L*art et 1« science (Strowski
dit saint Augustin*, que toute curiosité se rapporte à la concupiscence des yeux.
Le désir de voir, pris en cette sorte, c'est-à-dire celui d'expérimenter, nous replonge enfin dans la concupiscence de la chair, qui fait que nous ne cessons de rechercher et d'imaginer de nouveaux plaisirs, avec de nouveaux assaisonnements pour en irriter la cupidité. Mais ce désir a plus d'étendue, et c'est pourquoi il faut distinguer cette seconde concupiscence de la première. Il faut donc mettre dans ce second rang toutes ces vaines curiosités de savoir ce qui se passe dans le monde, tout le secret de cette intrigue, de quelque nature qu'elle soit, tous les ressorts qui ont fait mouvoir tels et tels qui se donnent tant de mouvements dans le monde, les ambitieux desseins de celui-ci et de celui-là, avec toute l'adresse qu'ils ont de les couvrir d'un beau prétexte, souvent môme de celui de la vertu *. 0 Dieu ! quelle pâture pour les âmes curieuses, et par là vaines et faibles ! Et qu'apprendrez-vous par là qui soit si digne d'être connu ? Est-ce une chose si merveilleuse de savoir ce qui meut les hommes, et la cause de toutes leurs illusions, de tous leurs songes? Quel fruit retirerez-vous de ces curieuses recherches, et que vous produiront-elles, sinon des soupçons ou des jugements injustes, et pour vous une redoutable matière des jugements de celui qui dit : « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugé^? >
Cette curiosité s'étend aux siècles passés les plus éloignés; et c'est de là que nous vient cette insatiable avidité de savoir l'histoire. On se transporte en esprit dans les cours des anciens rois, dans res secrets des anciens peuples; on s'imagine entrer dans les délibérations du Sénat romain, dans les conseils ambitieux d'un Alexandre ou d'un César, dans les jalousies politiques et raffinées d'un Tibère. Si c'est pour en tirer quelque exemple utile à la vie humaine, à la bonne heure "* ; il le faut soufl'rir, et même louer, pourvu qu'on apporte à cette recherche une
1. Confess., X.chap. XXV. — 8. Par exemple, Saint-Simon qui a passé sa vie a chercher ces secrels^ces ressorts, ces ambitieux desseins. — 3. Matllu, VII, 1. — 4. Bossuet n'est plus un spéculatif, comme il avait été au temps de Téducation du Dauphin; il n'estime plus la vérité que par l'usage qu on en peut faire.
certaine sobriété. Mais si c'est, comme on le remarque dans la plupart des curieux, pour se repaître l'imagination de ces vains objets, qu'y a-t-il de plus inutile que de se tant arrêter à ce qui n'est plus, que de rechercher toutes les folies qui ont passé dans la tête d'un mortel, que de rappeler avec tant de soin ces images que Dieu a détruites dans sa cité sainte, ces ombres qu'il a dissipées, tout cet attirail de la vanité, qui de lui-même s'est replongé dans le néant d'où il était sorti? « Enfants des hommes, jusques à quand aurez-vous le cœur appesanti? pourquoi aimezvous tant la vanité, et pourquoi vous délectez-vous à étudier le mensonge ^ ? »
Il faut encore ranger dans ce second ordre de concupiscence toutes les mauvaises sciences, telles que sont celles de deviner par les astres, ou par les traits du visage et de la main, ou par cent autres moyens aussi frivoles, les événements de la vie humaine, que Dieu a soumis à la direction particulière de sa providence. C'est entreprendre sur les droits de Dieu, c'est détruire la confiance avec laquelle on doit s'abandonner à sa volonté, que de donner dans ces sciences aussi vaines que pernicieuses; c'est accoutumer l'esprit à se repaître des choses frivoles et à négliger les solides. On n'a pas besoin de remarquer que c'est encore un plus grand excès que de chercher les moyens de consulter les démons, ou de les voir, et de leur parler, ou d'apprendre des guérisons qui se font par leur ministère, et par des pactel^/ormels ou tacites avec ces malins esprits ^. Car outre que, dans toutes ces curiosités, il y a de l'impiété et une damnable superstition, on peut encore ajouter qu'elles sont l'effet de la faiblesse d'un cerveau blessé ; de sorte que c'est éteindre la véritable lumière que d'en suivre de si fausses.
Voilà pour ce qui regarde les vaines et fausses sciences. Et, pour ce qui est des véritables, on excède encore beaucoup à s'y livrer trop, ou à contre-temps, ou au préjudice de plus grandes obligations ; comme il arrive à
1. Psalm.^ TV. — 2. A lire la correspondance des hommes qui eurent une grande influence sur le sentiment religieux au dix-septième siècle (saint Vincent de Paul, Olier, Tronson, etc.), on comprend que cette réflexion de Bossuet n'était pas superflue.
ceux qui, dans le temps de prier, ou de pratiquer la vertu, s*adonnent ou à Thistoire ou à la philosophie, ou à toute sorte de lectures, surtout des livres nouveaux^ des romans, des comédies, des poésies, et se laissent tellement posséder, au désir de savoir qu'ils ne se possèdent plus eux-mêmes. Car tout cela n'est autre chose qu'une intempérance, une maladie, un dérèglement de Tesprit, un dessèchement du cœur, une misérable captivité qui ne nous laisse pas le loisir de penser à nous, et une source d'erreurs.
C'est encore s'abandonner à cette concupiscence que saint Jean réprouve, que -d'apporter des yeux curieux à la recherche des choses divines, ou des mystères de la religion. « Ne recherchez point >, dit le Sage, « ce qui est au-dessus de vous^ » Et encore: « Celui qui sonde trop avant les secrets de la divine Majesté sera accablé de sa gloire^. > Et encore: « Prenez garde de ne .vouloir point être sages plus qu'il ne faut, mais d'être sages sobrement et modérément^. » La foi et Thumilité sont les seuls guides qu'il faut suivre. Quand on se jette dans l'abîme, on y périt. Combien ont trouvé leur perte dans la trop grande méditation des secrets de la prédestination et de la grâce^! Il en faut savoir autant qu'il est nécessaire pour bien prrier, et s'humilier véritablement, c'est-à-dire qu'il faut savoir que tout le bien vient de Dieu, et tout le mal de nous seuls. Que sert de rechercher curieusement les moyens de concilier notre liberté avec les décrets de Dieu? N'est-ce pas assez de savoir que Dieu, qui l'a faite, la sait mouvoir et la conduire à ses fins cachées, sans la détruire? Prions-le donc de nous diriger dans la voie du salut, et de se rendre maître de nos désirs par les moyens qu'il sait. C'est à sa science, et non à la nôtre, que nous devons nous abandonner. Cette vie est le temps de croire, comme la vie future est le temps de voir. C'est tout savoir, dit un Père, que de ne rien savoir davantage : Nihil ultra scircy omnia scire est.
1. EccL, III, 22. - î. Pr9U., XXV, 27. - 3. Rom., XII; 3. — 4. Les
jansénistes.
Toute âme curieuse est faible et vaine; par là môme elle est discoureuse: elle n'a rien de solide, et veul seulement étaler un vain savoir, qui ne cherche point à instruire, mais à éblouir les ignorants.
Il y a une autre sorte de curiosité, qui est une curiosité dépensière. On ne saurait avoir trop de raretés, trop de bijoux précieux, trop de tableaux, trop de livres eurieux, sans avoir même le plus souvent envie de les lire. Ce n'est qu'amusement et ostentation. Malheureuse curiosité, qui pousse à bout la dépense, et sèche la source des aumônes! Mais elle pourra revenir à la seconde manière de concixpiscence des yeux dont nous allons parler.
Chap. IX