pas seulement songé qu'on pût rien attente* ^ contre l'État, et dans son plus grand crédit, s'il souhaitait d'obtenir des grâces, il souhaitait encore plus de les mériter. C'est ce qui lui faisait dire (je puis bien ici répéter devant ces autels les paroles que j'ai recueillies de sa bouche, puisqu'elles marquent si bien le fond de son cœur) : il disait donc, en parlant de cette prison malheureuse, qu'il y était entré le plus innocent de tous les hommes et qu'il en était sorti le plus coupable. « Hélas! poursuivait-il, je ne respirais que le service du roi et que la grandeur de l'État ! » On ressentait * dans ses paroles un regret sincère d'avoir été poussé si loin par ses malheurs.>Mais sans vouloir excuser ce qu'il a si hautement condamné lui-même, disons, pour n'en parler jamais, que, Vomme dans la gloire éternelle les fautes des saints pénitents, couvertes de ce qu'ils ont fait pour les réparer et de l'éclat infini de la divine miséricorde, ne paraissent plus ; ainsi dans des fautes si sincèrement reconnues, et dans la suite si glorieusement répa-

sa cuirasse, mais il ne voulut pas se servir d'autre habillement de tête que de son chapeau couvert de force plumes blanches qui servirent souvent de ralliement » (Mémoires de Perret.) — 1. A plusieurs reprises, au siège de Dunkerque, au passage du Rhin, à Fribourg, Condé fut légèrement atteint par des coups qui auraient dû le blesser à mort. — 2. Pendant la première Fronde, Condé rétablit l'autorité de la régente (août 1648-mars 1649). — 3. Attenfer. Lex. — Bossuet s'attache à montrer que Condé est devenu rebelle malgré ses sentiments intimes ; c'est la fatale prison qui fut U cause de tout le mal. (Voir la notice). — 4. Ressentait. Lex.

rées par de fidèles services, il ne faut plus regarder que rhumble reconnaissance^ du prince qui s*en repentit et la clémence du grand roi qui les oublia.

Que s'il est enfin entraîné dans ces guerres infortunées, il y aura du moins cette gloire de n'avoir pas laissé avilir la grandeur de sa maison chez les étrangers. Malgré la majesté de TEmpire, malgré la fierté d'Autriche ^ et les couronnes héréditaires attachées à cette maison, même dans la branche qui domine en Allemagne, réfugié à Namur, soutenu de son seul courage ^ et de sa seule réputation, il porta si loin les avantages d'un prince de France et de la première maison de Vunivers, que tout ce qu'on put obtenir de lui fut qu'il Consentît de traiter d'égal * avec l'archiduc, quoique frère ^ de l'empereur et fils de tant d'empereurs, à condition qu'en I^'-^u tiers ^ ce prince ferait les honneurs des Pays-Bas. Le même traitement fut assuré au duc d'Enghien, et la maison de France garda son rang sur celle d^Autriche jusque dans Bruxelles. Mais voyez ce que fait faire un vrai courage. Pendant que le princèse soutenait si hautement avec l'archiduc qui dominait*^, il rendait au roi d'Angleterre ^ et au duc d'York, maintenant un roi si fameux, malheureux alors, tous les honneurs qui leur étaient dus, et il apprit enfin à l'Espagne trop politique^ quelle était cette majesté que la mauvaise fortune ne pouvait ravir à de si grands princes. Le reste de sa conduite ne fut pas moins grand. Parmi les difficultés que ses intérêts apportaient au traité des Pyrénées ^^, écoutez quels furent. Bes ordres et voyez si jamais un particutier traita si noblement ses intérêts. Il mande à ses agents dans la conférence qu'il n'est pas juste que la paix de la chrétienté soit retardée davantage à sa consiiiération ; qu'on ait soin de ses amis ; et pour lui, qu'on

1. Reconnaissance. Lex. — 2. La fierté d'Autriche. Grammaire : Article, — 3. Courage. Lex. — 4. Traiter d'égal avec... Grammaire ; Construction. — 5. Quoique frère. Grammaire : Construction. — 6. Tiers. Lex. -— 7. Domi^ nait. Lex. — 8. Ciiarles II et son frère, bannis de France par la politique de Mazarin (voir notice de V Oraison funèbre de la reine d'Angleterre). —- 9. Var. dédaigneuse. Politique, dit Lebarq, est une correction au crayon sur l'exemplaire du duc d'Aumale. Bossuet fait allusion à une scène contée par Saint-Simon où on voit comment Condé donna à don Juan d'Autriche une leçon de politesse. — 10. Mazarin ne voulait pos que Condè fût rétabli dans ses charges et dignités.

ORAISON FUNEBRE DE LOUIS DE BOURBON 49s

lui laisse suivre sa fortune. Ah ! quelle grande victime se sacrifie au bien public ! Mais quand les choses changèrent et que TEspagne lui voulut donner ou Cambrai et ses environs, ou le Luxembourg en pleine souveraineté, il déclara qu'il préférait à ces avantages, et à tout ce qu'on pouvait jamais lui accorder de plus grand, quoi? son devoir et les bonnes grâces du roi ^ : c'est ce qu'il avait toujours dans le cœur; c'est ce qu'il répétait sans cesse au duc d'Enghien. Le voilà dans son naturel : la France le vit alors accompli ^ par ces derniers traits, et avec ce je ne sais quoi d'achevé que les malheurs ajoutent aux grandes vertus ; elle le reyit dévoué plus que jamais à rÉtat et à son roi. Mais, Jians ses premières guerres, il n'avait qu'une seule vie à lui offrir ; maintenant il en a une autre qui lui est plus chère que la sienne. Après avoir, à son exemple, glorieusement achevé le cours de ses études, le duc d'Enghien est prêt à le suivre dans les combats. Non content de lui enseigner la guerre, comme il a fait jusqu'à la fin par ses discours, le prince le mène aux leçons vivantes - et à la pratique. Laissons le passage du Rhin, le prodige de notre siècle ^ et de la vie de Louis le Grand. A la journée de Senef, le jeune duc, quoiqu'il commandât, comme il avait déjà fait en d'autres campagnes, vient dans les plus rudes épreuves apprendre la guerre aux côtés du prince son père : au milieu de tant de périls, il voit ce grand prince renversé dans un fossé, sous un cheval tout en sang. Pendant qu'il lui otîre le sien et s'occupe à relever le prince abattu, il est blessé dans les bras d'un père si tendre, sans interrompre ses soins, ravi de satisfaire à la fois à la piété et à la gloire ^ Que pouvait penser le prince, si ce n'est que, pour accomplir les plus grandes choses, rien ne manquerait à ce digne fils que les occasions ? Et ses tendresses se redoublaient* avec son estime.

1. Il reçut le gouvernement de la Bourgogne et eut permission d'accepter de TEspagne un million déçus d or. — 2. Accompli. Lex. — 3. Cf. Corneille^ le Cidf l, 1. « Les exemples vivants ont oien plus de pouvoir I Un prince dans un livre apprend mal son devoir. » —4. Ce fut une opération militaire éclatante qui ne présenta aucune difficulté. Boileau a célébré le passage du Rhin comme le prodige du siècle. — 5. Satisfaire à. Grammaire : Préposition. — Q. Se redoublaient. Grammaire iVerbe.

Ce n'était pas seulement pour un fils ni pour sa famille qu'il avait des sentiments si tendres ; je Tai vu (et ne croyez pas que j'use ici d'exagération), je Fai vu vivement ému des périls de ses amis, je l'ai vu, simple et naturel, changer de visage au récit de leurs infortunes, entrer avec eux dans les moindres choses comme dans les plus importantes; dans les accommodements, calmer les esprits aigris avec une patience et une douceur qu'on n'aurait jamais attendue d'une humeur si vive * ni d'une si haute élévation ^. Loin de nous les héros sans humanité ! ils pourront bien forcer les respects et ravir l'admiration, comme font tous les objets extraordinaires ; mais ils n'auront pas les ca^urs. Lorsque 'T)ieu forma le cœur et les entrailles de Phomme, il y mit premièrement la bonté comme le propre caractère^ de la nature divine, et pour être comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons. La bonté devait donc faire comme le fond de notre cœur, et devait^ être en même temps le premier attrait que nous aurions en nous-mêmes pour gagner les autres hommes. La grandeur qui vient par-dessus, loin d'affaiblir la bonté, n'est faite que pour l'aider à se communiquer davantage, comme une fontaine publique qu'on élève pour la répandre. Les cœurs sont à ce prix ; et les grands dont la bonté n'est pas le partage, par une juste punition de leur dédaigneuse insensibilité, demeureront privés éternellement du plus grand bien de la vie humaine, c'est-à-dire des douceurs âe la société. Jamais homme ne les goûta mieux que le princ^ dont nous parlons : jamais homme ne craignit moins que 7a familiarité blessât le respect. Est-ce là celui qui forçait les villes et qui gagnait les batailles ? Quoi 1 il semble avoir oublié ce haut rang qu'on lui a vu si bien défendre ! Reconnaissez le héros qui, toujours égal à lui-même, sans se hausser pour paraître grand, sans s'abaisser pour être civil et obligeant, se trouve naturellement tout ce qu'il doit être envers tous

1. La vivacité de Condé était connue. Boileau, qui était lui aussi très emporté» après avoir essuyé une de ses sorties disait : « Désormais, je serai toujours de l'avis de M. le Prince, même quand il aura tort. » — 2. D'un rang ai élevé. — 3. Caractère, Lex. — 4. La bonté devait être^ de^^ait faire^ au sens de aurait dû. Grammaire : Verbe.

les hommes : comme un fleuve majestueux et bienfaisant, qui porte paisiblement dans les villes Tabondance qu'il a répandue dans les campagnes en les arrosant, qui se donne à tout le monde, et ne s'élève et ne s'enfle que lorsque avec violence on s'oppose à la douce pente qui le porte à continuer son tranquille cours.

Telle a été la douceur et telle a été la force du prince de Condé. Avez-vous un secret important ? versez-le hardiment dans ce noble cœur, votre affaire devient la sienne par la confiance. Il n'y a rien de plus inviolable pour ce prince que les droits sacrés de Tamitié. Lorsqu'on lui demande une grâce, c'est luf^qui paraît l'obligé ; et jamais on ne vit de joie ni si vive ni si naturelle que celle qu'il ressentait à faire plaisir. Le premier argent qu'il reçut d'Espagne ^, avec la permission du roi, malgré les nécessités de sa maison épuisée, fut donné à ses amis \ encore qu'après la paix il n'eût rien à espérer de leur secours ; et quatre cents mille écus, distribués par ses ordres, firent voir (chose rare dans la vie humaine) la reconnaissance aussi vive dans le prince de Condé que l'espérance d'engager ^ les hommes l'est dans les autres. Avec lui la vertu eut toujours son prix ; il la louait jusque dans ses ennemis. Toutes les fois qu'il avait à parler de ses actions, et même dans les relations qu'il en envoyait à la cour, il vantait les conseils ^ de l'un, la hardiesse de l'autre : chacun avait son rang dans ses discours ^ ; et parmi ce qu'il donnait à tout le monde, on^ne savait où placer ce qu'il avait fait lui-même. Sans envie, sans fard, sans ostentation, toujours grand dans l'action et dans le repos, il parut à Chantilly comme à la tête des troupes. Qu'il embellît cette magnifique et délicieuse maison^ ou bien qu'il munît un camp'^ au milieu du pays ennemi, et qu'il fortifiât une place ; qu'il marchât avec une armée parmi les périls, ou qu'il conduisît ses amis dans ces superbes allées au bruit de tant de jets d'eau qui ne se taisaient ni jour ni nuit ^ ;

1. D'Espagne. Grammaire : Article. — 2 C'était une restitution de sommes prêtées. — 3. Engager. Lex. —4. Conseils. Lex. -' b. Discours l.ex. — b. Chantilly, avec ses iardins dessinés par Le Nôtre pouvait rivaliser avec Versailles. — 7. Munit. Lex. — 8. Bossuet nous montre ici Condé dans ce que Mme de Sévigné appelle « son apothéose de Chantilly »,

c'était toujours le même homme, et sa gloire le suivait partout. Qu'il est beau après le combat et le tumulte des armes, de savoir encore, goûter ces vertus paisibles et cette gloire tranquille qu'on n'a point à partager avec le soldat non plus qu'avec la fortune ; où tout charme et rien n'éblouit; qu'on regarde sans être étourdi ni par le son des trompettes, ni par le bruit des canons, ni par les cris des blessés ; où Thomme paraît tout seul aussi grand, aussi respecté, que lorsqu'il donne des ordres, et que tout marche à sa parole ^ !

2. — Venons maintenant aux qualités de Tesprit ; et puisque, pour notre malheur, ce qu'il y a de plus fatal à la vie humaine, c'est-à-dir^^ l'art militaire, est en même temps ce qu'elle a de plus mgénieux et de plus habile, considérons d'abord par cet endroit le grand génie de notre prince : et, premièrement, quel général porta jamais plus loin sa prévoyance ? C'était une de ses maximes, qu'il fallait craindre ses ennemis de loin pour ne les plus craindre de près et se réjouir à leur approche. Le voyez-vous comme il considère tous les avantages qu'il peut ou donner ou prendre ^, avec quelle vivacité il se met dans l'esprit en un moment les temps, les lieux, les personnes, et non seulement leurs intérêts et leurs talents, mais encore leurs humeurs et leurs caprices ! Le voyezvous comme il compte la cavalerie et l'infanterie des ennemis, par le naturel ^ des pays ou des princes confédérés ? Rien n'échappe à sa prévoyance. Avec cette prodigieuse compréhension de tout le détail et du plan universel de la guerre, on le voit toujours attentif à ce qui survient, il tire d'un déserteur, d'un transfuge, d'un prisonnier, d'un passant, ce qu'il veut dire, ce qu'il veut taire, ce qu'il sait, et pour ainsi dire ce qu'il ne sait pas : tant il est sûr dans ses conséquences *. Ses partis ^ lui rapportent jusqu'aux moindres choses ; on l'éveille à chaque moment ; car il tenait encore pour maxime qu'un habile capitaine peut bien être vaincu, mais qu'il ne lui

1. Ce tableau est peut-être inspiré du Pro Marcello de Cicéron. — 2. l\ sait abuser l'ennemi en feignant de lui donner l'avantao^e, et il sait prendre l'avantage au moment décisif. Bossuet a la précision du style militaire. — 3. Le naturel. Lex. — 4. Conséquences. Lex. — '^. Partis. Lex.

est pas permis d'être surpris : aussi lui devons-nous cette louange qu'il ne Ta jamais été. A quelque heure el de quelque côté que viennent les ennemis, ils le trouvent toujours sur ses gardes, toujours prêt à fondre sur eux et à prendre ses avantages : comme une aigle ^ qu'on voit toujours, soit qu'elle vole au milieu des airs, soit qu'elle se pose sur le haut de quelque rocher, porter de tous côtés des regards perçants et tomber si sûrement sur sa proie qu'on ne peut éviter ses ongles non plus que ses yeux. Aussi vifs étaient les regards, aussi vite ^ et impétueuse était l'attaque, aussi îortes et inévitables étaient les mains du prince de Condé. En son camp on ne connaît point les vaines terreurs qui fatiguent et rebutent plus que les véritables : toutes les forces demeurent entières pour les vrais périls ; tout est prêt au premier signal ; et, comme dit le prophète : « Toutes les flèches sont aiguisées, et tous les arcs sont tendus^ ». En attendant on repose d'un sommeil tranquille, comme on ferait sous son toit et dans son enclos. Que dis-je qu'on repose ? à Piéton ^, près de ce corps redoutable que trois puissances réunies avaient assemblé, c'était dans nos troupes de continuels divertissements : toute l'armée était en joie ; et jamais elle ne sentit qu'elle fût plus faible que celle des ennemis. Le prince par son campement avait mis en sûreté non seulement toute notre frontière et toutes nos places, mais encore tous nos soldats : il veille, c'est assez. Enfin l'ennemi* décampe : o'eçt ce que le prince attendait. Il part à ce premier mouvement ; déjà l'armée hollandaise, avec ses superbes étendards, ne lui échappera pas ^ : tout nage dans le sang^, tout est en proie '^; mais Dieu sait donner des bornes aux plus beaux desseins. Cependant les ennemis sont poussés^ partout; Oudenarde est délivrée de leurs mains : pour les retirer eux-mêmes de celles du prince, le ciel les couvre d'un brouillard épais : la terreur et la désertion se mettent dans leurs troupes ;

1. Une aigle. Grammaire : Nom, — 2. Vite. Gramiriaire : Adjectif. — 3. /s., V, 28. — 4. A Piéton, près de Charleroi, où il s'est si bien retranché, que Tennemi malgré l'avantage du nombre, n ose pas l'attaquer. — 5. Déjà.., ne lui échappera pas. Grammaire : Verbe. — 6. La bataille de Senef fut sanglante même pour Condé vainqueur qui perdit mille officiers et six mille soldats — 7. Tout est en proie» Lex. — 8. Poussés Lex.

on ne sait plus ce qu'est devenue cette formidable armée. Ce fut alors que Louis ^ qui, après avoir achevé le rude siège de Besançon et avoir encore une fois réduit la Franche-Comté avec une rapidité inouïe, éLait revenu tout brillant de gloire pour profiter de l'action de ses armées de Flandre et d'Allemagne, commanda ^<e détachement ^ qui fît en Alsace les merveilles que vous éà^r^z ^t parut le plus grand de tous les hommes, tant par les prodiges qu'il avait faits en personne que par ceux qu'il fît faire à ses généraux.

Quoiqu'une heureuse naissance ^ eût apporté de s'' grands dons à notre prince* il ne cessait de l'enrichir p-w ses réflexions : les campements de César firent son et ide. Je me souviens qu'il nous ravissait en nous racontant comme en Catalogne, dans les lieux où ce fameux capitaine, par l'avantage des postes, contraignit cinq légions romaines et deux chefs expérimentés "* à poser les armes sans combat, lui-même il avait été reconnaître les rivières et les montagnes qui servirent à ce grand dessein ; et jamais un si digne maître n'avait expliqué par de si doctes leçons les Commentaires de César. Les capitaines des siècles futurs lui rendront un honneur semblable. On viendra étudier sur les lieux ce que l'histoire racontera du campement de Piéton et des merveilles dont il fut suivi. On remarquera dans celui de Châtenoy ^ l'éminence qu'occupa ce grand capitaine, et le ruisseau dont il se couvrit sous le canon des reivanchements de Selestadt: là on lui verra mépriser l'AÎVemagne conjurée, suivre à son tour les ennemis, quoique plus forts, rendre leurs projets inutiles, et leur faire lever le siège de Saverne, comme il avait fait^ un peu auparavant celui de Haguenau. C'est par de semblables coups, dont sa vie est pleine, qu'il a porté si haut sa réputation, que ce sera dans nos jours s'être fait un nom parmi les hommes, et s'être acquis un mérite dans les troupes, d'avoir servi

î. La règle étaik de ne jamais louer un sujet sans louer le roi. — 2. Commanda, ordonna la marche; c est Turenne qui dirigea I admirable campagne d Alsace. — 3. Naissance. Lex. ~ 4. Afranius et Pelreius, Ueulenanls de i'ompée. (Cf. De bello civ., lib. I). — 5. En Lorraine, où Condé par les avantages de la position, tint Montécuculli en échec — 6. Comme il avait fait. Grammaire : Veràe.

SOUS le prince de Condé, et comme un titre pour commander, de ravoir vu faire.

Mais si jamais il parut un homme extraordinaire» s'il parut être éclairé ^ et voir tranquillement toutes choses, c'est dans ces rapides moments d'où dépendent les victoires, et dans l'ardeur du combat. Partout ailleurs il délibère ; docile, il prête l'oreille à tous les conseils : ici tout se présente à la fois; la multitude des objets ne le confond * pas ; à l'instant le parti est pris, il commande et il agit tout ensemble, et tout marche en concours^ et en sûreté. Le dirai-je mais pourquoi craindre que la gloire d'un si grand homme puisse être diminuée par cet aveu? ce n'est plus ces promptes saillies, qu'il savait si vite et si agréablement réparer, mais enfin qu'on lui voyait quelquefois dans les occasions ordinaires : vous diriez qu'il y a en lui un autre homme * à qui sa grande âme abandonne de moindres ouvrages où elle ne daigne se mêler ^. Dans le feu, dans le choc, dans Fébranlement, on voit naître tout à coup je ne sais quoi de si net, de si posé, de si vif, de si ardent, de si doux, de si agréable pour les siens, de si hautain et de si menaçant pour les ennemis, qu'on ne sait d'où lui peut venir ce mélange de qualités si contraires. Dans cette terrible journée ® où, aux portes de la ville et à la vue de ses citoyens ^, le ciel sembla vouloir décider du sort de ce prince ; où, avec l'élite des troupes, il avait en tête un général si pressait ^; où il se vit plus que jamais exposé aux caprices de la fortune j JDendant que les coups venaient de tous côtés, ceux qui i^^itibattaient auprès de lui nous ont dit souvent que, si Ton avait à traiter quelque grande affaire avec ce prince, on eût pu choisir de ces moments où tout était en feu autour de lui : tant son esprit s'élevait alors l tant son âme leur paraissait éclairée comme d'en haut en ces terribles rencontres ! semblable à ces hautes montagnes dont la cime, au-dessus des nues et des tempêtes, trouve la sérénité dans sa hauteur et ne perd aucun

1. Eclairé, illuminé. —% Confond. Lex. — 3. Tout marche en concours. Grammaire : Article. — 4. Un aatre homme, l'homme irascible et passionné. — 5. Où elle ne daigne. Grammaire : Adverbe. — 6. La bataille du faubourg Saint-Antoine. queBossuet, par délicatesse, évite de nommer. — 7. Cxfoyen*. Lex. — 8. Il avait en lête, contre lui, un général pressant, Turenne, qui conduisait Vélile des troupes.

506 DOSSUET

rayon de la lumière qui Tenvironne. Ainsi, dans les piainef de Lens, nom agréable à la France, Tarchiduc ', contre son dessein tiré d'un poste invincible ^ par l'appât d'un succès trompeur, par un soudain mouvement du prince, qui lui oppose des troupes fraîches à la place des troupes fatiguées, est contraint à prendre la fuite ; ses vieilles troupes périssent ; son canon, où il avait mis sa confiance, est entre nos mains ; et Beck, qui l'avait flatté d'une victoire assurée, pris et blessé dans le combat, vient rendre en mourant un triste hommage à son vainqueur par son désespoir^. S'agit-il ou de secv^rir ou de forcer une ville, le prince saura profiter de (bus les moments. Ainsi, au premier avis que le hasard lui porta d'un siège important^, il traverse trop promptement ^ tout un grand pays, et d'une première vue il découvre un passage assuré pour le secours, aux endroits qu'un ennemi vigilant n'a pu encore assez munir ^ Assiège-t-il quelque place, il invente tous les jours de nouveaux moyens d'en avancer la conquête. On croit qu'il expose les troupes ; il les ménage en abrégeant le temps des périls par la vigueur des attaques. Parmi tant de coups surprenants, les gouverneurs les plus courageux ne tiennent pas les promesses qu'ils ont faites à leurs généraux : Dunkerque est pris en treize jours, au milieu des pluies de l'automne ; et ses barques si redoutées de nos alliés paraissent tout à coup dans tout l'Océan avec nos étendards '^.

Mais ce qu'un sage généra doit le mieux connaître, c'est ^ ses soldats et ses chefs ,.'car de là vient ce parfait concert ^ qui fait agir les armées comme un seul corps, ou, pour parler avec l'Écriture, « comme un seul homme » ; Egressus est Israël îanquam vir unus ^°. Pourquoi comme un seul homme ? parce que sous un même chef, qui con-

1. L'archiduc Léopold dont il a déjà été question. — 2. Invincible. Lex. 3. Beck amené prisonnier à Arras, mourut désespéré dans sa prison — 4. Contrairement à son habitude, Bossuet ne met pas ici un nom propre, probablement parce qu'il s'agit de Cambrai que Condé secourut pendant qu'il était au service de l'Espagne. — 5. Trop promptement. Grammaire : Adverbe. — 6. -— Munir. Lex. — 7. Dunkerque était un nid de corsaires, ses barques étaient redoutées des Hollandais, alors nos alliés. Après la prise ae la ville, les barques de Dunkerque reparaissent sur rOcean, mais avec le pavillon français, et pacifiques. — 8. Cest ses êoldats. Grammaire : Verbe. — 9. Concert. Lex. — 10. I Btg., XI, 7.

naît et les soldats et les chefs comme ses bras et ses mains, tout est également vif et mesuré. C'est ce qui donne la victoire : et j'ai ouï dire à notre grand prince qu'à la journée de Nordlingue, ce qui l'assurait du succès, c'est qu'il connaissait M. de Turenne, dont l'habileté consommée n'avait besoin d'aucun ordre pour faire tout ce qu'il fallait. Celui-ci publiait ^ de son côté qu'il agissait sans inquiétude, parce qu'il connaissait le prince et ses ordres toujours sûrs : c'est ainsi qu'ils se donnaient mutuellement un repos qui les appliquait chacun tout entier à son action. Ainsi finit heureusement la bataille la plus hasardeuse et la plus disputée qui fut jamais. C'a été dans notre siècle un grand spectacle de voir dans le même temps et dans les mêmes campagnes ces deux hommes que la voix commune de toute l'Europe égalait aux plus grands capitaines des siècles passés, tantôt à la tête de corps séparés, tantôt unis 2, plus encore par le concours des mêmes pensées que par les ordres que l'inférieur recevait de l'autre ; tantôt opposés^ front à front et redoublant l'un dans l'autre l'activité et la vigilance : comme si Dieu, dont souvent, selon l'Écriture, la sagesse se joue dans l'univers, eût voulu nous les montrer en toutes les formes, et nous montrer ensemble ^ tout ce qu'il peut faire des hommes I Que de campements ! que de belles marches ! que de hardiesse ! que de précautions ! que de périls ! que de ressources ! Vit-on jamais en deux hommes les mêmes vertus ^ avec des caractères si divers, pour ne pas dire si contraires ? L'un paraît agir par des réflexions profondes, ^t l'autre par de soudaines illuminations ; celui-ci par conséquent plus vif, mais sans que son feu eût rien de précipité ; celui-là, d'un air plus froid, sans jamais rien avoir de lent, plus hardi à faire qu'à parler, résolu et déterminé au dedans lors même qu'il paraissait embarrassé au dehors. L'un, dès qu'il parut dans les armées, donne une haute idée de sa valeur et fait attendre quelque chose d'extraordinaire, mais toutefois s'avance par ordre, et vient comme par

1. Publiait. Lex. — 2. A la bataille de Fribourg et dans la campagne d'Allemagne en 1645. — - 3. Pendant la Fronde, et lorsque Condé fu passé au service de l'Espagne. — 4 Ensemble. Grammaire : Adverbe. — 5. VerlvLs Lex.

J. Galvet. — Bossuet.

degrés aux prodiges qui ont fini le cours de sa vie*, l'autre, comme un homme inspiré, dès sa première bataille, s'égale aux maîtres les plus consommés : Tun, par de vifs et continuels efforts, emporte l'admiration du genre humain et fait taire Fenvie ; l'autre jette d'abord une si vive lumière, qu'elle n'osait l'attaquer : l'un, enfin, par la profondeur de son génie et les incroyables ressources de son courage, s'élève au-dessus des plus grands périls, et sait même profiter de toutes les infidélités de la fortune ; l'autre, et par ra.yantage d'une si haute naissance, et par ces grandes pensées que le ciel envoie, et par une espèce d'instinct admirable dont les hommes ne connaissent pas le secret, semble né pour entraîner la fortune dans ses desseins et forcer les destinées. Et, afin que l'on vît toujours dans ces deux hommes de grands caractères, mais divers, l'un, emporté d'un coup soudain, meurt pour son pays comme un Judas le Machabée ; l'armée le pleure comme son père, et la cour et tout le peuple gémit ^ sa piété est louée comme son courage, et sa mémoire ne se flétrit point par le temps ; l'autre, élevé par les armes au comble de la gloire comme un David, comme lui meurt dans son lit en publiant les louanges de Dieu et instruisant sa famille^ et laisse tous les cœurs remplis tant de l'éclat de sa vie que de la douceur de sa mort. Quel spectacle de voir et d'étudier ces deux hommes, et d'apprendre de chacun d'eux toute l'estime que méritait l'autre ^ ! C'^st ce qu'a vu notre siècle ; et, ce qui est encore plus grand, il a vu un roi se servir de ces deux grands chefs et profiter du secours du ciel ; et, après qu'il en est privé par la mort de l'un et les maladies de l'autre, concevoir de plus grands desseins, exécuter de plus grandes choses, s'élever au-dessus de lui-même, surpasser et l'espérance des siens et l'attente de l'univers : tant est haut son courage 1 tant est vaste son intelligence ! tant ses destinées sont glorieuses l

1. La délivrance de l'Alsace. — 2. Cf. la leUre de Mme de Sévignè sur la mort de Turenne ; « Toute la Cour fut en larmes. M. de Condom pensa s'évanoirir. » — 3. Bussy, Mme de Sévigné, CorbiDelli, trouvèrent ce paraUèle violent et déplacé. Il «si une preuve de la loyauté de Bossuet x^m sait rendre justice à Tareun*.

Voilà, messieurs, les spectacles que Dieu donne à l'univers, et les hommes qu'il y envoie quand îl y veuf faire éclater, tantôt dans une nation, tantôt dans une autre, selon ses conseils ^ éternels, sa puissance ou sa sagesse ; car ses divins attributs paraissent-ils mieux dans les cieux qu'il a formés de ses doigts ^ que dans ces rares talents qu'il distribue, comme il lui plaît, aux hommes extraordinaires?Quel astre brilledavantagedans le firmamentque-"^ le prince de Condé n'a fait dans l'Europe ? Ce n'était pas seulement la guerre qui lih donnait de Téclat, son grand génie embrassait tout, l'antique comme le moderne, l'histoire, la philosophie, la théologie la plus sublime, et les arts avec les sciences : il n'y avait livre qu'il ne lût : il n'y avait homme excellent, ou dans quelque spéculation, ou dans quelque ouvrage, qu'il n'entretînt ; tous sortaient plus éclairés d'avec lui et rectifiaient leurs pensées, ou par ses pénétrantes questions ou par ses réflexions judicieuses. Aussi sa conversation était un charme, parce qu'il savait parlera chacun selon ses talents ; et non seulement aux gens de guerre, de leurs entreprises ; aux courtisans, de leurs intérêts ; aux politiques, de leurs négociations ; mais encore aux voyageurs curieux, de ce qu'ils avaient découvert, ou dans la nature, ou dans le gouvernement, ou dans le commerce; à l'artisan ^ de ses inventions ; et enfin aux savants de toutes les sortes, de ce qu'ils avaient trouvé de plus merveilleux. C'est de Dieu que viennent ces dons ,' qui en doute? ces dons sont admirables ; qui ne le voit pas ? Mais, pour confondre l'esprit qui s'enorgueillit de tels dons. Dieu ne craint point d'en faire part à ses ennemis. Saint Augustin consîdère parmi les païens tant de sages, tant de conquérants, tant de graves législateurs, tant d'excellents citoyens, un Socrate, un Marc-Aurèle, un Scipion, un César, un Alexandre, tous privés de la connaissance de Dieu et exclus de son royaume éternel. N'est-ce donc pas Dieu qui les

que

1. Conseils. Lex. — 2. Image bibUque, /s., XL, 12. — 3. Brille davantage le n'a fait. Grammaire : Adverbe. — 4. Artisan. Lex.

a faits ? mais quel autre les pouvait faire, si ce n'est celui qui fait tout dans le ciel et dans la terre ! Mais pourquoi les a-t-il faits ? et quels étaient les desseins particuliers de cette sagesse profonde qui jamais ne fait rien en vain? Écoutez la réponse de saint Augustin : < Il les a faits, nous dît-il, pour orner le siècle présent » : Ut ordinem sœculi prœsentis ornarel ^ 11 a fait dans les grands hommes ces rares qualités, comme il a fait le soleil. Qui n'admire ce bel astre ? qui n'est ravi de l'éclat de son midi et de la superbe parure de son lever et de son coucher ^, Mais puisque Dieu le fait luire sur les .bons et sur les mauvais, ce n'est pas un si bel objet qui' nous rend heureux : Dieu l'a fait pour embellir et pour éclairer ce grand théâtre du monde. De même, quand il a fait dans ses ennemis aussi bien que dans ses serviteurs ces belles lumières d'esprit ^, ces rayons de son intelligence, ces images de sa bonté; cen'est pas pour les rendre heureux qu'il leur a fait ces riches présents, c'est une décoration de l'univers, c'est un ornement du siècle présent. Et voyez la malheureuse destinée de ces hommes qu'il a choisis pour être les ornements de leur siècle : qu'ont-ils voulu ces hommes rares, sinon des louanges et la gloire que les hommes donnent ? Peut-être que, pour les confondre, Dieu refusera cette gloire à leurs vains désirs? Non, il les confond mieux en la leur donnant, et même au-delà de leur attente. Cet Alexandre qui ne voulait que faire du^ bruit dans le monde y en a fait plus qu'il n'aurait osé <ïspérer ; il faut encore qu'il se trouve dans tous nos panegyf iques ; et il semble, par une espèce de fatalité glorieuse à ce conquérant'*, qu'aucun prince ne puisse recevoir de louanges qu'il ne les partage. S'il a fallu quelques récompenses à ces grandes actions des Romains, Dieu leur en a su trouver une convenable à leurs mérites comme à leurs désirs ; il leur donne pour récompense l'empire du monde comme un présent de nul prix. 0 rois, confondez-vous dans votre grandeur ; conquérants, ne vantez pas vos victoires. 11 leur donne pour récompense la gloire des hommes ; récom-

1. Contra Julian., lib. V. 14. —2. Cf. le tableau du lever du soleil dans \e\Trailé de la concupiscence, — 3. Lumières d'esprit. Grammaire : Article. -r-^. Glorieuse à ce conquérant. Grammaire : Préposition.

pense qui ne vient pas jusqu'à eux, qui s^efforce de s'attacher, à quoi ? peut-être à leurs médailles ou à leurs statues déterrées, restes des ans et des barbares ; aux ruines de leurs monuments et de leurs ouvrages, qui disputent ^ avec le temps, ou plutôt à leur idée 2, à leur ombre, à ce qu'on appelle leur nom : voilà le digne prix de tant de travaux, et dans le comble de leurs vœux la conviction de leur erreur 3. Venez, rassasiez-vous, grands de la terre, saisissez-vous, si vous pouvez, de ce fantôme de gloire, à l'exemple de ces grands hommes que vous admirez. Dieu, qui punit leur orgueil dans les enfers, ne leur a pas envié, dit saint Augustin, cette gloire tant désirée ; et « vains, ils ont reçu une récompense^aussi vaine que leurs désirs > : Receperunt mercedem suam, vani vanam*, ^

Il n'en sera pas ainsi de notre grand prince : l'heure de Dieu est venue, heure attendue, heure désirée, heure de miséricorde et de grâce. Sans être averti par la maladie, sans être pressé par le temps, il exécute ce qu'il méditait. Un sage religieux ^, qu'il appelle exprès, règle les affaires de sa conscience : il obéit, humble chrétien, à sa décision ; et nul n'a jamais douté de sa bonne foi. Dès lors aussi on le vit toujours sérieusement occupé du soin de se vaincre soi-même, de rendre vaines toutes les attaques de ses insupportables douleurs ^ d'en faire par sa soumission un continuel sacrifice. Dieu, qu'il invoquait avec foi, lui donna le goût de son Écriture, et dans ce livre divin la solide nourriture de la piété. Ses conseils ^ se réglaient plus que jamais par la justice; on y soulageait la veuveet rorphelin,et le pauvre en approchait avec confiance. Sérieux autant qu'agréable père de famille, dans les douceurs qu'il goûtait avec ses enfants, il ne cessait de leur inspirer les sentiments de la véritable vertu ; et ce jeune prince son petit-fils se sentira éternellement^ d'avoir été cultivé par de telles mains. Toute sa maison profitait de son exemple. Plusieurs de ses domestiques ^

1. Qui disputent avec le temps. Grammaire : Préposition. — 2. Idée. Lex. — 3. La conviction de leur erreur. Grammaire : Nom. — 4. In Psalm., CXVIII, serm. 12, n. 2. — 5. Le P. Desciiamps, jésuite. — 6. De les rendre vaines en les offrant à Dieu. — 7. Ses séances d'affaires privées. — 8. L'élève de La Bruyère ne justifia pas cette prédiction. — 9. Dômestiques. Lex.

512 BOSSITET

avaient été malheureusement nourris* dans Terretir^ que la France tolérait alors ^, combien de fois Ta-t-on vu inquiété de leur salut, affligé de leur résistance, consolé par leur conversion! avec quelle incomparable netteté d'esprit leur faisait-il voir l'antiquité et la vérité de la religion catholique ! Ce n'était plus cet ardent vainqueur qui semblait vouloir tout emporter, c'était une douceur, une patience, une charité qui songeait à gagner les cœurs et à guérir des esprits malades. Ce sont, messieurs, ces choses simples, gouverner sa famille, édifier ses domestiques, faire justice et miséricorde, accomplir le bien que Dieu veut et souffrir les maux qu'il envoie ; ce sont ces communes pratiques de la vie--chrétienne que Jésus-Christ louera au dernier jour devant ses saints anges et devant son Père céleste : les histoires seront abolies avec les empires, et il ne se parlera plus ^ de tous ces faits éclatants dont elles sont pleines. Pendant qu'il passait sa vie dans ces occupations, et qu'il portait au-dessus de ses actions les plus renommées la gloire d'une si belle et si pieuse retraite, la nouvelle.ide la maladie de la duchesse de Bourbon ^ vient à Chantilly comme un coup de foudre. Qui ne fut frappé de la crainte de voir éteindre cette lumière naissante ? on appréhenda qu'elle n'eût le sort des choses avancées ^. Quels turent les sentiments du prince de Condé lorsqu'il se vit menacé de perdre ce nouveau lien'^ de sa famitl|e avec la personne du roi? C'est donc dans cette occasion que devait mourir ce héros ! celui que tant de sièges et de batailles n'ont pu emporter va périr par sa tendresse ^ ! Pénétré de toutes les inquiétudes que donne un mal affreux, son cœur, qui le soutient seul depuis si longtemps, achève à ce coup de l'accabler, les forces qu'il lui fait trouver Tépuisent. S'il oublie toute sa faiblesse à la vue du roi qui approche de la princesse malade ; si, transporté de son zèle, et sans

1. Nourris. Lex. — 2. Le protestantisme. — 3. Depuis la Révocation de rEdit de Nantes, la France ne tolérait plus l'erreur. — 4. // ne se parlera vlas. Grammaire : Verbe. —5. Mlle de Nantes, fille de Louis XIV et âe Mme de Montespan, mariée au petit-fils de Condé, — 6. Avancées. Lex. — 7. Une autre fille légitimée de Louis XIV, Mlle de Blols, avail épousé le prince de Conti, neveu de Condé. — 8. Condé se rendit à Fon tainebleau où était U duchesse de Bourbon, avec la Cour, et les fa ligues du voyage, ainsi que l'émotion hâtèrent sa mort.

avoir besoin de secours à cette fois, il accourt pour l'avertir de tous les périls que ce grand roi ne craii^niait pas, et qu'il l'emp^iche enfin d'avancer \ il va tomber évanoui à quatre pas; et on admire cette nouvelle manière de s'exposer pour son roi. Quoique la duchesse d'EnghienS princesse dont la vertu ne craignait jamais que de manquer à sa famille et à ses devoirs, eût obtenu de demeurer auprès de lui pour le soulager, la vigilance de cette princesse ne calme pas les soins ^ qui le travaillent^ ; et après que la jeune princesse est hors de péril, la maladie du roi ^ va bi^in causer d'autres troubles à notre prince. Puis-je ne m'arrêter pas en cet endroit? A voir la sérénité qui reluisait sur ce front auguste, eûton soupçonné que ce grand roi, en retournant à Versailles, allât s'exposer à ces cruelles douleurs, où ^ l'univers a connu sa piété, sa constance'^, et tout l'amour de ses peuples ? De quels yeux le regardions-nous lorsque aux dépens d'une santé qui nous est si chère il voulait bien adoucir nos cruelles inquiétudes par la consolation de le voir, et que, maître de sa douleur comme de tout le reste des choses, nous le voyions tous les jours non seulement régler ses affaires selon sa coutume, mais encore entretenir sa cour attendrie avec la môme tranquillité qu'il lui fait paraître dans ses jardins enchantés ! Béni soit-il de Dieu et des hommes, d'unir ainsi toujours la bonté à toutes les autres qualités que nous admirons ! Parmi toutes ses douleurs il s'informait avec soin de l'état du prince de Gondé, et il marquait pour la santé de ce prince une inquiétude qu'il n'avait pas pour la sienne. Il s'affaiblissait ce grand prince, mais Ik mort cachait ses approches. Lorsqu'on le crut en meilleur état, et que le duc d'Enghien, toujours partagé entre les devoirs de fils et de sujet, était ^ retourné par son ordre auprès du roi, tout change en un moment, et on déclare au prince sa mort prochaine. Chrétiens, soyez attentifs, et venez ap-

1. La duchesse avait la petite vérole : Condé fit un effort violent pour empêcher le roi d'entrer chez elle. —2. Fille d Anne de Gonzague, bellemère de la malade. —3. Soins. Lex. — 4. Travaillent. Lex. — 5. Louis XIV fut, en 1686, très malade d'une fistule. — 6. Où. Grammaire : Pronom. — 7. Louis XIV supporta l'opération avec une admirable sérénité. - 8. Lorsquon le crut.., était retourné. Grammaire : Construction.

prendre à mourir, ou plutôt venez apprendre à n'attendre pas ^ la dernière heure pour commencer à bien vivre. Quoi ! attendre ! à commencer une vie nouvelle, lorsque entre les mains de la mort, glacés sous ses froides mains, vous ne saurez si vous êtes avec les morts ou encore avec les vivants I Ah ! prévenez par la pénitence cette heure de troubles et de ténèbres. Par là 2, sans être étonné^ de cette dernière sentence qu'on lui prononça, le prince demeure un moment dans le silence, et tout à coup : « 0 mon Dieu ! dit-il, vous le voulez; votre volonté soit faite ! je me jette entre vos bras, donnez-moi la grâce de bien mourir. > Que désirez-vous davantage ? Dans cette courte prière, vVus voyez la soumission aux ordres de Dieu, l'abandon à sa providence, la confiance en sa grâce, et toute la piété. Dès lors aussi, tel qu'on l'avait vu dans tous ses combats, résolu, paisible, occupé sans inquiétude de ce qu'il fallait faire pour les soutenir, tel fut-il à ce dernier choc ; et la mort ne lui parut pas plus affreuse, pâle et languisante*,que lorsqu'elle se présente au milieu du feu sous l'éclat de la victoire, qu'elle montre seule ^. Pendant que les sanglots éclataient de toutes parts, comme si un autre que lui en eût été le sujet, il continuait à donner ses ordres ; et s'il défendait les pleurs, ce n'était pas comme un objet dont il fût troublé, mais comme un empêchement qui le retardait^. Ace moment il étend ses soins jusqu'aux moindres de ses domestiques ; avec une libéralité digne de sa naissance et de leurs services il les laissée comblés de ses dons, mais encore plus honorés des marques de son souvenir. Comme il donnait des ordres particuliers et de la plus haute importance, puisqu'il y allait de sa conscience et de son salut éternel ^, averti qu'il fallait écrire et ordonner dans les formes: quand je devrais, monseigneur, renou-

1. N'attendre pas. Grammaire: Construction. ^ 2. Par là, c'est-à-dire p,.^r avoir prévenu l'heure de la mort. — 3. Etonné. Lex. — 4. Pâle et languissante. Grammaire : Construction . — 5. Dans la victoire la mort se û.fisimule et ne laisse voir que le triomphe; Condé mourant dans son l\t voit clairement la mort en face, et cependant il ne la craint pas plus q,^e sur les champs de bataille. — 6. Dans sa marche vers Dieu. — 7. Il s ngit là évidemment de dettes à payer, d'injustices à réparer. Il fit distr:^uer des sommes abondantes dans les lieux que la guerre civile par sa fûi*te» avait dévastés.

vêler vos douleurs et ouvrir toutes les plaies de votre cœur, je ne tairai pas ces paroles qu'il répéta si souvent : Qu'il vous connaissait ; qu'il n'y avait sans formalités qu'à vous dire ses intentions ; que vous iriez encore au delà, et suppléeriez de vous-même à tout ce qu'il pourrait avoir oublié. Qu'un père vous ait aimé, je ne m'en étonne pas, c'est un sentiment que la nature inspire : mais qu'un père si éclairé vous ait témoigné cette confiance jusqu'au dernier soupir, qu'il se soit reposé sur vous de choses si importantes, et qu'il meure tranquillement sur cette assurance, c'est le plus beau témoignage que votre vertu pouvait remporter; et,, naalgré tout votre mérite. Votre Altesse n'aura de moi aujourd'hui que cette louange ^

Ce que le prince commença ensuite pour s'acquitter des devoirs de la religion mériterait d'être raconté à toute la terre, non à cause qu'il ^ est remarquable, mais à cause, pour ainsi dire, qu'il ne l'est pas, et qu'un prince si exposé ^ à tout l'univers ne donne rien aux spectateurs. N'attendez donc pas, messieurs, de ces magnifiques paroles qui ne servent qu'à faire connaître, sinon un orgueil caché, du moins les efforts d'une âme agitée qui combat ou qui dissimule son trouble secret. Le prince de Condé ne sait ce que c'est que de prononcer de ces pompeuses sentences; et dans la mort comme dans la vie la vérité fit toujours toute sa grandeur. Sa confession fut humble, pleine de componction et de confiance : il ne lui fallut pas longtemps pour la préparer ; la meilleure préparation, pour celle des derniers temps, c'est de ne les attendre pas^. Mais, messieurs, prêtez l'oreille à ce qui va suivre. A la vue du saint viatique, qu'il avait tant désiré, voyez comme il s'arrête sur ce doux objet. Alors il se souvint des irrévérences ^ dont, hélas ! on déshonore ce divin mystère. Les chrétiens ne connaissent plus la sainte frayeur dont on était saisi autrefois à la vue du sacrifice; on dirait qu'il eût* cessé d'être terrible, comme l'appelaient les saints Pères, et

1. Il était difficile de lui en donner d'autres. — 2. //, au neutre. Grammaire : Pronom. — 3. Exposé. Lex. —4. Ne les attendre pas. Grammaire : Construction, -- 5. 11 y avait là évidemment chez Condé le souvenir d'une faute personnelle ; il avait été très avai>t dans le libertinage. — 6.0/1 dirait qu'il eût cessé. Grammaire : Verbe

que le sang de notre victime n'y coule pas encore aussi véritablement que sur le Calvaire. Loin de trembler devant les autels, on y méprise Jésus-Christ présent ; et dans un temps où tout un royaume se remue pour la conversion des hérétiques, on ne craint point d'en ^ autoriser les blasphèmes. Gens du monde, vous ne pensez pas à ces horribles profanations; à la mort, vous y penserez avec confusion et saisissement. Le prince se ressouvint de toutes les fautes qu'il avait commises ; et, trop faible pour expliquer avec force ce qu'il en sentait, il emprunta la voix de son confesseur pour en demander pardon au monde, à se$i domestiques et à ses amis. On lui répondit par des sanglots : ah ! répondez-lui maintenant en profitant de cet exemple. Les autres devoirs de la religion furent accomplis avec la même piété et la même présence d'esprit. Avec quelle foi et combien de fois pria-t-il le Sauveur des âmes, en baisant sa croix, que son sang répandu pour lui ne le fût pas inutilement ! C'est ce qui justifie^ le pécheur, c'est ce qui soutient le juste, c'est ce qui rassure le chrétien. Que diraije des saintes prières des agonisants, où dans les eftorts que fait FÉglise on entend ses vœux les plus empressés, et comme les derniers cris par où cette mère achève de nous enfanter à la vie céleste? 11 se les fit répéter trois fois, et.il y trouva toujours de nouvelles consolations. En remerciant ses médecins : « Voilà, dit-il, maintenant mes vrais médecins »; il montrait les ecclésiastiques, dont il écoutait les avis, dont il continuait les prières, les psaumes toujours à la bouche, la confiance toujours dans le cœur. S'il se plaignit, c'était seulement d'avoir si peu à souffrir pour expier ses péchés : sensible jusques à la fin à la tendresse des siens, il ne s'y laissa jamais vaincre^, et au contraire il craignait toujours de trop donner à la nature. Que dirai-je de ses derniers entretiens avec le duc d'Enghien? quelles couleurs assez vives pourraient vous représenter et la constance du père et les extrêmes douleurs du fils ? D'abord le visage en pleurs, avec plus de

1. En. Grammaire: Pronom. -*2. Justifie., au sens théologique, rend !<a vie de la grâce. — 3. // ne #*f laissa jamais vaincre. Grammaire: Préposition.

OKAISON FUNÈBRE DE LOUlS DE BOURBON 517

sanglots que de paroles, tantôt la bourbe colleté sur ces mains victorieuses, et maintenant défaillantes, tantôt se jetant entre ces bras et dans ce sein paternel, il semble par tant d*efforts vouloir retenir ce cher objet de ses respects et de ses tendresses : les forces lui nianquent, il tombe à ses pieds. Le prince, sans s'émouvoir, lui laisse reprendre ses esprits; puis appelant la duchesse sa belle-fille, qu'il voyait aussi sans parole et presque sans vie, avec une tendresse qui n'eut rien de faible, il leur donne ses derniers ordres où tout respirait la piété. Il les finit en les bénissant ^ avec cette foi et avec ces vœux que Dieu exauce, et en bénissant avec eux, ainsi qu'un autre Jacob, chacun de leurs enfants en particulier; et on vit de part et d'autre tout ce qu'on affaiblit en le répétant. Je ne vous oublierai pas, ô prince, son cher neveu ^, et comme son second fils, ni le glorieux témoignage qu'il a rendu constamment à votre mérite, ni ses tendres empressements, etla lettre qu'il écriviten mou* rant pour vous rétablir dans les bonnes grâces du roi^, le plus cher objet de vos vœux, ni tant de belles qualités qui vous ont fait juger digne d'avoir si vivement occupé les dernières heures d'une si belle vie : je n'oublierai pas non plus les bontés du roi qui prévinrent les désirs du prince mourant, ni les généreux soins du duc d'Enghien qui ménagea cette grâce, ni le gré que lui sut le prince d'avoir été si soigneux, en lui donnant cette joie d'obliger un si cher parent. Pendant que son cœur s'épanche et que sa voix se raniaie en louant le roi, le prince de Conti arrive pénétré de reconnaissance et de douleur: les tendresses se renouvellent ; les deux princes ouïrent ensemble ce qui ne sortira jamais de teur cœur; et le prince conclut en leur confirmant qu'ils ne seraient jamais ni grands hommes, ni grands princes, ni honnêtes gens. qu'autant qiyils seraient gens de bien*, fidèles à Dieu et

1. U finit $es ordres eja béaissant ses enfanfes. — 2. Le priace de Conti dont Condé avait été le tuteur; son père était le fameux Contî, qui s'était converti après une vie très libre et qu'on croit que Molière a . voulu peindre dans Tarlixffe. — .'^. Le jeune prince les avait perdues pour être allé guerroyer contre les Turcs sans le congé du roi et pour avoijr atteintMmede Maintenon par des traits satiriques. — 4. Curieux texte à citer pour montrer que dans la langue du dix-septième siècle, honnêU homme n'est pe« le oàéme f^'homme de bien. Gens de bien est expliqué

au roi. C'est la dernière parole qu'il laissa gravée dans leur mémoire; c'est, avec la dernière marque de sa tendresse, Tabrégé de leurs devoirs. Tout retentissait de cris, tout fondait en larmes; le prince seul n'était pas ému; et le trouble n'arrivait pas dans l'asile où il s'était mis. 0 Dieu ! vous étiez sa force, son inébranlable refuge, et, comme disait David S ce ferme rocher où s'appuyait sa constance! Puis-je taire durant ce temps ce qui se faisait à la cour et en la présence du roi ? Lorsqu'il y fit lire la dernière lettre que lui écrivit ce grand homme, et qu'on y vit, dans les trois temps que. marquait le prince, ses services qu'il y passait si légèrement au commencement et à la fin de sa vie, et dans le milieu ses fautes dont il faisait une si sincère reconnaissance *, il n'y eut cœur qui ne s'attendrît à l'entendre parler de lui-même avec tant de modestie; et cette lecture suivie des larmes du roi fit voir ce que les héros sentent les uns pour les autres; mais lorsqu'on vint à l'endroit du remercîment, où le prince marquait qu'il mourait content, et trop heureux d'avoir encore assez de vie ^ pour témoigner au roi sa reconnaissance, son dévouement, et, s'il l'osait dire, sa tendresse, tout le monde rendit témoignage à la vérité de ses sentiments; et ceux qui l'avaient ouï parler si souvent de ce grand roi dans ses entretiens familiers pouvaient assurer que jamais ils n'avaient rien entendu ni de plus respectueux et de plus tendre pour sa personne sacrée, ni de plus fort pour célébrer ses vertus royales, sa piété, son courage, son grand génie*, principalement à la guerre, que ce qu'en disait ce grand prince avec aussi peu d'exagération que de flatterie. Pendant qu'on lui rendait ce beau témoignage, ce grand homme n'était plus ; tranquille entre les bras de son Dieu où il s'était une fois jeté, il attendait sa miséricorde et implorait son secours jusqu'à ce qu'il cessât enfin de respirer et de vivre. C'est ici qu'il faudrait laisser éclater ses justes douleurs à la perte d'un si grand homme ; mais,

par ce qui suit : fidèles à Dieu et au roi. — 1. II Reg,, XXII, 2, 3. — 2. Reconnaissance. Lex. — 3. C'est le sens des quelques mots que Condé mourant ajouta à sa lettre pour remercier le roi du pardon octroyé à GoDti. — 4. L'éloge du roi revient ici pour la cinquième fois.

pour Tamour de la vérité et à la honte de ceux qui la méconnaissent, écoutez encore ce beau témoignage qu'il lui rendit en mourant. Averti par son confesseur que si notre cœur n'était pas encore entièrement selon Dieu, il fallait, en s'adressant à Dieu même, obtenir qu'il nous fît un cœur comme il le voulait, et lui dire avec David ces tendres paroles : « 0 Dieu I créez en moi un cœur pur ^ »; à ces mots, le prince s'arrête comme occupé de quelque grande pensée, puis appelant le saint religieux qui lui avait inspiré ce beau sentiment : « Je n'ai jamais douté, dit-il, des mystères de la religion, quoi qu'on ait dit 2. » Chrétiens, vous l'en devez croire ; et, dans l'état où il est, il ne doit,.plus rien au monde que la vérité. « Mais, poursuit-il, j'en doute moins que jamais. Que ces vérités, continuait-il avec une douceur ravissante, se démêlent^ et s'éclaircissent dans mon esprit I Oui, dit-il, nous verrons Dieu comme il est, face à face. » Il répétait en latin avec un goût^ merveilleux ces grands mots : Sicuîi est, facie ad faciem ^, et on ne se lassait point de le voir dans ce doux transport. Que se faisait-il dans cette âme? quelle nouvelle lumière lui apparaissait ? quel soudain rayon perçait la nue et faisait comme évanouir en ce moment avec toutes les ignorances des sens les ténèbres mêmes, si je l'ose dire, et les saintes obscurités de la foi? que devinrent alors ces beaux titres dont notre orgueil est flatté? Dans l'approche d'un si beau jour, et dès la première atteinte d'une si vive lumière, combien promptement disparaissent tous les fantômes du monde! que l'éclat de la plus belle victoire paraît sombre I qu'on en méprise la gloire, et qu'on veut de mal ^ à ces faibles yeux qui s'y sont laissé éblouir.

PÉRORAISON. — Venez, peuples, venez maintenant; mais venez plutôt, princes et seigneurs, et vous qui jugez la terre, et vous qui ouvrez aux hommes les portes du ciel, et vous, plus que tous les autres, princes et princesses,

1. Psalm., 1, 12. — 2. Il avait ceci de commun avec un grand nombre d« libertins de son temps, que la foi avait été obscurcie en lui, mais peutêtre jamais éteinte. — 3. Se démêlent. Lex. — 4. Goût. Lex. — 5. I Joan.^ 111,2; I Cor., XIII, 12.— 6. Qa'on veal de mal. Grammaire -.Article.

lUN) BOSSUET

flobles rejetons de tant de rois, lumières de la France, mais aujourd'hui obscurcies et couvertes de votre douleur comme d'un nuage; venez voir le peu qui nous reste <l*une si auguste naissance, de tant de grandeur, de tant de gloire; jetez les yeux de toutes parts: voilà* tout ce qu'a pu faire la magnificence et la piété pour honorer un héros; des titres, des inscriptions, vaines marques de ce qui n'est plus; des figures qui semblent pleurer autour d'un tombeau, et de^ fragiles images d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu^au ciel le magnifique témoignage de notre néant ^; et. rien enfin ne manque dans tous ces honneurs que celui^ à qui on les rend. Pleurez donc sur ces faibles restes de la vie humaine, pleurez sur cette triste immortalité que nous donnons aux héros; mais approchez en particulier, ô vous qui courez avec tant d'ardeur dans la carrière de la gloire, âmes guerrières et intrépides; quel autre fut plus digne de vous commander? mais dans quel autre avez-vous trouvé le commandement plus honnête ^ ? Pleurez donc ce grand capitaine, et dites en gémissant : Voilà celui qui nous menait dans les hasards; sous lui se sont formés tant de renommés capitaines que ses exemples ont élevés aux premiers honneurs de la guerre; son ombre eût pu encore gagner des batailles, et voilà que dans son silence son nom même nous anime, et ensemble ^ il nous avertit que pour trouver à la mort quelque reste de nos travaux, et n'arriver pas sans ressource à notre éternelle demeure, avec 4e ix)i de la terre il faut encore servir le roi du ciel. Servez donc ce roi immortel et si plein de miséricorde, qui vous comptera un soupir et un ven^e d'eau ^ donné en son nom plus que tous les autres ne feront jamais ' tout votre sang répandu ; et commencez à compter le temps de

l.Tout le chœur était décoré de belles tentures et le catafalque montait jusqu'à la voâle. Oes images allégoriques représentaient ses victoires et des inscriptions rappelaient les principales aclions de sa vie; — î. Var. des De est une correction faite au crayon sur l'exemplaire de Chantilly, dit Lebarq. — 3. L'alliance de mots est célèbre et mérite de l'être. — 4. Honnête. Lex. — 6. Ensemble. Grammaire : Adverbe. -— 6. Mallh., X, 42. Ce verre d'eau, qui est ainsi opposé à toute ja gloire d'un Condé est un trait hardi qui a offensé les puristes et qui «si admirable — 7. JVe ieronl jamais. Grammaire : Verbe

ORAISON FUNEBRE DR LDUIS DE BOURBON ^l

VOS utiles services du jour que vaus vous serez donnés à un maître si bienfaisant. Et vous, ne viendrez-vous pas à ce triste monument, vous, dis-je, qu'il a bien voulu mettre au rang de ses amis ? tous ensemble, eu quelque degré de sa conliance qu'il vous ait reçus, environnez ce tombeau, versez des larmes avec des prières, et, admirant dans un si grand prince une amitié si commode * et un commerce si doux, conservez le souvenir d'un héros dont la bonté avait égalé le courage. Ainsi puisse-t-il toujours vous être un cher entretien ^ ! Ainsi puissiez-vous profiter de ses vertus; et que sa jnort, que vous déplorez, vous serve à la fois de consolation et d'exemple ! Pour moi, s'il m'est permis après tous les autr^î» de venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau, ô prince, le digne sujet de nos louanges et de nos regrets, vous vivrez éternellement dans ma mémoire; votre image y sera tracée, non point avec cette audace qui promettait la victoire, non, je ne veux rien voir en vous de ce que la mort y efface; vous aurez dans cette image des traits immortels; je vous y verrai tel que vous étiez à ce dernier jour sous la maiu de Dieu, lorsque sa gloire sembla commencer à vous apparaître. C'est là que je vous verrai plus triomphant qu'à Fribourg et à Rocroy; et, ravi d'un si beau triomphe, je dirai en action de grâces ces belles paroles du bien-aimé disciple : Et hœc est Victoria quœ vincit mundum, fides nostra^, « La véritable victoire, celle qui met sous nos pieds le monde entier, c'est notre foi. » Jouissez, prince, de cette victoire, jouissez-en éternellement par l'immortelle vertu de ce sacrifice; agréez ces derniers efforts d'une voix qui vous fut connue; vous mettrez fin à tous ces discours*. Au lieu de déplorer la mort des autres, grand prince, dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte; heureux si, averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint ^.

1. Commode. Lex. — 2. Entrelien. Lex. '— 3. I Joan., V, 4. — 4. Aux oraisons funèbres. -* 6. Cette péroraison, dit Chateaubriand, est W èernier effort de Téloquence humaine.

BOSSUET, ÉYÊQUE DE MEAUX [jusqu'en 1693]. CONCLUSION

PendaBi cette période que nous venons d'étudier, Bossuet, a'^ecunc autorité indiscutée, tient le rôle de chef de « l'Église GallicaT?.e «. Far la splendeur de sa parole, par la puissance de sa pensée, D est dans l'Église comme Louis XIV dans l'État, comme Boiîeau dans les lettres, le véritable représentant d'un gra.'^d siècle. Par son bon sens, par son libéralisme, il pacifie et îl unit. Son action s'étend au delà des limites de la Frçince ; entre l'Église Gallicane et l'Église Romaine qui s'apprêtaient à la lutte, il interpose son éloquence et sa diplomatie qui sauvent l'unité ; entre l'Église Romaine et les protestants, il dissipe des malentendus et des préjugés, et, à force de loyale charité, il rend l'union désirable, sinon possible. Dans tout ce qu'il fait à cette époque, il y a une ampleur, une allégresse, une foi dans la raison humaine, une confiance dans l'avenir, qui montrent la jeunesse durable de son âme.

Fac-similé du cul-de-lampe de la dernière page de l'édition originale de^VOraisoa funèbre du prince de Condé.

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