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CHAPITRE PREMIER

BOSSUET PRÉDICATEUR SUIYAiXT L'ESPRIT DE SAINT VIIVCEXT DE PAUL (1659-1660)

Bossuet à Paris. — 1. Sa vie, — - En 1659 Bossuét se fixe à Paris, où saint Vincent de Paul l'appelait. Il prend logement au doyenné de Saint-Nicolas-du-Louvre, dans une maison habitée par des prêtres d'une piété connue. Il continue à s'occuper des affaires du chapitre de Metz, dont il reste archidiacre jusqu'à sa nomination à l'évêché de Condom en 1669.

Il devient l'ami intime de saint Vincent de Paul et participe à toutes ses œuvres : visite des hôpitaux, organisation de la charité à Paris, assistance des provinces. Il s'occupe même d'affaires plus graves : le Conseil de conscience, dont Vincent de Paul avait été président, ne se réunissait plus, mais il restait constitué et le pouvoir royal donnait des missions de confiance aux prêtres que désignait le général de la Mission. Bossuet fut du nombre. C'est ainsi qu'il dut s'occuper de réformer des abbayes et de faire signer aux religieuses de Port-Royal la fameuse déclaration qui condamnait les cinq propositions extraites de VAuguslinus.

Bossuet à Paris.— 2. Sa prédication.— Le principal travail de Bossuet est la prédication. Pendant celte année 1<)59, son éloquence est toute simple et mortifiée. Il prêche la retraite des ordinands de ; îf .liiil-Lazare probablement sans écrii'c ses sermons, se contentant de méditer au pied de la croix. Saint Vin-

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cent trouvait qu'il excellait dans ce genre où les artificeïî u»-

parole seraient déplacés, et où il faut apporter s<«rtoul (le l'onction et du cœur. Quand il paraissait dans leb grandes chaires, on voyait vite qu'il était de la Conférence des mardis et qu'il prêchait suivant la Petite Méthode, Ce caractère particulier de simplicité populaire se marque surtout dans deux sermons qu'il faut lire ici, le Panégyrique de saint Paul, et le sermon sur VÉniinente Dignité des pauvres dans l'Église de Jésus^hrisi,

PANÉGYRIQUE DE SAINT PAUL prêché à Paris vers 1659.

La date d« ce discours est incertaine. Je me range, pour la fixer, à l'avis de M. Rébelliau : « Si l'on songe qu'en 1659 Bossuet, déjà l'ami de saint Vincent de Paul, devenu son collaborateur dans les conférences de Saint-Lazare, dut vivre avec lui dans la plus étroite communion d'idées, il paraîtra assez vraisemblable de rapporter à cette année un discours si lortement pénétré de l'esprit de saint Vincent et de ses maximes sur la prédication i. •

Le Panégyrique de saint Paul fut prononcé à l'hôpital général qui venait d'être fondé, en 1657, par saint Vincent de Paul, Mlle Le Gras, Mme d'Aiguillon et le premier président de Bellièvre.

Analyse. — Exorde. — Dieu se sert de la faiblesse humaine pour manifester sa puissance. Saint Paul nous en est un exemple admirable dans sa prédication, dans ses luttes, dans son gouvernement.

Premier point. — La prédication. — Saint Paul rejette tous les artifices de la parole humaine et il prêche l'Evangile dans toute sa nudité.

Deuxième point. — Les combats. — La vérité de Jésus-Christ ne s'établit que par la souffrance. Aussi saint Paul parcourt le monde afin de souffrir partout où il veut convertir. Exemples de l'efficacité de ses souffrances.

Troisième point. — Le gouvernement. — La force victorieuse de son gouvernement venait de sa faiblesse apparente, de sa charité pour tous les fidèles.

Placeo mihi in infirmitatibus mets:

eum enim infirmor^ lune potens sum.

Je ne me plais que dans mes faiblesses : car lorsque je me sens faible, c'est alors que je suis puissant. (II Cor,^ XII. 10.)

Parmi tant d'actions glorieuses et tant de choses extraordinaires qui se présentent ensemble à ma vue quand je considère l'histoire de l'incomparable docteur des Gentils*, ne vous étonnezpas, Chrétiens, si laissant à part ses miracles et ses hautes révélations, et cette sagesse toute

1. RÉBELLIAU, Sermons choisis, y. i3b.—'i,Doctetir des Gentils : saint Paul est appelé ainsi parce qu'il a eu pour mission d'instruire les païens (gerk- Ulea).

1>ANÉGYR1QUÈ DE SAlNt PAUL 47

/livine et vraiment digne du troisième ciel, qui paraît dans ses écrits admirables, et tant d'autres sujets illustres qui rempliraient d'abord vos esprits de nobles et magnifiques idées, je me réduis à vous faire voir les infirmités de ce grand Apôtre, et si c'est sur ce seul objet que je vous prie d'arrêter vos yeux. Ce qui m'a porté à ce choix, c'est que, devant vous prêcher saint Paul, je me suis senti obligé d'entrer dans Tesprit de saint Paul lui-même et de prendre ses sentiments. C'est pourquoi l'ayant entendu nous prêcher avec tant de zèle qu'il ne se glorifie que dans ses faiblesses et que ses infirmités font sa force : Ciim enim infirmor, lune poîens sum, je suis les mouvements qu'il m'inspire et je médite * son panégyrique, en tâchant de vous faire voir ces faiblesses toutes-puissantes par lesquelles il a établi l'Église, renversé la sagesse humaine et captivé^ tout entendement sous l'obéissance de Jésus-Christ.

Entrons donc avant toutes choses dans le sens de cette parole, et examinons les raisons pour lesquelles le divin Paul ne se croit fort que dans sa faiblesse : c'est ce qu'il m'est aisé de vous faire entendre^. Il se souvenait, Chré^ tiens, de son Dieu anéanti pour l'amour des hommes ; il savait que, si ce grand monde et ce qu'il enferme en son Vaste sein est l'ouvrage de sa puissance, il avait fait un monde nouveau, un monde racheté par son sang et régénéré par sa mort, c'est-à-dire sa sainte Église, qui est l'œuvre de sa faiblesse. C'est ce que regarde saint Paul; et après ces grandes pensées, il jette aussitôt les yeux sur lui-même. C'est là qu'il admire sa vocation: îl se voit choisi dès l'éternité * pour être le prédicateur des Gentils; et comme l'Église doit être formée de ces nations infidèles dont il est ordonné ^ l'apôtre, il s'^ensuit manifestement qu'il est le principal coopérateur de la grâce de Jésus- Christ dans rétablissement de Tiiglise.

Quels seront ses sentiments, Chrétiens, dans une entreprise si haute, oh ta Providence l'appelle ^ ! L'exécutera-

1. Médîtèf, Lel. — 2. Captivé. Lex. — 3. Entendre. Lex.— 4. Dès Vêlera nifé, de toute éternité. Gfammaire; Adverbe. — 5. Ordonné. Lex, —6. Ok la Providence V appelle. Grammair» ; Pronom,

t-il par la force ? Mais, outre que la sienne n'y peut pas suffire, le Saint-Esprit lui a fait connaître que la volonté du Père céleste, c'est que cet ouvrage divin soit soutenu par l'infirmité : Dieu^ dit-il, a choisi ce qui est ^firme pour détruire ce qui est puissant^. Par conséquent, que lui reste-t-il, sinon de consacrer au Sauveur une faiblesse soumise et obéissante et de confesser son infirmité, afin d'être le digne ministre de ce Dieu qui, étant si fort par nature, s'est fait infirme pour notre salut? Voilà donc la raison solide pour laquelle il se considère comme un instrument inutile, qui n'a de vertu ni de force qu'à cause de la main qui l'emploie ; et c'est pour cela. Chrétiens, qu'il triomphe dans son impuissance,, et qu'en avouant qu'il est faible, il ose dire qu'il est tout-puissant : Cum enim infirmor, tune potens sum.

Mais pour nous convaincre par expérience de la vérité qu'il nous prêche, il faut voir ce grand homme dans trois fonctions importantes du ministère qui lui est commis 2. Car ce n'est pas mon dessein, Messieurs, de considère* aujourd'hui saint Paul dans sa vie particulière 3; je me propose de le regarder dans les emplois de l'apostolat, et je les réduis à trois chefs : la prédication, les combats, le gouvernement ecclésiastique...

Je ne puis assez exprimer combien grand, combien admirable est le spectacle que je vous prépare dans cette première partie. Car ce que les plus grands hommes de l'antiquité ont souvent désiré de voir*, c'est ce que je dois vous représenter: saint Paul prêchant Jésus-Christ au monde et convertissant les cœurs endurcis par ses divines prédications. Mais n'attendez pas. Chrétiens, de ce céleste prédicateur, ni la pompe ^ ni les ornements dont se pare l'éloquence humaine. Il est trop grave et trop sérieux pour rechercher ces délicatesses; ou, pour dire quelque chose de plus chrétien et de plus digne du grand Apôtre, il est trop passionnément amoureux des glorieuses bassesses du christianisme, pour vouloir corrompre par les vanités de l'éloquence séculière ^ la vénérable simpli-

1. I Cor., 1.27. — '2. Commis. Lex. — 3. Particulière. Lex. •— 4. Désiré de voir. Grammaire : Verbe. — 5. Ni... Ni. Grammaire : Adverbe. — 6. Séculière. Lex.

cité de rÉvangile de Jésus-Christs Mais afin que vous compreniez quel est donc ce prédicateur destiné par la Providence pour confondre la sagesse humaine, écoutez la description que j'en ai tirée de lui-même dans la Première aux Corinthiens.

Trois choses contribuent ordinairement à rendre un orateur agréable et efficace ^ : la personne de celui qui parle, la beauté des choses qu'il traite, la manière ingénieuse dont il les explique. Et la raison en est évidente : car Testime de l'orateur ^ prépare une attention favorable, les belles choses nourrissent l'esprit, et l'adresse de les expliquer d'une manière qui plaise les fait doucement entrer dans le cœur. Mais de la manière que se représente^ le prédicateur dont je parle, il est bien aisé de juger qu'il n'a aucun de ces avantages.

Et premièrement. Chrétiens, si vous regardez son extérieur, il avoue lui-même que sa mine n'est point relevée : Prœsenlia corporis infirma ^ ; et si vous considérez sa condition, il est pauvre, il est méprisable et réduit à gagner sa vie par Texercice d'un art mécanique ^. De là vient qu'il dit aux Corinthiens: J'ai été au milieu de vous avec beaucoup de crainte et d'infirmités'^ ; d'où il est aisé de comprendre combien sa personne était méprisable. Chrétiens, quel prédicateur pour convertir tant de nations!

Mais peut-être que sa doctrine sera si plausible ^ et si belle, qu'elle donnera du crédit à cet homme si méprisé? Non, il n'en est pas de la sorte: Il ne sait, .dit-il, autre chose que son Maître crucifié : Non Judicavi me scire aliquid intervos, nisi Jesum Christum, et hune crucifixum^; c'est-à-dire qu'il ne sait rien que ce qui choque, que ce qui scandalise, que ce qui paraît folie et extravagance. Comment donc peut-il espérer que ses auditeurs soient

1. Comparer ces idées sur la prédication avec celles de Fénelon (Lettre à lAcadémie). — 2. Efficace. « Cet emploi de l'adjectif efficace avec un nom de personne est peut-élre unique en français. Ni LiLtré, ni les autres lexicographes n en donnent d'exemi^le. Mais comme le manuscrit n'existe plus, on peut se demander si Bossuet n'avait pas écrit : « à rendre la parole d'un orateur agréable et efficace ». (Gazier.) — 3. L'estime de l'orateur. Grammaire : Nom. — 4. Se représente. Lex. — 5. II Cor., X,10. — 6. Art mécanique, occupation d'ouvrier. D'après les Actes^ saint Paul, à Corinthe, fabriquait des tentes pour gagner sa vie. — 7. I Cor,, Ih 3. — 8. Plausible. Lex. — 9. Ibid., 2.

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persuadés? Mais, grand Paul, si la doctrine que vous annoncez est si étrange et si difficile, cherchez du moins des termes polis *, couvrez des fleurs de la rhétorique cette face hideuse de votre Évangile et adoucissez son austérité par les charmes de votre éloquence. A Dieu ne plaise, répond ce grand homme, que je mêle la sagesse humaine à la sagesse du Fils de Dieu. C'est la volonté de mon Maître que mes paroles ne soient pas moins rudes que ma doctrine paraît incroyable : Non in persuasibilibas humanœ sapienîiœ verbis ^. C'est ici qu'il nous faut entendre les secrets de la Providence. Élevons nos esprits, Messieurs, et considérons les raisons pour lesquelles le Père céleste a choisi ce prédicateur sans éloquence et sans agrément, pour porter par toute la terre, aux Romains, aux Grecs, aux Barbares, aux petits, aux grands, aux rois même, l'Évangile de Jésus-Christ-

Pour pénétrer un si grand mystère, écoutez le grand Paul lui-même, qui, ayant représenté aux Corinthiens combien ses prédications avaient été simples, en rend cette raison ^ admirable : C'est, dit-il, que nous vous prêchons une sagesse qui est cachée, que les princes de ce monde n'ont pas reconnue: Sapienliam quœ abscondila est^. Quelle est cette sagesse cachée ? Chrétiens, c'est Jésus- Christ même. Il est la sagesse du Père; mais il est une sagesse incarnée qui, s'étant couverte volontairement de l'infirmité de la chair, s'est cachée aux grands de la terre par l'obscurité de ce voile. C'est donc une sagesse cachée, et c'est sur cela que s'appuie le raisonnement de l'Apôtre. Ne vous étonnez pas, nous dit-il, si, prêchant une sagesse cachée, mes discours ne sont point ornés des lumières de l'éloquence ^. Cette merveilleuse ^ faiblesse qui accompagne la prédication est une suite de l'abaissement par lequel mon Sauveur s'est anéanti ; et comme il a été humble en sa personne, il veut l'être encore dans son Évangile.

Admirable pensée de l'Apôtre, et digne certainement d'être méditée. Mettons-la donc dans un plus grand jour,

1. Polis. Lex. — 2. I Cor., II, 4. — 3, En rend celle raison. Grammaii*e ' Pronom. — 4. I Cor., II, 7. — 5. Lumières. Lex. — 6. Merveilleuse. Lex.

cl supposons^ avant toutes choses que le Fils éternel de Dieu avait résolu de paraître aux hommes en deux différentes manières. Premièrement il devait paraître dans la vérité de sa ch^ir ; secondement il devait paraître dans la* vérité de sa parole. Car, comme il était le Sauveur de tous, il devait se montrer à toug. Par conséquent, il ne suffît pas qu'il paraisse en un coin du monde, il faut qu'il se montre par tous les endroits où la volonté de ^on Père lui a préparé des fidèles ; si bien que ce même Jésus, qui n'a paru que dans la Judée par la vérité de sa chair, sera porté par toute la terre par la vérité de sa parole.

C'est pourquoi le gran4 Origène ^ n'a pas craint de nousi assurer que la parole de l'Évangile est une espèce de second corps que le Sauveur a pris pour notre salut : Panis quern Dominus corpus suui}i esse dicil, verbum est nuîrilorium animarum ^ , Qu'est-ce à dire, ceci. Chrétiens? et quelle ressemblance a-t-il pu trpuver entre le corps de notre Sauveur et la parole de son Évangile? Voici le fond de cette pensée : c'est que la Sagesse éternelle, qui est engendrée dans le sein du Père, s'est rendue sensible * en deux sortes. Elle s'est rendue sensible en la chajrqu'elle a prise du sein de Marie, et elle se rend encore sensible par les Écritures divines et par la parole de l'Évangile : tellement que ^ nous pouvons dire que cette parole et ces Écritures sont comme un second corps qu'elle prend pour paraître encore à nos yeux. C'est là, en effet, que iifous la voyons : ce Jésus qui a conversé ^ avec les apôtres, vit encore pour nous dans son Évangile, et il y répand encore pour notre salut la parole de vie éternelle ^.

Après cette belle doctrine, il est l^i^n aisé de comprendre que la prédication des apôtres, sqit qu'elle sorte toute vivante de la bouche de ces grands hommes, soit qu'elle coule dans leurs écrits poury être portée auxâges suivants, ne doit rien avoir qui éclate ^. Car, mes Frères, n'entenr

1. Supposons, tenons pour certain. Lex. ~ 2. Origène (185-254], un des grands écrivains de rEcole chrétienne d'Alexandrie, auteur des Principes, des Hexa[)les (édition de rAncien Testament en six langues). Certaines de ses idées ont été condamnées par rE^lise. — 3. In Math. Comment.^ n. 85. Cf. la même idée dans le sermon sur la Prédication. — 4- Sensible. Lex.. —- 5. Tellement que. Grammaire : Adverbe. ~ 6. Converséf. Lex, *i /.« parole ae vie. Gramipaire : Arlicle. — ^f Sclqté, Lex,

dez-vous pas, selon la pensée de saint Paul, que ce Jésus, qui nous doit paraître ^ et dans sa chair et dans sa parole, veut être humble dans l'une et dans l'autre ?

De là ce rapport admirable entre la personne de Jésus-Christ et la parole qu'il a inspirée : Lac est credenîibus, cibus est inîelligenîibus, La chair qu'il a prise a été infirme ^ la parole qui le prêche est simple : nous adorons en notre Sauveur la bassesse mêlée avec la grandeur. Il en est ainsi de son Écriture : tout y est grand et tout y est bas, tout y est riche et tout y est pauvre; et en l'Évangile comme en Jésus-Christ, ce que l'on voit est faible et ce que Ton croit est divin. Il y a des lumières dans l'un et dans l'autre; mais ces lumières dans l'un et dans l'autre sont enveloppées de nuages : en Jésus par l'infirmité de la chair, et en l'Écriture divine par la simplicité de la lettre. C'est ainsi que Jésus veut être prêché, et il dédaigne pour sa parole, aussi bien que pour sa personne, tout ce que les hommes admirent.

N'attendez donc pas de l'Apôtre, ni qu'il vienne flatter les oreilles par des cadences harmonieuses ^, ni qu'il veuille charmer les esprits par de vaines curiosités ^. Écoutez ce qu'il dit lui-même : Nous prêchons une sagesse cachée; nous prêchons un Dieu crucifié. Ne cherchons pas de vains ornements à ce Dieu qui rejette tout l'éclat du monde. Si notre simplicité déplaît aux superbes, qu'ils sachent que nous voulons leur déplaire, que Jésus-Christ dédaigne leur faste insolent, et qu'il ne veut être connu que des humbles. Abaissons-nous donc à ces humbles ^; faisons-leur des prédications dont la bassesse tienne quelque chose de l'humiliation de la croix, et qui soient dignes de ce Dieu qui ne veut vaincre que par la faiblesse.

C'est pour ces solides raisons que saint Paul rejette tous les artifices de la rhétorique . Son discours ^, bien loin de couler avec cette douceur agréable, avec cette égalité tempérée que nous admirons dans les orateurs, paraît inégal et sans suite à ceux qui ne Font pas assez

1. Nous doit paraître. Grammaire : Conslraclion. — 2. Infirme. Lex. — 3. Cadences, chutes agréables. — 4. Curiosités, Grammaire : Nom. — 5. Abaissons-nous à. Grammaire : Préposition, — 6. Discours, Lex.

pénétré; et les délicats de la terre, qui ont, disent-ils, les oreilles fines, sont offensés de la dureté de son style irrégulier. Mais, mes Frères, n'en rougissons pas. Le discours de l'Apôtre est simple, mais ses pensées sont toutes divines. S'il ignore la rhétorique, s'il méprise la philosophie, Jésus-Christ lui tient lieu de tout; et son nom qu'il a toujours à la bouche, ses mystères qu'il traite si divinement, rendront sa simplicité toute-puissante. Il ira, cet ignorant dans l'art de bien dire, avec cette locution ^ rude, avec cette phrase qui sent l'étranger, il ira en cQtte Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs; et malgré la résistance du monde, il y établira plus d'Églises que Platon n'y a gagné de disciples par cette éloquenœ qu'on a crue divine. Il prêchera Jésus dans Athènes, et le plus savant ^ de ses sénateurs passera de l'Aréopage en l'école de ce barbare ^. Il poussera encore plus loin ses conquêtes, il abattra aux pieds du Sauveur la majesté des faisceaux romains en la personne d'un proconsul ^, et il fera trembler dans leurs tribunaux les juges devant lesquels on le cite. Rome même entendra sa voix; et un jour cette ville maîtresse se tiendra bien plus honorée d'une lettre du style ^ de Paul adressée à ses citoyens, que de tant de fameuses harangues qu'elle a entendues de son Cicéron^.

Et d'où vient cela, Chrétiens ? C'est que Paul a des moyens pour persuader, que la Grèce n'enseigne pas et que Rome n'a pas appris. Une puissance surnaturelle, qui se plaît de "^ relever ce que les superbes méprisent, s'est répandue et mêlée dans l'auguste simplicité de ses

1. Locution, éloculion. Lex. — 2. Saint Denis rAréopagite — 3. barbare, étranger, qui n'est ni latin ni grec. — 4 Sergius Paulus (Ad., XIII, 612).— 5. Style, poinçon qui sert à écrire. Bossuet fait allusion à l'Epîlre aux Romains. — 6. Cf. Bourdaloue : « Depuis l'Asie jusqu'aux extrémités de l'Europe, il établitTempire de la foi : dans la Grèce qui était le séjour des sciences et par conséquent de la sagesse mondaine; dans Athènes, et dans l'Aréopage où on sacrifiait à un Dieu inconnu; dans Ephèse où la superstition avait placé son trône; dans la conr de Néron qui fut le centre de tous les vices : il publia là, dis-je, l'Evangile de l'humilité, de l'austérité, de la pureté, et cet Evangile y est reçu. Ce ne sont pas seulement des barbares et des ignorants qu'il persuade; mais ce sont des riches, des nobles, des puissants du monde, des juges et des proconsuls, des hommes éclairés qu'il fait renoncer à toutes leurs lumières en leur proposant un Dieu crucifié. » (Panégyrique de saint Paul, premier point).— 1, Se plaire de. Grammaire ; Préposition.

Ô4 feossuÈt

paroles. De là vient que nous admirons dans ses admirables épîtres une certaine vertu plus qu'humaine qui persuade contre les règles, ou plutôt qui ne persuade pas tant qu'elle ^ captive les entendements ; qui ne flatte pas les oi^eilles, mais qui porte ses coups droit au cœur. De même qu'on voit un grand fleuve qui retient ' encore, coulant dans la plaine, cette force violente et impétueuse ) qu'il avait acquise aux montagnes d'où il tire son ori- ! gine, ainsi cette vertu céleste qui est contenue dans les écrits de saint Paul, même dans cette simplicité de style, conserve toute la vigueur qu'elle apporte du ciel d'où elle descend.

C'est par cette vei^tu divine que la simplicité de l'Apôtre a assujetti toutes choses. Elle à renversé les idoles, établi la croix de Jésus, persuadé à un million d'hommes de mourir pour en défendre la gloire; enfin, dans ses admirables épîtres, elle a expliqué de si grands secrets qu'on a vu les plus sublimes esprits, après s'être exercés longtemps dans les plus hautes spéculations où pouvait aller la philosophie, descendre de cette vaine hauteur où ils se croyaient élevés, pour apprendre à bégayer humblement dans l'école de Jésus-Christ sous la discipline ^ de Paul.

Aimons donc, aimons. Chrétiens, la simplicité de Jésus, aimons l'Évangile avec sa bassesse, aimons Paul dans son style rude, et profitons d'un si grand exemple. Ne regardons pas les prédications comme un divertissement de l'esprit ; n'exigeons pas des prédicateurs les agréments de la rhétorique, mais la doctrine des Écritures. Que si notre délicatesse, si notre dégoût les contraint à chercher des ornements étrangers pour nous attirer par quelque moyen à l'Évangile du Sauveur Jésus, distinguons l'assaisonnement de la nourriture solide. Au milieu des discours qui plaisent, ne jugeons rien de digne de nous que les enseignements qui édifient ; et accoutumons-nous tellement à aimer Jésus-Christ tout seul dans la pureté naturelle de ses vérités toutes saintes,

iaht qiiellet qui persuade moins queUe ne captive t. —3. Discipline. Lex.

1. Pas iaht qu'elle^ q^ui persuade moins queUe ne captive — 2. Belient. Lex.

que nous voyions encore régner dans l'Église cette première simplicité qui a fait dire au divin Apôtre : Cum infirmoPy tune potens sum : Je suis puissant parce que je suis faible ; mes discours sont forts parce qu'ils sont simples; c'est leur simplicité innocente qui a confondu la sagesse humaine. Mais, grand Paul, ce n'est pas assez : la puissance vient au secours de la fausse sagesse, je vois les persécuteurs qui s'élèvent. Après avoir fait des discours où votre simplicité persuade, il faut vous préparer aux combats où votre faiblesse triomphe; c'est ma seconde partie.

SISCOND POINT

C'est donc un décret de la Pî'ovidence que, pour annoncer Jésus-Christ, les paroles ne suffisent pas : il faut quelque chose de plus violent pour persuader le monde endurci. Il faut lui parler par des plaies, il faut l'émouvoir par du sang ; et c'est à force de souffrir, c'est par les supplices que la religion chrétienne doit vaincre sa dureté obstinée. C'est, Messieurs, cette vérité, c'est cette force persuasive du sang épanché * pour le Fils de Dieu, qu'il faut maintenant vous faire comprendre par l'exemple du divin Apôtre ; mais pour cela, remontons à la source.

Je suppose 2 donc, Chrétiens, qu'encore que la parole du Sauveur des âmes ait une efficace ^ divine, toutefois sa force de persuader consiste principalement en son sang ; et vous le pouvez aisément comprendre par l'histoire de son Évangile. Car qui ne sait que le Fils de Dieu, tant qu'il a prêché sur la terre, a toujours eu peu de sectateurs, et que ce n'est que depuis sa mort que Tes peuples ont couru à ce divin Maître? Quel est. Messieurs, ce nouveau miracle? Méprisé et abandonné pendant tout le cours de sa vie, il commence à régner après qu'il est mort. Ses paroles toutes divines, qui devaient lui attirer les respects des hommes, le font attacher à un bois infâme; et l'ignominie de ce bois, qui devait couvrir ses disciples d'une confusion éternelle, fait adorer par tout l'univers les véri-

\, Epanché. Lej. — 2. Je suppose. Lex. — 3. JSfficace. hex-

tés de son Évangile. N'est-ce pas pour nous faire entendre que sa croix, et non ses paroles, devait émouvoir les cœurs endurcis, et que sa force de persuader était en son sang répandu et dans ses cruelles blessures?

La raison d'un si grand mystère mériterait bien d'être pénétrée, si le sujet que j'ai à traiter me laissait assez de loisir pour la mettre ici dans son jour. Disons seulement en peu de paroles que le Fils de Dieu s'était incarné afin de porter sa parole en deux endroits différents : il devait parlera la terre, et il devait encore parler au ciel. Il devait parler à la terre par ses divines prédications ; mais il avait aussi à parler au ciel par l'effusion de son sang, qui devait fléchir sa rigueur ^ en expiant les péchés du monde. C'est pourquoi l'apôtre saint Paul dit q^ue le sang du Sauveur Jésus crie bien mieux que celui d'Abel: Melius clamanîem quant AbeP ; parce que le sang d'Abel demande vengeance, et le sang de notre Sauveur fait descendre la miséricorde. Jésus-Christ devait donc parler à son Père aussi bien qu'aux hommes, au ciel aussi 'bien qu'à la terre.

Mais il faut remarquer ici un secret de la Providence : c'est que c'était au ciel qu'il fallait parler, afin que la terre fût persuadée. Et cela, pour quelle raison ? C'est que la grâce divine, qui devait amollir les cœurs, de\'ait être envoyée du ciel. Par exemple, vous avez beau semer votre grain sur cette terre toute desséchée, vous recueillerez peu de fruits ^ si la pluie du *ciel ne la rend féconde. Il en est à peu près de môme dans la vérité que je vous explique. Lorsque mon Sauveur a parlé aux hommes, il a seulement semé silr la terre, et cette terre ingrate et stérile lui a donné peu de sectateurs; il faut donc maintenant qu'il parle à son Père, il faut que, se tournant du côté du ciel, il y porte la voix de son sang. C'est alors, Messieurs, c'est alors que la grâce tombant avec abondance, noire terre donnera son fruit ^ : alors le ciel apaisé persuadera aisément les hommes, et la parole qu'il a semée fructifiera par tout l'univers. De là vient qu'il a dit lui-même :

1. Sa rigueur, celle du ciel. — 2. Hebr., XII, 24. Le texte porte loquentem non clamantem. — 3. Fruit. Lex. - 4. Pi. LXXXIV, 13.

Quand f aurai été élevé de terre, quand j'aurai été mis en croix, quand j*aurai répandu mon sang, je tirerai à mot toutes choses :Omnia traham ad meipsum ^; nous montrant par cette parole que sa force était en sa croix et que son sang lui devait attirer le monde.

Cette vérité étant supposée 2, je ne m'étonne pas. Chrétiens, que l'Église soit établie par le moyen des persécutions. Donnez du sang, bienheureux Apôtre ; votre Maître lui donnera une voix capable d'émouvoir le ciel et la terre. Puisqu'il vous a enseigné que sa force consiste en sa croix, portez-la par toute la terre, cette croix victorieuse et toute-puissante ; mais ne la portez pas imprimée sur des marbres inanimés, ni sur des métaux insensibles; portez-la sur votre corps même et abandonnez-le aux tyrans, afin que leur fureur y puisse graver une image vive et naturelle de Jésus-Christ crucifié.

C'est ce qu'il va bientôt entreprendre. Il ira par toute la terre. Chrétiens, pour quelle raison? C'est afin, nous dit-il lui-même, c*esî afin de porter partout la mort et la croix de Jésus imprimée en son propre corps : Mortificationem Jesu in corpore nostro circumferentes 3, et c'est peut-être pour cette raison qu'il a dit ces belles paroles, écrivant aux Colossiens : Adimpleo ea quœ désuni passionum Christi^, Je veux, dit-il, accomplir ce qui manque aux souffrances de Jésus-Christ, Que nous dites-vous, ô grand Paul? Peut-il donc manquer quelque chose au prix et à la valeur infinie des souffrances de votre Maître? Non, ce n'est pas là sa pensée. Ce grand homme n'ignore pas que rien ne manque à leur dignité ; mais ce qui leur manque, dit-il, c'est que Jésus n'a souffert qu'en Jérusalem ; et comme sa force est toute en sa croix, il faut qu'il souffre par tout le monde afin d'attirer tout le monde. C'est ce que lapôtre voulait accomplir. Les Juifs ont vu la croix de son maître ; il la veut montrer aux Gentils ^ dont il est le prédicateur. Il va donc, dans cette pensée, du levant jusqu'au couchant, de Jérusalem

1. Joan., XII, 32. — 2. Supposée, Lexi — 3. II Cor., IV, 10.— 4. Coloss., 1,84. — 5. // la veut montrer. Grammaire : Construction,

jusqu'à Rome, portant partout sur lui-même la croix Jésus et accomplissant^ ses souffrances, trouvant pa tout de nouveaux supplices, faisant partout de nouveau fidèles, et remplissant tant de nations de son sang et de rÉvangile ^,

Mais je ne croirais pas, Chrétiens, m être acquitté de ce que je dois à la gloire de ce grand Apôtre si, parmi tant de grands exemples que nous donne sa belle vie, je ne choisissais quelque action illustre où vous puissiez voir en particulier combien ses souffrances sont persuasives. Considérez donc ce grand homme fouetté à Philippes^ par main de bourreau^ pour y avoir prêché Jésus-Christ, puis jeté dans l'obscurité d'un cachot, ayant les pieds serrés dans du bois qui était entr'ouvert par force et les pressait ensuite avec violence; qui cependant^, triomphant de joie de sentir si vivement en lui-même la sanglante impression ^ de la croix, avec Silas '^, son cher compagnon, rompait le silence de la nuit, en offrant à Dieu d'une âme contente des louanges pour ses supplices, des actions de grâces pouç ses blessures. Voilà comme ^ il porte la croix du Sauveur ; et aussi dans ce même temps le Sauveur lui veut faire voir une merveilleuse représentation de ce qui s'est fait à la sienne ^. Là du sang, et ici du sang ; là, Messieurs, la terre a tremblé ^^, et ici elle tremble encore : Terrœ motus faetus est magnus ** : là les tombeaux ont été ouverts, qui sont comme les prisons des morts, et des morts sont ressuscites ^^ ; ici les prisons sont ou- ■ vertes, qui sont les tombeaux obscurs des hommes vivants, Aperta sunt omnia ostia^^; et pour achever cette ressemblance, là, celui qui garde la croix du Sauveur le reconnaît pour le Fils de Dieu : Vere Filius Dei erat iste ** ; et ici celui qui garde saint Paul se jette aussitôt à

1. Accomplissant . Lex. — 2. Remplissant de son sang et de l'Eoangile, Grammaire : t'on-^truction. — 3. Philippes, ville de Macédoine. — 4. Par main de bourreau. Grammaire : Article, — 5 Qui cependant^ il s'agit de saint Paul <iui pendant c^ temps. — 6. Impression. Lex. — 7. Saiat Silas, un des premiers disciples de l'Evangile. On l'appelle parfois Sylvain. — 8 Comme. Grammaire : Conjonction. — 9. A la sienne, dans es croix. - 10. Matth.. XXVII, 51. — 11. Act., XVI, 26. —12. Matth,, XXVII. 52, - 13. Act., XVI, 26 - U. Matth., XXVII, 54.

ses pieds, procidiî ad pedes ^ et se soumet à son Évangile. Que ferai-je, dit-il, pour être sauvé? Quid me oporîel facere, ul saluas fiam ^ ? Il lave premièrement les

f)laies de 1 Apôtre : l'Apôtre après lavera les siennes par a grâce du saint baptêiïie ; et ce bienheureux geôlier se prépare à cette eau céleste en essuyant le sang de i*Apôtre, qui lui inspire Tamour de la croix et l'esprit du christianisme.

Vous voyez déjà, Chrétiens, ce que peut la croix de Jésus imprimée sur le corps de Paul; mais renouvelez vos attentions^ pour voir la suite de cette aventure*, qui vous le montrera d'une manière bien plus admirable. Que fera le divin Apôtre sortant des prisons de Philippes ? Qu'il vous le dise de sa propre bouche dans une lettre^ ^u'il a écrite aux habitants de Thessalonique : Vous savez, leyr dit-il, mes Frères, quelle a été notre entrée chez vous, et qu'elle n'a pas été inutile, Quia non inanis fuil^. Pour quelle raison, Chrétiens, son abord à Thessalonique ii'a-t-il pas été inutile? Vous serez surpris de l'apprendre : C'est, dit-il, qu ayant été tourmentés et traités indignement à Philippes, cela nous a donné l'assurance de vous annon^ ccr r Évangile : Sed ante passi et contumeliis affecli, sicut oiiis, in PhilippiSj^ fiduciam habuimus in Deo nostro loaui a vos Evangeliuîn Dei'^:

Quand je considère, Messieurs, ces paroles du divin Apôtre, j*avoue que je ne suis plus à moi-même, et je ne puis assez admirer l'esprit céleste qui le possédait. Car quel est le victorieux ^ dont le cœur puisse être autant excité par l'image glorieuse et tranquille de la victoire tout nouvellement remportée, que le grand Paul est encoui*àgé |)ar le souvenir des souffrances dont il porte encore les marques, dont il sent encore les vives atteintes? Son entrée sera fructueuse parce qu'elle est précédée par de gt^nds tourments ; il prêchera arec confiance parce qu'il

l. Act., XVl, 29. — 2. Ad., XVI, 30. —3. Vos attentions. Grammaire : Nom. — 4. Avenlafè. Lex. — 5. De sa propre bouche dans une lettre. La figure est incohérente ; mais les écrivains du dix-septième siècle ne se préoccupent pas d'éviter cette incohérence. Suivre les métaphores est alors un trait de pédantisme. (Cf./Trissotin dans les Femmes savantes : « Pour éeite grande faim... un plat seul de huit vers, etc.) — 6. Thess.^ n^ 1. — 7. Ibfd., 2. — S. L^ ûtctoHtuùc. Grammaire ; Adjecîif.

a beaucoup enduré ; et si nous savons pénétrer tout le sens de cette parole, nous devons croire que le grand Apôtre sortant des prisons de Philippes exhortait par cette pensée les compagnons de son ministère: Allons, mes Frères, à Thessalonique; uotre entrée n'y sera pas inutile, puisque nous avons déjà tant souffert; nous avons assez répandu de sang pour oser entreprendre quelque grand dessein. Allons donc en cette ville célèbre; faisons-y profiter ce sang répandu ; portons-y la croix de Jésus récemment imprimée sur nous par nos plaies encore toutes fraîches, et que ces nouvelles blessures donnent au Sauveur de nouveaux disciples. Il y vole dans cette espérance, et son attente n'est pas frustrée.

Mais pourquoi m'arrêter, Messieurs, à vous raconter le fruit ^ qu'il a fait dans la ville de Thessalonique? Il en est de même de toutes les autres qu'il éclaire par sa doctrine et qu'il attire par ses souffrances. Il court ainsi par toute la terre, portant partout la croix de Jésus, toujours menacé, toujours poursuivi avec une fureur implacable. Sans repos durant trente années, il passe d'un travail à un autre et trouve partout de nouveaux périls ; des naufrages dans ses voyages de mer, des embûches dans ceux de terre; de la haine parmi les Gentils, de la rage parmi les Juifs ; des calomniateurs dans tous les tribunaux, des supplices dans toutes les villes ; dans l'Églis^ môme et dans sa maison, des faux frères qui le trahissent : tantôt lapidé et laissé pour mort, tantôt battu outrageusement et presque déchiré par le peuple, il meurt tous les jours pour le Fils de Dieu, Quoîidie morior^, et il marque l'ordre de ses voyages par les traces du sang qu'il répand et par les peuples qu'il convertit; car il joint toujours l'un et l'autre, si bien que nous lui pouvons appliquer ces beaux mots de Tertullien : Ses blessures font ses conquêtes ; il ne reçoit pas plus tôt une plaie qu'il la couvre par une couronne ; aussitôt qu'il verse du sang^ il acquiert de nouvelles palmes ; il remporte plus de victoires qu'il ne souffre de violences : Corona premit vulnera, palma sanguinem obscurat, plus victoriarum est quam injuriarum 3.

1. Le fruit. Lex. — 2. I Cor., XV, M. — 3. Scorp., n» 6. — Tout ce beau développement n'est qu'une paraphrase de saint Paul ; mais c'est une énu-

.C'est pourquoi le Sauveur Jésus voulant encore abattre à ses pieds limpérieuse majesté de Rome, il * y conduit enfin le divin Apôtre comme le plus illustre de ses capitaines... Mais, mes Frères, il faut plus de sang pour fonder cette illustre Église, qui doit être la mère des autres : saint Paul y donnera tout le sien; aussi y trouvera-t-il un persécuteur qui ne le sait pas répandre à demi, je veux dire le cruel Néron, qui ajoutera le comble ■ à ses crimes en faisant mourir cet apôtre.

Vous raconterai-je, Messieurs, combien son sang se multipliera, quelle suite de chrétiens sa fécondité fera naître, combien il animera de martyrs, et avec quelle force il affermira cet empire spirituel qui se doit établir à Rome 3 plus illustre que celui des Césars? Mais quand est-ce que j'achèverai, si j'entreprends de vous rapporter toutes les grandeurs de l'Apôtre ? J'en ai dit assez, Chrétiens, pour nous inspirer l'amour de la croix, si notre extrême délicatesse ne nous la rendait odieuse. 0 croix, qui donnez la victoire à Paul et dont la faiblesse le rend tout-puissant, notre siècle délicieux * ne peut souffrir votre dureté ! Personne ne veut dire avec TApôtre : Je ne me plais que dans mes souffrances, et je ne suis fort que dans mes faiblesses. Nous voulons être puissants dans le monde, c'est pourquoi nous sommes faibles selon Jésus- Christ ; et l'amour de la croix de Jésus étant éteint parmi les fidèles, toute la force chrétienne s'est évanouie. Mais, mes Frères, je ne puis vous dire ce que je pense sur ce beau sujet. Le grand Paul me rappelle encore : après avoir vu les faiblesses que la croix lui a fait sentir, il faut achever ce discours en considérant les infirmités ^ que la charité lui inspire dans le gouvernement ecclé-siastique...

mération rendue vivante par le mouvement oraloire. 1. —11. Grammaire : Conslraclion. -- 2. Ajoutera le comble, mettra le comble. — 3. Se doit ilablir. Grammaire : Conslraclion, ~ 4. Délicieux. Lex. — 5. Infirmilés, Lex.

J. Galvet. — . Bossuet.

SERMON SUR L'ÉMINENTE DIGNITÉ DES PAUVRES DANS L'ÉGLISE DE JÉSUS-CHRIST

prêché à Paris en 1659.

Notice. — D'après Lebarq, la date probable de ce sermon est vers le mois de novembre 165i^. 11 fut prêché au Séminaire des Filles de la Providence fondé en 1652, près du Val-de-Gràce, par saint Vincent de Paul et Mjne Polaillon ; cet établissement était considéré comme la maison mère de \ Asile de la Propagation de la Foi de Metz, dont Bossuet était le directeur.

Fond et forme, ce sermon est entièrement de Saint-Lazare. Bossuet y est l'avocat des pauvres qu'il représente, à l'exemple de saint Vincent, comme des privilégiés dans l'Eglise de Jésus-Christ. Bossuet n'avait d'abord fait qu'esquisser son discours; il l'a re|3ris ensuite, mais sans ajouter aucun ornement : c'est ici vraiment de l'éloquence morliftée.

Analyse. — Les pauvres qui sont les derniers dans le monde sont les premiers dans l'Eglise. Les riches doivent honorer la condition des pauvres, soulager leiirs nécessités pour prendre part à leurs privilèges.

Premier point. — Honorer la condition des pauvres. — Les pauvres sont entrés les premiers dans t'Eglise et ils ont été traités avec égard par Jésus^Christ et par les Apôtres. Gardons-nous donc de les mépriser.

Deuxième point. — Soulager leurs nécessités. — Les riches n'ont d'autre raison d'être dans l'Eglise que le soulagement des pauvres. Dieu n'a pas besoin de leur fortune pour Lui-même, il en a besoin pour ses pauvres.

Troisième point. — Prendre pari à leurs privilèges. — Les pauvres ont le privilège d'être unis étroitement à Jésus-Christ par leur dénuement et feurs BOiiffranCes. C'est à ce privilège que les riches doivent prendre part s'ils veulent être sauvés.

Erunt novissimi primi et primi novissimi. {Malth., XX, 16.)

Parcel pauperi et inopi, et animas pauperum saluas faciet. 11 pardonnera au pauvre et à l'indigent, et il sauvera les âmes des pauvres. [Psalm. LXXI,13.)

PREMIER POINT

Le docte et éloquent saint Jean Chrysostome nous propose une belle idée * pour connaître les avantages de la pauvreté sur les richesses : il nous représente deux villes, dont l'une ne soit composée que de riches, l'autre n'ait^quedes pauvres dans son enceinte^ et il examii^Q ensuite laquelle des deux est la plus puissante. Si nous consultions la plupart des hommes sur cette proposition, je ne doute pas, Chrétiens, que les riches ne l'emportassent; mais le grand saint Chrysostome conclut pour les

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