DISCOURS SUR LA VIE CACHÉE EN DIEU
petites et faibles tentations par orgueil plutôt que par vertu; et je voudrais bien mepouvoir dire àmoi-piême que je suis quelque chose, un grand homme, une grande âme, un homme de cœur et de courage. Mais qui m'a dit que je me tiendrais, si j'étais plus haut? Est-ce qu'à cause que je serai vain à me produire et téméraire à m'élever, Dieu se croira obligé à me donner des secours extraordinaires? Voilà donc les talents que vous voulez que j'étale, mes faiblesses, mes lâchetés, mes imprudences. Non, non, ma vie est cachée ; laissez-moi dans mon néant, laissezmoi décroître aux yeux du monde comme aux miens ; que je connaisse le peu que je suis, puisque je n'ai que ce seul moyen de me corriger de mes vices. Les yeux ouverts sur moi-même, sur mes péchés et sur mes défauts, en un mot sur monindignité, je jouirai sous les yeux de Dieu de la justice que me fait le monde de me blâmer, de me décrier s'il veut, de me mépriser, de m'oublier s'il l'aime mieux de la sorte, et de me tenir pour indifférent, pour un rien à son égard. Et plût à Dieu ! ca? je pourrai espérer par là de devenir quelque chose devant Dieu.
« Et » ma « vie est cachée en Dieu » : quel mystère ! cachée dans le sein de la lumière, dans le principe de voir. Oui, cette haute et inaccessible lumière me cache le monde, me cache au monde, et à moi-même. Je ne vois que Dieu, je ne suis vu que de Dieu; je m'enfonce si intimement dans son sein que les yeux mortels ne m'y peuvent suivre. De mon côté, je ne puis me détourner d'un si digne, d'un si doux objet ; attaché à la vérité, je n'ai plus d'yeux pour les vanités. C'est ainsi que je devrais être: s'il y a en moi quelque chose de chrétien, c'est ainsi que je veux être. 0 Dieu I « mes yeux s'affaiblissent, s'éblouissent, se confondent ^ à force de regarder en haut. Mes yeux défaillent, ô Seigneur, pendant que j'espère en vous. » 0 Seigneur, soutenez ces yeux défaillants, arrêtez mes regards en vous et détournez-les des vanités, des illusions des biens trompeurs, de tout l'éclat de la terre ; afin que je ne les voie seulement pas, et qu'un tel néant ne tire pas seulement de moi un coup d'œil. Averle oculos meos^ ne videani vani"