BOSSUET, ÉVËQUE DE MEAUX DEPUIS L'ANNÉE 1693 JUSQU'A SA MORT
Vue générale. — Après soixante-cinq ans, Bossuet s'aperçoit qu'il vieillit. Sa vieillesse coïncide avec celle du siècle et du règne. La France est travaillée au-dedans par les maux que le gouvernement de Louis XIV avait masqués mais non extirpés ; au dehors, les peuples de l'Europe, effrayés par l'ambition et par la puissance de la France, s'unissent contre elle et c'est à grand'peine qu'elle peut sauvegarder l'intégrité de ses frontières. Toutes les grandes tâches que Bossuet a entreprises ont échoué : le Dauphin, qu'il a élevé pour en faire un bon roi, s'avilit à Meudon dans la paresse et dans les plaisirs ; les libertins, qu'il a cru réduire au silence, sont plus nombreux que jamais et ils ont la prétention nouvelle d'appuyer leur incrédulité sur la science ; du milieu des croyants, du sein même de TEglise, il s'élève des esprits,- curieux et subtils qui raffinent sur la doctrine et soulèvent dô graves problèmes où il va de toute la foi ; l'Église Gallicanerest impuissante à s'organiser et à s'entendre et il devient nécessaire d avoir recours à l'autorité du Pape ; la Révocation dQ^l'Édit de Nantes, qui avait paru une œuvre de vérité et de justice, se transforme en instrument de persécution ; au lieu de se laisser convaincre par la science, au lieu de se laisser toucher par la charité, les protestants profitent des concessions qu'on a paru leur faire, pour attaquer l'Église avec plus de violence ; le Jansénisme, qu'on croyait mort, renaît plus dangereux que par le passé ; la corruption est chez les casuistes qui mettent des coussins sous les coudes des pécheurs. L'esprit public est changé : le bon sens, la raison ne suffisent plus, la subtilité des pensées et l'élégance des mots ont plus de crédit que la vérité. La con-
science publique a fléchi : lasse d'un joug qu'elle sent inutile, elle est prête à absoudre l'hypocrisie des mœurs et des croyances.
Pour réagir contre cette maladie générale, Bossuet n'a plus la vigueur ni la confiance de ses trente ans. Il se laisse aller à la tristesse. Mais de la tristesse il ne passe pas au découragement : il est pris, au contraire, d'une impatience d'agir et d'agir vite.
A ce moment, dit M. Rébelliau, il se repent des concessions qu'il a faites à la philosophie païenne et à l'esprit du siècle et il regrette son libéralisme. M. Strowski estime, au contraire, qu'il y a dans la vie et dans la pensée de Bossuet une unité harmonieuse. La vérité est entre ces deux opinions extrêmes. A partir de 1698, s'il ne change pas de doctrine, Bossuet change de ton: les controverses dont il se mêle sont des querelles, et, s'il est toujours dans la vérité, il a une manière nouvelle de le marquer, une manière où il entre de l'emportement. Autrefois, il avait dans la raison une tranquille confiance : il prend plaisir maintenant à l'^à^ser devant la foi, à la traiter de sotte, et il va jusqu'à r^^r ia philosophie parmi les maladies de l'esprit humain. Autrefois, quand il allait aux champs, il emportait son Virgile et il se récréait aux gentillesses des poètes ; maintenant, il les traite de corrupteurs, de ministres de la concupiscence. Ce n'est pas un libéral qui se repent ; c'est un vieillard désabusé qui, dans son âge mûr, croyait aux hommes plus que Pascal, et qui, à la fin de sa vie, comme Pascal, ne croit plus qu'à Dieu. Rien que de normal dans cette évolution qui est commandée par la vie même.
Ce qui reste intact chez lui c'est son activité, son aptitude au travail et la lucidité de l'esprit qui dure jusqu'à la dernière heure. Ces dix dernières années de sa vie sont les plus pleines, les plus fécondes en œuvres érudites et éloquentes.
Il semble même qu'à mesure qu'il approche de la mort, une source de poésie tendre et colorée, qui était au fond de son cœur, qu'il avait contenue jusqu'alors, se répand plus abondante. Je ne fais pas allusion à ses vers qui sont médiocres et prosaïques, mais à ses œuvres de piété où il s'abandonne aux délices de l'amour divin. Il n'a jamais rien écrit de plus frais ni de plus touchant que certaines ytages des Méditations ou du Traité de la concupiscence.
Nous allons passer en revue les principales occupations de Bossuet pendant cette dernière période, celles qui se sont traduites par des œuvres importantes qu'il y a intérêt à connaître. Mais n'oublions pas qu'au milieu de ses travaux théologiques, Bossuet continue à administrer son diocèse et à remolir minutieusement sa charge d'évêque.
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