‹ Œuvres choissiesChapitre 186 sur 232 · BOSSUET ET FÉNELON. LA QUERELLE DU QUIÉTISME · texte numérisé non relu

BOSSUET ET FÉNELON. LA QUERELLE DU QUIÉTISME

Notice historique. — D'une manière générale on entend par Quielisme un mysticisme exagéré, qui tend, sous prétexte de contemplation et d'union à Dieu, à jeter les âmes dans Tinaction, ou du moins à supprimer certains actes commandés de Dieu et essentiels à la vraie piété. Ce système qui met îa perfection de l'homme dans l'anéantissement et l'oubli de luimême, n'est pas né tout d'un coup au dix-septième siècle. II se rattache plus ou moins à travers les âges, aux doctrines obscures des philosophes indiens, aux rêveries néoplatoniciennes d'un Plotin, d'un Jamblique ou d'un Porphyre, aux « mystères >» parfois honteux, toujours dangereux des Gnostiques du deuxième siècle et des Béguards du quatorzième et aux rêveries des Illuminés du <^'mmencement du dix-septième siècle. Mais c'est vers la fin du dix-septième siècle qu'un prêtre espagnol Molinos lui donna, avec une forme nouvelle, un regain de popularité.

Voici comment d'après son livre de la Doctrine spirituelle ^ on peut résumer son système :

1<> La perfection chrétienne consiste dans un acte continuel de contemplation et d'amour, qui une fois produit subsiste toujours et n'a pas besoin d'être réitéré, pourvu qu'il n'ait pas été expressément révoqué.

2° Dans cet état, l'âme ne doit réfléchir sur rien, mais s'anéantir et s'abandonner à Dieu dans une quiétude parfaite. Elle ne doit penser ni au ciel, ni à l'enfer, et ne pas même désirer sa sanctiâcation ou son salut.

3« Les bonnes œuvres extérieures sont inutiles et même nuisibles, puisqu'elles tirent l'âme de sa quiétude.

4« Dans cet état il ne faut pas se préoccuper des tentations qui affligent la partie sensible ni des dérèglements du corps. L'âme intimement unie à Dieu n*en est ni aftectée, ni responsable.

On voit que cette doctrine, sous prétexte de perfection, ruinait la morale. Molinos fut condamné par le pape Innocent XI et emprisonné (20 novembre 1687).

Il était difficile qu'une pareille hérésie condamnée par l'Église s'introduisît en France sans changer de visage. Elle revêtit des formes plus spirituelles et plus délicates, capables d'abuser les habiles, et ce fut une jeune veuve, Mme Guyon, qui se chargea de présenter *'ce nouvel avatar du quiétisme. Elle vint à Paris en 1687, avec un certain barnabite du pays de Gex, le P. Lacombe, qui l'avait initiée au « pur amour ». Le P. Lacombe fut enfermé à la Bastille puis transféré à Charenton, où il mourut à peu près fou en 1699. Mme Guyon, placée aux Filles de Sainte-Marie du faubourg Saint-Antoine, séduisit par son onction et sa piété de grandes dames, comme Mmes de Chevreuse, de Beauvilliers, de Maintenon et des théologiens comme Fénelon ; en même temps, par ses livres, sa Vie, ses Commentaires sur Moïse, sur Josué, sur le Cantique des CantiqueSy elle répandait sa doctrine dans le public.

C'était l'hérésie de Molinos légèrement atténuée. Mme Guyon admet le principe du théologien espagnol, à savoir que la perfection consiste dans un acte continuel de contemplatioîî, supprimant toutes les opérations de l'âme et dispensant des bonneg œuvres extérieures; mais elle réprouve les conséquences qu'en tirait Molinos, à savoir qu*il est inutile de résister aux tentations et que dans l'état de pur amour l'âme n'est pas responsable des dérègla^ents du corps. Il est bien vrai que la droiture de Mme Guyon et la pureté de ses mœurs étaient hors de contestation ; mais à ses doctrines déjà suspectes, elle joignait des paroles et des allures bizarres, qui disposaient tout d'abord contre elle les hommes sérieux et sensés. C'est ce qui lui arriva avec Bossuet.

Fénelon qui voyait l'opinion se déclarer chaque jour de plus en plus contre la nouvelle mystique, lui conseilla de soumettre ses doctrines et ses livres à l'évêque de Meaux, espérant une approbation autorisée qui couperait court à toutes les discussions.

Bossuet très occupé à ce moment n'accepta qu'avec répugnance le rôle de juge ; néanmoins il consentit à examiner à fond la matière, à la condition qu'on lui donnerait i^our colla-

FENELON

(Cabinet des estampes de la BibL Nai.),

' borateurs H. de Noailles et M. Tronson. Les conférences des trois juges se tinrent à Issy, résidence de M. TronsQn : elle^ furent fort sérieuses et durèrent dix mois. Mme Guyon comparut devant ce tribunal; Fénelon s'y rendit lui-même plusieurs fois ; surtout, il envoya par écrit un grand nombre d'explications qui constituaient dans leur ensemble une apologie discrète du nouveau mysticisme. Toutefois, il déclarait se soumettre d'avance à la décision des trois arbitres. Cette décision fut prête au mois de mars 1695 ; elle était détaillée dans trentequatre article» renfermant la doctrine de l'Église orthodoxe sur Toraison. Mm>e Guyon adhéra à ce jugement qui fut signé liussi par Fénelon. Tout semblait terminé : Fénelon était si peu suspect à la cour qu'il fut nPmmé archevêque de Cambrai aussitôt après, et Bossuet doutait si peu de sa soumission qu'il consentit à le sacrer lui-même (10 juillet 1695).

Malheureusement pour la paix, Bossuet et Fénelon crurent tous les deux qu'il était nécessaire d'expliquer dans un ouvrage de quelque étendue les trente-quatre articles d'Issy, et ils se mirent à l'œuvre chacun de son côté. Bossuet ayant terminé son Instruction sur tes États (Voraisony en envoya le manuscrit à Fénelon sollicitant son approbation. L'archevêque de Cambrai, d'abord disposé à la donner, changea d'avis, quand il s'aperçut que l'ouvrage contenait une condamnation implicite de Mme Guyon et de ses doctrines. En attendant, il chargeait le duc de Chevreuse de présenter son Explication des Maximes des saints à M. Tronson et à l'archevêque de Paris. L'archevêque ne trouvant rien de répréhensible dans ce manuscrit, consentait volontiers à laisser paraître le livre de Fénelon après celui de Bossuet. Mais le duc de Chevreuse prit sur lui de publier subitement V Explif^a^Hon des Maximes des saints. Fénelon en fut peiné ; mais i^J:^arut approuver son mandataire, en triomphant malignement dans des lettres privées de la confusion de Bossuet, dont VInsiruction sur les états d'oraison ne parut en effet que quelques mois après.

Le livre de Fénelon, s'il eût été publié à un autre moment, n'aurait probablement pas soulevé de grandes discussions, parce qu'on n'en aurait pas examiné tous les termes avec rigueur. D'ailleurs, l'archevêque de Cambrai se séparait très nettement de Mme Guyon en condamnant rétai continuel de contemplation qui supprime les opérations de Vâme et rend inutiles les œuvres extérieures. Mais il faisait consister la perfection dans un état habituel de pur amour, où le désir des récompenses et la crainte des châtiments n'ont plus de place. Peutêtre fallait-il ne voir là qu'une de ces habitudes de langage dont des saints à l'âme généreuse et délicate, ont parfois usé, au

BOSSUET ET FÉxNELON ôC©

cours de leurs pieuses effusions, quand ils songeaient non pis à écrire un traité dogmatique, mais à prier en écrivant. Malheureusement Fénelon continua à soutenir Mme Guyon et à se répandre, sur le compte de Bossuet, en récriminations pleines d'àpreté. Bossuet, irrité de cette attitude, et croyan*: qu'il y allait de toute la doctrine, prit très nettement positioîi et attaqua Fénelon avec vigueur. Fénelon, effrayé, consentit à soumettre son livre au jugement de l'archevêque de Pans ; puis il en appela à Rome.

Il est regrettable que les deux prélats n'aient pas attendu en silence le jugement du pape et que tout en autorisant les intrigues de leurs représentants à Rome, ils se soient occupéd aussi chacun pour son compte à capter les faveurs de l'opinion en France. Bossuet et Fénelon sont tous les deux sincères; mais peu à peu ils en viennent à confondre leur propre cause avec la cause de Torthodoxie. Dès lors, toute contradiction est autant une blessure faite à Tamour-propre qu'une atteinte à la vérité. Ace premier motif d'aigreur s'en ajoutaient bien d'autres : Fénelon et Bossuet étaient séparés par leur caractère, par leurs habitudes, par leurs relations, par leurs idées politiques ; ils n'auraient pu s*aimer que par vertu et s'ils n'avaient eu aucun motif de se combattre i. Aussi la iutte fut longue et âpre. Chaque jour voit apparaître Lettres, Traités, Instructions, Éclaircissements, etc.; la riposte ne se fait pas attendre, et quelquefois même, chose assez plaisante, elle devance l'attaque, connue par indiscrétion avant d'avoir vu le jour. Bossuet parle haut etfrappe fort, sûr d'être dans le vrai et d'avoir pour lui le roi et les hommes de bon sens. Fénelon répond avec adresse et avec malice; il s'humilie, il pose en victime, il attendrit les cœurs : on ne le-cc^mprend pas, on ne veut pas écouter ses explications, il réprouve ce que ses adversaires condamnent et il n'a jamais dit les horreurs qu'on lui attribue. Le pubUc bientôt se passionne pour l'un des champions ; on écrit des lettres et des traités ; un grand prédicateur, Fléchier, donne quatre dialogues en vers, pleins d'esprit et d'à-propos, où une certaine Flavie, fille des Henrieiie ou peut-être des Dorine de Molière, raille agréablement les doctrines quiétistes de Clarice. Le quiétisme était devenu une des formes de la préciosité. Écoutons Fléchier:

« Ces passives langueurs, ces transports hors de soi, Tous ces raffinements ne sont pas faits pour moi. Il me faut une loi plus simple et plus facile ;

l. Cf. Rébelliàu, Bossu4tt (Paris, 1899), pp. 166 et seq.

Mon maître est Jésus-Christ, ma règle est l'Évangile.

O vous, contemplatifs de céleste origine,

Et qui participez à la grandeur divine,

Qui par vos actes purs, simples et solennels

Vous mettez au-dessus du reste des mortels,

Travaillez un peu moins à devenir tranquilles,

Soyez moins glorieux et soyez plus utiles...

Pour porter le secours et Texemple en tout lieu,

Descendez quelquefois de Tessence de Dieu,

Avec des actions qui ressemblent aux nôtres,

Et venez ici-bas faire comme les autres.

Pour moi, votre oraison a de grands embarras,

Et mon esprit grossier ne ^^accommode pas

De la subtilité de vos allégories ;

Les Marthes quelquefois valent bien les Maries. »

Un beau matin, Bossuet se réveilla irrité de tout ce tapage et de ces tergiversations de Fénelon. Résolu d'en finir, il prit la plume et écrivit en quelques jours sa Relation sur le quiétismCy ce pamphlet terrible où il dévoile toutes les intrigues de ses adversaires, les accuse nettement de mauvaise foi, et les écrase définitivement de ses raisons sans réplique et de ses railleries à l'emporte-pièce. Fénelon fut étourdi du coup et resta longtemps sans répondre.

Enfin le pape, après quinze mois d'examen et d'hésitations se prononça; il condamnait Fénelon en le couvrant de fleurs. L'archevêque de Cambrai fit preuve d'une grande humilité chrétienne ; il publia dans son diocèse la bulle du Souverain Pontife précédée d'une lettre pastorale, où il déclarait se soumettre sans restriction et sans réserve.

Nous allons donner ici quelques fragments de Vlnslrucîion sur les états d'oraison et de la Relation sur le quiélisme. Nous y ajouterons quelques fragments de lettres écrites par Bossuet à Fénelon.

Bossuet avait l'intention de composer cinq traités sur cette matière' comme on le verra dans la préface que nous donnons ici. Il n'en écrivit que deux Le premier seul fut publié (Anisson, 1697, in-8). Bossuet ne mit pas la dernière main au second traité qui a été longtemps ignoré. M. l^bbé Levesque la retrouvé dans la bibliothèque du séminaire de Saint-Sulpice et Va publié (F. Didot, 1897, ia-S)

INSTRUCTION SUR LES ÉTATS d'oRAISON 611

Page 1