‹ Œuvres choissiesChapitre 18 sur 232 · LETTRES DE BOSSUET A SAINT VINCENT DE PAUL · texte numérisé non relu

LETTRES DE BOSSUET A SAINT VINCENT DE PAUL

peine leur modestie souffre les louanges? Ils ont enlevé ici tous les cœurs ; et voilà qu'ils s'en retournent à vous, fatigués et épuisés selon le corps, mais riches selon l'esprit des dépouilles qu'ils ont ravies à l'enfer, et des fruits de pénitence que Dieu a produits par leur ministère ! Recevez-les donc, Monsieur, avec bénédictions et actions de grâces, et ayez, s'il vous plaît, la bonté de les remercier avec moi, de l'honneur qu'ils m*ont voulu faire dem'associer à leur compagnie et à une partie de leur travail ^ Je vous en remercie aussi vous-même; et je vous supplie de prier Dieu qu'après avoir été uni une fois à de si saints ecclésiastiques, je le demeure éternellement en prenant véritablement leur esprit et profitant de leurs bons exemples. Il a plu à Notre-Seigneur d'établir ici par leur moyen une compagnie à peu près sur le modèle delà vôtre. Dieu ayant permis par sa bonté que les règlements s'en soient trouvés parmi les papiers de cet excellent serviteur de Dieu, M. de Blampignon. Elle se promet l'honneur de vous avoir pour supérieur, puisqu'on nous a fait espérer la grâce qu'elle sera associée à celle de Saint-Lazare, et que vous et ces messieurs l'aurez agréable. J'ai charge, Monsieur, de vous en prier, et je le fais de tout mon cœur. Dieu veuille, par sa miséricorde, nous donnera tous la persévérance dans les choses qui ont été si bien établies par la charité de ces messieurs. Je vous demande d'avoir la bonté de me donner part à vos sacrifices et de me croire, etc.

§ IV. — Bossuet à Metz. — 3. Sa prédication.

Études de Bossuet . — Au milieu des difficultés que rencontrait son apostolat, Bossuet n'oubliait pas que ses études en vue de la prédication étaient restées incomplètes. En lui le théologien était formé, le prédicateur manquait encore de culture. Aussi, à Metz, il se réserve des heures nombreuses nour s'enfermer dans sa bibliothèque; là, il lit et médite, la plume à la main, la Bible et les Pères. Il acquiert de la Bible une science si particulière que, dans ses sermons, la citation scripturaire arrive toujours à propos, sans être cherchée et fait si

1. Bossuet avait prêché la missioo aux soldats et aux pauvres, à réglise de la citadelle.

bien corps avec Tensemble qu'on la reconnaît à peine. Dans les Pères, en particulier dans saint Augustin, dans saint Jean Chrysostome, dans Tertullien, ce qui l'intéresse, ce sont les « beaux mots », les raisonnement* vigoureux, les idées générales éclatantes et amples qui fournissent une matière oratoire; il recueille les passages les plus saillants; il compose plusieurs cahiers d'extraits; il n'aura plus tard qu'à recourir à ce répertoire pour donner à ses sermons un caractère d'érudition patristique aisée et toujours appropriée au sujet.

Prédication de Bossuet. — Les sermons de l'époque de Metz sont nombreux et très divers. Bossuet fait des efforts pour mettre en pratique les leçons de Vincent de Paul ; pendant la grande mission en particulier, il prêche devant les soldats et les pauvres avec une simplicité toute familière. Mais il est encore près de l'école ; il vient de feuilleter ses cahiers de théologie scolastique ; il se souvient des discussions subtiles de Navarre; il est dominé par son érudition patristique qui est de fraîche date : aussi ses sermons sont trop pleins de questions abstraites et ont une allure pédantesque. La langue en est vigoureuse et tumultueuse; les images abondent, inattendues, excessives, contradictoires. On sent une force bouillonnante que la raison n'a pas encore l'habitude de contenir et de discipliner. C'est la jeunesse de l'orateur et c'est la jeunesse du siècle, l'indépendance avec ses dangers et ses écarts avant l'harmonie et la sagesse élégante sous une règle sévère. Lisons quelques fragments des principaux discours de cette époque.

PANÉGYRIQUE DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE

prêché à Metz le 4 octobre 1652.

Le manuscrit de ce discours est perdu. Lebarq propose la date de 1652 à cause des allusions à la guerre et à la famine qui désolent le pays messin, et à cause de la couleur naïve et archaïque de la langue. Gandar admire beaucoup la fraîcheur et l'enthousiasme de ce panég'yrique, qu'il met au-dessus de tous les autres sermons de l'époque cle Meiz, exception faite pour le Panégyrique de saint Bernard. « On sent qu'il est venu jusqu'à lui (Bossuet), tandis qu'il lisait les récits de saint Bonaventure. un reste de cette exaltation qui fit tressaillir les âmes chrétiennes au treizième siècle. Les paroles débordent comme les pensées; il les jette sur le papier, à la hâte. De tous les discours de la jeunesse de Bossuet il n'en est aucun peut-être où se fasse plus vivement sentir la fièvre de l'improvisation. Il va où l'esprit le mené, sans effort et sans calcul. » (Gandar, Bossuet orateur, p. 116.)

Analyse. — Exorde. — Bossuet oppose à la sagesse du monde la folie de la croix. François d'Aèsise est un néros de cette folie, puisqu'il « veut établir ses richesses dans la pauvreté, ses délices dans les souffrances, et sa gloire dans la bassesse ».

Premier point. — La fortune est tout pour les hommes; la pauvreté est

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regardée comme une honte. François d'Assise, en embrassant librement la pauvreté, a montré la vanité des sentiments des hommes et a établi les pauvres à leur vraie place.

Deuxième point. - François mortifie son corps et il a soif du martyre. C'est une joie pour lui que de souffrir, parce qu'il est pénétré d amour pour Celui qui a mis sa joie à souffrir pour nous.

Troisième point. — Bossuet le traite en quelques mots; il montre François recherchant les humiliations.

Péroraison : Sur le danger des richesses et sur la difficulté que Ton a -pour se sauver quand on est riche.

PREMIER POINT

Quand je me suis proposé de vous entretenir aujourd'hui des trois victoires de saint François sur les richesses du monde, sur ses plaisirs et sur ses honneurs, je m'étais persuadé que je pourrais les représenter les unes après les autres. Mais je vois bien maintenant que c'est une entreprise impossible, et qu'ayant à commencer par la profession généreuse qu'il a faite de la pauvreté, je suis obligé de vous dire que, par cette seule résolution, il s'est mis infiniment au-dessus des honneurs et des opprobres, des incommodités et des agréments, et de tout ce que Ton appelle bien et mal dans le monde; car enfin ce serait mal connaître la nature de la pauvreté, que de la considérer comme un mal séparé des autres. Je pense, pour moi. Chrétiens, que lorsqu'on a inventé ce nom, on a voulu exprimer non point un mal particulier, mais un abîme de tous les maux et l'assemblage de toutes les misères qui affligent la vie huniaine. Et certes j'oserais quasi assurer que c'est quelque mauvais démon ^ qui, voulant rendre la pauvreté tout à fait insupportable, a trouvé le moyen d'attacher aux richesses tout ce qu'il y a d'honorable et de plaisant ' dans le monde : c'est pourquoi notre langage ordinaire les nommebiens d'un nom général, parce qu'elles sont l'instrument commun pour acquérir tous les autres. De sorte que nous pourrions, au contraire, appeler la pauvreté un mal général, parce que les richesses ayant tiré de leur côté la joie, l'affluence, l'applaudissement, la faveur, il ne reste à la pauvreté que la tristesse et le désespoir et l'extrême nécessité et, ce qui est plus insuppor-

1. Démon, un mauvais génie (cf. 8at[jLa>v). — 2. Plaisant, Lex. J. Cal VET. — Bossuet. 2

bôssuÈt

table, le mépris et la servitude ; et c'est ce qui fait dire au Sage * que la pauvreté entrait en une maison tout ainsi qu'un soldatarmë, Pauperies quasi vir ar mat us ^, L'étrange comparaison ! Vous dirai-je ici, Chrétiens, combien est effroyable en une pauvre maison une garnison de soldats ? Plût â Dieu que vous fussiez en état de rapprendre seulement de ma bouche ! Mais, hélas ! nos campagnes désertes et nos bourgs misérablement désolés aous disent assez que c'est cette seule terreur qui a di$sipé deçà et delà tous leurs habitants h Jugez, jugez par là combien la pauvreté est terrible, puisque la guerre, l'horreur du genre humain, le monstre le plus cruel que l'enfer ait jamais vomi pour la ruine des hommes, n'a presque rien de plus effroyable que cette désolation, cette indigence, cette pauvreté qu'elle traîne nécessairement avec elle. Mais du moins n'est-ce pas assez que la pauvreté soit accablée de tant de douleurs, sans qu'on la charge encore d'opprobre et d'ignominie? Les fièvres, les maladies, qui sont presque nos plus grands maux, encore ont-elles cela de bon qu'elles ne font de honte à personne. Dans toutes les autres disgrâces ^, nous voyons que chacun prend plaisir de con-^» ter ses maux et ses infortunes ; la seule pauvreté a cela de commun avec le vice, qu'elle nous fait rougir, dé même que si être pauvre^ c'étâiit être extrêmement crimi^ nel 1

En effet, combien y a-t-il dô personnes qui se privent des contentements et même des nécessités de la vie, afin de soutenir une pauvreté honorable ! Combien d'autres eu voyons-nous qui se font effectivement pauvres, tâchant de satisfaire à je né sais quel point d'honneur, pa^ une dépense qui les consume ! Et d*où vient cela, Chrétiens> sinon que, dans l'estime^ des hommes, qui dit pau^ vre, dit le rebut du monde ? Pour cela, le prophète David, après avoir décrit les diverses misères des pauvres, conclut enfin par cette excellente parole qu'il adresse à

1. Le Sage, Sàlomon, aulfeur de la ^a^esse, des Proverbes, etc. — 2. Proverb., VI, 11. — 3. Bossuet fait allusion aux guerres qui désolèrent la Lorraine pendant la Fronde. Voir plus haut notice sur Bossuel à Aietz.

— 4. Disgrâces: \.ti. — 5. Ûe même que si. Grammaire: Conjonction.

— 6. Estime. Lei:

ANÉGYRIQUE DE SAINT FRANÇOIS d'AssISE ^

Dieu : Tibi derelictus est pauper. Seigneur y dit-il, on vous abandonne le pauvre *. Et voyons-nous rien de plus commun dans le monde? Quand les pauvres s'adressent i nous afin que nous soulagions leurs nécessités, n'est-U pas vrai que la faveur la plus ordinaire que nous leur faisons, c'est de souhaiter que Dieu les assiste ? Dieu soit à votre aide ! leur disons-nous ; mais de contribuer de notre part quelque chose ^ pour les secourir, c'est la molu-t dre de nos pensées. Nous nous en déchargeons sur la miséricorde divine, ne considérant pas que c'est par nos mains et par notre ministère que Dieu a résolu de leur faire cette miséricorde que nous leur souhaitons : tant il est vrai que personne ne se met en peine des pauvres ! Chacun s'inquiète, chacun s'empresse à servir les grands, et il n'y a que Dieu seul à qui les pauvres ne soient point à charge : Tibi derelictus est !

Cela étant ainsi, comme l'expérience nous le fait voir, quand un homme accommodé ^ dans le siècle, comme saint François, prend la résolution de se plaire dans les bassesses de la pauvreté, ne faut-il pas que ce soit une âme extrêmement touchée du niépris de tous ces biens imaginaires qui remportent parmi nous un si grand applaudissement ? Le voyez-vous, Chrétiens, François, ce riche marchand d'Assise, que son père a envoyé è^ Rome pour les affaires dç son négoce, le voyez^vous qui s'entretient avec un pauvre au milieu des rues ? Hé Dieu I qu'a de commun le négoce avec cette sorte de gens ? Quel marché veut-il faire avec ce pauvre homme?. Ah I Tadmirable trafic, le riche et précieux échange! Il veut avoir l'habit de ce pauvre, et pour cela il lui donne le sien ; et après, ravi d'avoir fait un si bel échange, d'un habit honnête contre un autre tout déchiré, il paraît tout joyeux habillé en pauvre, pendant que le pauvre a peine à se reconnaître sous son habit de bourgeois ^. Jésus, mon Sauveur, qui dites que l'on vous habiU^

1. Psalm., IX, 35. — 2. Contribuer, employé comme transitif direct. Grammaire: Verbe. -^ 3. Accommodé, hex. — 4. « BQssuet esî animé <Jc cette même ferveur qui respire dans les peintures tracée^ par Qiotto sur les murs d'Assise. » ^Ganpar, Bossuel orateur, p 110.) Giotto a rem'éççpté U scène du pauyre dans fa pa«ilique d'Assise.

quand on couvre la nudité de vos pauvres, pourrais-je bien ici exprimer combien cette action vous fut agréable? L'histoire ecclésiastique m'apprend que saint Martin*, votre serviteur, ayant donné la moitié de son manteau à un pauvre qui lui demandait l'aumône, vous lui apparûtes la nuit dans une vision merveilleuse, paré superbement de cette moitié de manteau, vous glorifiant en la présence de vos saints anges que ^ Martin, encore catéchumène, vous avait donné cet habit. Me permettrezvous, ô mon Maître, une parole familière, que j'ose ici avancer en suite ^ de ce que vous dites vous-même? S'il est vrai que vous estimiez qu'on vous donne lorsqu'on fait largesse à vos pauvres, combien vous glorifierez-vous du don que vous fait François ! Ce n'est pas de son manteau seulement qu'il se dépouille pour l'amour de vous : il veut vous revêtir tout entier, il vous fait présent d'un habit complet. Bien plus, ayant appris de votre Évangile que, lorsque vous étiez sur la terre, vous vous étiez toujours plu dans la pauvreté, non content de vous avoir habillé, il semble vous demander à son tour que vous l'habilliez à votre façon ; il se couvre d'un habit de pauvre, afin d'être semblable à vous.

Et dans ce merveilleux appareil, d'autant plus magnifique qu'il était abject, suivons-le, s'il vous plaît, mes chers Frères : nous verrons une action qui sans doute sera surprenante. Il s'en va à l'église de Dieu, à la mémoire^ des apôtres saint Pierre et saint Paul, ces deux pauvres illustres qui ont vu les empereurs prosternés devant leurs tombeaux. Là, sans considérer qu'il pourrait être aisément connu (et vous savez que le commerce donne toujours beaucoup d'habitudes^), il se mêle parmi les pauvres qu'il sait être les frères et les bien-aimés du Sauveur ; il fait spn apprentissage de cette pauvreté généreuse à laquelle son Maître l'appelle ; il goûte à longs traits la honte et l'ignominie qui lui a été si agréable ; il se durcit le front ^ contre cette molle et lâche pudeur du

i. Saint Martin, évêqiie de Tours, mort en 400. —2. Que. Grammaire : Verbe. - 3. En suite. Grammaire: Préposition. — 4. Mémoire. Lex. — ,»5. Habitudes. Lex. •- 6 Se durcit le fronts prend l'habilude de ne pa« rougir.

PANÉGYRIQUE DE SAINT FRANÇOIS D ASSISE

siècle, qui ne peut souffrir les opprobres, bien qu'ils aient été consacrés en la personne du Fils de Dieu. Ah ! qu'il commence bien à faire profession de la folie de la croix et de la pauvreté évangélique!

Mais avant que de passer outre à ses autres actions, Fidèles, il est nécessaire, afin que nous en connaissions mieux le prix, que nous tâchions de nous détromper de cette folle admiration des richesses dans laquelle on nous a élevés. 11 faut que je vous fasse voir, par des raisonnements invincibles, les grandeurs de la pauvreté selon les maximes de l'Évangile; d'où il vous sera aisé de conclure combien est injusfe le mépris des pauvres, que je vous représentais tout à l'heure. Mais afin de le faire avec plus de fruit, laissons, laissons, s'il vous plaît, aux orateurs du monde la pompe et la majesté du style panégyrique ^ Ils ne se mettent point en peine que l'on les entende, pourvu qu'ils reconnaissent que l'on les admire. Pour nous qui sommes ici dans la chaire du Sauveur Jésus, ornons notre discours de la simplicité de son Évangile, et repaissons nos âmes de vérités solides et intelligibles.

Je dis donc, ô riches du siècle, que vous avez tort de traiter les pauvres avec un mépris si injurieux. Afin que vous le sachiez, si nous voulions monter à l'origine des choses, nous trouverions peut-être qu'ils n'auraient pas moins de droit que vous aux biens que vous possédez. La nature ou plutôt, pour parler plus chrétiennement. Dieu, le père commun des hommes, a donné dès le commencement un droit égal à tous ses enfants sur toutes les choses dont ils ont besoin pour la conservation de leur vie. Aucun de nous ne se peut vanter d'être plus avantagé que les autres dans la nature 2, mais l'insatiable désir d'amasser n'a pas permis que cette belle fraternité pût durer longtemps dans le monde. Il a fallu venir ^ au partage et à la propriété, qui a produit toutes les querelles et tous les procès : de là est né ce mot de mien et de tien, cette parole si froide, dit l'admirable saint Jean

1. Panégyrique, adjecUf. Grammaire; Adjectif. — 2. On remarquera la hardiesse de la doctrine de Bossuet ; c'est la doctrine des Pères do "Eglise. —3. Comparera J.-J. Rousseau.

Chrysostomc; de là cette grande aiversité de conditions, les uns vivant dans l'aiTIuence de toutes choses, les autres languissant dans une extrême indigence. C'est pourquoi plusieurs des saints Pères ayant eu égard et à l'origine des choses et à cette libéralité générale de la nature envers tous les hommes, n'ont pas fait de difficulté d'assurer que c'était en quelque sorte frustrer les pauvres de leur propre bien, que de leur dénier celui qui nous est superflu.

prononcé à Metz le 20 août 1653.

Notice. — Le manuscrit de ce discoars a été îiécouvert par l'abbé L€barq,qui est arrivé, par Texamen de récriture, de l'orthographe et des allusions historiques, à le dater. L'événement auquel Bossuet fait allusion à la fin de son discours, c'est l'intervention de saint Bernard qui, en 1153, sauva Metz d'une guerre dont le comte de Bar,Renaud II, menaçait la ville. Gandar a longuement ét'idié ce panégyrique, qu il trouve admirable; voici quelques-unes de ses observations. « La laîîgue y est encore un peu mêlée, un peu flottante. Les Provinciales qui la fixeront n'ont point paru. Un reste de scolastique se fait sentir dans la division, dans lexorue et dans l'entrée en matière du premier point... L'exorde

Bropi*emcnt dit est beaucoup trop long, il est surtjut trop abstrait... >ans le corps même du discours, la suite des développements est irrégulière... Bossuet sera un jour plus couteau, plus égal et plus châué dans son style ; il ne parlera jamais d'une façon plus élevée ni plus pénétrante... Il y a même dans les parties les plus heureuses du Panégy-^ tique de Saint-Bernard je ne sais quel charme, qu'on ne retrouvera pas au même degré dans les sermons prêches au Louvre, ni dans les oraisons funèbre». Bossuet y a laissé courir sa plume sans s'arrêter, sans revenir sur ses pas; la main est trop lente au gré de cette verve impétueuse qui déborde et se précipite ; un art plus discret fera rentrer le plan du discours dans des proportions plus exactes; il mettra chaque idée à sa place ; il ne souffrira clans l'expressiol^ *ien d'irrégulier ni d excessif, et atteindra, sans laisser sentir aucun erfort, à là perfection. Le premier essor du génie était moins réglé, moins sûr, mais plus prompt, plus irréfléchi, plus libre; au milieu même des négligences que l'improvisation y a laissées, on ne sentait que mieux, dans toute la force de leur élan, rheureuse témérité de la jeunesse et le feu da 1 inspiration *. »

Analyse, — Exorde. — Bossuet explique d'abord pourquoi l'usage s'es^ introduit de couper l'exorde des sermons par un Ave Maria — c'était pour honorer la sainte Vierge au moment où les Protestants attaquaient son culte.-- Puis, dan» une dissertation abstraite et très longue, il montre que le principe des vertus de saint Bernard a été la méditation des actions et de la croix de Jésus-Christ.

Premier point. ~ Vie intime de saint Bernard. Il nous enseigne en venant au monde le mépris des vanités et des espérances de la terre

Deuxième point. — Vie apostolique de saint Bernard. — Il convertit sa famille; il évangélise ses religieux, les provinces, l'Allemagne, la ville de Metz. — Prière à saint Bernard.

%. Gandar» Boêêutl orateur, p, 146.

t^ANEGYRlQUE t)E ÔAlNT BERNARD 86

PRKMIER POINT

Si j'ai été assez heureux pour vous faire entendre* oe que je viens de vous dire, vous devez avoir remarqué que le Sauveur pendu ^ à la croix nous enseigne le mépris du monde d'une manière très puissante et très efficace. Car si Jésus crucifié est le Fils et les délices du Père, s*il est son unique^ et son bien-aimé, et le seul objet de sa complaisance; si, d'ailleurs, selon notre façon de juger des choses, il est de toUs les mortels le pluB abandonné et le plus misérable, le plus grand selon DieU et le plus méprisable selon les hommes : qui ne voit combien nous sommes trompés dans l'estime que nous faisons des biens et des maux, et que les choses qui ont parmi nous l'applaudissement ^ et la vogue, sont les dernières et les plus abjectes? Et c'est ce qui inspire jusqu'au fond de l'âme le mépris du monde et des vanités à ceux qui sont savants dans la croix du Sauveur Jésus, où la pompe et les fausses voluptés de la terre ont été éternellement condamnées. C'est pourquoi l'apôtre saint Paul, considérant Jésus-Christ sur ce bois infâme : Ha ! dit-il, je suis crucifié avec mon bon maître; je le vois, je le vois sur la croix, dépouillé de tous les biens que nous estimons, accablé à l'extrémité ^ de tout ce qui nous afflige et qui nous effraie* Moi qui le crois la sagesse même, j'estime ce qu'il estime ; et^ dédaignant ce qu'il a dédaigna, je me crucifie avec lui et rejette de tout mon cœur les choses qu'il a rejetées : Chrislo confixus sum cruci ®.

Tel est le sentiment d'un vrai chrétien; mais que cette vérité est dure à nos sens ! Qui la pourra comprendre. Fidèles, si Jésus même ne l'imprime en nos cœurs? C'est ainsi qu'il se plaît a nous commander des choses èsquelles'^ toute la nature répugne, afin de faire éclater sa puissance dans notre faiblesse ; et pour animer nos courages * il nous propose des personnes choisies, à qui sa grâce a rendu aisé ce qui nous paraissait impossible. Or, parmi

1. Entendre. Lex. — 2. Pend u. Lex. —3. Unique» Lex. — 4. Applaudissement ne s'emploie plus gu*au pluriel. Grammaire : Nom. — 5. ^ iexlrémilè^ extrêmement. Grammaire : Adverbe. — 6. Galat.^ II, 19. — 7. ÈsqutlleSt dans lesqueUes. Grammaire : Pronom. — 8. Courages. Lex.

les hommes illustres dont l'exemple enflamme nos espérances et confond notre lâcheté, il faut avouer que l'admirable Bernard tient un rang très considérable. Un gentilhomme, d'une race illustre, qui voit sa maison en crédit et ses proches dans les emplois importants, à qui sa naissance, son esprit, ses richesses promettent une belle fortune, à l'âge de vingt-deux ans, renoncer au monde au point que fît saint Bernard, vous semble-t-il, Chrétiens, que ce soit un effet médiocre de sa toute-puissance divine *. S'il Teût fait dans un âge plus avancé, peut-être que le dégoût, l'embarras, les ennuis et les inquiétudes qui se rencontrent dans les affaires l'auraient pu porter ^ à ce changement. S'il eût pris cette résolution dans une jeunesse plus tendre, la victoire eût été médiocre dans un temps où à peine nous nous sentons et où les passions ne sont pas encore nées. Mais Dieu a choisi saint Bernard afin de nous faire paraître le triomphe de la croix sur les vanités dans les circonstances les plus remarquables que nous ayons jamais vues dans aucune histoire.

Vous dirai-je en ce lieu ce quec'estqu'un jeune homme de vingt-deux ans 3 ? Quelle ardeur ! quelle impatience! quelle impétuosité de désirs ! Cette force, cette vigueur, ce sang chaud et bouillant, semblable à un vin fumeux^, ne leur permet rien de rassis^ ni de modéré. Dans les âges suivants on commence à prendre son pli, les passions s'appliquent à quelques objets, et alors celle qui domine

1. Remarquer l'aUure très libre de cette phrase. — 2. Vauraienl pu porter Grammaire : Consl rue lion. — 3. Le biographe de saint Bernard dit simplement : Annos nalus circiler 1res elviginti. Fénelon, dans son Panégyrique de saint Bernard, ne met pas à profit cette observation; Bossuet en tire une admirable peinture de la jeunesse. 11 s'inspire d'Aristote {Rhétorique, II, XI), Aristote dit: « Les jeunes ^ens sont confiants parce qu'ils n'ont pas encore été souvent trompés ; ils espèrent facilement; comme les gens pris de vin, ils s échaulient, et cette chaleur en eux est naturelle; elle vientaussi de ce qu'ils n'ont pas éprouvé souvent Tinfortune. L'espérance fait la meilleure part de leur vie; car l'espérance a pour objet l'avenir, comme le souvenir a le passé. Or, pour les jeunes gens, l'avenir est beaucoup, le passé est peu de chose... Ils sont braves; car ils ont du cœur et sont enclins à l'espérance ; or, le cœur empêche de craindre et l'espérance fait que l'on ose... Ils sont magnanimes parce qu'ils n'ont pas été éprouvés par la vie, ni soumis a l épreuve de la nécessité. — Ils pèchent en tout par l'exagération et limpétuosité. . toujours excessifs dans lamitié, dans la haine, en toutes choses. » La comparaison des deux textes est instructive. — k. Fumeux. Lex. — 5. Ras sis. Lex.

ralentit du moins la fureur des autres : au lieu que cette verte jeunesse n'ayant rien encore de fixe ni d'arrêté, en cela même qu'elle n'a point de passion dominante pardessus les autres, elle est agitée de toutes les passions avec violence. Là les folles amours; là le luxe, l'ambition et le vain désir de paraître exercent leur empire sans résistance. Tout s'y fait par une chaleur inconsidérée ; et comment accoutumer à la règle, à la solitude, à la discipline, cet âge qui ne se plaît que dans le mouvement et dans le désordre, et qui n'est presque jamais dans une action composée ^ I

Certes, quand nous nous voyons penchants sur le retour de notre âge, que nous comptons déjà une longue suite de nos ans écoulés, que nos forces se diminuent ^ et que le passé occupant la partie la plus considérable de notre vie, nous ne tenons plus au monde que par un avenir incertain, ha ! le présent ne nous touche plus guère. Mais la jeunesse, qui ne songe ^ pas que rien lui soit encore échappé ^ qui sent sa vigueur entière et présente, elle ^ ne songe aussi qu'au présent et y attache toutes ses pensées. Dites-moi, je vous prie, celui qui croit avoir le présent tellement à soi, quand est-ce qu'il s'adonnera aux pensées sérieuses de l'avenir ? Davantage ®, quelle apparence de quitter le monde, dans un âge où il ne nous y paraît rien que de plaisant^? Nous voyons toutes choses selon la disposition où nous sommes ; de sorte que la jeunesse qui semble n'être formée que pour la joie et pour les plaisirs, ha ! elle ne voit rien de fâcheux ; tout lui rit, tout lui applaudit. Elle n'a point encore d'expérience des maux du monde, ni des traverses^ qui nous arrivent : de là vient qu'elle s'imagine qu'il n'y a point de dégoût, de disgrâce pour elle. Comme elle se sent forte et vigoureuse, elle bannit la crainte et tend les voiles de toutes parts à l'espérance qui Tenfle et qui la conduit ^.

1. Action composée. Lex. Bossuet a écrit plus tard après composée : Et Padet non esse impudenîem... « On n'a honte que de la modération et de la pudeur. .. fS. Aug., Conf., II, IX:) -- 2. Se diminuent. Grammaire: Verbe.— 3. Songe pas. Lex. —4. Soit échappé. Grammaire: 7er6e. — 5. Elle, pléonasme. Grammaire: Construction. —6. Davantage^ de plus. Lex. — 7. Plaisant. Lex. — 8. Traverses. Lex. —9. Remarquer la poésie de l'expression: Aristote se contente dénoter de« «bservalioiis scien-

Vous le saveZ) Fidèles, de toutes les passions, la plus charmante *, c'est l'espérance. C'est elle qui nous entretient et qui nous nourrit, qui adoucit toutes les amertumes de la vie ; et souvent nous quitterions des biens effectifs, plutôt que de renoncer à nos espérances. Mais la jeunesse téméraire et malavisée, qui présume^ toujours beaucoup à cause qu'elle a peu expérimenté, ne voyant point de difficulté dans les choses, c'est là que l'espérance est la plus véhémente et la plus hardie ^: si bien que les jeunes gens, enivrés de leurs espérances, croient tenir tout ce qu'ils poursuivent ; toutes leurs imaginations leur paraissent des réalités. Ravis d'une certaine douceur de leurs prétentions infinies, ils s'imagineraient peirdre infiniment s*ils se départaient de leurs grands desseins, surtout les personnes de condition, qui, étant élevées dans un certain esprit de grandeur et bâtissant toujours sur les honneurs de leur maison et de leurs ancêtres, se persuadent facilement qu'il n'y a rien à quoi ils ne^ puissent prétendre.

Figurez-vous maintenant le jeune Bernard nourri ^ en homme de condition, qui avait la civilité comme naturelle, l'esprit poli par les bonnes lettres*, la rencontre'^ belle et aimable, l'humeur accommodante, les mœurs douces et agréables : ha I que de puissants liens pour demeurer attaché à la terre ! Chacun pousse de telles personnes ; on les vante, on les loue ; on pense leur donner du courage^, et on leur inspire l'ambition. Je sais que sa pieuse mère l'entretenait souvent des mépris du monde; mais, disons là vérité, cet âge ordinairement indiscret^ n'est pas capable de ces bons conseils. Les avis de leurs ^^ compagnons et de leurs égaux *S qui ne croient rien de si sage qu*eux, l'emportent par-dessus les parents.

Triomphez, Seigneur, triomphez de tous les attraits de ce monde trompeur, et faites voir au jeune Bernard, comme vous le fîtes voir à saint Paul, ce qu'il faut qu'il

leitre$. •*- 7. La t^ncontré. Lex: — ^.Courage. Lex. — » 0- Indiscret. Lex. — lOi' L9urÉ ee Pâppdfle à âge. Grammaire : Constraclion. — 11. Égaux. Ler:

endure pour votre service ^ Déjà vous lui avez inspi^é, avec une tendre dévotion pour Marie, un généreux amour de la pureté ; déjà il a méprisé des caresses les plus dangereuses, dans des rencontres que Thonnéteté ne me permet pas de dire en cette audience ^ ; déjà votre grâce lui a t'ait chercher un bain et un rafraîchissement salutaire dans les neiges et dans les étangs glacés, où son intégrité ^ attaquée s'est fait un rempart contre les molles délices du siècle. Son regard imprime de la modestie : il retient jusques à ses yeux, parce qu'il a appris de votre Évangile et de votre apôtre qu'il y a des yeux adultères ^. Dans un courage qui passe l'homme, on lui voit peinte sur le visage la honte ^ et la retenue d'une fille honnête et pudique. Mais achevez, Seigneur, en la personne de ce saint jeune homme, le grand ouvrage de votre grâce. Et, en effet, le^voyez-vous. Chrétiens, comme il est rêveut* et pensif ? de quelle sorte il fuit le grand mande, devenu extraordinairement amoureux du secret^ et de la solitude ? Là il s'entretient doucement de telles ou de semblables pensées : Bernard, que prétends-tu '^ dans le monde ? Y vois-tu quelque chose qui te satisfasse ? Les fausses voluptés après lesquelles les mortels ignorants courent d'une telle fureur ^, qu'ont-elles après tout qu'une illusion de peu de durée? Sitôt que cette première^ ardeur qui leur donne tout leur agrément a été un peu ralentie par le temps, leurs plus violents sectateurs * s'étonnent le plus souvent de s'être si fort travaillés pour rien. L'âge et Fexpérience nous font bien voir combiert sont vaines les choses que nous avions le plus désirées ; et encore ces plaisirs tels quels, combien sont-ils clairsemés dans la vie I Quelle joie peut-on ressentir, où là douleur ne se jette comme à la traverse? Et s'il nous fallait retrancher de nos jours tous ceux que nous avons mal passés, même selon les maximes du monde, pourrionsnous bien trouver en toute la vie de quoi faire trois ou quatre mois ? Mais accordons aux fols amateurs *° du

1; Aclest IX, 16i — 2. Audience. Lex. — 3. Intégrité. Lex. — - 4. Matlh,^ V, 28. — 5. Honte. Lex. — 6. Désireux d'être sépai'é du monde. Secret. Lex. — 7. Que prélends-tu ? Grammaire : Verbe. — 8. Courent d'une lélle fureur. Grammaire: Préposition. — 9. Sectateurs. Lex.— iO. Amateurs. Lex.

siècle * que ce qu'ils aiment est considérable ; combien dure cette félicité ? Elle fuit, elle fuit comme fuit un fantôme qui, nous ayant donné quelque espèce de contentement pendant qu'il demeure avec nous, ne nous laisse, ^n nous quittant, que du trouble.

Bernard, Bernard, disait-il, cette verte jeunesse ne du-, rera pas toujours: cette heure fatale viendra, qui tran-' chera toutes les espérances trompeuses par une irrévocable sentence; la vie nous manquera comme un faux ami au milieu de nos entreprises. Là tous nos beaux desseins tomberont par terre ; là s'évanouiront toutes nos pensées. Les riches de la terre qui, durant cette vie, jouissant de la tromperie d'un songe agréable, s'imaginent avoir de grands biens, s'éveillant tout à coup dans ce grand jour de l'éternité, seront tout étonnés qu'ils se trouveront ^ les mains vides. La mort, cette fatale ennemie, entraînera avec elle tous nos ^aisirs et tous nos honneurs dans l'oubli et dans le néant. Hélas ! on ne parle que de passer le temps. Le temps passe en effet, et nous passons avec lui, et ce qui passe à mon égard par le moyen du temps qui s'écoule, entre dans l'éternité qui ne passe pas; et tout se ramasse dans le trésor de la science divine qui ne passe pas. 0 Dieu éternel ! quel sera notre étonnement lorsque le Juge sévère, qui préside dans l'autre siècle, où celui-ci nous conduit malgré nous, nous représentant en un instant toute notre vie, nous dira d'une voix terrible : Insensés que vous êtes, qui avez tant estimé les plaisirs^ qui passent, et qui n'avez pas considéré la suite qui ne passe pas^ !

Allons, concluait-il, et puisque notre vie est toujours emportée i)ar le temps qui ne cesse de nous échapper, tâchons d'y attacher quelque chose qui nous demeure. Puis retournant à son grand livre qu'il étudiait continuellement avec une douceur incroyable, je veux dire à la croix de Jésus, il se rassasiait de son sang, et avec cette divine liqueur il humait le mépris du monde ^ Je viens, disait-il,

1. Siècle. Lex. — 2. Étonnés qu'ils se trouveront, de se trouver. Grammaire: Verbe. — 3. Bossuet reprend presque mot pour mot sa méditaUon sur la brièveté de la vie. — 4. Noter Ténergie et la bizarrerie de l'expression.

ô mon Maître, je viens me crucifler avec vous. Je vois que ces yeux si doux, dont un seul regard a fait fondre saint Pierre en larmes, ne rendent plus de lumières : je tienjdrai les miens fermés à jamais à la pompe du siècle, ils ; n'auront plus de lumières pour les vanités. Cette bouche divine, de laquelle inondaient des fleuves de vie éternelles je vois que la mort Ta fermée : je condamnerai la mienne au silence, et ne rouvrirai que pour confesser mes péchés el votre miséricorde. Mon cœur sera de glace pour les vains plaisirs; et comme je ne vois sur tout votre corps aucune partie entière, je veux porter de tous côtés sur "moi-même les marques de vos souffrances, afin d'être un jour entièrement revêtu de votre glorieuse résurrection. Enfin je me jetterai à corps perdu sur vous, ô aimable mort*, et je mourrai avec vous; je m'envelopperai avec vous dans votre drap mortuaire : aussi bien j'apprends de l'Apôtre ^ que nous sommes ensevelis avec vous dans le saint baptême...

DEUXIÈME POINT

[Après avoir raconté les exploits apostoliques de saint Bernard, Bossuet en vient à caractériser son zèle.]

... Voyez les écrits de l'admirable Bernard : vous y ver* rez les mêmes mouvements et la même charité apostolique. Quel homme a compati avec plus de tendresse aux faibles et aux misérables et aux ignorants ? Il ne dédaignait ni les plus pauvres, ni les plus abjects. Quel autre a repris plus hardiment les mœurs dépravées de son siècle ? Il n'épargnait ni les princes, ni les potentats, ni les évêques, ni les cardinaux, ni les papes*. Autant qu'il ^ respectait leur degré ^, autant a-t-il quelquefois repris leur personne, avec un si juste tempérament de charité'^, que sans être ni lâche, ni emporté, il avait toute la douceur de la complaisance et toute la vigueur d'une liberté vraiment chrétienne.

Bel exemple pour les réformateurs de ces derniers

1. Inondaient, iniransitif. Grammaire: Verbe. — 2. Cet aimable mort est Jésus-Christ. — S.Coloss., 11,12.-4. Allusion au livre De Consideratione, adressé au pape Eugène III. — 5. Autant que... autant. Grammaire: Ad- Iterbe. — 6. Degré. Lex. —7. Tempérament. Lex.

siècles 1 Si leur arrogance trop visible leur eût permis de traiter les choses avec une pareille modération, ils auraient blâmé les mauvaises mœurs sans rompre la communion *, et réprimé les vices sans violer l'autorité légitime. Mais le nom de chef de parti les a trop flattés : poussés d'un vain désir de paraître, leur éloquence s'est débordée^ en invectives sanglantes; elle n'a que du fiel et de la colère. Ils n'ont pas été vigoureux, mais fiers, emportés et méprisants ; de là vient qu'ils ont fait le schisme, et n'ont pas apporté la réformation. Il fallait pour un tel dessein le courage et l'humilité de Bernard. Il était vénérable à tous à cause qu'on le voyait et libre et modeste, également ferme et respectueux; c'est ce qui lui donnait une si grande autorité dans le monde. S'élevait-il quelque schisme ou quelque doctrine suspecte, les évêques déféraient tout à Tautorité de Bernard. Y avait-il des querelles parmi les princes, Bernard était aussitôt le médiateur.

Puissante ville de Metz, son entremise t^a été autrefois extrêmement favorable* O belle et noble cité! il y a longtemps que tu as été enviée. Ta situation trop importante l'a presque toujours exposée en proie 3 ; souvent tu as été réduite à la dernière extrémité de misères, mais Dieu de temps en temps t'a envoyé de bons protecteurs. Les princes tes voisins avaient conjuré ta ruine ; tes bons citoyens avaient été défaits dans une grande bataille*; les ennemis étaient enflés de leurs bons succès^ et toi enflammée du désir de vengeance: tout se préparait à une guerre cruelle, si le bon Hillin, archevêque de Trêves, n'eût cherché un charitable pacificateur. Ce fut le pieux Bernard, qui, épuisé de forces^ par ses longues austérités et par une extrême vieillesse'^, attendait la dernière

1. La communion* Lex. — 2. S'est débordée. Grai«m«ire : Verbe, r- S. CeUe observation de Bossuet peut s'appliquer à des événements modernes pleins de tristesse. -- 4. « Ce fut en 115,1 que se donna cette bataille. Lei» Me&)»ins indignés de» ravages ^ue comia^eluieni sur leur territoire les seigneurs voisins, dont le chef était Henatid II, comte de Bar, sortirent à leur rencontre. Le combat se livra à Thyrcy, près de Pont-à-MoussoQ. Les habitants de MeLc, quoique plu« ivomlireux, Curent défaits, et il en périt environ deux mille qui furent tité» ou noyés dans la Moselle. » (Deforis,) — 5. Succès. Lex. Succéder 2*. — 6. Epuisé de forces. Grammaire: Préposilion. — 7. Saiot Bernard moAitut à soixanU' deux ans.

heure à Clairvaux. Mais quelle faiblesse eût été capable de ralentir l'ardeur de sa charité? 11 surmonte la maladie pour se rendre promptement dans les murs. Mais il ne pouvait surmonter l'aniraosité des esprits extraordinairement échauffés : chacun courait aux armes avec une fureur incroyable; les armées étaient en vue, prêtes de ^ donner. La charité qui ne se désespère jamais, presse le vénérable Bernard: il parle, il prie, il conjure qu on épargne le sang chétien et le prix du sang de Jésus. Ces âmes de fer se laissent fléchir : les ennemis deviennent des frères ; tous détestent leur aveugle fureur, et d'un commun accord ils vénèrent l'auteur d'un si grand miracle...

[Bosquet termine en invitant les fldèles à imiter la pénitence de saint Bernard et en priant le saint de rendre la paix à Metz et à la chrétien té. J

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